‹ Mémoires et correspondancesChapitre 73 sur 97 · SUARD AU DUC D AIGUILLON · texte numérisé non relu

SUARD AU DUC D AIGUILLON

« Monseigneur,

» Après vous avoir offert, conjointement avec mon ami et mon ancien collègue, l'hommage de ma juste reconnaissance pour le traitement que vous avés bien voulu nous accorder, permettés-moi de vous témoigner en mon particulier combien je suis touché de vos bontés, et en même temps de solliciter auprès de vous une nouvelle grâce. Je suis marié ; je n'ai pour toute fortune et pour tout moyen de fortune qu'une rente de 400 livres et la pension que je tiens de vous , monseigneur. A mon âge, dans la carrière où je suis engagé, les moyens d'avan-

cernent sont difficiles et peu communs. Quelques personnes qui ont bien voulu vous parler avec intérêt de ma situation, m'ont autorisé à croire que vous n'y étiés pas insensible, et à compter sur votre bienveillance dans les occasions où je pourrois la réclamer. Il s'en présente une bien intéressante pour moi. M. Gibert, secrétaire des pairs du royaume, vient de mourir; mes amis m'encouragent à demander sa place , mais je ne peux attendre (rien) de leurs démarches, si je ne vous trouve pas, monseigneur, favorable à ma demande. Je m'occupe, depuis plusieurs années, d'amasser des matériaux pour un ouvrage d'histoire, et mes études ne sont point étrangères à celles qu'exige la place que j'ambitionne. Si vous me jugiés digne de la remplir, monseigneur, ce qui me flatteroit le plus en l'obtenant, ce seroit de la tenir de vous. Si vos dispositions ne sont pas conformes à mes vœux, je renonce à ma prétention, mais non pas à l'espérance d'intéresser avec plus de succès, dans une autre occasion, votre bienfaisance en ma faveur.

» Je suis avec le plus, etc. »

La place de secrétaire de la pairie avait été créée en 1762, en faveur de Villaret, continuateur de l'abbé Velly. Les appointements en étaient alors de six mille livres, et, pour former cette somme, chaque duc et pair donnait cinquante écus par an. De plus, le titulaire avait un logement au Louvre. Villaret mourut en I766 et eut peur successeur Gibert, de l'Académie des Inscriptions. C'était, dit Grimm, ce qu'on appelle un bon israélite, assez versé dans le fatras de l'histoire de France ; un bon bénédictin de robe courte. La place ne valait plus alors que trois à quatre mille livres. Après la mort de Gibert, qui eut lieu dans le courant de 1776, Suard eut le désir de le rernpla-

cer. Il venait de perdre, comme je l'ai dit ci-devant, la direction de la Gazette de France, qu'il occupait conjointement avec l'abbé Arnaud, et il en était réduit à trois mille francs de pension, la plus liaute fortune, on s'en souvient, que, de l'avis d'un cbef de bureau des affaires étrangères, pût rêver un homme de lettres. Les quatre cents livres de rente qu'il possédait, en outre, n'ajoutaient pas grand'chose à cette fortune; il n'y avait pas là de quoi se donner du superflu. Aussi avait-il raison de vouloir succéder à Gibert, et quelle que soit sa répugnance à demander au ministre qui l'avait destitué une grâce si considérable, il ne laissa pas de s'y résoudre, par égard, je suppose, pour sa femme, dont le bien-être était l'objet de sa constante sollicitude. Mais sa demande n'eut pas de succès.

J'ai dit ailleurs que Suard était fort aimé des dames ; j'ajoute qu'il l'était d'autant plus qu'il n'aspirait pas au renom d'homme à bonnes fortunes. Mais sa discrétion à cet égard ne le servait pas moins que l'éclat n'est propice à d'autres. Parmi les dames qui le distinguèrent plus particulièrement, j'ai nommé madame de Vaisnes. Suard, pendant nombre d'années, ne passa pas un lundi sans aller lui faire sa cour. Bien des lettres, sans doute, furent échangées entre ces deux amis, tant que dura leur liaison; mais je n'ai trouvé dans les papiers de Suard que ces trois petites lettres. Je ne doute pas un instant qu'elles ne soient de madame de Vaisnes.

MADAME DE VAISNES A S.UARD.

« Bon lion, voulez-vous venir demain faire un petit dîner de gourmand, seul avec nous deux? Un pâté de foie, du chevreuil et surtout d'une certaine brioche, nouveau ragoût de mon ancien cuisinier (nom illisible) qui en valait bien un autre. Ensuite, vous me gagnerez mon argent au trictrac ; ce sera pour moi une bonne journée. Voici vos livres ; je vous en remercie, et vous embrasse. Je recommence mes quinze visites. »

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