‹ Mémoires et correspondancesChapitre 29 sur 97 · S LARD A MADEMOISELLE CLAIRON · texte numérisé non relu

S LARD A MADEMOISELLE CLAIRON

» Vous ne doutez pas. mademoiselle , que je ne m'intéresse vivement à vos vertus, à votre bonheur et à vos succès. Tout ce que j'ai appris de vous m'a charmé sans me surprendre. Je savais bien que vous aimez la gloire et ne recherchez que la véritable : c'est ce qui est plus rare qu'on ne croit. Tant de gens prétendent l'aimer qui ne recherchent que la supériorité et la domination. Vous aimez aussi à être adorée : vous l'êtes de vos amis et vous voulez l'être à présent d'un peuple tout entier qui n'entend pas même la langue que vous parlez si bien. Cette ambition n'est pas commune : vous nous donnez, par cette conduite, le secret de votre rare talent. Vous êtes facile pour

tout ce qui est grand; la scène tragique vous remettait à votre place. Mademoiselle Clairon n'a plus besoin du masque d'Emilie et de Pulchérie pour donner l'essor au mouvement naturel de son âme : livrez-vous-y ; jouissez du bonheur que vous cherchez à répandre autour de vous. Ménagez une santé si chère à vos nouveaux, comme à vos anciens amis, et, lorsque vos regards se tourneront vers Paris, daignez vous souvenir que, dans le grand nombre de ceux qui vous honorent et qui vous regrettent, il n'en est point qui soit pénétré pour vous d'une plus sincère admiration et d'un plus vigoureux, attachement, que, etc. »

Celte lettre, d'une politesse raffinée et un peu adulatrice, n'est qu'un brouillon ; mais ce brouillon est tout entier de la main de Suard; elle est un échantillon du genre d'esprit que Suard avait avec les femmes, et peut expliquer, jusqu'à un certain point, le succès qu'il eut auprès d'elles. On sent aussi que la personne à qui elle est adressée était passée de l'état de reine de théâtre à celui de favorite d'un prince souverain, et le respect que cet état obtenait alors, même des philosophes, tranche d'une manière assez vive sur les sentiments de haute galanterie qui sont le fonds de cette lettre.

VOLTAIRE A d'aRGENTAL.

« 12 novembre 1761.

» 0 divins anges ! voici la réponse de notre comité à votre comité. Mais ne nous égorgeons point. Je vous supplie de vouloir bien m'obtenir une réponse sur monTalleyrand d'Exideuil.

» Puisque vous ne répondez point sur l'Espagne, j'espère.

» Mais répondez donc sur le paquet de madame du Deffant.

» Mais un mot sur le Droit du Seigneur, sur Zulime, sur M. le maréchal de Fronsac.

» Je veux vous envoyer ma lettre au président de Brosse, en forme de factum. Il m'a volé. D'accord ; mais il est honni dans son Parlement de Bourgogne ; car je l'ai berné, car je suis berneur, car il est bernable, car l'ancien premier président de la Marche vous en dira bientôt des nouvelles.

» Intérim, je baise le bout de vos ailes. » v.»

Il a été parlé plus haut, avec les éclaircissements nécessaires, de ce Talleyrand d'Exideuil, et du pacte de famille conclu entre l'Espagne et la Fiance le 15 août 1761. Le Droit du Seigneur est la même pièce qui fut jouée, en 1762, sous le titre iïEcuéil du Sage. Elle fut présentée d'abord aux comédiens sous l'autre titre, au commencement de 1761, et recommandée par Voltaire comme étant l'œuvre d'un jeune homme de beaucoup d'esprit, qui ne voulait, pour rien au monde, être connu. Ce jeune homme, nommé Le Gouz de Gerland, magistrat au Parlement de Dijon, avait soi-disant l'idée de faire jouer cette pièce, et de partager les honoraires entre celui qui se chargerait du délit, vieux serviteur de la maison.

Voltaire demanda à Thiiïot s'il était en état de se charger de cette besogne, qui n'était pas, à son sens, une mauvaise affaire, et aux d'Argental d'être contents de la pièce, sous peine d'être des âmes de bronze (22 avril et I mai 1761,. Il obtint facilement, sans doute , que Thiriot fît sa commission ; mais par égard pour le président de La Marche, dont Le Gouz était le parent, il renonça à se couvrir du nom de ce dernier, et demanda à M. de La Marche le nom de quelque académicien de Dijon pour y suppléer. Le président lui nomma un certain Picardet. « Picardet, écrit Voltaire à d'Argental, me paraît mon affaire. Je veux que

Picardet soit l'auteur du Droit du Seigneur. Picardet est

mon homme. » (7 septembre I76I).

Cependant Thiriot avait, non pas présenté (Voltaire ne voulait pas qu'il parût de sa personne! mais fait remettre sa pièce aux comédiens, lesquels, avec ce discernement dont ils se piquent à si juste titre, n'avaient pas manqué de l'attribuera Saurin ou à Diderot. Préville seul, dont le nez était fin, soutint qu'elle était de la « Marmotte des Alpes. » Voltaire en fut effrayé ou feignit de l'être. « Si un gros fou de Préville s'obstine à dire qu'il croit l'ouvrage d'un certain Voltaire, tout est manqué, tout est perdu. Il est absolument nécessaire qu'on ne me soupçonne pas de ce que je n'ai pas fait. On doit faire entendre aux comédiens qu'ils se font grand tort à eux-mêmes, s'ils s'opiniàtrent à me charger de cette iniquité. » (A Damilaville, 21 auguste 1764). Ils ne s'y opiniàlraient nullement; au contraire, quand Picardet, substitué depuis à Le Gouz, vint réclamer •levant le tripot la paternité du Droit du Seigneur, les comédiens le reçurent du haut en bas, et le renvoyèrent, en se moquant de lui, d'autant qu'il se prévalait du suffrage de M. de Voltaire. Comme il insistait, priant et suppliant, on voulut bien lui faire la grâce d'une lecture en sa présence. La pièce fut conspuée à l'unanimité. Picardet se retira, fort content de la comédie qu'il venait de jouer. Quelque temps après, Voltaire, qui avait revu, corrigé sa pièce, avec assez de soin pour la rendre supérieure à une enseigne à bière, comme il l'appelait, et s'en avouer l'auteur, l'envoya aux comédiens sous le titre de YEcueil du Sage. On la reçut avec respect ; elle fut lue avec admiration, et on pria Voltaire de continuer d'être le bienfaiteur de la compagnie. Cette anecdote ne fut divulguée que quand elle

n'était déjà plus récente ; elle est consignée, avec plus ou moins de variantes, dans presque tous les mémoires du temps. On en rit beaucoup, et on se rappela, à cette occasion, une caricature de ÏAcadrmie des Colporteurs, où l'on représentait l'aréopage des comédiens sous l'emblème d'un certain nombre de bùclies en perruques.

Je ne m'étendrai pas sur le président de Brosse dont on connaît assez les démêlés avec Voltaire. Je dirai seulement que la lettre à ce magistrat, dont parle ici Voltaire, avait trait à une revendication de la justice féodale faite par M. de Brosse, sur le village de la Perrière; que ce village dépendait de Tournai, domaine que Voltaire avait acquis du président, pour en jouir sa vie durant, et que la justice en appartenait au roi.

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