MADAME DE CHARRIÈRE A SUARD
« Pendant quelque temps, monsieur, je n'ai su s'il m'étoit permis de vous entretenir de mes très-peu importantes affaires. Vous étiez entouré de réalités si alarmantes, que mes fictions n'osoient se montrer, ni se flatter que vous puissiez un moment
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détourner les yeux sur elles. Mais le fameux 14 est passé1, et nos fédérés font des folies et des impertinences, sans paroître disposés à commettre des crimes. Pétion est réintégré, mais on n'a rendu encore à Manuel ni sa place, ni son honneur si pathétiquement redemandé. On n'aura su sans doute où le retrouver pour le rendre; certainement personne ne l'a pris pour soi. Espérant qu'il n'arrivera rien de fâcheux, à Paris du moins, de quelque temps, je m'enhardis à vous entretenir de vos protégés Henriette et Richard. La seconde partie de leur histoire est finie; la troisième est faite aussi entièrement. Vos sages critiques jointes à vos ohligeans éloges m'ont fait soigner mon style, et je me flatte que vous ne trouverez plus guère de ces frases (sic) trop longues, ni de ses frases trop négligées que j'ose espérer que vous voudrez hien corriger dans la première partie. Comme j'ai une copie de la seconde, et que j'en garderai une de la troisième, il suffira que vous ayez la honte de m'indiquer ce que vous y trouverez de défectueux ; je le corrigerai le mieux qu'il me sera possihle. Quant à ce que M. deCharrière a eu l'honneur de vous remettre en arrivant à Paris, je n'en ai ni copie ni brouillon.
» Voici, monsieur, quelques questions que je prensla liberté de vous adresser : 1° Seroit-il à propos de commencer à imprimer la première partie, à présent qu'il y en a trois de faites et que je me sens très-décidée à continuer? On m'enverroit feuille après feuille la dernière épreuve, et si quelque chose me déplaisoit, ou ne cadroit pas hien avec la suite, je pourroisle changer. — 2° Comment faut-il que j'envoye mes cahiers? La poste seroit sûre peut-être, pourvu qu'on chargeât les paquets, mais c'est bien cher; la voye de la diligence seroit, je pense, moins coûteuse. 11 ne faut pas compter sur les voyageurs, peu vont à Paris, tandis que beaucoup en reviennent. — 3° Ne vous expo-
1 Le \I\ juillet, anniversaire de la fédération.
sez-vous, monsieur, à aucun reproche, à aucun désagrément, en voulant bien m'aider à publier un petit ouvrage où je dis et veux <I ire tout ce que je pense? Je n'adore ni Voltaire, ni M. de Necker (quoique j'admire l'un et que j'estime l'autre, et assurément je ne m'aviserai pas de dire du mal de lui ; mais je n'aime pas son style et ne goûte pas ses opinions religieuses), le peuple ni ses représentants, et je suis beaucoup plus anti-aristocrate que je ne suis démocrate. Je voudrois que mon livre intéressât, bon gré mal gré, tout le monde; mais je sens que presque tout le monde y trouvera à redire. Ne vous en voudra-t-on pas, monsieur, de l'avoir aidé à paroître, de lui avoir fait du bien, de m'avoir obligée? Et madame Suard, qui m'aura aussi montré de l'intérêt et de la bonne volonté, n'essuyera-t-elle pas quelques reproches ? J'en serois au désespoir. S'il faut de ma part, pour les prévenir, beaucoup de discrétion et de silence, rien ne sera prévenu, car je ne sais pas trop me taire ; je ne saurai taire vos bontés. Pensez à ceci, monsieur, je vous en prie, et qu'aucun remords ne vienne gâter dans mon cœur le doux sentiment de la reconnaissance. Je l'ai déjà, ce sentiment, et votre intention bienveillante a suffi pour me le donner ; il faut s'en tenir là ; si vous risquez la moindre chose à ajouter l'effet à l'intention, j'y perdrai beaucoup. Mais qu'importe? Trop de malveillance entoure déjà les honnêtes gens dans le pays où vous êtes, pour qu'il faille l'augmenter.
» Ma troisième partie commence à la Révolution, et ne va que du 20 juin au 25 juillet. Je pense avoir encore trois parties dans la tête. Le nom d'anecdote ne va pas, dit-on, à quelque chose d'aussi long; cependant je l'aime, et mon exactitude sur les dates, les dislances, les localités, donnera, j'espère, à cet ouvrage l'air plus anecdote que roman. Vous en déciderez, monsieur, si vous ne me retirez pas votre protection et vos secours.
