‹ Mémoires et correspondance du comte de VillèleChapitre 47 sur 130 · CCXLVUI. — I.E VICOMTE DE MONTMORENCY AC COMTE DE VILLÈLE · texte numérisé non relu

CCXLVUI. — I.E VICOMTE DE MONTMORENCY AC COMTE DE VILLÈLE

« Vérone, commencé le 28 octobre, « J'espérais commencer cette lettre, mon cher collègue, en vous informant de la seconde conversation ou conférence confidentielle, qui devait avoir lieu entre les cinq ministres ou chefs de cabinet, le lendemain même de l'expédition de mon courrier. Elle a été encore retardée de jour en jour; et le prince de Metternich, que chaque soir je presse de m'indiqner la réunion pour le lendemain matin, à consacré hier en partie une conversation de quatre heures, que nous avons eue ensemhie, à me prouver que ce temps n'était pas perdu, mais réellement et utilement employé à émousser certaines aspérités, à rapprocher des avis tout à fait différents et à préparer un résultat commun et satisfaisant. Je suis en effet obligé de convenir qu'il existe une certaine fermentation dans les têtes principales, qu'il peut être utile de laisser calmer, un certain conflit d'idées très divergentes, qui dans le premier moment auraient eu de la peine à se produire autour d'un tapis vert sans se heurter assez vivement. Le prince ministre ne m'a point laissé ignorer ce que

:,q,t,=cdbïGoogle

j'avaia déjà pressenti cle son extrême embarras, dans sa position centrale, de concilier les ardeurs guerrières de l'empereur Alexandre, qu'il ne voudrait pas blesser, el le système restrictif d'immobilité, qu'il désirerait faire abandonner à l'Angleterre, au moins sur plusieurs points. En tout cette longue conversation, en la rapprochant de celles qu'on a le soir ou le matin, et quelquefois au milieu du monde, avec les autres minisires, m'a donné une idée assez nette de l'état actuel des esprits dans notre sphère politique de Vérone. Je dois vous transmettre ces notions, qui peuvent même rectifier quelques-unes de celles que renfermait votre dépêche officielle du 17, destinée au courrier autrichien. Vous m'aunoDciez les prétentions de l'Autriche, et probablement de la Russie, k combiner leurs forces avec les nôtres pour agir contre l'Espagne. Rien de semblable à craindre, s'il y a lieu, ou du moins àprévoir de la part de l'Autriche. Nous avons là dessus les déclarations les plus formelles de l'empereur lui-même à M. de Chateaubriand, dans sa première audience, et de M. de Metternicb à moi et aux autres, dans plusieurs occasions. Ils trouvent leurs troupes assez occupées dans leur intérieur, et pour le moment dans une partie de l'Italie. Ils n'ont pas envie d'augmenter leurs dépenses. En un mot ils ne feraient marcher un régiment que dans le cas où nous le demanderions absolument, et comme une stricte obligation de l'Alliance.

i( Il n'enest pas de mO-me de l'empereur Alexandre. J'ai appris promptoment après ma dernière conversation avec lui, et non sans quelque surprise, la

:,q,t,=cdbïGoogle

manière dont il interprétait ses propres paroles, que je vous ai très fidèlement transmises. Cette parfaite condescendance, ces promesses dont je ne pouvais que le remercier, de ne marcher que sur notre demande et dans le cas de nécessité, il les appliquait bien à l'entrée sur notre territoire, qu'il veut toujours respecter en se soumettant à notre principale condition ou restriction : mais se livrant chaque jour davantage à la vivacité de son imagination, à la générosité de ses vues à l'égard de l'Espagne, et considérant l'énorme distance qui sépare ses troupes de notre * Occident, il songerait presque à les faire marcher tout de suite, à l'annoncer solennellement, pour produire un grand effet et en Europe et sur l'Espagne. Il parait que, d'après son caractère, sa tête travaillerait beaucoup sur cette idée, qui deviendrait bientôt exclusive de toute autre, qui flatte son amourpropre, son besoin d'activité et te distrairait, le consolerait de son excessive modération dans les affaires d'Orient. Cette même idée est fortement entretenue et professée au dehors par deux conseillers secondaireSjTalischeff et le général Pozzo, qui, outre l'avantage de se rendre agréables à l'empereur, peuvent être mus par quelques considérations personnelles qu'il ne vous sera pas difficile de préjuger. Pozzo en particulier, qui affiche toujours uoe grande connaissance et une vive préoccupation des intérêts de la France, ne manque pas de laisser entendre, à moi et aux plénipotentiaires, qu'un de ses motifs pour embrasser ce système, c'est l'appui immense qu'il doit donner à la France, les succès qu'il doit lui préparer, et surtout un rapprochement positif et

