CCXL. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE
DE VILLËLE.
« Vérone, 13 octobre 1822.
V Je suis arrivé toi hier, mon cher ami. J'ai trouvé une maison montée et mes secrétaires, le duc de Rauzan et d'Âspremont, établis. M. de Montmorency doit arriver de Venise ce matin avec M. de La Ferronnays. M. de Caraman est ici depuis deux jours. Le prince de Metteruich et plusieurs ambassadeurs et ministres sont également arrivés. L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse arrivent aujourd'hui, l'empereur de Russie demain. D'ici au âO chacun sera à son poste, et le Congrès pourra tenir sa première séance du 20 au 35. On assure que tout sera fini dans la première quinzaine de décembre. On assure aussi que l'empereur Alexandre a renoncé à son voyage d'Italie. Vous voilà au tait des dates et des positions. Ma prochaine lettre sera une dépêche. Tout à vous, mon cher ami.
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CCXLl. LE COMTE DE VILI.ÈLE AU VICOMTE
DE HONIHOREHCY.
« Paris, 17 octobre 1822.
" M. de Vincent a reçu de Madridle courrier doDt parlait M. de La-Garde; il l'envoie à Vérone, et j'en profite pour vous communiquer quelques faits que j'ai appris depuis l'expédition de ma dernière dépèche.
« Le ministre d'Autriche à Madrid envoie ce courrier comme porteur des derniers renseignements sur la situation de l'Espagne, d'après lesquels le Congrès doit prendre sa décision. Ces renseignements soht que tous les gens raisonnables en Espagne s'accordent à reconnaître l'impossibilité of) sont les Espagnols de se délivrer eux-mêmes et par conséquent la nécessité d'une intervention étrangère; mais ils demandent que cette intervention ait lieu au nom et par les troupes de toutes les puissances et non par celles de la France seule. Enfin ils ne veulent pas que ces troupes agissent de concert avec les d'Ëguia, Mataflorida et autres, sous peine d'indisposer la masse de la nation contre elles et d'avoir beaucoup plus de peine àpacifier le pays. Je n'ai pas vu M. de Vincent, mais tenez-vous pour assuré que c'est pour porter ce que je vous dis, qu'il expédie ce courrier à M. de Metternich.
" Quant à M. A'Court, 11 est courtisé par le ministère espagnol et par les Cortès. On lui fait les plus belles propositions pour que l'Angleterre s'allie avec l'Espagne, un que du moins elle ne consente
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pas à agir avec nous contre elle. Mais il trouve que dans ces propositions, il n'y a rien de bien tentant, ni d'assez positif, et je pense bien qu'il est surtout fort embarrassé de savoir comment l'Angleterre pourrait jouer un pareil rdle, en opposition avec tous les autres membres de la Sainte- Alliance.
« J'ai en même temps des nouvelles toutes frcdches de la Seu d'Urgel. L'armée royaliste n'a aucun ensemble, aucune force, aucun moyen de lutter contre l'attaque simultanée des deux corps constitutionnels qu'on dirige contre elle. Aussi s'attend-on à chaque instant à apprendre qu'elle a été complètement défaite : mais les chefs, qui veulent faire les derniers efforts pour tenir dans la Seu jusqu'à ce que le Congrès ou la France aient pris un parti sur les affaires d'Espagne, mettent tous leurs soins à défendre les accès de la place : ils recrutent des Français dans notre Midi, ce qui prouve le peu de confiance qu'ils ont dans leur monde. Ils ont quelques moyens pécuniaires, quelques facilités pour faire passer ce dont ils ont besoin; enfin ils espèrent pouvoir défendre leur nid et leurs montagnes encore quinze ou vingt jours. Ce dont ils sentent le plus le besoin, c'est d'un noyau de troupes réglées pour soutenir et concentrer leurs bandes.
V Enfin, mon cher collègue, pour achever le tableau, lisez la dépêche et les deux pièces que nous recevons de M. de La Garde, et vous verrez que les Cortès vont pousser à l'extrême la violence dans l'intérieur et à la guerre contre nous. Je considère comme probable, d'après ces dispositions elles ordres que nous avons donnés à M. de La Garde, qu'avant
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130 OCTOBHE 1SS2.
quinze jours il aura été forcé de prendre ses passeports et de nous revenir. Nos révolutionnaires français et ceux de tous les pays poussent à cette guerre de tout leur pouvoir, comme à la seule chance qui, aux risques et périls de l'Espagne, puisse leur permettre de se relever de l'état de compression dana lequel ils se trouvent.
