MADEMOISELLE LECOUVREUR A M
« De Paris, le 5 mai 17-28.
» Il est vrai qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, monsieur, et que je me le reprochois ; mais vous connaisses la vie dissipée de Paris et les devoirs indispensables de mon état.
» [Je passe les jours à faire les trois quarts au moins de ce qui me déplaît; des connoissances nouvelles, mais qu'il m'est
impossible d'éviter, tant que je serai liée où je suis, m'empêchent de cultiver les anciennes, ou de m'occuper chez moi selon mon gré. C'est une mode établie de dîner ou souper avec moi, parce que quelques duchesses m'ont fait cet honneur. 11 est des personnes dont les bontés, dont les bienveillances me charment et me suffisoient, mais auxquelles je ne puis me livrer, parce que je suis au public, et qu'il faut absolument répondre à toutes celles qui ont envie de me connoître, ou passer pour impertinente. Quelque soin que j'y apporte, je ne laisse pas de mécontenter. Si ma pauvre santé qui est faible, comme vous savés, me fait refuser ou manquer à une partie de dames que je n'auray jamais vues, qui ne se soucient de moy que par curiosité, ou, si je l'ose dire, par air, car il en entre dans tout : Vraiment, dit l'une, elle fait la merveilleuse : une autre ajoute: C'est que nous ne sommes pas titrées. Si je suis sérieuse, car on ne peut pas être fort gaye avec bien des gens qu'on ne connoit pas : C'est donc là cette fille qui a tant d'esprit? dit quelqu'un de la compagnie. Ne voyez-vous pas qu'elle nous dédaigne, dit une autre, et qu'il faut savoir du grec pour lui plaire? Elle va chez madame Lambert. Je ne sçais pourquoy je vous fais tout ce détail, car j'ai bien d'autres choses à vous dire ; mais c'est que je suis encore toute remplie de nouveaux propos de cette espèce, et plus occupée que jamais du désir de devenir libre et de n'avoir plus de cour à faire qu'à ceux qui réellement auront de la bonté pour moi, et qui satisferont et mon cœur et mon esprit. Ma vanité ne trouve point que le grand nombre dédommage du mérite réel des personnes; je ne me soucie point de briller; j'ai plus de plaisir cent fois à ne rien dire mais à entendre des bonnes choses, à me trouver dans une société douce de gens sages et vertueux, qu'à être étourdie de toutes les louanges fades qu'on me prodigue à tort et à travers daus bien des endroits. Ce n'est pas que je manque de reconnoissance , ni d'envie de plaire, mais je trouve que l'approbation des sots n'est
flatteuse que comme générale, et qu'elle devient à charge quand il la faut acheter par des complaisances particulières et réitérées1.]
» Je reviens à vous; je ne vous ai pas répondu et j'ai tort; j'ai fait bien des choses qui m'ont moins amusée assurément. Vous voulés savoir des nouvelles de notre héros, car entre nous deux, et tout bas, c'en est un, au moins en le comparant aux princes du siècle ; il est reparti pour Dantzic, parce que son père le veut marier. A juger sans prévention de cette affaire, je n'ai pas opinion qu'elle réussisse ; non que je la déconseille, ni que je me flatte, je fais mon devoir et par delà; mais cette alliance est telle qu'il est impossible qu'il ne s'y trouve de grandes difficultés des deux parts. J'attends cependant si on le fera passer plus loin ; cela peut très-bien arriver, et sous le prétexte de mariage, on peut négocier des choses dont le succès en rendroit l'exécution plus facile Peut-être aussi reviendrat-on dans deux mois : cette alternative ne laisse pas d'agiter ceux qui y prennent beaucoup d'intérêt, je vous en donneray des nouvelles.
» On m'a priée de vous faire mille amitiés et remerciements de vos sentiments; il n'y a rien de nouveau que la maladie de M. Le Blanc2, qui traîne, et dont il pourra traîner longtemps par son courage. Beaucoup prétendent à le remplacer ; chacun nomme son successeur à sa fantaisie, et peut-être pas un de ceux qui sont désignés n'y aura part. Le Boy part toujours le 2 ou le 3. La grossesse de la Beyne va très-bien. On donna hier Roland pour la capilation avec un divertissement fait pour la Beyne, de morceaux réunis, et plus longs qu'un acte, tant en danse qu'en chants que l'on mit à la place de Logistille*.
i Ce qui est entre deux crochets est le fragment publié par l'abbé de La Porte.
