‹ Mémoires et correspondance du comte de VillèleChapitre 62 sur 130 · CCLXVI, LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE · texte numérisé non relu

CCLXVI, LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE

BE MOWTMORENCr.

" Paris, le 20 novembre (822.

« Mon cher collègue, je profite d'un courrier de M. Rothschild pour vous transmettre une lettre de M. de La Garde, qui vous fera voiroii nous eo sommes avec Madrid et Londres. Sir Ch. Stuart m'est venu hier au soir avec la note qu'il recevait de Vérone; elle est tout à fait dans le sens qu'on fait ta

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des folies, qui vont amener de grands malheurs, auxquelles l'Angleterre ne concourra pas ; mais ce qui n'est pas compréhensible, c'est que la France y consente, elle sur laquelle doit tomber tout 4e poids d'une intervention aussi provocante; qu'on ne comprend pas comment elle peut songer à justifier devant l'opinion et devant les Chambres une pareille conduite ; qu'on a vu votre projet de note à l'Espagne et qu'il est dans des termes qui rendent une rupture inévitable, etc., etc.

X J'ai répondu avec la même confiance, en montrant dans nos pièces officielles elles-mêmes le contraire de quelques faits mal présentés par lord Wellington, et enfin j'ai démenti toutà fait la disposition hostile de la note par l'assurance que vous donnez dans votre dernière dépêche, qu'elle ne sera envoyée qu'après avoir été approuvée par le Roi. J'ai protesté, et du fond de l'âme, car j'en suis fortement pénétré, de notre désir de conserver la paix ; mais j'ai aussi fortement annoncé que ce n'était que de l'Espagneelle-mêmequepouvaient venir les moyens delà conserver; qu'il ne s'agissait là ni de révolulion, ni de contre -révolu lion, mais d'un fait patent, d'un pays en convulsion, d'un Bourbonsurun trône, et non seulement sans pouvoir, mais encore en danger, de frontières dont la sûreté était compromise par des armées opposées ; que tout nous imposait la nécessité de faire cesser un tel état de choses; que si oa le pouvait sans guerriî,nous serions trop heureux; qu'aucun sacrifice ne nous coûterait pour cela, pourvu qu'il fût d'accord avec notre dignité, notre sûreté, et celle de l'Espagne. C'est sur le moyen

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S3S NOVEMBRE i822.

â'obtenir ce résultat que tout le monde est divisé, que les difficultés sont immenses ; qu'on trouve un moyen de les lever, et ce ne sera pas la France qui le repoussera... Voilà à peu près le résultat de la communication.

« Prenant les choses où elles en sont, il est évident que l'Angleterre ne se séparera pas de ses intérêts, et qu'elle les a liés au maintien du gouvernement actuel â'Espagne. Les derniers mouvements des fonds publics ont fait voir, ce que je soupçonnais déjà, que la presque totalité des emprunts faits jusqu'à présent parle gouvernement espagnol était dans les mains des Anglais; ils perdraient toutes leurs avances, si la cou Ire-révolution avait lieu en Espagne. Marcellus m'écrit que, durant la crise de la Bourse, M. Cannîng lui a témoigné combien il était blessé de ce que nous n'avions rien fait mettre dans le Moniteur pour démentir les bruits de guerre. D'autre part la reconnaissance des colonies espagnoles sous la médiation de l'Angleterre est une chose si importante pour eux, et que vous savez que j'ai toujours prévue, qu'aujourd'hui c'est de la justesse de cette précision que je suis moi-même effrayé, et que je tire la plus grande conviction que l'Angleterre ne se départira pas de la ligne qu'elle prend,

(1 Dans cet état de choses je crois plus important que jamais de coneevoirvos notes etvosdémarches à l'égard de l'Espagne dans des termes et de telle sorte que si l'Angleterre se refuse à y consentir, elle soit le plus dans son tort qu'il se pourra. Je crois aussi que si l'on pouvait obtenir une concilia-

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tioii entre le roi et les Cortès, de laquelle il résultât des garanties de sûreté et de pouvoir pour le roi, de tranquillité pour l'Espagne, et un débrouillage pour les colonies espagnoles, dans lequel les Anglais ne seraient pas mieux traités que nous, ce serait ce qui pourrait arriver de plus heureux.

i< J'espère encore que tout ceci ne vous arrivera pas trop tard, car il n'y a pas d'apparence que vous ayez pu rien terminer encore. Ce seront des documents qui pourront vous aider à faire la note dont vous êtes chargé et qui est si difficile à faire.

a Les bruits de guerre ont été assez mal accueillis parles populations commerçantes et industrielles; c'était tout simple. Mais les effets s'en sont suivis ; les soies et les étoffes ont baissé à Lyon de dix à quinze pour cent; les assurances maritimes ont monté à des prix fous ; les chambres de commerce, les conseils des manufactures, tout se remue et fait des adresses; ces considérations ne doivent pas nous dominer, mais elles doivent être connues de ceux qui ont à prendre une si grande décision.

