NOUVELLE DÉCOUVERTE FAITE PAR UNE FEMME
« Depuis que le monde est monde, depuis que les hommes ont la fantaisie d'aimer les femmes et les femmes celle d'aimer les hommes, ils cherchent réciproquement les moyens d'être heureux:. Jusqu'à présent ce secret n'a pas encore été découvert.
» Quel est l'homme qui ne s'est pas fait mille fois le portrait d'une maîtresse qu'il aurait adorée, si elle eût réuni tous les agréments que lui offrait son imagination? Et quelle est la femme qui n'a pas choisi quelque héros de roman pour modèle de l'amant qu'elle aurait voulu fixer? Quelle est celle qui n'a pas 'pensé cent fois aux. qualités qu'il fallait désirer dans un amant ?
» L'une voudrait qu'il eût une bonne passion, bien conditionnée, bien jalouse, bien tyrannique , qui, à force de la rendre malheureuse, persuaderait à son amour-propre qu'elle est l'unique objet d'un amour sans mesure.
» Une autre désirerait un amant d'une sensibilité aussi tendre que délicate, afin d'avoir le plaisir de se perdre avec lui dans les subtilités et les raffinements de l'amour métaphysique, croyant que le sentiment le plus analysé est celui dont on se pénètre le mieux.
» Une troisième qui aura plus de vanité que d'esprit, plus d'envie de dominer que de besoin d'aimer, souhaitera à son amant une âme timide et facile à subjuguer, pour l'accabler de son ascendant, pour exiger de lui des sacrifices qui pourraient bien à la longue lui rendre sa chaîne insupportable.
» Que faut-il donc souhaiter pour être heureuse, s'écrieront les femmes, puisque ni l'excès de la passion, ni celui de la délicatesse, ni la soumission aveugle ne sont pas des qualités importantes à trouver dans son amant? Ce qu'il faut souhaiter?... C'est qu'il soit paresseux. Oui, paresseux. Que ce défaut dont nos saints pères de l'Église ont eu la bonté de faire un septième péché mortel, parce qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient, soit sa passion dominante ; qu'il l'ait à un tel degré qu'elle ne laisse de place ni à une grande ambition, ni à l'amour excessif de l'étude, ni à la recherche du plaisir ; que ses désirs, de quelque genre qu'ils soient, se rebuttent, dès qu'il aperçoit un obstacle; qu'il ait d'abord envie de toutes les femmes aimables, qu'il les trouve dignes de' ses hommages, mais qu'il entrevoie promptement plus de peine que de plaisir à les séduire ; qu'il aime le monde assez pour s'y amuser de l'esprit des autres, mais pas assez pour lui faire faire le sacrifice de sa paresse à parler ; qu'il souffre quelquefois qu'on l'anime, qu'on prenne le soin, sans qu'il s'en doute, de mettre ses avantages en valeur, afin qu'il vous sache gré de ses succès : voilà l'homme qu'il faut aimer ; voilà celui dont il faut être aimée.
Mais, diront quelques femmes réservées, pour commencer à plaire à un être si paresseux, il faut donc se jeter à sa tête? car, sans cela, les difficultés qui animentles autreshommesl'éloignent. Je conviens que le juste milieu est difficile à prendre ; mais comme il ne faut pas confondre la paresse avec l'indifférence, c'est aux femmes à ne pas se tromper aux apparences qui quelquefois sont les mêmes aussi. Mon but n'est pas de leur donner des conseils, mais seulement de leur faire part de ma découverte, pour leur
apprendre à jouer moins malheureusement un jeu dont les chances de bonheur sont plus rares à mesure que le risque augmente. C'est donc, suivant moi, l'homme paresseux qui est l'amant par excellence. Avec ce défaut ou cette qualité (peu importe la dénomination), je réponds de presque tous les hommes. J'en parle si positivement, qu'on pourrait me dire : Vous êtes orfèvre. Eh, mon Dieu, oui, je le suis, je l'avoue; j'aime le plus aimable paresseux qui existe; sa paresse nuit à la plupart de ses avantages et ne sert qu'à mon plaisir. Il passe sa vie à me faire des sacrifices que je n'exige point et dont je lui sais un gré infini. Par exemple, quand il veut bien quitter le coin de son feu pour prendre la peine de venir passer quelques heures avec moi, au lieu de rester chez lui livré à ses pensées ou au doux far-niente des Italiens, ne lui dois-je pas de la reconnaissance? Est-il établi chez moi, je suis sûre qu'il s'y oubliera, non que je me croie suffisamment aimable pour donner des ailes au temps, mais parce qu'il lui faudra changer de place pour en chercher une plus agréable; non que je me flatte qu'il m'aime assez pour se trouver mieux avec moi qu'avec toute autre, mais uniquement parce que sa paresse le retient où le plaisir l'a fait s'asseoir. Prenés garde, en passant, qu'il faut à un paresseux, pour être séduisant, tout l'esprit du mien. Sans cette petite ressource ce défaut pourrait tourner à l'ennui et non pas au bonheur. Mais revenons à ses autres perfections. Il est peut-être quelquefois infidèle, mais il est presque impossible qu'il soit inconstant. Le charme de l'illusion cesse plus vite pour lui que pour un autre, et, au moment où le plaisir s'évanouit, la crainte de contracter de nouvelles obligations l'effraie tellement, qu'elle le rend à ses premiers liens, dont le plus grand mérite est de n'avoir pas de nouveaux frais à faire.
» Je crois avoir démontré l'utilité de la paresse en amour ; il me reste à dire comment il faut s'y prendre pour continuer à plaire à un paresseux. Peu de chose fait l'affaire. De la ten-
dresse sans passion, parce que c'est la nature de son sentiment; de la gaieté sans étourderie, parce qu'il a besoin d'être animé, et de l'adresse sans fausseté, pour lui faire faire quelquefois ce à quoi il ne penserait pas, si l'on ne prenait la peine de le lui faire vouloir.
» 0 vous que j'aime tel que vous êtes, conservez à jamais cette paresse qui fait le charme de ma vie. Sans elle, je tremblerais à chaque instant de vous perdre. C'est mon égide ; c'est plus que le bandeau de l'amour, car, avec elle, vous me voyez ce que je suis, et cependant je jouis tranquillement de mon bonheur. »
Tout cela est charmant. On ne mettrait pas plus d'esprit ni de grâce à peindre un sentiment honnête. Voilà, certes, un des fruits les plus singuliers du relâchement des mœurs, et je ne crois pas que même tout le xvme siècle en ait de plus exquis. C'est le fruit de cette morale précitée par Rousseau et par son école, où il était de règle que la nature est toujours bonne à suivre et que le cœur n'a jamais tort. Mais comment un pareil monument de cette doctrine effrontée a-t-il survécu à la personne qui l'a élevé? Qu'un autre ait mis de la vanité à garder en portefeuille un témoignage aussi flatteur de la passion qu'il aurait inspirée, on le conçoit ; mais que le sage et prudent Suard ait cédé à celte faiblesse, c'est ce qui excite au moins la surprise. On a beau se mettre, comme il le faisait sans doute, au-dessus de certains préjugés, encore eût -il été sage de ne pas laisser subsister après soi des marques de ce mépris, compromettantes pour d'autres que pour soi. C'est ce que Suard paraît avoir oublié, puis-
qu'il ne détruisit pas une pièce qui pouvait être publiée tôt ou tard, et qui ne pouvait l'être sans livrer un secret qui n'appartenait pas à lui seul.