HISTOIRE POLITIQUE
Ouvrons cette série par les Instructions diplomatiques du marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères, à Voltaire. Cette pièce est du plus haut intérêt. Elle est la première, l'unique témoignage officiel du secours que le gouvernement français tirait de la plume de Voltaire dans les négociations diplomatiques. Avant de la produire, il est nécessaire de donner un aperçu de la carrière diplomatique de Voltaire jusqu'à la date de ces Instructions.
C'a été de tout temps un des rêves de Voltaire 'on le voit aux exemples qu'il cite souvent et avec affectation, d'hommes d'État sortis de sa classe en Angleterre), d'arriver aux emplois d'où les gens de lettres étaient généralement exclus en France, et auxquels ceux-là seulement étaient réputés propres qui avaient une grande naissance ou d'éclatants services militaires. Tels étaient les emplois diplomatiques. Ayant été, très-jeune encore, relégué, comme il le dit, chez le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à La Haye, et attaché à la personne de Son Excellence, au même titre que Rousseau le fut à la per-
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. Il
sonne de M. de Montaigu, ambassadeur de France à Venise, il avait pensé trouver en soi l'étoffe d'un diplomate. J'ajoute que ce qu'il considérait déjà comme une vocation impérieuse, l'aveuglait assez pour qu'il ne se montrât pas fort difficile sur la manière dont on voudrait bien mettre son savoir-faire à l'épreuve. Le Ion même dont il parle, dans ses Mémoires, et dans quelques-unes de ses lettres, de certains services, ou requis de lui par le ministère français, ou sollicités par lui, semble indiquer qu'il ne faisait pas de différence entre la diplomatie avouée et celle qui ne l'était pas.
Ainsi, en 1722, on le voit chargé d'une mission assez singulière, pour ne pas dire pis, dont il s'acquitte de manière à donner la plus haute idée de son talent d'explorateur. Le cardinal Dubois, ayant voulu avoir des renseignements précis sur un certain espion juif, nommé Salomon Lévi, qu'il se proposait d'employer, Voltaire adressa à Son Eminence un mémoire sur ce garnement, qui ferait honneur au limier de police le plus exercé. Il y avait dans ce mémoire de quoi conquérir la faveur d'un ministre plus difficile que l'abbé Dubois. Voltaire y comptait du moins; mais il comptait sans son hôte, et il attendit plus de vingt ans avant de recevoir, comme il le disait, de l'emploi.
C'était en 1743 ; le cardinal de Fleury venait de mourir; Voltaire se mit sur les rangs pour lui succéder à l'Académie française. Il avait la protection de madame de Châteauroux, et, par elle, le consentement du roi lui-même; mais il n'avait pas celui de M. de Maurepas, ministre capricieux et léger, qui s'exerçait de bonne heure à contrarier les désirs des favorites, et qui, à la fin, y perdit sa faveur et sa place. Pressé un peu par Voltaire sur les dangers
d'une opposition qui s'adressait plus haut que lui, et interrogé s'il y persistait : « Oui, dit Maurepas et je vous écraserai. » Voltaire ne fut donc pas nommé, et celte place, qui lui était due à tant de litres, il eut le désagrément de la voir occuper par l'homme qui avait le plus travaillé à l'en faire exclure, le pieux et scrupuleux évoque de Mirepoix .
Voltaire était alors dans les meilleurs termes avec le roi de Prusse ; il en parlait volontiers et si haut qu'il donnait du chagrin à ceux qui lui enviaient une amitié si illustre, et le ministère même, disait-on, en était inquiet. Pour lui, ne tenant à rien à Paris, ayant le Parlement à dos et beaucoup d'ennemis, il profitait de la circonstance des affaires et du besoin que la France avait du roi de Prusse, pour insinuer que sa médiation auprès de ce prince ne serait pas sans fruit, et pour se moquer d'un ministère très-désireux de l'employer, s'il faut l'en croire, mais qui ne l'osait pas. Toute sa vie, il fut prodigue de ces bravades, où il entrait plus de ressentiment que d'orgueil; mais alors il s'y observait d'au tant moins qu'il avait derrière lui, à Berlin, un refuge glorieux et assuré, au cas où l'on eût voulu le faire repentir de son indiscrétion.
A sa grande surprise, on le prit au mot.
