‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 2 sur 158 · PREMIERS EMIIARRAS DU MINISTERE · texte numérisé non relu

PREMIERS EMIIARRAS DU MINISTERE

Il faut avoir vu jusqu'où allaieut les prétentions qui se manifestèrent à cette époque, pour s'expliquer la violence de certains discours dont la tribune ne tarda pas à retentir, pour comprendre la situation qu'auraient faite au Roi et au pays les nouveaux ministres, s'ils avaient eu la faiblesse de faire céder leur devoir au maintien à tout prix de l'union avec ces prétendus royalistes.

Le ministère adopta une marche plus sûre et plus honorable. Il fit .en faveur de ceux qui voulurent bien le suivre par conviction et sans exigence, tout ce que leur mérite et l'étendue de leurs moyens lui permirent d'accorder sans nuire au service public; il ne prononça aucune exclusion, ne permit aucune réaction intéressée, et conserva au Roi et au pays tous les serviteurs d'opinions diverses qui pouvaient leur être utiles. Aussi, malgré les inimitiés que lui valut cette ligne de conduite, obtint-il dans les deux Chambres l'assentiment et l'appui des plus fortes majorités qu'on ait vues depuis 1814.

Eût-il été avantageux, eût-il été honorable de céder aux exigences qui se manifestaient par l'intermédiaire de M. de Chateaubriand? Était-ce dans l'intérêt du pays et du Roi, dans celui même de l'union des royalistes? Nous ne l'avons pas pensé. Quoique la division du parti royaliste ait certainement été pour beaucoup dans la perte de la monarchie, il sera sans doute facile à ceux dont le jugement serait le plus influencé par l'issue des événements, de se convaincre que la loyauté, la dignité, la prudence, la politique, le devoir, la plus simple clairvoyance, ne nous permettaient pas une autre marche

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que celle que nous avons suivie. Nous connaissions depuis longtemps, par une expérience pratique, ceux dont il s'agissait, etnouspouvons dire, Corbière et moi, (|uo nous n'avions cessé de tendre au bon accord avec eux, autant que nous l'avait permis l'intérêt de la cause que nous défendions depuis I8I0. Nous avions souvent tenté de prévenir les divisions que le caractère personnel de M. de La liourdonnaye l'avait sans cesse porté à fomenter dans nos rangs. Chez plusieurs autres de ceux que recommandait M. de Chateaubriand, nous avions trop souvent constaté des dispositions, des opinions, des sentiments, en divergence si complète avec les nôtres, en opposition si directe avec les intérêts que nous voulions servir, que nous ne pouvions en conscience nous prêter à ce qu'on réclamait de nous dans cette circonstance décisive de l'essai que, pour la première fois, le Roi et le pays faisaient d'une administration royaliste.

Enlin aux plus prévenus nous dirons que, ce qui nous était demandé pour tous, nous l'avons fait avec un abandon complet pour celui-là même qui se chargeait de ces réclamations, M. de Chateaubriand. Nous avons obtenu plus tard du Roi, malgré toute sa répugnance, qu'il nous le donnât pour collègue, et il finit par contraindre Sa Majesté à nous ordonner, après le rejet de la loi des rentes, de lui signifier son remplacement sui-le-champ, afin, dit-il. de ne plus voir dans son càh'inel T/tonime qui 7ious avait trahis: ce furent les propres termes dont il se servit alors.

Peu de temps après, on vit M. de La Rourdonnaye dans le journal l' Aristarque , et M. de Chateaubriand

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avec les Dr ùa (i\ \M'CAidro le premier raiii^ parmi les plus ardents démolisseurs du gouvernement des Bourbons. On a vu, un peu plus tard, ceux (jnj s'étaient associés à leur politique, s'unir aux ennemis du trône dans les élections de 18^7, voler avec eux, se porter garants de la lidélité au Roi des hommes (jui l'ont proscrit et recevoir d'eux en échange des certilicats de civisme etde constitutionnalité. Comment ne pas conclure que loin de mériter le blàmc pour n'avoir pas suivi les conseils de M. de Chateaubriand, le ministère fit preuve de sagesse et de pénétration, qu'il servit fidèlement les intérêts du Roi comme ceux du pays?

