CCLIII. LE COMTE DE VIUJtLE AU VICOMTE
DE MONTMORENCY
« Paris, le 6 novembre 1822, n Mon cher collègue, j'ai reçu hier au soir la dépêche de Madrid, dont je vous envoie copie. J'allais VOUS l'expédier par un courrier, lorsque vos dépèches du 31 octobre me sont arrivées; j'ai retardé son départ de quelques heures; je sors du Conseil chez le Roi, où tout ce que vous nous avez envoyé a été lu, et je vais vous rendre coînpte de ce que nous en pensons, ainsi que de la détermination prise au sujet de l'Espagne.
«Vous verrez par la réponse faite à M. de La Garde, qu'il reçoit l'ordre de demander ses passeports si on se permet de détenir, d'arrêter ou même de consigner au palais, les frères du roi. Nous l'avertissons en même temps qu'aussitôt qu'il aura franchi la frontière, nos troupes se mettront en mouvement pour entrer en Espagne. D'un autre côté, vous saurezque M. Ouvrard a défmîtîvement conclu avec la régence d'Urgel un emprunt, qui va donner aux royalistes d'Espagne la disposition de cinq millions de francs, et qu'en même temps la demande des habitants de la vallée neutre d'Andorre vient de nous permettre de lever, pour le passage le plus à portée
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de la Seu d'Urgel, la défense d'exportation d^approvisionnements, armes et munitions, qui existe sur le reste de la frontière.
« Il est bon que vous sachiez aussi que Mina a enfin forcé les royalistes à évacuer le fort de Castelfollit, après y avoir perdu un de ses généraux et beaucoup de monde ; les royalistes pvéteadent qu'encore deux victoires comme celle-là et qu'il ne resterait plus d'armée à Mina. Cependant on doit regarder la prise de ce fort comme un affaiblissement àm moyens de résistance des royalistes et comme un motif de découragement pour leurs partisans.
n Voilà où nous en sommes à l'égard de l'Espagne. Dans l'intérieur tout va bien. Le Roi continue à témoigner à son ministère la plus grande confiance; l'union de tous les membres de la famille royale est aussi absolue qu'on peut le désirer; la disposition destroupes devient chaque jour meilleure et tout annonce que les élections vont renforcer les royalistes de dix à quinze députés, ce qui fera dans la Chambre un déplacement de vingt à trente voix de la gauche à la droite.
« Malgré toutes ces données satisfaisantes, il ne faut pas s'abuser sur la manière dont une déclaration de guerre à l'Espagne sera accueillie par l'opinion, si elle n'est fondée sur la nécessité bien prouvée de défendre notre honneur ou notre sûreté. Les royalistes prononcés, seuls, l'approuveront de sentiment; tout le reste la verra avec peine dans tous les cas, la désapprouvera hautement hors des cas dont je viens de parler.
« Au fond l'opinion générale est ici guidée par un
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instinct des difficultés de la solution définitive d'une toile entreprise. Chacun sent que nos cent mille hommes ne trouveront do résistance militaire nulle part; mais que si l'on emmène la famille royale à l'ile de Léon, on peut être longtemps avant de pouvoir retirer nos troupes; que si on a le bonheur de pouvoir sauver la famille royale, On aura de grandes difficultés à réunir assez les opinions diverses, et celle même du roi, pour fonder des institutions, ou un ordre de choses quelconque qui permette à l'armée française de se retirer. Or il est évident pour tout le monde que le danger do l'entreprise est là, et non dans la résistance qu'elle peut éprouver à son origine. Se retirer sans avoir atteint son but, serait ignominieux; rester indéfiniment en Espagne serait y préparer la destruction complète de notre armée : c'est encore ce dont personne ne doute. Voilà pourquoi le gouvernement du Roi, dans l'opinion bien arrêtée de S. M., dans celle de tous les membres de sa famille, dans celle de tout son Conseil, ne doit et ne veut entrer on guerre avec l'Espagne qu'autant que l'honneur ou la sûreté l'exigeraient. C'est dans ce sens que nous avons agi jusqu'à ce jour; c'est dans ce sens que nous agirons; et vous apercevez à notre conduite qu'au lieu de reculer devant l'application de cette règle, à mesure que les événements marchent, nous donnons plutôt de l'extension que des restrictions aux cas prévus, dans lesquels nous nous croyons autorisés à agir.
« Mais une considération du premier ordre pour nous, et c'est ici où je vais rentrer dans les opérations dont vous êtes chargé ; une obligation première
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LETTRE DE M. DE Vltl.ÈLE. 1S5
pour nous, c'est d'agir de notre propre mouvement; c'est de ue pouvoir être accusés, ni d'avoir provoqué l'indignation des autres souverains contre l'Espagne, afin d'obtenir leur appui dans une guerre que nous voulions lui déclarer, ni d'êlre entraînés malgré nous à la faire par des déterminations étrangères.