Depuis que le cardinal de Fleury était mort, les affaires publiques n'allaient pas mieux que pendant les deux dernières années de sa vie. Il semblait que la sénilité et l'impuissance présidassent toujours aux conseils de Louis XV, tandis que la maison d'Autriche renaissait de ses cendres, et que la France était, d'un côté, pressée par elle, de l'autre, par l'Angleterre. Il ne restait de ressource que dans le roi de Prusse, qui nous avait entraînés à la guerre, puis aban-
donnés. « On imagina, dit Voltaire, de m'envoyer secrètement chez ce monarque pour sonder ses intentions, pour voir s'il ne serait pas d'humeur à prévenir les orages qui devaient tomber tôt ou tard de Vienne sur lui, après avoir tombé sur nous, et s'il ne voudrait pas nous prêter cent mille hommes, dans l'occasion, pour mieux assurer sa Silésie. Cette idée était tombée dans la tête de M. de Richelieu et de madame de Châteauroux. Le roi l'adopta, et M. Amelot, ministre des affaires étrangères, mais ministre très-subalterne, fut chargé seulement de presser mon départ... M. de Maurepas entra même avec chaleur dans cette aventure, parce qu'alors il gouvernait M. Amelot, et qu'il croyait être le ministre des affaires étrangères. »
La mission de Voltaire étant secrète, il fallait un prétexte à son départ. Il nous le donne, mais avec tant de malice et d'esprit qu'il est difficile d'y voir autre chose qu'un de ces contes dans lesquels il excellait, et dont il parait en quelque sorte ses vengeances.
« Je pris, dit-il, celui (le prétexte) de ma querelle avec l'ancien évêque de Mirepoix. Le roi approuva cet expédient. J'écrivis au roi de Prusse que je ne pouvais plus tenir aux persécutions de ce théatin, et que j'allais me réfugier auprès d'un roi philosophe, loin des tracasseries d'un bigot. Comme ce prélat signait toujours Yanc. évêq. de Mirepoix, en abrégé, et que son écriture était assez incorrecte , on lisait l'âne de Mirepoix au lieu de Y ancien. Ce fut un sujet de plaisanteries, et jamais négociation ne fut plus gaie.
» Le roi de Prusse... me répondit avec un déluge de plaisanteries sur Y âne de Mirepoix, et me pressa de venir. J'eus grand soin de faire lire mes lettres et les réponses. L'évêque en fut informé. 11 alla se plaindre à Louis XV de ce que je le faisais
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passer, disait-il . pour un sot dans les cours étrangères. Le roi lui répondit que c'était une chose dont on était convenu, et qu'il ne fallait pas qu'il y prît garde.
» Cette îéponse de Louis XV, qui n'est guère dans son caractère, m'a toujours paru extraordinaire. J'avais à la fois le plaisir de me venger de l'évêque, qui m'avait exclu de l'Académie, celui de faire un voyage très-agréable, et celui d'être à portée de rendre service au roi et à l'État. » {Mémoires de Voltaire.)
C'est la première phrase de ce dernier paragraphe surtout qui rend l'anecdote suspecte, et semble lui marquer sa place dans les OEuvres de Voltaire lui-même, au titre des Mensonges imprimés.
Quoi qu'il en soit, muni de tout l'argent qu'il voulut pour son voyage, Voltaire partit. Arrivé à La Haye, il logea dans un palais qui appartenait au roi de Prusse, et où il fit connaissance avec le comte de Podewils , envoyé de ce prince. Le comte de Podewils était jeune, amoureux et aimé de la femme d'un des principaux chefs de l'Etat. Par les bontés de cette dame,
« J'attrapais, ajoute Voltaire, des copies de toutes les résolutions secrètes de leurs Hautes Puissances très- malintentionnées contre nous. J'envoyais ces copies à la cour, et mon service était très-agréable. » (Ibid.)
Ce moyen de se renseigner frise de près l'espionnage ; mais Voltaire était si rempli de son importance, que la honte de ce moyen lui échappe ; il n'en voit que le plaisant et n'en considère que le résultat.
Poursuivons. Il arrive à Berlin.