» M. de Charrière vous fait ses très-humbles compliments; il parle souvent de l'aimable accueil qu'il a reçu de vous et de
madame Snard. Je la remercie pour lui et pour moi, et j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante, » F. de Charrière. »
« Ce 28 juillet 1792.
» Si madame Saurin est à Paris, lorsque ma lettre y arrivera, permettez qu'elle trouve ici l'assurance de mon tendre souvenir. M. Constant1 est à Brunswic, plus sage, mais non moins ennuyé que vous ne l'avez vu. Il a bien de l'esprit, car dans toutes ses lettres il me peint son ennui d'une manière toujours nouvelle et toujours intéressante. Cet aride sujet devient fertile entre ses mains. J'ai la comtesse Douhoff à un quart de lieue de chez moi avec sa compagne que je lui ai envoyée il y a dix mois. J'ai est un peu fat, car elle n'est venue chez moi qu'une fois, et depuis je ne l'ai pas revue. Elle a de la vivacité,
» Et la grâce plus belle encor que la beauté.
» Elle a de belles et grandes intentions. Pour de l'esprit, du sens, 'de la suite, je n'en sais rien. On s'attend à voir bientôt à Neufchatel 31. Bishopwerden; personne ne sait ce qu'il y vient faire. » f. de charrière. »
Cette lettre est la fidèle image du caractère noble et franc de madame de Charrière, en même temps que l'expression énergiquement résumée de ses opinions politiques. Je puis me tromper, mais il me semble que le jugement si court, si ironique et si fin que madame de Charrière y porte de Manuel, ne diffère pas sans doute de celui qu'elle portait de la Révolution elle-même, et de ses principaux instruments. Comme elle l'écrit en 1792, à propos d'un ouvrage où elle a peint les mœurs et tracé des
1 Benjamin Constant.
scènes du commencement de la Révolution, et qu'elle ne dit pas de bien de Voltaire ni de Neckcr, elle craint de blesser Suard, qui avait été un peu l'ami de l'un et qui l'était beaucoup de l'autre; elle sent tout ce qu'il y a de délicat dans les conseils qu'elle demande à un correspondant ainsi engagé, et elle lui offre, avec beaucoup de noblesse, le sacrifice de son amour-propre d'auteur, pour peu qu'il répugne à patronner un livre où les objets de son admiration et de son affection sont maltraités. Et en admettant encore que, par complaisance pour elle, Suard étouffe ses scrupules, elle le prie de bien considérer s'il n'y aurait pas pour lui et sa femme quelque danger à courir, quand on viendrait à savoir qu'il a corrigé de sa main et contribué à éditer une œuvre écrite dans un esprit de réaction contre la Révolution, « car je ne sais pas trop me taire, dit-elle, et je ne saurai taire vos bontés. » M. Quérard, dans la France littéraire, parmi les ouvrages de madame de Charrière dont il donne la liste, ne nomme pas celui-là, et je confesse que je ne suis pas en état de dire quel il est ni où il est. Sauf les Lettres neufchâteloiscs, je ne connais, je n'ai lu aucun autre écrit de madame de Charrière. Je ne saurais donc affirmer si les noms d'Henriette et Richard, qui semblent être ici le titre même de l'ouvrage, sont bien ce titre en effet, ou s'ils ne sont que les héros d'une histoire indiquée sous un titre différent dans le recueil bibliographique que je viens de nommer. Je croirais plutôt que Suard fut d'avis de la suppression de l'ouvrage, et qu'il fut obéi.
Dix-huit jours après avoir reçu cette lettre, Suard en recevait une autre de mademoiselle de Meulan, dont l'objet est le même, mais où la confiance est exprimée avec
plus d'abandon, plus de grandeur et plus de désintéressement. L'auteur était déjà connu et presque célèbre à l'époque où il l'écrivit; seulement, par un privilège dont bien peu d'auteurs offrent l'exemple, il devait cette célébrité autant à son talent d'écrivain qu'à la grande modestie qui en rehaussait le prix, et qui est, dans une femme, une des formes les plus gracieuses de la pudeur elle-même. Mademoiselle de Meulan se fit remarquer d'abord par ses articles dans le Pîibliciste, par la justesse, la fécondité, l'agrément et la finesse de ses observations sur les sujets les plus variés. Ce qu'il y avait d'étonnant, dit quelque part Morellet, c'est qu'elle écrivait ses articles, dans pede in uno, du soir au lendemain, sur la demande du rédacteur en chef. Aucun homme de lettres n'avait alors une littérature plus saine, un meilleur style, plus de neuf et plus de piquant. On sait que c'est par là qu'elle ravit l'attention de l'homme illustre qui, plus tard, lui offrit sa main , et jamais époux ne furent plus dignes l'un de l'autre. Je reviens à la lettre de mademoiselle de Meulan :