MADEMOISELLE DE MEULAN A SUARD
« Voici, monsieur, le plan et le commencement de l'ouvrage que vous m'avez permis de vous soumettre. Vous verrez que, dans tout ce qui n'est pas mis en vers, je n'ai fait qu'indiquer les scènes, sans chercher à donner aucune idée des moyens que je compte employer pour les faire marcher au but. J'ai pensé que la première scène suffirait pour vous mettre à même de juger si j'étais capable ou non de le remplir. C'est de vous, monsieur, dont le suffrage m'a déjà soutenue contre des difficultés que j'ai rencontrées, que j'attens ou le courage qu'il me faudra pour abandonner mon entreprise ou la confiance nécessaire pour la
continuer. Mais, afin que vous ne vous trompiez pas sur le degré de sévérité que je vous demande, je vous déclarerai que je ne veux point faire paraître un ouvrage qui, après m'avoir pris beaucoup de temps, se soutienne quelques jours par les soins de quelques amis ; je veux le faire bon ou point du tout. C'est vous dicter à peu près votre réponse, mais j'aime mieux rien qu'un pareil succès. Vous trouverez sans doute qu'avec cette manière de voir, il faut un terrible fonds d'amour-propre pour avoir conçu l'idée seulement de l'ouvrage que je vous envoie. J'en conviens, mais cet amour-propre a besoin d'être connu pour être dirigé, et il vaut mieux vous en faire confidence qu'au public. Vous voyez, monsieur, quelle confiance m'inspire l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner, puisqu'elle me donne le courage de vous confier une prétention dont je sens tout l'extraordinaire, pour ne pas dire le ridicule, et vous sentez de même combien cette confiance me doit être nécessaire pour que je consente à m'exposer ainsi au jugement d'un homme dont l'opinion me doit être, à tant de titres, la plus précieuse de toutes. : Pauline Meulan. »
Dans ce style mâle et fier, et en même temps si modeste et si respectueux, l'auteur s'est peint, j'ose le dire, au vif. Son âme y est aussi tout entière, et qui n'a pas connu jusqu'ici mademoiselle de Meulan, ne saurait dire, ayant lu cette lettre, qu'il ne la connaît pas maintenant. Elle était de ces âmes supérieures qui ne se manifestent jamais à demi, qui n'ont ni le sot orgueil de se donner à deviner, ni le besoin de se détailler en quelque sorte pour être pénétrées, de s'analyser elles-mêmes pour être comprises. Un mot, un trait y suffisent, et la lettre de mademoiselle de Meulan n'est pas autre chose. Mais quel est l'ouvrage auquel elle fait allusion? Elle parle de passages en prose et d'autres en vers, de scènes qui ne sont qu'indiquées, ex-
pressions généralement applicables à une œuvre dramatique. Or, je n'en vois aucune de cette nature dans la liste des écrits de mademoiselle de Meulan. Il est probable que les bornes étroites où elle veut que Suard renferme son jugement, et la ferme résolution où elle est de faire un ouvrage bon ou de ne le pas faire du tout, obligèrent le juge à se prononcer de telle sorte, que l'auteur dut sacrifier sa pièce, plutôt que de la voir vivoter par la grâce et avec le seul soutien de ses amis *.
Celle lettre et la précédente constatent deux choses : premièrement, l'autorité de Suard pour suspendre ou déterminer, selon qu'il le jugeait à propos, la publication d'ouvrages soumis à son appréciation : et cette circonstance donnerait déjà la plus haute idée de son caractère, quand on n'en aurait pas d'ailleurs des preuves également honorables; secondement, l'existence de deux ouvrages qu'on ne connaissait pas, condamnés au néant par leurs auteurs, sur le seul témoignage du critique appelé à en décider. Le fait est assez rare pour qu'il vaille la peine d'être signalé.
Je donne les lettres qui suivent, sans commentaires; elles ont trait, soit à des ouvrages connus, soit à d'autres qui ne sont pas assez clairement désignés pour qu'on les reconnaisse; mais elles n'ont guère d'importance que celle que leur communiquent les personnes qui les ont écrites.
* J'ai su depuis qu'il s'agissait en effet d'une comédie, d'une grande comédie de caractères ; mais la pièce n'a jamais été finie, et l'auteur la jeta au feu. L'homme illustre auquel mademoiselle de Meulan unit plus tard ses destinées n'a jamais rien lu de cette comédie; le titre et !e sujet lui sont même restés inconnus.
J'en excepte pourtant la première, qui est de madame Necker, et où l'auteur des Maximes est apprécié avec autant de concision que de justesse.