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tout le trajet qu'il m'afallir faire pour arriver à mon logement. Cette immense population remplissait les rues et les places, et ses démonstrations de bonheur et de reconnaissance avaient un tel caractère de vérité et d'énergie, que j'en été plusieurs fois saisi et ému jusqu'aux larmes.
« Malheureusement la joie du peuple est mêlée de sentiments de haine et de vengeance, et nous avons quelques excès à déplorer. Plusieurs maisons ont été forcées et plusieurs personnes maltraitées; il parait même certain que quelques-unes ont péri. Si quelque chose pouvait dans aucun cas excuser ces déplorables excès, il serait juste de dire qu'il y a eu ici d'odieuses provocations. Les cruautés exercées, il y a deux jours, sur les habitants à l'occasion de la folle attaque de Bessiferes, cruautés dont les traces sont encore visibles car, ce matin au moins, les r,orps des victimes n'étaient pas même ensevelis, ne sont pas les seules causes de l'exaspération populaire. Les hommes les plus connusse ne dis pas par leurs opinions, mais par leurs actes de barbarie, ont affecté de se montrer, et il parait même que des violences ont été commises aujourd'hui par quelquesuns d'eux. Cette folie et cette audace rendenU'action du peuple plus difficile à comprimer.
(1 Nous avons fait cependant tout ce qui était possible pour la contenir. Des mesures vigoureuses ont été prises et nos soldats ont fait leur devoir avec sévérité, malgré la difficulté qu'on éprouve à traiter durement des hommes qui vous bénissent, et des femmes qui vous embrassent.
« Le corrégidor nommé par la junte avait fait
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afficher une proclamation qui ne convenait pas du tout et qui n'était pas de nature à calmer les esprits; je la lui ai fait enlever et remplacer par une autre. Il a pris également un arrêté pour défendre les attroupements, pour faire fermer les cafés et les cabarets à huit heures, pour défendre les cris de meure, et pour prohiber les armes. Des commissaires ont été nommés pour veiller dans chaque quartier, et les patrouilles se font avec une grande activité. Il est minuit et la rue où je loge, qui est près de la Fontana d'Oro, et de la porte del Sol, est tout à fait tranquille. Au surplus, je ne me couche pas et suis prêt à me rendre à l'hôlel de ville au premier avis.
(' Le directeur des théâtres voulait les rouvrir demain; mais ce directeur passe pour un constitutionnel prononcé, et tout annonce que la représentation serait orageuse. J'ai invité la municipalité à retarder l'ouverture de trois ou (|uatre jours, afin de laisser à la fermentation le temps de s'apaiser.
" Le prince entrera demain matin à neuf heures. Je ne crains qu'une réception trop vive et trop animée. La journée de demain sera sûrement plus orageuse encore que celle d'aujourd'hui. Quand les cris de Madrid parviendront à Séville, je suis convaincu qu'ils couvriront la voix des Cortès, et j'attends tout de cet entraînement un peu secondé.
« Après vous avoir ainsi parlé de ce qui s'est passé dans les rues, je dois vous entretenir de ce qui s'est fait dans les cabinets. Je ne sais si le Roi sera content de nous, mais, je vous en supplie, dites bien à S. M. que son commissaire a fait, pour le
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bien servir, tout ce que ses facultés morales lui permettaient et au delà do ce qu'il pouvait attendre de ses forces physiques.
« J'avais écrit à M, le duc de l'Infantado pour le prier de venir joindre S. A. R. à Alcovendas, ou au moins de m"aLLendre aujourd'hui chez lui à onze heures. Deux lettres, envoyées par des exprès, étaient demeurées sans réponse. J'ai envoyé au duc un secrétaire qui est entré à Madrid avant-hier et qui est parvenu à lui remetti'e ma lettre, quoiqu'il fût soigneusement caché. M. le duc me répondit qu'il m'attendrait ce matin. Dans l'intervalle et avant l'arrivée de la réponse, S. A. R. avait envoyé un de ses officiers pour l'engager à venir le rejoindre. Il est résulté de là que je me suis croisé ce matin avec le duc qui venait à Alcovendas, quand je me rendais à Madrid.
" Le duc a eu un long entretien avec Monseigneur et il était à peu près convenu avec S.A. R. que le conseil de Castille seul serait convoqué pour l'élection de la Régence. A son retour, le duc est venu chez moi et il m'a annoncé qu'il réunirait à deux heures quelques hommes instruits pour les consulter.
« A deux heures, j'ai reçu de Monseigneur la communication de votre dernière lettre, dans laquelle vous annoncez le désir, que conserve le gouvernement, do convoquer tous les Conseils. J'ai couru avec M. de Caux chez le duc de l'Infantado; je l'ai trouvé avec plusieurs personnes. J'ai fait connaître tes instruclions que Monseigneur m'avait transmises et j'ai annoncé qu'il m'était impossible d'en éluder l'exécution littérale.