(t Éviter la guerre en obtenant sécurité du cAté de l'Espagne serait sans contredit le meilleur; tenter franchement cette voie, avec la décision de ne pas reculer devant l'obligation de la guerre, si elle nous estimposée,voilà, ce me semble, la ligne de conduite qu'il sera toujours honorable d'avoir suivie.

« Voici de mauvaises nouvelles de l'armée de la Foi, que M. de Doudeauville mo transmet du directeur de la poste de Toulouse. Le départ de la Régence pour Puycerda semblait les annoncer.

« Les étudiants en médecine ont commencé à nous

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faire des sottises ; nous allons être obligés de fermer cette Facidté. On a aussi fait quelques tentatives pour troubler la mission commencée à Paris. Les élections offrent ce résultat immense que sur quatre-vingt-six élus, il n'y aura que huit libéraux.

<( Adieu, mon cher collègue, je n'ai que le temps de fermer ma lettre et de vous dire, ainsi qu'à vos collègues, que je suis de cœur toutà vous.

<< Jh de Villble. »

cclxvii. le comte de villële ail vicomte sk

montmorency.

•< Paris, le 24 novembre 1822.

« Nous sommes sans nouvelles de vous depuis le 13 de ce mois, mon cher collègue, ce qui nous prouve que le Congrès n'a pris aucune détermination pendant les cinq ou six jours qui ont suivi cette date.

« Je ne vous enverrais pas de courrier, s'il ne nous était survenu un incident, dont les dépêches de M. de La Garde et la note que nous avons cru devoir adresser h M. Canning, vous mettront à même de juger l'importance. Nous avons cru ne pouvoir mieux montrera» Congrès toute celle que nous lui donnions, qu'en provoquant sur-le-champ cette explication avec le cabinet britannique. Vous savez qu'il a déjà envoyé des forces navales dans le golfe du Mexique, avec ordre de le purger des forbans qui l'infestent, et avec l'iaslructioii donnée au Commodore de se concerter avec le commandant de l'île de Cuba, pour que les gardes-c0tes espagnols ne s'op-

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posent plus à ce que les navires anglais commercent librement avec les colonies espafçnoles. En caa de refus de ce commandant, la division anglaise doit purger la mer des gardes-côtes comme des pirates. En même temps Alava, et autres Espagnols vendus à l'Angleterre, se sont servis des menaces et des lenteurs du Congrès pour amener le gouvernement espagnol à sacrifier les intérêts de son commerce et de la conservation de ses colonies à l'espoir d'une alliance avec l'Angleterre, ou du moins pour acheter sa neutralité. I^a manœuvre était indiquée et prévue; elle se réalise avec une eiTrayantc ponctualité. Il ne s'agit plus maintenant que d'éprouver si l'Angleterre n'est mue dans tout ceci que par la crainte de voir ie Congrès prendre des mesures trop vives à l'égard de l'Espagne, de voir la guerre commencer entre ce pays et la France ; ou si elle veut sérieusement s'engager dans la voie d'une alliance avec l'Espagne, qui la mettrait en guerre avec nous et la Russie, mais livrerait à son commerce toutes les possessions espagnoles du Nouveau Monde.

« Dans le premier cas, nous devons persister dans la ligne de conduite qui vous avait été tracée : vouloir sincèrement la paix, si on nous met, du côté de l'Espagne, en position de la concilier avec la sûreté du roi d'Espagne et de sa famille, et avec notre propresécurité; conserver notre armée d'observation, continuer nos dispositions militaires; entrer même eu Espagne, si l'anarchie qui règne dans ce pays compromet les intérêts que nous devons défendre.

a Dans le second cas, nous devons tirer de nos alliés tous les secours possibles, soit directs contre

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l'Espagne et le Portugal, soit indirects par des diversions combinées contre les lieux où l'Angleterre peut être vulnérable. Ainsi je ne balancerais pas. si l'Angleterre se séparait ainsi de l'Alliance, à conseiller à la Russie de déclarer la guerre à la Turquie et de tirer de ce côté tous les dédommagements que sa politique peut vouloir opposer à raccroissement de puissance maritime que veut acquérir l'Angleterre. Je ne refuserais pas non plus dans ce cas les secours que nous offraient les alliés pour l'envahissement et l'occupation de la Péninsule. Ce serait dans une telle conflagration générale le seul moyen de ravir à l'Angleterre une partie des profits auxquels ses calculs cupides auraient sacrifié le repos de l'Europe.

i( Mais il est à craindre que de si graves décisions ne trouvent l'Autriche et la Pnisse plus froides que la Russie; et peut-être est-ce sur ses liaisons souterraines avec l'Autriche que l'Angleterre aurait le plus compté pour se livrer à une direction aussi impudemment machiavélique.