« Ainsi vous allez avoir k lutter contre les prétentions de l'Autriche et probablement de ta Russie, à combiner leurs forces avec celles de la France pour . opérer contre l'Espagne, et vous Irouverez l'Angleterre, et peut-être la Prusse, disposées à considérer la lutte qui va s'engager comme une aifaire particulière à la France, dont les autres puissances et surtout l'Angleterre, ne peuvent ni ne doivent se mêler; quitte, comme vous l'imaginez bien, à se nantir et à tirer son épingle du jeu dans l'Amérique espagnole, suivant les chances de la guerre dont nous supporterions le fardeau.
(( L'Autriche et la Russie seront favorisées en Espagne par les modérés, les Martinez de la Rosa, Morillo, etc. ; l'Angleterre par Alava, Ballesteros et même les Descaraisados. Notre système n'aurait d'appui que dans les Éguia, Seu d'Urgel, et quelques guérillas.
'< Je ne pense pas qu'il soit sage de laisser outrer le Congrès dans un de ces systèmes, mais qu'il faut les modifier tous pour n'en faire qu'un seul, dans lequel les alliés puissent tous entrer, avec des garanties suffisantes et une action combinée qui offre toutes les chances de réussite.
» Ainsi on peut prévoir que l'issue de l'examen
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ordonné par les Corlës va être le dépari de M. de La Garde et des hostilités inévitables entre l'Espagne et la France. Ne doit-on pas conclure de l'alliance que, ce cas arrivant, les minisires des quatre autres puissances doivent recevoir aussi l'ordre de se retirer, et que ces puissances doivent fournir des secours à la France, si elle en a besoin ? Or, la France étant seule en point de contact avec l'Espagne, étant seule prête à agir, aura déjà fait une campagne avant que les Russes soient arrivés et qu'on ait à décider si les afTaires d'Espagne nécessitent le concours des troupes alliées et comment ce concours pourra avoir lieu sans atténuer nos forces au lieu de les augmenter, effet inévitable et inadmissible de leur passage actuel et inutile sur notre territoire.
« On pourrait également s'entendre pour que l'intervention politique de la France dans les affaires d'Espagne fût combinée avec les alliés, de telle sorte que ce ne fussent ni les Ëgnia, ni les Mataflorida, ni les Martinez de la Rosa, dont on soutint les prétentions ou les vues ; mais qu'on convint de laisser ces questions intactes jusqu'à ce que, le Roi et la nation espagnole délivrés de l'oppression des révolutionnaires, on pût s'entendre sur ce qu'il conviendrait de faire pour empêcher le retour de ce danger.
« EnGn, il faudrait convenir avec l'Angleterre que jusqu'à la fin de cette guerre, aucune des puissances ne pourrait rien entreprendre ni consentir en particulier à l'égard des colonies espagnoles, mais que le parti à prendre en commun sur ce point serait traité et convenu, en même temps que celui concernant la pacification de l'Espagne.
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« Adieu, mon cher collègue, je vous quitte pour faire chlffrerces idées et vous les transmettre. Communiquez-les à vos collègues, nos plénipotentiaires, jugez, combinez, tirez le meilleur parti possible de notre situation. Je vous aide de tous les renseignements que je puis me procurer. <>
CCXUI. — LE COMTIi DE VILLÈLE AU COMTE DE MOSTMORENCY.
1 Paris, le 18 octobre 1822.
« Mon cher collègue, j'ai du chagrin comme on doit en avoir quand on se tue au travail pour faire marcher les choses de son mieux et qu'on découvre qu'on perd son temps et que les affaires vont mal. Je mettais beaucoup d'intérêt à ce que vous sussiez, en même temps que les autres à Vérone, ce que j'avais appris moi-même des renseignements qu'on y transmettait sur l'Espagne. J'ai passé plusieurs heures de la nuit à vous écrire ; on a fait chiffrer la dépêche; c'était avant-hier et aujourd'hui on vîeut de me dire qu'elle a été oubliée. Je n'accuse pas ce bon M. Ilerman, mais il est bien mal servi et nous aussi. J'avoue que je ne suis pas encore remis de l'humeur que j'en ai eue ; mais laissons cela là, elle est ci-joinle, tirez-en parti si vous pouvez ; passons k ce que je snis depuis.