Le ministère royaliste, appelé au pouvoir après six années passées dans l'opposition, avait à remplir une tâche difficile, pour ne pas dire impossible. La plus grande habileté, la fermeté la plus imperturbable, la constance et la tenue la plus inébranlable, lui étaient commandées. La Restauration, venue à la suite de finvasion et de l'occupation du territoire par les armées étrangères, était entourée d'institutions nouvelles, dictées par des révolutionnaires habiles, imposées par des cabinets étrangers imprévoyants ou perfides, sans cesse interprétées depuis six ans dans le sens le plus contraire aux intérêts monarchiques, le plus hostile aux partisans de la légitimité. Le Roi régnant avait montré, avec l'esprit le plus brillant, la dignité la plus noble, le caractère le plus élevé, une incurie, un abandon, une faiblesse envers ceux qui l'approchaient, une indifférence sur le fond des affaires les plus importantes, qui faisaient retomber sur les ministres tout le poids du gouver-

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nemont. Le pouvoir d'emprunt qu'ils tenaient du Roi, si récemment confié à une direction complètement opposée à la leur, était un instrument bien faible contre de tels obstacles.

Ce ministère se trouvait formé presque au début d'une session commencée sous de fâcheux auspices, par un acte du caractère le moins royaliste, une adresse insolente votée par le concours de la gauche et de la droite dans la (Chambre des députés. Le précédent cabinet avait demandé la dissolution de cette Chambre au Roi, qui en toute autre circonstance n'eût pas manqué de s'y prêter, comme il le fit avec bien moins de raison par l'ordonnance du o septembre 1816. Deux motifs restés inaperçus en décidèrent autrement. Ils se rattachaient à un ordre d'idées et à des sentiments qui n'étaient pas d'une nature très rassurante. Le favoritisme, cette faiblesse particulière à un monarque d'ailleurs si spirituel et si plein de dignité, avait changé d'objet. M. Decazes était oublié. M"" du Cayla, femme distinguée qui joignait à une remarquable intelligence les sentiments les plus royalistes, l'avait remplacé. Puis le ministère sans portefeuille, que M. de Corbière et moi avions occupé durant la précédente session, avait familiarisé le Roi avec notre présence au Conseil. Il avait ce faible de redouter les hommes qu'il ne connaissait pas ; il conservait les ministres auxquels il était accoutumé, ne fût-ce que pour éviter de voir dans son Conseil des visages nouveaux.

Ces motifs, avec les résultats de la loi d'élection, favorables aux royalistes auxquels elle venait de

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donner uncmajorilc et en promoUaiL racci-oissemcnt à chaque élection partielle, déterminèrent la résolution du Roi, déjà mal disposé envers le duc de Richelieu. L'influence russe se faisait trop sentir avec lui pour que Sa Majesté ne s'en trouvât pas blessée.

Cependant le Roi avait été profondément offensé de l'adresse votée par les amis de son nouveau ministère. Aucun des députés de la droite qui avaient trempé dans ce vote, n'eût été accepté par lui dans sot conseil. Nous fûmes donc, M. de Corbière et moi, les seuls ministres députés pouvant y représente)' le côté droit. M. Peyronnet appartenait au centre droit et était encore à peine connu dans la Chambre. Tous les autres furent pris parmi les pairs. MM. de Montmorency et de Bellune étaient franchement de la droite. M. de Clermont-Tonnerre appartenait aux carduialistes ou pairs du centre droit.

Aux inconvénients de cette composition se joignaient des difficultés personnelles. J'avais, dès les premier jours de la Restauration, protesté contre la charte dans un écrit très connu. M. de Montmorency avait, à l'Assemblée constituante, voté avec les démagogues l'abolition des titres et des distinctions nobiliaires; ses opinions actuelles, très franchement royalistes, étaient trop en contraste avec ce premier acte, pour ne pas lui attirer la rancune des libéraux. Chacun de nous, bientôt attaqué directement à c ; sujet par des députés de l'opposition, sut repousser ces reproches avec assez de netteté pour qu'on ne fût plus tenté de les reproduire. M. de

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Montmorency rejeta loyalement sur son extrême jeunesse une erreur qu'il déplorait et s'e (Forçait de réparer. Je déclarai que ma protestation étant antérieure à Toctroi delà Charte avait été faite dans la limite de mes droits, mais qu'il n'y avaitplus aucune conséquence à en déduire depuis que cette ctiarte avait été promulguée par le Roi.

