LE COMTE DE VILLËLE AU VICOMTE DE HONTMORENCT
« Paris, le samedi 12 octobre 182Ï.
" Nous VOUS renvoyons M. Mortier selon vos désirs, mon cher collègue, quoique nous n'ayons, comme vous le verrez, rien d'important à ajouter à ce que nous vous avons déjà dit ou écrit, ot aux instructions données à nos plénipotentiaires au Gon- . grès. Vous verrez, par les dernières dépêches de M. de La Garde, que le parti des exagérés à Madrid a fait une tentative pour forcer le Nonce apostolique et successivement les autres ministres étrangers à se retirer; mais que le ministère espagnol, moins décidé sur ce point 'que le parti auquel il est asservi, adonné au corps diplomatique une satisfaction suffisante pour empêcher l'affaire d'avoir une suite aussi décisive. Cet incident prouve néanmoins à quoi l'on doit s'attendre après la réunion des Cortfes, après la séparation du Congrès, puisque avant l'influence funeste qui doit résulter des premiers, et malgré la crainte que devrait inspirer aux révolutionnaires d'Espagne la présence du second, ils en agissent avec nos amhassadeurs de manière à rendre ta demande de leurs passeports presque inévitahle.
« Les affaires des insurgés sont, je crois, en assez mauvais état; ils envoient vers nous député sur député pour demander des secours, en armes, munitions et argent. Ils se soutiennent encore dans la Catalogne et l'Aragon; mais ils ont abandonné la Navarre et la Biscaye, ils redoutent les efforts que
:,q,t,=cdbïGoogle
va faire Mina contre eux, et je crois qu'en effet ai les choses restent ce qu'elles sont, la régence de la Seu d'Urgel ne peut manquer d'être battue el peutêtre même dissoute. Mais les Espagnols soat si lents, la réunion des Cortës doit, ce me semble, tellement précipiter et démasquer les inteotious folles des exagérés, qu'il est possible que de nouvelles combinaisons viennent sauver les royalistes de la Catalogne, avant que Mina ait réuni ce qu'il lui faut . pour les écraser.
n II parait que le Portugal s'est définitivement lié offensivement et défensivement avec l'Espagne, & laquelle il s'oblig:e de fournir un corps de huit mille hommes contre nous, si la guerre éclate. Ce traité, qui sera communiqué aux Cortës, nous fournirait une occasion bien naturelle pour celui dont nous vous avons chargé de préparer la conclusion, comme un des meilleurs moyens d'agir sur l'Espagne et de garantir l'Europe dos dangers que la démocratie révolutionnaire lui fait courir.
« Nous persistons à penser que le traité ne peut être accepté par vous s'il ne stipule positivement que les secours en troupes qu'auront à fournir nos alliés, ne seront mis en mouvement et ne passeraient sur notre territoire que lorsque nous jugerions nousmême devoir les demander, si même vous n'aimiez mieux exclure tout à fait cette seconde supposition, et stipuler que ces troupes opéreraient sur la Péninsule au moyen de débarquements : non que nous craignions rien de la bonne foi de nos alliés, mais parce qu'après une occupation comme celle qu'a éprouvée la France, la présence, la perspective d'une
:,q,t,=cdbïGoOglc
force militaire étraDgère sur le territoire, serait du plus mauvais elTet et, loia d'accroître uos moyens de comprimer la révolution en Espagne, nous mettrait dans le cas de la redouter chez nous-mêmes.
« Au reste, la question des conditions de la coopération des puissances dans la guerre d'Espagne me par^l oiseuse. Nous n'avons besoin d'elles que pour agir moralement sur les esprits; nous sommes en état de supporter seuls du moins la première campagne, et les événements, dont nous pourrions répondre sans témérité au moins pour ce temps, détermineraient eus-mêmes ce que le traité ne peut stipuler qu'ainsi que nous en sommes convenus, sous peine d'être plus nuisible qu'utile.
(( Le point qui nous semble le plus propre à maintenir l'Angleterre dans le même système politique que les autres puissances et en même temps celui qui peut nous être le plus utile, et amener le Congrès à intervenir dans les affaires du Portugal et de l'Espagne avec le plus d'avantage, est l'état de leurs colonies. Il nous semble que vous devez traiter celte question et qu'il est du devoir du Congrès de ne pas la laisser irrésolue. La moitié du monde est dans le chaos par suite des folies et de la faiblesse du Portugal et de l'Espagne : la mer est infestée de corsaires, de forbans dont leurs colonies sont le repaire. Que le Congrès ouvre avec les deux métropoles une négociation, dans l'objet de s'expliquer avec elles, pour régler définitivement l'état de leurs colonies; ou que tes grandes puissances, vu l'état des métropoles et des colonies, conviennent de reconnaître l'indépendance successive de tous les
It6 OCTOBRE 1822.
Étals qui s'organiseront dans ces dernières ; que la France elle-mi^me s'engage à en faire autant pour Saint-Domingue, et que la condition de celte reconnaissance soit l'admission des pavillons de toutes les puissances contractantes avec des droits égaux; c'est la chose la plus juste et la plus politique que puisse faire le Congrès, parce que c'est celle, je crois, qui tire de la position ce qu'elle peut avoir de profitable et de populaire, en même temps qu'elle pourvoit k plus d'un danger, celui d'une désorganisation trop forte sur le globe, et celui de l'intérêt de l'Angleterre à s'isoler des autres, tant que celte grande décision n'aura pas été prise.
« Sur l'Italie, vous savez que nous n'avons rien à désirer que son bonheur et son soulagement.
<( Pour la Grèce, il faudrait peut-être intimer à la Porte que les puissances chrétiennes ne se sépareront pas de la Russie et que c'est à elle à agir de manière, à l'égard des Grecs, à ce que la Russie ne rompe pas avec elle, car dans ce cas les alliés de l'Empereur, convaincus de son bon droit et de sa modération, cesseraient leurs relations amicales avec la Porte.
'< Je finis toul ce rabâchage en vous disant que tout est en bonne voie ici, excepté la santé de Corbière qui est lente à se rétablir, ce qui nous afflige. Le Roi a souffert de la goutte, mais est beaucoup mieux; Madame est encore souffrante, mais on espère que ce ne sera rien. Tous nos collègues se réunissent à moi pour vous assurer des plus tendres sentiments : mescomplimentsatfectueux àChateaubriand et ses collègues.
« J" DE VlLLÈLE. M
:,q,t,=cdbïGoOg[c