:,q,t,=cdbïGoogle

intime avec l'empereur de Russie qui, content de nous seuls et heureux de nous être utile, s'éloignerait des autres, et rentrerait complètement dans sa politique caturelle. Le général ambassadeur m'a demandé formellement de vous transmettre ses idées à cet égard par la première occasion sûre ; mais à l'exception de lui et de M. de TatisrhelT, tous les autres diplomates frémissent de cette exaltation chevaleresque de l'empereur Alexandre, son ministre le premier, M. de Nesselrode, qui penche toujours vers les idées de l'Autriche, et M, de Metlernich qui, dans la conversation, m'a vraiment appelé à son secours pour calmer l'empereur au nom de notre propre intérêt. J'ai pu lui dire que je n'avais pas attendu son invitation pour amener une explication vraiment nécessaire avec M. de Nesselrode. En effet, la veille même, j'avais prié ce ministre, d'après tout ce qui me parvenait, d'exprimer à l'empereur son maître le regret profond que j'aurais d'avoir mal interprété des paroles qui m'avaient pénétré de reconnaissance; que j'avais dû entendre en général sa promesse de ne rien faire qu'à notre demande, etpour le premier ordre de marche comme pour l'entrée en France ; qu'il était impossible à son bon esprit de ne pas concevoir, comme à son intérêt pour la France de ne pas vouloir lui éviter, la détestable position où elle se trouverait si elle avait l'air d'avoir sollicité des secours lointains, que la malveillance révolutionnaire interpréterait à samaniëre, et de les attendre pour se prononcer contre l'Espagne; que si celle-ci nous attaquait, tout était différent; qu'agissant les premiers, nous pourrions alors

:,q,t,=cdbïGoogle

réclamer nobiemeat l'appui d'un allié, dont nous reconnaissions les généreuses intentions.

« Vous concevez que c'est dans ce même sens que je parlerai à l'empereur dans ma première conversation. M. de Mettemich croît qu'il me la fera demander incessamment, parce qu'il sent l'explication nécessaire, mais qu'en même temps il craint qu'elle ne lui enlève des illusions favorites.

« Aujourd'hui 29,1e général Pozzo vienl de venir chez moi de la part de l'empereur pour commencer l'explication qui m'était annoncée, et que je dois toujours coalinuer ou achever avec S. M. I. ellemême; mais je me suis fait un devoir de ne pas paraître vouloir la retarder. J'ai dit à l'ambassadeur et l'ai chargé de rapporter k son maître ce que je viens de vous énoncer plus haut, sur l'impossibilité de nous placer dans une position de timidité et d'attente; accusés d'avoir sollicité un secours puissant, dont on interpréterait mal l'emploi, et n'osant pas, avant son arrivée, vider nos propres querelles.

« L'ambassadeur insista assez vivement d'abord sur les inconvénients contraires d'un système dilatoire, disantque l'Espagne modérerait peut-être, au moins momentanément, sesprocédés hostiles à notre égard, mais que les dangers de ses exemples et de sa contagion révolutionnaire continueraient pour l'Europe comme pour nous ; qu'en attendant, le Congrès se séparerait sans y avoir apporté aucun remède véritable; que l'empereur s'en irait, n'ayant point donné de suite k son intention positive d'arrêter le mal; qu'il serait comme aux ordres d'un appel de la France, lequel appel ne lui serait pas fait une fois

