LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE
DE MOSTMORENCY.
« Paris, le lundi 25 Dovembre 182-2.
« Mon cher collègue, rien de nouveau ici depuis le départ de notre courrier d'hier, si ce n'est la confirmation du succès de nos élections, de la défaite de l'armée de la Foi, et une communication officieuse de sir Charles Stuart, de laquelle il résulte que la réponse de M. Canning à la note française sera la dénégation de toute participation de son gouvernement au traité proposé par celui de Madrid.
« Sur le premier point, nous avons les nouvelles des élections de département de l'Indre, de la Vendée
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et de la Haute-Saône, seules localités où nous eussions quelque doute. Les candidats royalistes ont été élus. Ainsi nous voilà sûrs que la totalité du cinquième réélu n'aura fourni que sept libéraux, en supposant même, ce qui est probable, que M. Manuel, nommé deux fois, sera remplacé par un libéral.
(( Sur le second point, vous trouverez, dans les copies de lettres ci-jointes, la triste preuve de la débâcle complète de l'armée du baroa d'Éroles, et de la fin de la régence d'Urgel. Il ne nous reste plus qu'à attendre le mode suivant lequel se sera opéré le passage des vaincus en France, et jusqu'à quel point notre territoire aura été respecté par les vainqueurs. Je pense que Mina ne se sera pas hasardé à le violer ; les ordres qu'il aura reçus de Madrid l'auront sans doute contenu. A tout événement nos troupes étaieat prêtes et vous veiTez par la correspondance qu'elles se portaient sur les points menacés.
« Enfin, sur ce qui regarde l'Angleterre, M. Stuart étant venu me voir et me demandant des nouvelles de l'Espagne, je n'ai pas cru devoir lui cacher celles que nous avions de la disposition du ministère et des Cortès à leur égard, et de la note que noua avions cru devoir adresser à ce sujet à M. Canning. n m'a dit, comme je m'y attendais, que son gouvernement n'était pour rien dans cette démarche et probablement n'y donnerait pas son assentiment. Il m'a aussi parlé de nos armements à Brest, que nous avons dû porter au pied de guerre pour les bâtiments prêts à mettre eti mer. Je lui ai parlé en
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riposte de l'expédiUon parlie des ports d'Angleleire pour le golfe du Mexique. Il m'a assuré qu'elle était composée de bâtiments légers et avail pour unique but de protéger les navires du commerce auglais, exposés aux doubles pirateries des insurgés et des Espagnols eux-mêmes.
« M. de Gestas, qui m'apporte une lettre ci-joinle qu'il vous prie de faire remettre à un Brésilien qu'il croit à Vérone, et dont M. de Mettemich vous indiquerait sans doute la résidence, s'il n'y était pas, me confirme la nouvelle de la complète indépendance du Brésil, de la proclamation du prince régent comme empereur constitutionnel du Brésil, enfin des dispositions positives de ce pays pour se séparer du Portugal.
« Il est quatre heures du soir; rien ne nous est arrivé de vous. Le courrier de sir Charles Stuart devant élre expédié bientôt, je termine en renouvelant, pour vous et vos collègues, l'assurance de tous mes sentiments.
" 1= DB VlLLËLE. »
CCLXDC. — LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE DE VlLLËLE.
" Vérone, ce 28 novembre.
« Je vais, mon cher ami, vous parler à cœur ouvert. Je laisse à M. de Caraman, le plus ancien am* bassadeur, à vous écrire la lettre officielle.
Il Le gouvernement me paraît être dans la position la plus difficile. Tout ce qu'on fait ici ne plaît à personne. La France a la main forcée; la Russie trouve
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2i6 NOVEMBRE 1822.
que l'on ue va pas assez loin ; l'Autriche n'a marché que pour ne pas rompre avec la Russie; la Prusse craint le moindre mouvement ; et l'Angleterre déclare qu'elle s'oppose à tout.
u Tandis que l'on croyait être parvenu à quelque chose à Vérone, les affaires se faisaient ailleurs. L'Angleterre concluait ses traités avec l'Espagne. Nous voyons maintenant clairement les causes des notes violentes du duc de Wellington, et de la note qu'il nous a transmise tout à coup sur les colonies espagnoles. L'Angleterre se réservait par là le droit de nous dire, quand nous viendrions à apprendre les ronventioDS de Madrid : » Je n'ai rien caché; j'en n avais averti le Congrès par ma note. » Vous verrez ci-jointe la réponse que j'ai faite à cette note, ainsi que celle relative à la traite des nègres. Je crois y avoir bien établi vos principes. Elles ont eu ici un grand succès.
