‹ Mémoires et correspondancesChapitre 2 sur 97 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

coup d'œil sur l'ensemble de ces documents

Ce ne serait pas remplir le but que je me propose, et ce serait laisser croire peut-être que je n'ai pas bien compris tout l'intérêt qui s'attache à ces documents, si je n'en donnais que le te\te. Je l'accompagnerai donc d'éclaircissements et de commentaires, toutes les fois qu'il en sera besoin; je tâcherai seulement de n'en pas faire abus. On comprend que dans les communications qui ont lieu par lettres, entre personnes qui s'entendent, même en ne s'expliquant qu'à demi, bien des faits restent dans la pénombre ou ne sont qu'à peine indiqués. J'ai dû m'efforcer de les rendre aussi clairs pour les lecteurs d'aujourd'hui qu'ils l'ont été pour ceux d'autrefois. Sans doute, je ne me flatte pas d'y avoir toujours réussi. Mais enfin, il n'est pas mal d'avoir laissé quelque chose à la sagacité des érudits, et à la pénétration des gens possédés du démon de la curiosité.

Avant d'en venir au détail de ces documents, il est à propos d'en donner une idée générale. Commençons par le personnage dont les autographes y figurent pour la plus grande part, et qui est aussi le plus considérable et le plus illustre. J'ai nommé Voltaire. Je trouve environ vingt-cinq pièces écrites de sa main ou de celle de son secrétaire, en vers et en prose. C'est d'abord une correspondance entre d'Argenson l'aîné, Hérault et lui, au sujet de sa querelle avec Desfontaines. On a déjà un assez grand nombre de lettres sur le même sujet dans la Correspondance générale de Voltaire, mais on n'a pas les réponses de d'Argenson. Ici, il y en a trois, si sages et si pleines de bon sens et de bons conseils, qu'on ne s'étonne pas que le ressentiment de Voltaire contre son implacable ennemi en ait perdu quelque chose de son amertume et de sa violence. C'est ensuite une lettre de madame du Châteletà d'Argental, au sujet du Mondain, lettre très-longue et toutefois incomplète, très- intéressante, et remplie d'observations piquantes et justes sur le caractère de Voltaire. Ce sont encore plusieurs lettres, en vers et en prose, de Voltaire à MM. de Choiseul, à Panckouke, à Thibouville, à d'Argental, à madame Necker et à Suard; une enfin, extrêmement curieuse, de d'Argenson, où ce personnage, alors ministre des affaires étrangères, donne à Voltaire le canevas des instructions diplomatiques qui servirent de base aux Représentations, rédigées par Voltaire et envoyées aux États généraux de Hollande en 1743. L'existence de ces instructions n'élait pas douteuse, mais le texte original el officiel en était tout à fait inconnu.

De d'Alembert, nous n'avons malheureusement que peu de pièces : un billet à Sua ni, el une variante consklé-

rable au premier paragraphe d'une lettre à Voltaire en date du 18 novembre 1777. Cette variante était la version originale, et comme elle renfermait une grosse injure contre la Sorbonne, elle a été remplacée par la version qu'on lira aujourd'hui. Nous avons de Marmontel , un billet à Panckouke; de Saint-Lambert, une lamentable lettre à madame Suard pour la prier d'intervenir auprès d'Agasse, en faveur d'une édition particulière de son Catéchisme universel; de Suard et à Suard, quelques lettres relatives à ses fonctions de censeur des théâtres.