:,q,t,=cdbïGoOgk'

qu'on serait séparé; qu'il ne pouvait pas consentira cela, etc. L'ambassadeurne négligea pas de me faire enteudre que j'entrais trop dans les vues de l'Autriche et de l'Angleterre, qui voulaient tout ajourner^ tout empêcher, etc. Il ne me fut pas difficile de répondre que je persistais dans lesmèmes idées, expofiées dès le commencement et qui avaient motivé nos questions ; que les réponses que j'avais le droit d'attendre, seraient une chose très positive et très utile. Il me donna en passantlacertitude, que j'avais aussi recueillie d'un autre côté, que la réponse de la Russie était déjà adoptée par l'empereur et conçue dans des termes aussi explicites, aussi satisfaisants que je pouvais le désirer, mais qu'il ne fallait pas s'arrêter là, etc. Le seul terrain sur lequel nous nous sommes rapprochés et quittés un peu plus d'accord, c'est l'espérance que les événements eux-mêmes et les circonstances d'époque et de saison où nous nous trouvons, pourraient lever bien des difflcultés; que l'empereur naturellement ne songerait pas Ji pi'endre un parti pour ses troupes avant le mois de mars, et que d'ici là il était impossible que la question vis-àvis de l'Espagne ne fût pas réduite à ses termes les plus simples et comme soldée.

« Pendant que l'empereur de Russie est si agité, si pressé dans ses projets, vous vous représentez le duc de Wellington, qui d'abord n'en avait pas d'autres que d'empêcher ceux des autres; qui soutenait, comme il l'a fait à Paris, qu'il n'y avait point de danger pressant, et que même le seul danger était d'entreprendre ou de proclamer quelque chose. La longue conversation avec lui, que je vous ai déjà

:,q,t,=cdbïGoOglc

164 OCTOBRB 1B22.

annoncée, n^élait dans le fait qu'une paraphrase très développée de ce système. 11 faut cependant convenir qu'il l'a déjà modifié en quelques points; qu'il s'est un peu rapproché, ou du moins a seuti la nécessité de ne plus combattre la résolution, formellement déclarée par l'empereur Alexandre et partagée par l'Autriche, de faire quelque chose avant de se séparer. Le lendemain même de ma conversation, je fus assez surpris de voir le duc revenir chez moi, comme pressé de me communiquer une idée qui avait germé dans sa tête, qui était peu applicable, comme vous allez voir, mais qui prouvait au moins l'intention de trouver quelque expédient. Il me parla d'une médiation, ou plutôt de bons offices, qu'il pourrait nous [proposer d'interposer entre nous et l'Espagne pour nous rapprocher. Je lui répondis tout de suite que je le remerciais de celte intention bienveillante; qu'en y comptant même de la part de tous nos alliés, nous serions charmés d'y avoir recours, si nous avions avec l'Espagne un différend particulier, une difficulté à aplanir; mais que telle n'était pas notre position, que nous avions à redouter des inconvénients plus g:énéraux et qui s'étendaient au delà de nous-mêmes et sur toute l'Europe. Le duc s'en alla avec cette réponse, qui ne parut pas l'étonner beaucoup; mais M. de Metternich persiste à espérer qu'on pourra l'amener, sinon à entrer dans les vues communes, du moins à mai-cher à côté et jamais contre.

<> Le grand travail qui se passe actuellement dans la tête du ministre autrichien, est donc la recherche de quelque moyen d'action du Congrès, comme con-

:,q,t,=cdbïGoOglc

LETTRE DE M. BE aO^ITHORENCT. 163

séquence immédiate des réponses satisfaisantes à nos questioDs, qui sont déjà généralement convenues, ou comme manière de faire connaitre à l'Espagne ces réponses et les intentions des alliés : connaissance qui pourrait intimider les révolutionnaires de la Péninsule, et y fortifier le bon parti. On sent bien que la difficulté est dans le choix de ce modo d'action, conçu de telle cdanière que tout k la fois il respectât notre droit d'initiative, ou première décision, il satisfit la disposition un peu ardente de l'empereur Alexandre, ne compromit pas la prudence des autres, et au lieu de donner à l'Angleterre l'occasion d'un désaveu, lui permit même d'adhérer à sa manière au parti pris eu commun. Toutes les tètes politiques s'évertuent sur ce sujet. Je dois avoir aujourd'hui même, 30, connaissance des bases de ce travail dans une réunion des cinq chefs de cabinet, qui sera suivie immédiatement d'une première conférence générale de tous les plénipotentiaires. On a jeté en avant quelques modes différents de procéder, sur lesquels la discussion pourrait être ouverte : ou une dédarationcommunedes puissances, contre laquelle je me suis d'avance prononcé, et dont l'Autriche et l'Angleterre ne se soucient pas plus que nous; ou une manière de nous considérer dans la même situation où l'empereur de Russie s'est placé vis-à-vis de la Turquie et où ses alliés parlent pour lui et d'après son ialeation; ou l'idée même de prendre l'Angleterre comme unique interprête des cinq cours, à cause de ses rapports jusqu'à présent plus bienveillants; ou enfin te mode plus simple d'une note passée à Madrid par chacune