« Muinleuaut qu'allez-vous faire ? Ouvrard, qui connaît parfaitement l'Espagne et l'Angleterre, prétend que celle-ci donne déjà deux cents millions pour ce qu'elle veutobtenir, et en promet quatre cents autres. Votre dernière lettre et la dernière dépêche de M. de La Garde, semblent confirmer en partie ce que dit Ouvrard. Si telle est la position, les choses ont entièrement changé de face pour nous, et ce que vous porte M. de Montmorency n'est plus qu'une vieillerie inapplicable, car l'Angleterre aurait à présent des intérêts communs avec l'Espagne, et il serait possible qu'elle fût assez engagée pour être obligée de défendre des hommes à qui elle prête son argent, et qui lui livrent en nantissement^le Uexiqae
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LETTRE DE M. DE CHATEAUBRIAND. 3i9
et le Pérou. Ce n'est donc plus d'une simple guerre avec l'Espagne qu'il s'agit, mais d'une guerre possible avec l'Angleterre.
il Je vois trois moyens pour sortir de là; je vais vous les exposer franchement, et je les classerai ainsi : le moyen évasif, le moyen de la guerre, le moyen de la paix.
« 1° Le moyen évasif. Quand M. de Montmorency sera arrivé et qu'il vous aura montré ce qu'il vous, porte, vous pouvez répondre ici que le gouvernement français ne refuse point de faire la démarche collective auprès du cabinet de Madrid, mais que les choses ayant absolument changé de face, et que l'Angleterre se trouvant maintenant derrière l'Espagne, la France ne peut prendre le parti qu'on lui propose, avant de savoir sr la Russie, l'Autriche et la Prusse veulent s'engager k soutenir ta France dans une guerre contre l'Angleterre, en cas que celle-ci vint à prendre fait et cause pour l'Espagne. L'Autriche et la Prusse reculeront à l'instant et vous serez dégagés. Mais que deviendrez-vous après cette évasion? Pouvez- vous rester comme vous êtes armés et immobiles? Cela n'est pas possible. L'insolence de l'Espagne deviendra insupportable et, quand vous voudrez agir, vous aurez perdu l'appui de l'Europe.
i< 2° Le moyen de guerre. C'est un grand coup à jouer. Au lieu de vous amuser à envoyer des notes à Madt'id, envahissez sur-le-champ l'Espagne, après avoir envoyé un ultimatum aux Cortès el leur avoir demandé réponse eo vingt-quatre heures. Cinquante mille hommes, portés rapidement sur l'Êbre, font tomber tous les emprunts de l'Angleterre, arrêtent
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iSO NOVEMBRE 1SS2.
les traités pour les colonies, arrachent l'Amérique à l'Angleterre, et l'Espagne à la révolution. L'Angleterre surprise n'aurait pas le temps d'agir. Le but de ses négociations serait manqué avant qu'elle pût nous déclarer la guerre ; et le but étant manqué, peut-être ne voudrait-elle pas commencer une guerre infructueuse. Vous marcheriez sans l'Europe, et ce serait un immense avantage ; et pourtant vous auriez .l'Europe derrière vous. Mais il faudrait agir avec promptitude et vigueur, et vous servir sans scrupule de tous les moyens. Dansée cas, le plan d'Ouvrard vous serait très utile, et je n'hésiterais pas à reconnattre la Régence, pour avoir une partie de l'Espagne pour moi. Une fois sur l'Èbre, vous pourriez vous-même négocier et traiter avec les Cortfes, qui seraient sans doute retirées à Cadix, où nos flottes pourraient aller les inquiéter. Vous pourriez même alors traiter avec l'Angleterre, pour entrer en compte avec elle sur l'affaire des colonies, et vous pourriez lui offrir une part du marché, pour qu'elle vous aid&t à réduire les Cortës : nul doute qu'elle ne vint à composition. Ce plan réussissant élèverait la France à un haut point de gloire et de prospérité, et peut-il est-il moins aventureux qu'il ne le semble. « 3" Le moyen de paix. Il est bien simple. C'est la retraite des ministres, ou du moins de tontes les personnes qui ont été employées directement ou indirectement dans les négociations avec les cours étrangères. Alors on rejettera toute lafante sureaux qui se retireront. On dira aux autres que rien de ce qui a été fait n'est valable, parce qu'on a outrepassé les ordres du Roi. On détruirait, sinon sans faiblesse.