« Au milieu des fêtes, des opéras, des soupers, ma négociation secrète avançait ; le roi trouvait bon que je lui parlasse de tout,
et j'entremêlais souvent des questions sur la France et sur l'Autriche à propos de YEnéïde et de TUe-Live. La conversation s'animait quelquefois; le roi s'échauffait, et me disait que, tant que notre cour frapperait à toutes les portes pour obtenir la paix, il ne s'aviserait pas de se battre pour elle. Je lui envoyais de ma chambre à son appartement mes réflexions sur un papier à mi-marge. Il répondait sur une colonne à mes hardiesses. J'ai encore ce papier où je lui disais : —Doutez-vous que la maison d'Autriche ne vous demande la Silésie à la première occasion ? — Voici sa réponse en marge :
Ils seront reçus, biribi, A la façon de Barbari, mon ami.
» Cette négociation, d'une espèce nouvelle, finit par un discours qu'il me tint dans un de ses mouvements de vivacité contre le roi d'Angleterre, son cher oncle. Ces deux rois ne s'aimaient pas. Celui de Prusse disait : — George est l'oncle de Frédéric, mais George ne l'est pas du roi de Prusse. Enfin il me dit: — Que la France déclare la guerre à l'Angleterre , et je marche. — Je n'en voulais pas davantage. Je retournai vite à' la cour de France ; je rendis compte de mon voyage. Je lui donnai l'espérance qu'on m'avait donnée à Berlin. Elle ne fut point trompeuse : et le printemps suivant, le roi de Prusse fit en effet un nouveau traité avec le roi de France. Il s'avança en Bohême avec cent mille hommes , tandis que les Autrichiens étaient en Alsace. » {Ibid.)
Tout cela est conté avec une grâce infinie ; mais au fond quelle légèreté ! On a beau connaître les deux interlocuteurs pour des hommes accoutumés à tourner en moquerie les questions les plus graves, on ne peut voir sans effroi avec quelle désinvolture et dans quelles circonstances ils
résolvent une des plus formidables. On rit des lenteurs de la diplomatie; les plus polis du moins s'en impatientent; mais il est difficile de n'être pas indigné contre un roi qui les abrège à ce point, surtout quand d'un seul mot ce roi va mettre deux puissances dans la nécessité de se faire une guerre, où la glorieuse boucherie de Fontenoy apparaît au premier plan, et dans le lointain, la destruction de notre marine et la perte de nos plus florissantes colonies.
Toutefois Voltaire avait réussi, et il avait raison de s'attendre à « être promu à quelque beau poste. » Mais la duchesse de Châteauroux fut blessée de n'être point intervenue dans cette affaire, et comme elle haïssait Amelot, parce que, outre qu'il était bègue, il se laissait gouverner par Maurepas qu'elle haïssait encore plus, elle le fit renvoyer au bout de huit jours, et Voltaire fut enveloppé dans sa disgrâce.
Tels étaient les antécédents diplomatiques de Voltaire, lorsque le marquis d'Argenson , devenu ministre des affaires étrangères, eut recours à lui. Non pas qu'il le transformât tout à coup en négociateur, revêtu d'un titre officiel et ayant une responsabilité; il le choisit simplement comme très-habile plumitif, si l'on peut dire, et comme très-capable de donner à une pièce diplomatique ce vernis, cette élégance et celte clarté qu'il n'attendait pas de lui-même ni de ses bureaux. Il le chargea donc de rédiger les instructions pour les plénipotentiaires d'Aix-la- Chapelle, comme base du traité à intervenir (18 octobre 1 748), et il lui envoya le canevas minuté de sa propre main, avec les licences orthographiques que je conserve scrupuleusement.
LE MARQUIS d'aRGENSON A MONSIEUR DE VOLTAIRE.
Versailles, 17 (1745.)
« Les garnisons de Tonrnay, cTEndermonde et autres conquestes, Monsieur, ont capitulé sous conditions d'être dix-huit mois sans porter les armes contre la France et ses alliez , sans pouvoir passer à aucun service étranger, sans pouvoir faire, devant ce temps, aucun service militaire de quelque nature que ce soit, pas mesme dans les places les plus reculées.
» Dans les gazettes d'Hollande , on avoit retranché les deux mots pas mesmes. Première chicane ; car on prétendoit par là que ces trouppes n'étoient exclues que du service des places et qu'elles pourroient guerroyer en campagne.
» Le prince Edouard a passé en Ecosse et y a trouvé un parti. Le roi Georges a songé à deffendre son throsne peu ébranlé par là ; il a médité de faire venir en Angleterre huit mille Anglois du Brabant et de les remplacer par des Hessois ; mais avant cette opération, il a été bien aise de faire donner les Hollandois dans un panneau. Il leur a demandé les six mille soldats hollandois qu'ils dévoient luy fournir en cas de rébellion de ses sujets en faveur du prétendant.