Deux genres d'obstacles, plus difficiles à surmonter, venaient hérisser de périls la marche de la nouvelle administration. L'un tenait à la composition révolutionnaire et hostile à la légitimité de la Chambre des pairs, telle que l'avaient faite Talleyrand et Decazes, et qu'avait par surcroît dotée d'une plus grande liberté de nuire le privilège de transmission héréditaire. L'autre venait de l'extension à tous les journaux et écrits périodiques de l'article de la Charte sur la libre publication des opinions par la presse ; elle avait été adm.ise par voie d'interprétation, dès 1814, dans la discussion des Chambres, qui achetèrent, par la concession temporaire de la censure, l'admission d'un principe dont l'effet devait être mortel pour un gouvernement aussi mal constitué que l'avait été celui de la Restauration.

Le nouveau ministère avait trop constamment protesté contre l'abus fait par M. Decazes de l'arme de la censure, pour qu'il lui fût possible de la conserver. Aussi son premier acte fut-il de retirer la demande faite par ses prédécesseurs pour en prolonger l'existence de cinq années. Son projet rendait au contraire la liberté aux journaux, mais avec des précautions plus efficaces, une pénalité plus sévère, une juridiction plus forte et plus rationnelle;

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enfin en réservant la facnlté do revenir à la censure par ordonnance dans l'intervalle des sessions, si les circonstances paraissaient le rendre nécessaire.

S'il était besoin de justifier cette mesure aux yeux des hommes qui regardent l'action des journaux comme un dissolvant auquel aucun gouvernement ne saurait résister, on pourrait dire qu'il n'y avait pas alors la liberté du choix. La majorité des députés, peu confiante dans les déterminations du Roi, et redoutant de le voir rappeler M. Decazes après la session, n'eut jamais consenti à accorder la censure pour un seul jour au delà de ce terme. On pourrait ajouter que si la liberté des journaux est anti-gouvernementale et anti-monarchique, la nécessité pour le gouvernement de solliciter l'octroi de la censure auprès des Chambres, qui ont soin d'en limiter la concession au délai le plus court, est également pénible, asservissante et dangereuse. Tout considéré, on reconnaîtra que la mesure adoptée devait, malgré ses inconvénients, paraître plus digne et plus loyale qu'une autre, lors même que la nouvelle administration n'eût pas étépour ainsi dire contrainte à prendre cette décision.

Les débats sur ce projet de loi s'ouvrirent le 7 février. Je dois avouer que dans la discussion générale j'ai soutenu deux graves erreurs : l'une, qu'il serait facile au pouvoir d'empêcher les cours royales d'abuser du droit nouveau que le projet leur conférait; l'autre, qu'on pourrait sans danger faire cesser la censure dans le cas de dissolution des Chambres. J'exprimais loyalement ma pensée, mais je ne montrais pas la prévoyance d'un homme d'État. J'en ai

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(Hé sévèrement et personnellement puni : c'est le résultat inévitable des fautes en matière de gouvernement. Le général Grandjean me le prédit, en citant les propres termes d'un discours que j'avais prononcé à ce sujet le 12 décembre 1817.

Il faut dire aussi que la situation faite au Roi et au pays par ce qui avait eu lieu précédemment, était telle que tout ce qui, par sa nature, est institué et établi pour la défense des intérêts publics, se trouvait alors combiné et organisé dans des vues de faction et d'opposition à la dynastie, dans un sens contraire à la force et à la stabilité du gouvernement. Ainsi, ce qui aurait été vrai dans un état de choses régulier et normal, devenait erroné à l'application, faute de trouver des hommes disposés à remplir leur devoir, an lieu de se livrer sans retenue et sans pudeur à toutes les passions qu'inspire l'esprit de parti.

Les choix hostiles et perfides faits dans la magistrature au lendemain de l'épreuve des Cent jours, rendus irrévocables avec tant de précipitation par M. Barbé de Marbois, devaient rendre illusoire la juridiction des cours royales. Après l'acquittement scandaleux des perturbateurs, on vit la cour de Paris aller jusqu'à la tentative de rendre les troupes chargées du maintien de l'ordre, responsables des troubles des rues Saint-Denis et Saint-Martin en 1827. Mais où s'adresser pour trouver mieux? On ne pouvait espérer une plus sûre justice des jurés, quand il s'agissait d'atteintes au bien public portées par l'arme qui captive le plus la sympathie du public en général. Avec la Cour des pairs, plus mal composée encore, sous ce rapport, que les cours royales elles-mêmes,