« Dans le cas d'une défection réelle, ou déguisée sous l'apparence de la neutralité de ce côté, je n'en jugerais pas moins indispensable que nous nous liassions aussi étroitement qu'il serait possible avec la Russie; que nous tentassions de faire entreries Étals-Unis d'Amérique, qui ne veulent pas plus que nous de l'envahissement des colonies espagnoles par l'Angleterre, dans notre alliance; et qu'enfin la Russie dans l'Orient, nous dans la Péninsule, et nos marines réunies à celle des États-Unis en Amérique, nous soutinssions avec honneur et avantage la lutte à laquelle on nous aurait forcés.

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« Voilà nos plans de guerre, mon cher collègue, mais ce n'est qu'autant que nous ne pourrons conserver la paix avec honneur et sécurité. J'aime encore à me persuader que tout ce qu'a voulu l'Angleterre, c'est nous faire perdre du temps, donner aux constitutionnels espagnols celui de réduire les insurrections armées, dont la couleur, trop analogue au rétablissement du pouvoir absolu de Ferdinand, n'a pu se propager en Espagne; enfin peut-être, et j'ai quelques données pour le croire, a-t-elle tendu dans tout ceci à se donner les avantages d'une médiation entre nous et l'Espagne, qui aurait fait tourner au profit de son influence dans la Péninsule tous les sacrifices qu'elle nous savait disposés à faire au maintien de la paix.

« Je vous envoie toutes les pièces du procès; je vous donne notre avis selon les incidents probables; vous ave/, les instructions précédentes: agissez selon le plus grand intérêt du Roi et du pays.

« Vous verrez les tristes nouvelles qui nous parviennent de la frontière. Le sens trop peu rassurant des proclamations delaRégenoe, l'appui moral douné aux gouvernants de Madrid par l'Angleterre, les lenteurs du Congrès, sont les causes elTectives de ce malheur. Ils demandaient toujours des armes, des munitions et de l'argent; il est certain qu'avec plus de moyens, ils auraient fait davantage et duré plus longtemps ; mais ils n'ont pas péri faute de ces secours ; ils av&ient armes, munitions et argent, autant que leur position désavouée le comportait. La déclaration de guerre de la Franco pouvait seule leur faire obtenir un résultat utile. Il y a longtemps que

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M. Charles d'Espag;De l'a vu ainsi et que j'ai jugé de l'exactilude et de la justesse de ses opinions à cet égard'.

» Si nous sommes dans de mauvaises affaires à l'extérieur, au moins celles de l'intérieur sont bien satisfaisantes : voyez nos élections. Auriez-vous jamais cru à la possibilité d'un pareil résultat? Sur quatre-vingt-six députés nouvellement élus, il n'aura échappé que sept libéraux; tout le reste est royaliste, et presque tous royalistes raisonnables. Le Roi est enchanté de ces élections, et son gouverneraent va y puiser de bien grandes forces, surtout s'il est possible de concilier le maintien de la paix et de la prospérité dont nous jouissons, avec l'honneur et la sécurité, qui ne doivent être sacrîliés à rien.

« Je n'ai plus entendu parler des trouvailles faites dans les paquets de M. d'Oliveira lors de son départ du Havre, ce qui me prouve que ces écrits et ces papiers n'étaient que des vieilleries envoyées par M"" S. S... à son mari qui s'est réfugié en Angleterre

» Nos fonds publics restent à quatre-vingt-huit. Ils attendent, pour tomber ou monter de dix francs, que vous nous mandiez la paix ou la guerre. Ceux d'Espagne perdent le double des nôtres. Aussi, comme, dans cet état, il leur serait impossible de conclure le nouvel emprunt dont ils ont absolument

1. Le ["éneril comte d'Espagne, un ies plus habiles chefs militaires du parti royaliste espagnol. Il flt en {813 le siège de Pampelune, défendue par une garnison française qu'il réduLsit à capituler. Il périt en ISitS en Catalogne, où il commandait les forces carlistes, cruellement égoi^é par une poignée de scéidrats dont sa fermeté entravait les desseins criminels. Issu de la famille française Jd'KspaRO'! de Rainefort, branche de la maison do Comniioges, il avait des liens de parenté avec M. de Villèle.

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LETTRES t>E M. DE VILLÈLE. 2*S

besoin, on commence à parler d'un traité d'emprunt à Londres sur hypothèques coloniales; Cuba et ]e Pérou seraient saas doute donnés en gage, ou vendus comme la Louisiane.

« Adieu, mon cher collègue, revenez-nous donc; car entre les dépécbes pour Vérone, Madrid ou Londres, je n'ai plus un moment pour mes finances, qn'il faut cependant mettre en rëfrle avant les Chambres, que nous comptons toujours convoquer du 10 au IS de janvier.

'( Ce défaut absolu d'un instant à moi sera encore mon excuse auprès de Chateaubriand et de De Serre, à qui je dois des réponses, et qui me prendront à tort pour un paresseux. Faites-leur bien mesamitiés, ainsi qu'à MM. de Caraman et de La Ferronnays.

« De cœur et pour la vie tout à vous,

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