:,q,t,=cdbïGoogle

des légations, et dans laquelle, après s'élre concertés tous ensemble sur les bases, chaque gouvernement pourrait se servir des expressions les mieux appropriées à sa position particulière. Je n'ai pas balancé à déclai-er, d'accord avec nos plénipotentiaires, que la dernière idée mo semblait la plus pratique et sujette à moins d'inconvénients.

« J'oubliais de vous dire que dans sa grande conversation, le prince de Metternich m'a lu et remis ensuite le rapport de M. de Brunetti sur l'Espagne, que je vous ferai passer par mon premier courrier. II renferme bien la pensée principale que vous m'annonciez, de la nécessité d'une intervention commune et du danger de notre intervention personnelle. A l'exception de cette dernière opinion, qu'on pourrait croire lui avoir été dictée d'ici, si M. de Metternich ne s'empressait pas de déclarer que la nécessité, imposée par notre position, ne laisse pas d'option, le mémoire est en général conçu fort sagement, empreint d'une modération et d'une teinte d'opinions qui pourraient étonner, et tout à fait digne d'être médité. Il ne paraîtrait pas s'accorder avec les dernières notions du chargé d'affaires russe à Madrid, dont a parlé hier soir l'empereur Alexandre, qui du reste paraissait fort calmé d'après le rapport de ma conversation avec Pozzo. Suivant M. de Bulgari, les dispositions de Madrid seraient très hostiles contre nous, et il paraissait croire qu'on provoquerait la guerre.

n 31 octobre.

« J'ai reçu hier soir, par M. Delalot, les dépèches du 23 et votre lettre particulière. J'ai donné ce ma-

tin, suivant mon usage, connaissance à Messieurs les plénipotentiaires de tout ce qui regarde la négociation. Nous avons encore médité et causé très sérieusement sur votre opinion persévérante àl'égard des colonies. Ils persistent aussi à croire unanimement que, dans l'état des choses, je ne dois pas hasarder à la conférence cette délicate question, qui ne ferait que donner un nouvel éveil à l'Angleterre. Je viens encore d'avoir, il y a une heure, une conlirmation par M. de Metternich, que j'ai remis sur le même sujet. Il pense qu'il n'y a aucun scrupule à avoir pour conserver les mêmes relations avec le Brésil; mais que pour les autres, il faut attendre que l'Espagne soit au moins rentrée dans un ordre tolérable pour lui proposer de lui être utile, que cela peut arriver à la suite des premières communications dont on va s'occuper ce soir à la conférence générale. Je ne l'attends pas pour vous expédier M. Billecoq, parce qu'il faudra deux ou trois conférences pour amener un résultat.

« Je peux dès à présent vous communiquer les bases du travail proposé, et c'est ce que je fais dans ma dépèche officielle, à laquelle je me réfère pour tous les autres détails.

« Je crains de trop griffonner, ma main étant un peu fatiguée. Je veux seulement vous dire toute ma satisfaction et mon adhésion à la nomination d'un banc d'évèques. Ne croyez-vous pas possible d'attacher la place aux sièges, ce qui serait plus fort comme institution et comme hommage à lareligion?

'( Je renouvelle tous mes sentiments à. mes collègues; j'espère qu'ils seront contents, ainsi que

dbïGoogle

VOUS, de ces premières réponses. Je crois me rappeler qu'on disait à la table du Conseil, le jour de mon départ, que ce serait beaucoup si nous obtenions de telles assurances. On ne pouvait rien espérer du côté de l'Angleterre. Un des objets des propositions de l'Autriche serait de trouver un moyen de la lier en quelque chose. Vous reconnaîtrez dans laréponse de la Russie les dispositions ardentes que ma lettre vous annonce , elles se donnent là presque comme contenues.

i< Je désire surtout que le Roi daigne être satisfait de mes premiers efforts. Je n'ambitionne pas d'autre récompense. Veuillez mettre mes respects à ses pieds, et recevoir, mon cher collègue, mes invariables sentiments.

« HonTMORENCï. »

Page 1