du moins sans honte, l'armée d'observation. Un enverrait un nouvel ambassadeur en Espagne; et, ne songeant plus aux affaires exlérieures, on ne s'occuperait que de l'intérieur de la France. Vous n'avez qu'à dire un mot, mon cher ami. Quant à moi, je suis prêt, et vous savez que j'ai toujours une démission dans l'une de mes poches. Mais souvenez-vous bien qu'il faut prendre un parti et que vous ne pouvez pas rester comme vous êtes. Les fonds dégringolant, le commerce terrifié, les esprits agités, les alliés voulant avoir des réponses et faire quelque chose, l'Angleterre et la Russie menaçant, vous obligent à une décision, sans quoi la machine s'écroulera et tombera sur vous, Prendrez-vous le parti de s uivre le plan de Vérone, et enverrez-vous votre note à Madrid avec celles des alliés? Cela vous donnera sis semaines de répit. Au bout de ce temps . ce sera la paix ou la guerre. Si c'est la paix, l'Angleterre achève ses négociations et elle s'empare de tout ie commerce d'Amérique. Si c'est la guerre, c'est la guerre avec l'Angleterre, car elle aura eu le temps de conclure ses traités, et il faudra bien qu'elle tes soutienne. Voua vous retrouverez dans la même position, avec cette différence que l'argent anglais aura déjà créé des soldats aux Cortès. L'Europe n'en sera pas mieux pour vous, car 1-' Autriche craint toute rupture avec l'Angleterre; et l'Autriche et la Prusse craignent également les succès de nos armées et le mouvement des troupes russes.
« J'écris tout ceci, mon cher ami, sans me relire. Ma lettre vous arrivera au milieu des délibérations
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du Conseil : peut-être y trouverez-vous quelque idée utile. J'aurais voulu mieux servir le Roi ici; mais en seconde ligne, on ne peut avoir que du zèle. Tout k vous sincèrement. Écrivez-moi et surtout dites-moi de revenir.
.< Chateaubriand.
« Pozzo doit être à Paris ; prenez-y garde ; c'est le plus faux et le plus méchant des hommes. C'est Ouvrard qui vous porte cette lettre ; lut et ses plans ont beaucoup plu ici ; il vaut la peine d'être écouté. Le duc de Wellington part après-demain ; le Congrès se meurt : s'il était mort avant de naitre, il nous aurait tiré d'un grand embarras.
« P. S. — Ouvrard reste et envoie un courrier, dont je profite pour vous faire passer cette lettre. Son plan platt au prince Metternich, qui hait les révolutions et qui croit y voir un moyen de tuer celle de l'Espagne, sans l'intervention de la Russie. Le comte Nesselrode voit de son c6té dans le plan d'Ouvrard de l'argent pour mener l'affaire. Ouvrard ne demande rien et se contente de dire : « Recon- >< naissez la Régence et je me charge de tout. Mon « emprunta déjà porté un coup terrible aux emprunts « des Cortès;etrAngleterre8ent si bien le danger de « monplan pour elle, qu'elle est furieuse. » En effet, le duc de Wellington jette ici feu et flammes, et Gentz a conseillé à Ouvrard de ne pas se présenter chez le duc. Ouvrard va attendre qu'il soit parti, et je ne serais pas étonné qu'il parvint à faire adopter quelque chose de ses idées au pnnce de Metternich
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DE CHATEAUBRIi
et à l'empereur Alexandre. Cependant Metternich sera gêné à cause de l'Angleterre. Ouvrard dît qu'il se contenterait de la reconnaissance de la Régence par la seule Russie pour accomplir son plan. II dit aussi qu'il lui importe peu que la Régence soit battue et en fuite ; qu'il ne lui faut que son nom de Régence, et qu'avec son argent, il saura bien la ressusciter. Quant à nous, il est bien évident que nous ne pouvons reconnaître la Régence que si nous déclarons la guerre. J'ai fait à Ouvrard une objection évidente ; je lui ai dit que si la Russie adoptait son plan et qu'elle reconnût la Régence, tandis que la France resterait en paix, lui, Ouvrard, se trouverait gêné pour agir en France el gênerait également le gouvernement. Car il est clair que les Cortès nous demanderaient, pourquoi nous laissons un Français, agent d'une puissance en guerre avec elles, équiper, soudoyer, armer des sujets rebelles. A cela il répond que s'il gêne le gouvernement, il agira de Bruxelles ou de l'Angleterre même, où il saura bien trouver ce qu'il lui faudra. Tout cela peut êlre chimérique, mais, comme me le disait hier le prince Metternich, ce n'est pas Ouvrard qui est fabuleux, ce sont les temps où nous vivons.
II Jeudi 28, 4 lieures du âoii'.
(( Je sors d'une séance du Congrès et n'ai que le temps de voua dire que le duc de Wellington, en expliquant sa noie sur les colonies, nous a à peu près dit que l'Angleterre allait reconnaître tous les gouvernements de fait de l'Amérique, le tout en respectant le gouvernement de droit de Ferdinand,
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S5i NOVEMBRE 1S22.
pour lequel droit l'Angleterre a une grande vénération.
u C'est défînitivemenl Rothschild qui vous porte cette lettre. Je crois que le duc de Wellington ne partira qu'après-demain samedi, ou peut-être même que lundi, après avoir reçu son courrier dimanche. »