« C'est pourévitercesdeux inconvénients que nous avions surtout insisté pour que vous ne vous fissiez pas le rapporteur des affaires d'Espagne au Congrès. Vous avez sans doute déjà senti comme nous, pendant les huit jours durant lesquels on vous a fait attendre les réponses aux trois questions par lesquelles vous aviez conclu, qu'il y avait là quelque chose de moins net pour la France que si, déclarant qu'elle avait pris ses mesures à tout événement, faisant connaître ses intentions dans tous les cas, elle n'eût rien demandé pour elle, annonçant ses dispositions à concourir néanmoins avec ses augustes alliés à rechercher avec eux si, dans l'intérêt général de l'Alliance et des garanties sociales en Europe, le Congres n'aurait pas quelque mesure générale plus efficace à concerter et adopter.
« Mais un point plus capital et sur lequel je suis chargé par le Roi et son Conseil d'attirer toute votre attention et celles de vos collègues, s'il en est encore temps quand vous recevrez cette dépêche, c'est la crainte où nous sommes, et que justifient les termes des réponses qui vous ont été faites, que l'acte qui va résulter de votre négociation ne porte la trace de la provocation faite par la France aux alliés, d'inter^ venir dans les affaires de la Péninsule, delà secourir dans cette entreprise, comme si elle était au-dessus
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de nos forces, enfin de preadre chez les autres, des garanties contre nous-mêmes. C'est surtout ce que nous voulions éviter, quand nous vous prêchions tant de ne pas vous faire rapporteur; c'est ce qui paraîtrait intolérable ici, et serait du plus mauvais effet même en Espagne ; c'est ce que nous vous invitons à faire éviter tant que vous le pourrez, soit dans la tentative dé conciliation avec le gouvernement actuel d'Espagne, si on s'y résout, soit dans l'acte d'adhésion donné par les puissances à notre conduite à l'égard de l'Espagne, si elles se décident à s'en remettre à nous des moyens à employer dans l'intérêt de toutes, pour garantir l'Europe des dangers que l'état révolutionnaire de l'Espagne peut lui faire courir.
« Nous concevons aisément qu'une fois engagé dans la voie que vous avez cru devoir suivre, la question des colonies devenait inabordable et n'eût fait que rendre presque impossible tout résultat quelconque. Elle ne nous avait frappé que comme propre à 6ter à l'Angleterre la possibilité, que vous voyez qu'elle se réserve avec tant de soin, de faire tourner à son profit toutes les chances de non-succès, toutes les lenteurs, tous les obstacles, qu'elle contribuera, autant que le décorum le lui permettra, à nous préparer en Espagne. Nous voulions lui ôter cet intérêt, cette possibilité : c'était difficile, j'en conviens de bonne foi, même avec la marche que nous avions indiquée ; c'était impossible et absurde avec celle qui a été suivie; îl n'y faut plus penser. Je crois que la suite prouvera qu'on a eu tort de ne pas profiter de ce Congrès pour balayer toutes les
questions par lesquelles la paix du monde peut être troublée à la volonté de la première puissance qui croira y trouver son intérêt. Quand Chateaubriand dit qu.e l'afTaire d'Espagn<j durera trop peu de temps pour que l'Angleterre puisse s'engager dans cette voie, il a raison s'il ne calcule que celui qu'il faudra à notre armée pour aller à Madrid, même à Cadix s'il le faut; mais, s'il veut calculer celui qu'il faudra pour arracher la famille royale des mains de ces forcenés, s'il calcule celui qu'il faudra pour pacifier et organiser l'Espagne, en dépit de l'intérêt que va avoir l'Angleterre à le rendre difficile et impossible, je crains qu'il ne se trompe.
« Nous qui sommes à distance peut-être meilleure pour bien juger de ce qui se passe en ce moment si près de vous, que vous-même, voici ce que nous croyons apercevoir dans les dispositions des divers cabinets.
« La Russie, de bonne foi dans tout ce qu'elle vous dit, et surtout dans le désir qu'elle vous manifeste que vous ayez besoin d'elle et lui fournissiez les moyens de remontrer ses troupes et de reprendre de l'action et du poids dans le Midi de l'Europe, sans sortir du caractère loyal, désintéressé et chevaleresque de son souverain. L'Autriche et la Prusse, fort embarrassées pour contenir ce besoin d'action de la Russie, espérant qu'en dirigeant ses spéculations sur l'Espagne, on peut l'amuser avec moins de danger que si elle s'occupait de l'Orient, et vous payant ce répit donné à leurs craintes par toutes les alliances et toutes les promesses de secours que vous voudrez; bien entendu, surtoutpour l'Au-
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tt'iche,quevou3 n'en aurezjamais besoin, qu'elle restera toujours souterrainement liée avec l'Angleterre contrevou3et]aRussîe,etle déclarera même tout net le jour où quelque circonstance le lui permettrait.