» Les Hollandois n'ont pas hésité à les promettre et à les faire marcher. Or ces seules trouppes, au nombre de six mille, dont la disposition leur restoit, étoient ces garnisons débellées. Nous avons sceù qu'elles alloient marcher. L'abbé de La Ville a eu ordre de leur rappeller les termes du traité, et leur a dit que ce seroit une infraction formelle aux capitulations : il en a délivré un mémoire à l'Assemblée.
» Les États-Généraux ont répondu par un autre mémoire qu'ils sauroient observer leurs traités ; mais que cecy n'étoit pas dans le cas.
» Leurs arguments sont que les six mille Hollandois vont en Angleterre punir des sujets rebelles à leur roy, qu'ils ne passent pas au service étranger, qu'ils restent au leur, qu'ils ne servent pas contre la France, qu'ils serviront en campagne et non dans des places.
» Les réponses sont de s'en tenir aux clauses fortes et non aux clauses foibles et susceptibles de distinctions frivoles, de la ditte capitulation. Cette clause forte est de tout service militaire, de quelque nature que ce soit, j>as mesme dans des places. Qui dit tout n'excepte rien.
» L'abbé de La Ville a dit : Vous passerez a un service étranger, car l'Angleterre vous soudoyera et votre général hollandois prestera serment aux Anglois ; argument raisonnable, mais qui a moins force que le premier.
» Il a dit encore : Le roy est en guerre contre l'Angleterre ; il peut attaquer les Anglois dans leur continent, il y trouveroit donc les six mille Hollandois débellés en teste. Cet argument est fort.
» Jamais infraction au droit des gens n'a été si évidente. Les hommes retombent dans la barbarie; une république qui se pique de sagesse donne cet exemple d'infraction dont la grossièreté a peu d'exemple.
» Secret. — » Cette réponse des États-Généraux, reçue ce matin, le conseil s'est assemblé. Le roy a ordonné que l'abbé de La Ville donnât un nouveau mémoire, mais plus sérieux que le premier.
» Je pourrois envoyer le premier et copie de la réponse, mais il me faudroit du tems aux copistes, et le temps presse. J'en dis ici l'esprit; cela suffira pour former cette réplique sérieuse d'un style serré, nerveux, digne de la majesté d'un conquérant.
» Il n'y faut point de menaces, il suffira que l'effet apprenne la menace et que celle-cy se fasse entendre comme renfermant
menaces. Il ne faut pas leur dire : Je vous frapperez (sic), mais vous faites chose qui mérite que je vous frappe. Vous manquez au droit des gens, et c'est à moy que vous manques.
» Cette réplique sera imprimée peu après et servira de manifeste public. Ainsy, il faut quelle contienne le fait en racourci; si vous n'avez pas les pièces justes, laissez en blanc et fiât insertio.
» Jay encore à dire que cecy est un panneau que les Anglois tendent aux Hollandois. Les premiers étoient jaloux de leur situation et ne songeoient qu'à leur faire déclarer la guerre formellement ; reproche à ces mesmes de donner dans le panneau avec tant de sottise. Ce n'est donc pas leur secours dont ils se soucioient, c'est le contrecoup de ce secours.
» Nous ne leur déclarerons point la guerre. Les Romains répondirent que certains peuples, qui étoient entrés sur les terres des Romains, s'étoient déclarez la guerre à eux-mesmes. C'étaient, ce me semble, les Étoliens qui avoient secouru Antiochus. (Phrase effacée dans le manuscrit.)
» Je voudrois avoir cecy pour mercredy avant neuf heures du matin. Il faut que je le montre mercredy au soir et que cela parte jeudy matin. »
Après la bataille de Preston-Pans, gagnée par le prince Edouard sur les troupes du roi George, une sorte de panique s'était répandue dans Londres et dans tout le sud de l'Angleterre. Toutes les milices anglaises, dont plusieurs lords du parti wigh avaient levé de nombreux régiments, inspiraient à la population de Londres et au roi une médiocre confiance. Mais en réveillant leur fanatisme protestant, on pouvait et leur donner et en obtenir une force qui n'était pas à dédaigner. George exigea donc un nouveau serment de celles de la ville de Londres, et ce serment