2 Secrétaire d'État de la guerre. Il mourut le 19 mai 1728.
3 Mot à peu près illisible. Je n'ai pas trouvé qu'il existât une pièce de ce nom.
S. A. S. y étoit clans sa lorgnette; les deux, jeunes princesses dans la grande loge, et madame de Ségur, qui étoit fort jolie, à côté d'elles, auprès de mademoiselle de Villefranche, dont la beauté s'épanouit. Thévenard est malade ; Chassé joua Roland et fut applaudi ; mais mademoiselle Prévost, quoiqu'elle se surpassât, eut des applaudissements bien médiocres, en comparaison d'une nouvelle danseuse, nommée Camargot, dont le public est idolâtre et dont le grand mérite est la jeunesse et la vigueur. Je doute que vous l'ayez vue. Mademoiselle Prévost la protégeoit d'abord; Blondi en est devenu amoureux; il y a eu de la pique; elle a paru jalouse ou mécontente des applaudissements du public, et depuis ce temps, ils sont augmentés au point que cela paroît une fureur, et que la Prévost sera folle, si elle ne quitte pas au plutôt. Ainsi va le monde. M. le duc se marie; on va chercher sa future dans quatre vieux carrosses le 15 de ce mois. On dit qu'on lui porte quatre robes neuves et deux douzaines de chemises avec quelques blondes.
» Je suis très-touchée et très-flaltée que madame la marquise de Simiane m'honore de son souvenir; je la fus ici de ses premières paroles, comme si j'eusse connu dès-lors tout le prix de son suffrage et de ses bontés. Jugés de ce que j'en pense présentement que j'ai lu, relu et admiré les lettres de madame de Sévigné, et présentement que vous m'assures qu'elle se souvient de moi à cent lieues ou environ. Je demande souvent de ses nouvelles à madame de Fontaine-Martel, qui m'a fait l'honneur de me montrer cet hiver une de ses lettres que je trouvai digne d'elle. C'est tout dire selon moi, car je sais tout ce que l'on peut sentir pour quelqu'un que l'on n'a pas eu l'honneur de voir d'avantage. Il est des impressions qui ne s'effacent ni par l'éloignement, ni même par la mort, et qui ne feroient que croître par la présence. C'est à vous que je dis tout ceci de pure abondance de cœur; vous en userés comme il vous plaira; mais ménagés-moi, et sur toute chose conservés précieusement cette
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connoissance. Je vous trouverons bien heureux si vous lui paroissiés cligne de sun amitié: il me semble que l'on n'en fait plus de cette espèce. Ce que l'on appelle grâce et esprit aujourd'hui est bien différent. Adieu, monsieur, sans rancune; aimés moy toujours. »
Ne vous semble-t-il pas, à ce piquant récit des importunités dont mademoiselle Lecouvreur était assiégée, qu'il manque encore quelque chose? Et ne serait-ce pas l'aveu qu'on était faite pour une condition où de pareils honneurs eussent été moins déplacés et mieux accueillis ? Au reste, telle est la vivacité de la peinture, que le lecteur est sincèrement touché des ennuis de l'actrice, et qu'il en ressent presque le contre-coup.
Il est question ensuite du mariage du comte de Saxe. Mademoiselle Lecouvreur dit que le roi de Pologne voulait ce mariage. Jusqu'alors cependant, il s'était montré peu favorable à tout ce qui pouvait servir à l'élévation de son fils. D'où vient donc qu'il avait changé d'a\ is ? Car il s'agissait toujours d'épouser l'héritière présomptive du trône de Russie, la duchesse douairière de Courlande, Anne Ivanovna. Auguste avait-il pensé que cette union lui assurerait à lui-même un protecteur naturel dans une cour dont il avait eu jusqu'ici plus à craindre qu'à espérer? Quoi qu'il en soit, l'imprudence de Maurice gâta tout. Pendant qu'il était auprès de la duchesse, toujours éprise de lui et encore prête à l'épouser, il s'amouracha d'une des femmes de Son Altesse, et mit tant de vivacité dans ses poursuites que le scandale éclata. Grièvement offensée, Anne ne voulut plus voir le comte et retira ses promesses.
Je me dispenserai de tout commentaire à l'égard des
personnes nommées clans le reste de la lettre. Outre qu'elles y sont pour la plupart suffisamment désignées, les renseignements que je pourrais donner sur elles, et spécialement sur les acteurs et les actrices de l'Opéra, se trouvent à peu près partout, mais notamment au tome in des Anecdotes dramatiques. Seulement, dans cette chronique indiscrète du personnel chantant et dansant de ce théâtre, je remarque un fonds de malice auquel la rivalité qui existait alors entre le Théâtre-Français et l'Opéra n'était peut-être pas étrangère.
Il y a plus que de la malice dans la nouvelle du mariage de M. le duc et dans le détail qui regarde la mariée. C'est que, aux yeux de l'actrice, cette princesse était peu de chose, tout au plus peut-être une princesse de théâtre. Elle était, en effet, de la maison de Hesse-Rhainfels, branche cadette apanagée, mais non souveraine; triste parti pour un prince de la maison de Condé.