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avec dos commissions prises dans les Cliambres comme sous rEmpii'e,iindanj^cr politique depluss'ajoutait au défaut de répression, sans donner une garantie plus siirc. Ouantà la liberté rendue à la presse dans le cas de dissolution de la Chambre des députés, elle était trop conforme aux principes de nos institutions pour n'être pas revendiquée par les Chambres, si elle n'avait pas été accordée par le projet de loi. Les abus que l'administration de M. Decazes avait faits de la censure, lors des élections qui suivirent la dissolution de la Chambre de 181o, ne permettaient pas do douter que la droite ne réclamât elle-même cette disposition, si les ministres s'étaient hasardés à ne pas l'insérer dans la loi. ,

En confinant les droits électoraux dans l'étroit monopole de la classe moyenne, peu propre à apporter aux affaires publiques lumière et désintéressement; en établissant, par une rédaction fallacieuse de l'article de la Cbarte sur la liberté de publier les opinions individuelles des citoyens, d'innombrables tribunes d'attaque journalière, de diffamation et d'erreur sur le gouvernement et les affaires publiques, le Roi et ses conseillers depuis 1814 avaient rendu bien difficile, sinon impossible, la tâche si tardivement confiée aux nouveaux ministres. C'était en vain qu'ils apportaient un sincère dévouement au Roi, une abnégation exempte do toute arrière-pensée à la défense constante des véritables intérêts du pays.

Pour en finir au sujet des obstacles qu'avait à surmonter la nouvelle administration, il convient d'observer que la majorité qui l'appuyait, accoutumée à

Topposition depuis six années consécutives, en avait contracté rhabilude et devait en conserver plus ou moins les allures et les dispositions. Joignez h. cela qu'elle était composée d'hommes indépendants par position, libres par sentiment, intéressés à ménager la fortune publique, étant recrutés parmi les plus forts contribuables ; en même temps exigeants et jaloux, ce qui est assez le caractère des classes supérieures, et difficiles à maintenir unis sous un ministère qui ne pouvait se rendre même à de justes prétentions, tant les précédents cabinets avaient rempli tous les emplois de leurs créatures. Il restait peu de latitude pour leur donner satisfaction, à moins d'en venir à des déplacements qui n'auraient pas été suffisamment justifiés, ou d'attacher à des nominations nouvelles le cachet d'une réaction.

Il se trouvait en même temps que ces six années d'une opposition consciencieuse et basée uniquement sur la défense des intérêts publics, avaient appris à nos adversaires tous les secrets de ce grand moyen de popularité et d'action sur l'opinion. Chose bizarre, ce fut des royalistes gouvernementaux que le parti libéral démocrate emprunta les préceptes et l'exemple des meilleurs et plus efficaces engins d'opposition : demandes d'économies ; réclamations en faveur de la légalité ; défense de tous les droits et de tous les intérêts généraux.

La nouvelle administration adopta dès le principe le seul moyen de lutter avantageusement contre tant de difficultés et d'obstacles. C'était de suivre une marche franche et nette selon les institutions données par la Charte, en dirigeant leur action siiivant des

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vues monarchiques, au lieu de les laisser cx|iloiter par la gauche dans une tendance anarchiqiicct désorganisatrice. Nous avons vu (jue le début fut de soustraire la royauté à la nécessité de demander continuellement la censure et d'implorer un vote de conliance qu'on ne hii concédait qu'au prix des conditions les plus humiliantes. Ce fut aussi pour émanciper l'autorité royale de l'oblif^alion de mendier chaque année le vote des levées provisoires de l'impôt, dont plus d'une fois la Chambre avait menacé de prendre occasion pour imposer au gouvernement ses exigences les plus dures, que le ministère s'empressa de faire tenir deux sessions. Ainsi le vote de l'impôt se trouva assuré d'une façon permanente pour dix-huit mois d'avance, mesure féconde en force et en garanties pour l'autorité, si Ton savait en tirer parti dans les circonstances où la réunion des Chambres offrirait des inconvénients et des dangers.

Ce fut surtout dans la discussion du premier budget de la nouvelle administration qu'on put voir quelles luttes incessantes elle aurait à soutenir, et quelle voie elle suivrait pour faire triompher de tant d'obstacles la cause de l'intérêt public. Quatorze jours furent employés à discuter le budget le plus simple, le plus exempt de toute mesure nouvelle et de toute combinaison extraordinaire. Tl me fallut trente discours, de plus ou moins d'étendue, pour repousser les attaques, rectifier les erreurs avancées par nos adversaires, mettre en garde la majorité qui était notre appui, contre les pièges tendus à son inexpérience et à ses bonnes intentions mal éclairées.

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