ANNEE 1 822 PREMIERS EMBARRAS DC MINISTÈRE DE DROITE
Le 30 décembre 18!21, le Conseil des ministres se réunit pour l'examen d'affaires d'une haute importance. Il s'assembla de nouveau afin de les discuter, le 1" janvier pendant trois heures, le 4 janvier durant quatre heures, le 7 nn peu moins longuement, et ce ne fut que le 8 janvier que fut terminé ce pénible débat. La nomination à quelques postes diplomatiques importants en avait été l'objet.
L'arrivée au pouvoir de notre ministère avait amené la démission deM. Decazes de son ambassade d'Angleterre. M. de Chateaubriand fut proposé pour le remplacer : trop de motifs venaient à l'appui de cette mesure pour qu'elle donnât lieu à quelque difficulté. Ce ne fut donc pas ce choix qui divisa les
membres du conseil et les retint si longtemps en discussion. Ce fut le remplacement de M. de Aarbonne comme ambassadeur à Naples et voici pourquoi. Ou se souvient sans doute de la ligne politique qu'avait suivie M. de Serre, ancien garde des Sceaux. Ses sentiments le rattachaient aux royalistes plutôt qu'aux libéraux. Dès 181 o, il eût pris rang parmi les premiers, si un député du côté droit, quand il se présenta pour y siéger au début de la session, ne lui eût méchamment indiqué les bancs de la gauche comme convenant mieux à sa situation : et cela, parce que. dans les Cent jours, il avait prêté serment en qualité de premier président de la cour de Nancy. Blessé et humilié par ce geste, que toute la Chambre avait pu voir, il alla en effet s'asseoir aussitôt au centre gauche, y entra en liaison avec les doctrinaires qui commençaient à se grouper, et devint dès lors un des antagonistes les plus redoutables de la droite. Il montra à la tribune un grand talent d'orateur, surtout dans rimprovisation; plus tard il fit preuve d'un ferme et noble caractère quand, après l'assassinat du duc de Berry, il rompit tous les liens qui l'attachaient à la gauche et la combattit en maintes occasions avec une force et une ardeur approchant quelquefois des dernières limites de la véhémence. 11 contribua puissamment à faire modifier la loi d'élection, qui était au moment de jeter le pays en révolution.
Ce service rendu par M. de Serre au Uoi et à la cause de la monarchie, ne pouvait être oublié. Il s'était montré fort bien disposé envers Corbière et moi, durant notre ministère sans portefeuille. Nous
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avions pu alors pt-nétrer dans le fond do sa pensée, et prondro assez de conliancc dans ses principes royalistes pour lui avoir proposé, il n'y avait pas plus de quinze jours, de rester avec nous comme ^arde des Sceaux. Nous savions qu'il éprouvait déjà le plus grand regret de nous l'avoir refusé. Il était du reste atteint d'une fort grave maladie du larynx, qui l'a conduit au tombeau dix-huit mois plus tard. Les climats chauds lui étaient indiqués comme indispensables pour sa guérison. L'ambassade de Naples était une récompense déjà bien méritée; elle pouvait en même temps contribuer à rétablir sa santé et lui permettre ainsi de rendre de nouveaux services. Sa femme et ses amis vinrent nous demander, à Corbière et à moi, de l'obtenir du Uoi. Nous ne balançâmes pas à présenter à nos collègues, réunis en Conseil, ce choix comme le meilleur qu'on pût faire, et comme correspondant à nos justes désirs, autant qu'il était conforme aux vues d'une saine politique. Il fallait se trouver heureux de satisfaire un homme doué d'un talent si remarquable et guidé par une tète si vive, en l'éloig-nant de mauvais conseils qui, sous l'influence de quelque circonstance imprévue, pouvaient, malgré ses bons sentiments, le rendre encore dangereux à la cause dont il avait une fois déjà sacrifié les intérêts à son amour-propre blessé et à l'impétuosité de son caractère.
Nous en fimcs donc la proposition, Corbière et moi, le soir même, 30 décembre, au Conseil des ministres. Grande fut notre surprise en trouvant la plus vive résistance de la part de M. de Montmorency. Il avait très naturellement pour candidat le
duc de Laval-Montmorency, qui avait précédemment été ambassadeur à Madrid, d'où il avait été rappelé à la suite des bouleversements survenus en Espagne. Nous crûmes qu'en cette occasion un intérêt de famille devait céder le pas au bien du service, et le Roi, excellent jugé en pareille matière, se prononça pour M. de Serre, quand le Conseil, après bien des débats, se fut décidé à le présenter, concurremment avec M. de Laval, pouf l'ambassade de Xaples. Cette nomination fut très amère à M. de Montmorency, que préoccupait à l'excès l'impression que pouvaient en éprouver ses parents et amis. Déjà très affecté d'avoir perdu la charge de chevalier d'honneur de Madame, que cette princesse avait déclarée incompatible avec les fonctions ministérielles, il parla de démission. Ainsi faillit se justifier, dès la première quinzaine qui suivit la formation du ministère, le pronostic du roi Louis XVIII, quand le choix de M. de Montmorency lui fut proposé par nous, au lieu de celui de M. de Blacas : « Vous ne le connaissez donc pas : c'est un homme de coterie ; il risque de vous donner bien des embarras. »
La nomination de M. de Chateaubriand devait nous porter avec elle d'autres enseignements,
A peine nommé, il se fait le représentant des royalistes exigeants, qui menacent de leur hostilité si l'on ne satisfait pas leurs prétentions; mieux encore, pour quelques-uns, pour M. de La Bourdonnaye par exemple, si on ne les place de manière à ce qu'ils puissent exercer leur mauvais vouloir avec plus de danger pour le ministère, avec plus de force et de sécurité pour eux-mêmes.