« Hier au soir, nous avons reçu du préfet de Perpignan la nouvelle que tout paraissait se préparer sur la frontière pour une action générale entre les deux partis ; que la garnison dePuyeerdâ était sortie pour y prendre part, que tous les habitants paisibles
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de l'autre côté des frontières déménageaient dans nos villages voisins tout ce qu'ils avaient de plus précieux. II ajoute, à onze heures du soir, qu'il reçoit, par un gendarme d'un de ces villages français de la frontière, la nouvelle que Mina a été battu et a eu deux cents hommes de tués, que l'armée constitutionnelle d'Aragon n'a pas voulu venir le joindre, qu'on dit qu'elle s'est révoltée etatué son commandant. Cette lettre est arrivée hier au soir; depuis, rien n'est venu et tout porte à croire qu'on ne peut pas ajouter grande foi au rapport verbal d'un ouï-dire de gendarme, que rien ne confirme et que les données antérieures ne rendent pas probable. Tout est cependant possible dans un pays aussi décomposé.
« Nous avons reçu des nouvelles d'Angleterre. Marcellus croit savoir que M. W. A'Court est chargé de traiter à Madrid la reconnaissance de l'indépendance de Columbîa, cette république offrant sous la médiation de l'Angleterre de payer cette reconnaissance d'une forte indemnité pécuniaire à l'Espagne.
if D'autres renseignements venus de Londres nous disent qu'il est parti de divers ports d'Angleterre une expédition que les uns disent destinée contre les Philippines, d'autres contre l'île de Cuba.
a Enfin, Marcellus nous dit que M. Cannin g recherche tous les moyens d'influence sur son Parlement, qu'il cajole les amis des noirs, mais surtout les intérêts mercantiles, les habitants de la cité et les négociants de Liverpoot; qu'en un mol il ne doute pas que ce ministre ne cherche sous ce rapport fi faire obtenir à l'Angleterre plus d'avan-
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iU OCTOBRE IS32.
tages qu'elle n'en avait sous son prédécesseur.
(1 Vient de nous arriver de Rio-Janeiro M. le comte de Gestas, notre secrétaire d'ambassade : il en est parti le 14 août, il a porté uue lettre duprince régent àLouis XVIII, dontje ne puis vous envoyer copie, parce qu'elle n'est pas encore remise au Roi ; mais je sais qu'il demande sa médiation et^tre le Portugal et le Brésil. Je vous envoie copie du manifeste publié par le prince régent.
« Adieu, mon cher collègue, rien de nouveau ici ; nous attendons Corbière lundi. Nous venons d'expulser sir Robert Wtlsoa qui intriguait par trop k Paris. Nous attendons chaque jour la bulle d'érecion des vingt-quatre sièges que M. de Blacas s'est trouvé chargé de noua obtenir, parce que le duc de Laval ne pouvait être à Rome avant l'époque qu'on nous désignait comme devant amener uq retard d'un mois. L'affaire des cardinaux dort : il parait qu'on ne se soucie pas de nous en donner ; prenons toujours les évêques, ce sera bon pour notre pays, nous verrons plus tard si l'influence exclusive de l'Autriche sur l'Italie en sera mieux affermie par le choix d'un Pape fait sans un seul cardinal français.
« Le Roi m'a chargé d'annoncer à Hyde de Neuville qu'il lui destinait l'ambassade de Constantinople. Au moyen de cette certitude, il n'acceptera la députalion qu'autant qu'il remplacerait Boyne de Faye, c'est-à-dire qu'en laissant vide durant son absence une place de libéral.
" Adieu de nouveau, amitiés à Chateaubriand, de cœur et pour la vie tout à vous.
,< J" DE ViLLËLE.
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« P.-S. — Nous gardons k Brest deux vaisseaux de guerre et cÎQq ou six frégales qui sont armées et pourraient être utilisées pour une expédition, si c'était nécessaire.
« Songez à ne pas laisser l'Angleterre recueillir les fruits des désordres do l'Amérique, durant que nous serions à nous échiner eo Espagne; rien ne serait plus propre à nous déconsidérer et à affaiblir le gouvernement du Roi.
11 II serait digue du Congrès de se porter pour médiateur ou pour directeur d'un imbroglio, qui ne peut manquer de dégénérer en une guerre ou un pillage, dans lequel l'Angleterreaurait un immense avantage, si le mode n'en était réglé et convenu devant fortes parties. »