Je trouve ensuite une lettre de Gaillard, de l'Académie française, et une de La Marche, premier président au parlement de Bourgogne, à Voltaire, l'une et l'autre témoignages d'une adulation si enthousiaste, si outrée envers ce grand homme, que la vapeur de cet encens grossier était bien propre à lui donner des nausées; une autre du père Caslel à Montesquieu, où l'on voit que celui-ci communiquait au Jésuite les épreuves d'un de ses ouvrages, où le Jésuite exerce sa critique avec tant de subtilité qu'il doute que Montesquieu le comprenne, et où il se console en affirmant que, pour lui, il se comprend très-bien ; une autre du maréchal de Brissac à l'abbé Alary, écrite dans un galimatias des plus burlesques et des plus extravagants; une autre, très-belle et très-longue, du philologue Brunck à Suard, pour solliciter l'impression de son Sophocle au Louvre ; une encore de Meister à Suard, où, entre autres aveux précieux, il indique nettement la part qu'il a prise à la deuxième-partie de la Correspondance de Grimm, et la part qui revient aux autres collaborateurs. A cette lettre se rattache naturellement celle de Buisson, premier éditeur de la Correspondance de Grimm, lequel déclare qu'il se

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croira libre de l'engagement d'en imprimer la troisième partie, si les possesseurs du manuscrit persistent à en vouloir retrancher les injures contre les- prêtres et les personnes de l'ancienne cour. On ne met pas plus rondement le marché à la main.

Ajoutons à ces lettres celles du cardinal de Fleury, de Morellet, deSuard, de LaCondamine, de Fréron, de l'abbé de Vauxelles, d'Alfieri, de Grétry, de David Hume, du margrave d'Anspach et de M. de Gemmingen, son ministre ou son intendant des menus, au sujet de Clairon ; enfin , un fragment considérable d'une Histoire de la poésie, par Mirabeau, fragment inédit d'un ouvrage inconnu, commencé certainement, sinon achevé.

Les femmes apportent aussi leur contingent à cette nombreuse collection d'autographes inédits, et ce n'en est pas la partie la moins attrayante.

Les pièces de cette sorte, les plus anciennes, remontent aux années 1726 et 1 728. Elles consistent en deux lettres écrites par mademoiselle Lecouvreur à un ami dont le nom n'est pas indiqué. L'actrice y parle longuement du comte de Saxe, de son refroidissement pour elle, des mauvais procédés du roi de Pologne envers lui, delà curiosité malhonnête des grandes dames à laquelle elle est en butte, et dune foule de nouvelles de la politique, du théâtre et du monde. Les autres sont, l'une de mademoiselle de Lespinasse à Suard, au sujet d'un nouveau chapitre qu'on a découvert du Voyage sentimental; trois ou quatre de mesdames Neckeret de Vaisnes, auxquelles il faut joindre une dissertation manuscrite de celle-ci , très-originale , très-délicate et très-propre à donner une idée des mœurs galantes de ce qu'on appelait alors les honnêtes femmes;

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une de madame de Charrière, personne d'infiniment d'esprit, presque inconnue aujourd'hui, quoiqu'elle ait fait de charmants romans, et malgré le soin qu'a pris de la tirer de l'oubli le docte et courageux vengeur des talents littéraires passés de mode, M. Sainte-Beuve; une de mademoiselle Pauline de Meulan, plus connue cfue madame de Charrière, d'un talent plus mâle, plus substantiel, de beaucoup d'esprit également, mais d'un esprit, si l'on peut le dire, moins argent comptant et de plus de profondeur. Toutes deux écrivent à Suard, et, ce qu'il y a de particulier, pour un objet analogue. Elles le consultent sur un de leurs ouvrages, avec une confiance bien honorable pour lui et dans les plus beaux termes.

La liste de ces lettres de femmes se termine par une lettre de madame Denis à d'Àrgental. L'orthographe en est telle qu'elle donnerait de la coquetterie à une cuisinière. Elle a d'ailleurs peu d'importance, mais les autographes de madame Denis sont rares, et elle n'est pas moins célèbre à cause de son oncle, qu'il est possible qu'elle le devienne à cause de son orthographe.