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LETTRES DE M. DE MARTlIiNAC. 489
« Je ne vous répéterai pas, moDsieur lecomle, tout ce qui a été dit à ce sujet. 1* Les Conseils d'État, des Ordres, delà Guerre, des Finances, sont des corps contentieux ou consultatifs, qui ne peuvent avoir, aous aucun prétexte, le droit de concourir à l'élection. 2° Plusieurs de ces Conseils n'existent plus, et tout annonce qu'ils ne seront pas rétablis par le roi, parce qu'ils sont à la fois dispendieux et inutiles. 3° Si on convoque tous les Conseils, il faut convoquer celui de l'Inquisition, ou bien c'est la France qui décide déprime abord la question de la suppression, tandis qu'il est plus prudent et plus sûr de laisser cette matière délicate à traiter aux nationaux, ou au roi. 4° Le grand nombre de membres de ces Conseils ont marqué dans la révolution. Si le président les appelle, les autres ne viendront pas; s'il ne les appelle pas, il prononce de son autorité privée leur indignité. S° Il est impossible, avec des éléments aussi divers, d'avoir quelque certitude de succès pour les élections qu'on désire, et personne ne se souciera de se mettre sur les rangs avec la crainte fondée d'être écarté. 6" Si S. A. R. répugne à faire l 'élection elle-même ; s'il est nécessaire, pour conserver l'appui des cabinets étrangers, que l'élection soit faite par des Espagnols; si l'intervention d'un corps de l'Etat peut donner quelque légalité à cette opération : c'est le Conseil suprême de Castille et le Conseil suprême des Indes, qui peuvent seuls recevoir une pareille mission. Des attributions de justice, de police, de gouvernement, appartiennent au premier de ces Conseils pour le royaume ; elles sont dévolues au second pour les Amériques
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Leur réunion représente naturellement les grands intérêts de l'État et des colonies ; c'est eux qu'il faut réunir.
« Celte proposition, faite par le duc derinfantado, a réuni tous les suffrages. Elle m'a paru propre k atteindre le but que vous vous proposez, en évitant les difficultés, que je crois insurmontables, que présente l'autre parti.
<i II était d'une haute importance pour nous de conserver le duc de l'Infantado, le seul Espagnol de qui j'aie entendu dire du bien par tous les autres Espagnols, et j'aurais craint de le voir s'éloigner, si son admission avait été soumise à l'épreuve des délégués de tous les Conseils. J'ai hésité; il m'en coûtait de ne pas proposer à S, A. R. l'exécution littérale de ce que vous lui conseilliez de faire; mais d'un autre côté, je voyais là devant moi des obstacles invincibles que vous n'aviez pas pu voir. Pour mon repos et pour ma responsabilité, j'aurais persisté; j'ai cru devoir préférer à mon repos ce qui m'était démontré aussi avantageux et presque sans danger. J'ai écrit à Monseigneur pour lui soumettre notre situation, et je lui ai demandé ses ordres, en lui annonçant qu'ils seraient exécutés à l'instant. Pour ne pas perdre de temps, j'ai engagé tes présidents des deux Conseils à les convoquer pour huit heures, époque à laquelle je devais avoir reçu la réponse de S. A. R.
" A sept heures et demie, j'ai reçu celte réponse : Monseigneur approuvait ce qui était proposé. J'ai adressé sur-le-champ la lettre officielle aux présidents pour la convocation; elle leur a été remise au
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LETTRES DE U. DE MARTtG»AC. iSl
moment où ils 3e réunissaient en conseil. J'ijçnore encore ce qui a été fait; j'espère le savoir demain de bonne heure.
« J'ai modifié la proclamation, dont j'ai eu l'honneur de vous adresser déjà une copie, d'après les nouvelles dispositions qui venaient d'être arrêtées. Je l'ai fait traduire ; elle s'imprime dans ce moment ; j'en aurai les épreuves à deux heures du matin et elle sera affichée à six heures. J'aurai l'honneur de vous en adresser ua esomplaire.
« Voilàl'état des choses. J'espère, avant de fermer ma lettre, pouvoir vous dire quelque chose de positif.
<■ Le 24.
« Chaque jour, ou plutôt chaque heure, amène une difficulté nouvelle, et il faut s'armer d'un courage à toute épreuve pour ne pas renoncer au bien qu'on veut faire à des gens qui semblent se concerter pour vous en empêcher.
»c Après une longue et vive délibération, les Conseils réunis ont déclaré qu'il n'entrait pas dans leurs attributions, ni dans celles d'aucun autre corps de l'État, de procéder à l'élection des membres de la Régence ; qu'il leur était impossible de satisfaire au vœu manifesté par S. A. fi. ; que tout ce qu'ils pouvaient faire était de présenter au prince une liste des personnes qui leur paraissaient les plus propres à composer la Régence, afin que le prince fit lui même un choix sur cette liste.
« M, le duc del'Infantadoabien voulum'apportev lui-même cette note. Je lui ea ai témoigné tout mon chagrin, mais il m'a assuré qu'il n'était pas possible
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d'oblenir un autre résultat. Je suis allé avec lui chez Monseigneur, qui a été aussi fort contrarié. Cependant il a fallu prendre uD parti.
