AUTRE
« Une incroyable bêtise de mon suisse, qui s'est avisé de sortir et de fermer ma porte en son absence pour plus de sûreté, m'a privée hier du plaisir de voir M. Suard. J'en suis d'autant plus affligée que je tremble de lui voir perdre l'habitude des lundis. Pour calmer ma colère et mon inquiétude, il devroit être assez bon pour souper chez moi vendredi. »
Ce dernier billet est une marque que Suard se négligeait, puisque déjà on le croit capable de saisir le prétexte d'une porte fermée par inadvertance, pour devenir plus rare. On est inquiète, on est en colère. Suard était d'humeur douce et calme, et d'une paresse qui lui faisait chérir presque au même titre l'inaction du corps et l'indolence de L'âme; il était marié; une rupture avec une personne si longtemps et si discrètement aimée, eût dérangé sa vie, et peut-être que l'éclat en eût été jusqu'à sa femme; il alla donc souper le vendredi, et reprit, pour ne plus le quitter, le chemin des lundis.
On a représenté Suard sous différents aspects, on l'a jugé comme homme de lettres, comme homme politique et comme homme du monde ; on sait la nature de son talent, la noblesse et la fermeté de son caractère, le charme de son esprit et de sa conversation. Ces qualités diverses sont décrites avec admiration, souvent avec tendresse, par tous ceux qui ont parlé de lui; et, s'ils viennent à lui trouver quelque imperfection, ce n'est pas pour regretter qu'elle fasse ombre à ses vertus, c'est au contraire pour montrer qu'elle est elle-même une vertu, et de plus qu'elle a des agréments que les autres n'ont pas. Ainsi, il- était paresseux. Ceux qui ne l'aimaient pas (car quel est l'homme aimable qui le soit pour tout le monde?) en tiraient la conclusion que c'était faute de talent, et ils ajoutaient qu'il n'en avait du moins pas assez relativement à sa' réputation littéraire et aux honneurs qu'elle lui avait procurés. Mais cette conclusion était repoussée des femmes surtout. Il semble que la paresse de Suard ait eu pour elles de véritables appas, et qu'au lieu de lui attirer des échecs, elle lui ait préparé au contraire
toutes les conquêtes dont le beau sexe est l'objet. J'en crois le témoignage de celle qui le connut le mieux, de madame de Vaisnes elle-même. Elle recherche ici ce qu'une femme doit souliaiter dans un amant pour l'aimer, en être aimée et être heureuse, et le type qu'elle propose est l'homme paresseux par excellence, c'est-à-dire Suard. Elle le désigne si clairement, du moins, qu'il n'est pas possible de s'y méprendre.