Je ne crois pas me faire illusion sur la valeur, je ne dirai pas de toutes, mais de la plupart de ces lettres. Il y a là un coin de l'histoire littéraire du xvine siècle où il faudra pénétrer pour la mieux connaître. On en conviendra bien davantage, quand on aura lu toute la correspondance officielle et particulière, échangée entre la Cour et l'Académie, au sujet de l'exclusion prononcée par Louis XV contre Suard et l'abbé Delille, en 1772. C'est le triste tableau d'une intrigue où le maréchal de Richelieu, jaloux de d'Alembertetdes philosophes qui siégeaient à l'Académie française, semble, en dépit de ses dénégations, avoir

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joué le rôle de dénonciateur contre deux hommes honorables, et poussé madame du Barry à agir sur le roi pour les faire rejeter.

Une autre correspondance aussi curieuse, si ce n'est davantage, est celle qui fut motivée par la création de l'Institut, et le rétablissement de l'Académie française, sous le titre de deuxième classe. Quoique certaines pièces de cette correspondance aient été depuis longtemps publiées dans les Mémoires de Morellet, j'en ai trouvé beaucoup d'autres inédites, qui ne sont pas moins intéressantes, et que le possesseur avait d'excellentes raisons pour garder en portefeuille. Ce sont, entre autres, des lettres particulières de Suard, de Saint-Lambert, de Morellet, deLaharpe, de Gaillard, de Lucien Bonaparte; les uns, comme Morellet, dévorés du désir de se reconstituer et remuant ciel et terre à cet effet; les autres, comme Laharpe, y montrant de la répugnance; d'autres enfin, comme Gaillard, y mettant pour condition l'ostracisme de certains collègues trop compromis dans la révolution. Ajoutez à cela des lettres de candidats tels que Lefebvre, ancien secrétaire ordinaire du duc d'Orléans (aïeul du roi Louis-Philippe), qui se recommandait de madame de Montesson et de madame Bonaparte; Noël, Daru, Mathieu Dumas, Maret, Saint-Ange, Philipon de la Madelaine, etc., quelques-unes écrites au secrétaire perpétuel le même jour, peut-être à la même heure, pour recueillir la même succession; ajoutez encore deux pièces, une lettre de Begnault de Saint-Jean-d'Angely à Suard, et une allocution de Suard à la deuxième classe de l'Institut, toutes deux ayant trait au discours de réception de Chateaubriand à l'Académie française. On sait que, dans ce discours, qui ne fut point prononcé, le

récipiendaire, manquant aux règles consacrées qui exigeaient un éloge, lit une critique juste peut-être, niais passionnée de Chenier, son prédécesseur. L'Institut, menacé de l'entendre, fut en rumeur : les uns étaient d'avis de l'écouter; les autres s'y opposaient vivement. L'Empereur trancha la question, en le défendant formellement et avec un éclat que l'histoire a consigné '. Il y a, si je ne me trompe, en tout cela, un corps de matériaux suffisant pour écrire l'histoire de l'Académie française à cette époque orageuse, ou du moins pour aider avec fruit ceux qui auraient le loisir de l'entreprendre.

Ainsi, dans toutes ces pièces, il est à peu près question de tout ce qui touche à la littérature et à son histoire, du théâtre, de la censure, des journaux, des querelles littéraires, de l'Académie française, etc. Il y est même un peu question de politique. La division des matières m'étant donc par là naturellement indiquée, je rassemblerai sous chacun de ces titres les pièces qui s'y rapportent particulièrement (car toutes ne s'y rapportent pas absolument) ; et, de cette manière, les transitions de l'une à l'autre, et même une certaine liaison entre toutes ne seront pas aussi impossibles à établir qu'on pourrait se l'imaginer. Elles se rapportent d'ailleurs, à l'exception de deux ou trois seulement, au même temps, à la seconde moitié du xvme siècle, et elles embrassent même les quinze premières années du xixe. Elles se suivent, au sens propre, souvent, c'est-à-dire par les dates, au sens moral, toujours, c'est-à-dire par le fond des choses, et elles n'ont pas l'inconvénient de se ressembler.

* Histoire des Quarante Fauteuils, par M. Tyrtée Tastct, t. III, p. fr57,

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