I' Il aétéconvenuquej'écriraisaunomdeS. A. R. pour témoigner aux Conseils tout le regret que lui faisait éprouver la décision qu'ils avaient prise; que j'engagerais les Conseils à ne comprendre que cinq noms sur la liste; que, dans tous les cas, il serait rédigé une délibération motivée, qui précéderait la présentation des candidats; que S. A. R. déclarerait au bas qu'elle reconnaît comme membres de la Régence les cinq membres qu'elle désignerait et qu'elle renverrait cette décision aux Conseils, pour qu'ils fissent eux-mêmes proclamer et reconnaître la Régence.
- M J'ai écrit la lettre. Les Conseils doivent être assemblés dans une heure. Je pourrai sans doute vous faire connaître le résultat avant le départ de l'estafette, qui n'aura lieu que demain matin.
« Il est indispensable que nous ayons un journal. Je viens d'envoyer chercher le rédacteur du Censeur afin de voir si l'on peut s'entendre avec lui,
« Je vous envoie un exemplaire de la proclamation. Je puis vous attester qu'elle a produit ici un excellent effet sur les deux partis. J'espère que cellelà ne vous donnera pas d'inquiétude.
" Le mâme Jour, a tO heures du soir.
« M. le duc de l'Infantado avait promis de me faire savoir les résultats de l'assemblée. N'apprenant rien, j'ai pris ce soir le parti de m'y rendre. L'assemblée durait encore.
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11 M. le duc de l'iafantado m'a appris que les Conseils avaienl adopté la proposition faite do ne désigner que cinq membres; qu'en conséquence, ils avaient procédé à la désignation par la voie du scrutin. Le résultat a été celui-ci : M. le duc de llnfantado, président; MM. le duc de Montemar, l'évêque d'Osma, le baron d'Eroles, et Calderon, membres. M. le duc San Fernando et M. le duc San Carlos n'ont pas eu une voix. M. Eguia en a eu plusieurs.
« Ce choix ne remplit pas tout à fait vos vues. J'aurais beaucoup désiré que le duc de San Carlos fût nommé; mais j'avais prévu qu'il ne le serait pas. Pour le premier, je persiste à vous dire que personne n'a cru sa nomination possible. M. le duc de l'iafantado nous avait déjà confirmé cette impossibilité. Nous n'avions guère pensé à M. Caldéron, mais ce choix n'est pas mauvais, et je crois l'ensemble fort satisfaisant de toutes les manières.
« Demain matin, la délibération me sera envoyée. Je m'empresserai de soumettre la proposition à S. A. R., afin que la Régence soit proclamée sans aucun relard.
« On s'occupera ensuite du ministère. Je vois encore beaucoup d'incertitude sur quelques choix. J'insiste fortement pour M, Casa Irujo ; on m'oppose la destitution qu'il avait subie, il y a quelques années, pour avoir encouru de graves reproches dans l'affaire des Florides. Je tiens bon néanmoins, en assurant que le roi Ferdinand le désire. Je propose le duc San Carlos pour la Guerre, maisje n'y compte guère. Erro n'éprouve aucune difficulté. Je crois
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nussi que don Garcia de la Torre sera nommé pour la Justice.
« Une observation que je fais avec grand plaisir et qui vous en fera aussi, c'est que M. le duc de rinfantado a des idées qui rentrent tout à fait dans les nôtres sur la conduite réservée que doit tenir la Régence. J'espëre beaucoup de son intluence et de son esprit, un peu incertain, mais sage et prudent.
« Il faut que je vous entretienne encore d'un autre sujet d'inquiétude. M. Ugarte, que bien vous connaissiez, est entré chez moi ce matin sans être annoncé. Il m'a montré une lettre cachetée, avec une adresse écrite à Monseigneur de la main du roi. Il m'a engagé à en prévenir S. A. R. J'ai parlé avec franchise el fermeté à M. Ugarte. Je lui al dit que S. A. R. avait sur son compte des renseignements fâcheux, et que des mesures seraient prises contre lui à la première démarche qu'il ferait pour contrarier les vues de S. A. R. Il m'a protesté qu'il n'en ferait aucune, mais il a insisté pour remplir sa commission. J'en ai rendu compte à Monseigneur, qui a cru ne pouvoir se refuser à recevoir la lettre du roi, et il la recevra demain à trois heures.
<( J'ai trouvé M. le duc de l'Infantado un peu occupé de ce que pouvait contenir cette lettre, dont M. Ugarte lui a aussi parlé. J'aimerais mieux qu'elle n'existât pas, quoique j'ignore ce qu'elle rer ferme; mais ce qui me rassure, c'est que tout sera terminé quand la lettre sera ouverte.
o Après vous avoir parlé de ces grandes choses, il faut encore que je vous dise un mot des petites. J'ai eu depuis plusieurs jours des courriers à envoyer,
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