'( La politique de M. de Metternich me parait toute dilatoire ; il pousse le temps avec l'épaule ; il a ville gagnée quand il a levé l'obstacle du moment aux dépens de ceux qu'il accumule pour le lendemain ; il fait en Europe ce que M. Decazes faisait en France. Dieu veuille que l'orage entassé par l'abus d'un tel système ne finisse pas aussi par éclater : les ravages en seraient incalculables.
'< Nous aurions cru ici que, loin de persister à détourner cette nécessité d'action de la Russie, il eût été plus sage de lui donner de l'aliment et de lui fournir satisfaction, en convenant à Vérone des moyens de terminer honorablement les affaires de la Grèce. Au lieu de cela, vous allez partir sans oser en parler. Croyez que la Russie se réveillera sur ce point et qu'il peut en résulter un bien grand dommage, même pour les intérêts que défend M. de Metternich. De même, vous partez sans avoir osé dire un mot delà question des colonies; je crains bien qu'il n'en résulte des difficultés inextricables pour pacifier la Péninsule, et qu'en définitive les Anglais, après s'être représentés comme les seuls qui voulaient respecter les droits des nations, ne parviennent à s'approprier ou à se faire céder Cuba, et à se rendre maîtres, ou au moins possesseurs privilégiés du commerce du Nouveau Monde, après nous avoir fait consommer quelque cent mille hommes et quelque cent millions en Espagne.
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LETTRE DE M. DE VILLÈLE. ISd
« Kais j'en flnis sur ce point, car je n'aime pas à voir en noir et suis toujours disposé à prendre les choses où elles en sont.
« Je reviens donc à Vérone et je réponds à ce que Pozzo vous charge de me dire. Je ne révoque en doute aucun des avantages qu'il nous présente dans l'union mieux cimentée entre la France et la Russie ; mais j'y crois moins par la marche des troupes russes que dans le cas contraire. Quand on se lance dans une pareille opération, il faut qu'elle ait un but. Or, que fenons-aous de cent mille Russes dans l'état actuel des choses? ou ils viendraient nous aider à conquérir l'Espagne, et nous n'en avons pas besoin ; ou ils viendraient pour la garder après la conquête, et n'y seraient ni mieux vus, ni plus aisément payés et nourris que nous. Leur arrivée, au lieu de nous secourir, nous affaiblirait. Il faudrait qu'ils passassent sur notre territoire, ce serait du plus détestable elïet ; ou bien ils resteraient en Allemagne, et s'y déplairaient autant qu'ils y déplairaient aux autres. C'est en faisant opérer chacun sur son terrain et dans son intérêt qu'on peut utiliser et satisfaire tout le monde. Ainsi c'est en s'enlendant avec la Russie sur ce qu'il y a de raisonnable à faire en Grèce ; avec l'Angleterre sur ce qu'il y a à faire en Amérique ; avec l'Autriche et la Prusse sur les précautions à prendre en Allemagne et en Italie contre les révolutionnaires ; enfin en nous aidant moralement, autant qîi'on le pourra, à terminer les affaires de la Péninsule, que les congrès s'honoreront, que la Sainte-Alliance méritera son nom et la bénédiction des peuples. Prenons dans ce moment ce que
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nous pourrons de celui-ci. Empêchez l'Autrictie d'abuser de sa position en Allemagne et en Italie. Relirez de nos trois alliés continentaux l'unité d'action morale avec nous sur l'Espagne ; et, pour ne pas l'affaiblir, ne souffrez rien, dans l'exposé des moyens d'action, qui puisse faire accuser la France de les avoir provoqués. Son lot est assez mauvais déjà, puisqu'elle est probablement appelée à supporter seule tout le poids, toutes les chances et tous les fiais de l'opération. Que le concours effectif et matériel ne puisse jamais avoir Ueu que sur notre demande. Enfin trouvez quelque autre moyen que celui du débrouillage des affaires d'Amérique, pour 6tci- l'intérêt et les facilités à l'Angleterre de manger l'huître, en nous laissant les écailles et nous donnant une peine infinie à les ouvrir.
<( Adieu, mon cher ; il est six heures ; il faut que je finisse et que le courrier parte. Je ne puis répondre à Chateaubriand, dont le Roi a vu la lettre avec grand plaisir au Conseil où on me l'a apportée ; remerciez-le bien et dites-lui que nous sommes tous ici aussi disposés que lui à utiliser tous nos royalistes, nos ennemis comme les siens ; que tout se fera, mais à mesure que c'est possible. Dites à de Serre que j'ai reçu toutes ses lettres, que je l'en remercie, que je lui écrirai au premier moment de libre ; que je n'oublierai pas sa recommandation pour le frère du général de Frémont. Corbière va assez bien ; le garde des Sceaux, mieux. Adieu, mes compliments affectueux à MM. de Caraman et de la Ferronnays.
« De cœur tout à vous. Sans me relire.
H J" DR ViLLÈLE. B
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