‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 107 sur 158 · CCCIX. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE · texte numérisé non relu

CCCIX. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE

« Vendredi soir II avril.

« Mon cher ami, nous ne pouvons pas faire les affaires comme cela; il faudra bien que vous et moi formions un petit conseil avec celui de nos collègues qui aura des affaires urgentes à traiter. J'avais moimême beaucoup de choses à vous dire. Mais enfin, à demain matin à onze heures et demie.

« Je vous dirai qu'on me vole tout chez moi. On m'a pris encore hier un gros trousseau de clefs oii étaient attachées celles des portefeuilles noirs. Je vous les envoie. Ouvrez-les et renvoyez-moi les lettres que vous y trouverez.

« Le télégraphe a joué. Ya-t-il quelque chose de nouveau? Tout à vous.

« Chateaubriand. »

cccx. le comte de villèle a s. a. r. m''"^ le duc

d'axgoulème.

« Paris, le 13 avril 1823.

« Monseigneur,

« Je remercie V. A . R. de tout le bien que ses succès font à notre pays; les circonstances du

;h28 avril 1S23.

passage de la Bidassoa nous ont paru si importantes sous ce rapport que nous avons cru devoir en faire le sujet d'un communication aux Chambres ; au dehors, le premier engagement de noire armée avec le drapeau tricolore tend à justifier la guerre et à détruire les préventions que l'on pouvait conserver sur les dispositions de notre armée ; au dedans, nos révolutionnaires sont déçus des espérances qu'ils avaient fondées sur la défection de nos soldats; tout cela a été si bien senti ici, que nos fonds se sont rapidement élevés jusqu'à 86 francs et se maintiennent aujourd'hui à 84 fr. 70, c'est-àdire cinq et six francs plus haut qu'ils n'étaient avant qu'on connût le premier mouvement de votre armée.

« On nous annonce l'arrivée du maréchal duc de Bellune pour ce soir ou pour demain; il n'est que trop évident qu'il a été horriblement trompé par ses agents; nous l'attendons pour savoir ce qu'il conviendra de faire à cet égard et sur les mesures qu'il sera utile de prendre pour réparer le mal qui en est résulté.

« Nous sentons. Monseigneur, que vous êtes obligé, par la pénurie dans laquelle on vous a laissé, de prendre des moyens extraordinaires pour suppléer à ce qui manque sous les rapports des transports et des subsistances; mais je ne saurais me dispenser de prémunir V. A. R. contre les pièges que l'on ne manquera pas de lui tendre sous ce prétexte; je dois même lui avouer que j'ai l'opinion que le marché fait d'urgence avecOuvrard est tout à fait de cette nature ; d'abord l'homme auquel on s'est

L !•: r T R K D ic :\r . i » i ; v i l l k l k . 329

livré, est tellement connu et déconsidéré, que lui seul suffirait pour ôtcr toute possibilité de succès à son entreprise; en second lieu, quels moyens peut-il avoir que nous n'ayons pas nous-mêmes? Enfin les prix et les conditions de ce marché sont tels qu'il est peu probable qu'on puisse le ratifier ici sans s'exposer aux plus grands reproches, sans livrer V. A. R. elle-même à une confiance sur les approvisionnements do son armée, dont rien ne donnerait une garantie suffisante.

(( Je plains bien Y. A. R. d'avoir à supporter tous les embari'as, tous les inconvénients de nos auxiliaires : nous ne pouvons que nous en rapporter à votre sagesse pour les atténuer.

« Nous pressons le ministère de la Marine d'envoyer au Passage la frégate que vous demandez ; elle partira de lîrest du lo au "20; trois croisières composées chacune d'un vaisseau de guerre, d'une frégate et de quelques bâtiments légers, sortiront de nos ports vers la même époque, avec ordre de bloquer le Ferrol, Cadix et Barcelone. Nous avons pris le parti de leur donner l'ordre de ne capturer que les bâtiments armés en guerre.

'( Le ministre du roi de Portugal à Paris vient de nous demander ses passeports, comme une conséquence des hostilités avec l'Espagne; nous attendrons de nouveaux actes pour faire demander les siens au ministre du Roi à Lisbonne; nous croyons utile à nos relations avec l'Angleterre d'user de ce ménagement envers le PortugaL

'< Le secret aétélevé pour M. deLostende; aucune charge nouvelle n'ayant résulté de l'instruction, je ne

330 AVKIL 182 3.

doute pas que la juslico ne prononce incessamment. sa mise en liberté.

« J'ai communiqué au général Digeon l'article de la lettre de V. A. R. qui le concernait; il me charge d'être l'interprète auprès de vous de toute sa reconnaissance.

« J'écris à Monseigneur de la séance même de la Chambre, au milieu de la discussion du budget delà Marine qui va être voté dans l'instant; il ne restera plus à faire que celui des Finances; nous finirons ici le budget vers le 13, et la Chambre des députés ne se réunira guère plus après cette époque.

« Le bruit de la tribune et les distractions de la discussion me serviront d'excuse auprès de vous, Monseigneur, sur le peu de suite de cette lettre.

« Mais je n'aurai jamais besoin d'excuse sur les sentiments dont ne cessera d'être animé pour V. A. R. celui qui a l'honneur d'être, etc.

<■ J" DE ViLLÈLE. )) CCCXl. M. DE MARTIGXAC AU COMTE DE VILLÈLE.

« Tolosa, le 12 avril 1823.

« Monsieur le comte, je demande à Y. Exe. un pou de patience, car j'ai à lui parler de beaucoup de choses difficiles et embarrassantes.

« ?sos opérations militaires marchent le mieux du monde. Nos opérations politiques prennent une tournure favorable. Il n'y a que nos opérations administratives et financières qui offrent des embarras sérieux.

« Je n'ai point à m'occuper, pour ce qui me con-

LK'I'TIIK DE M. DK MAUTIGNAr.. '^'i\

cerno, des frais relatifs à radmiiiistralion de l'armée. J'ai dû être el j'ai été tout à tait étranger aux marcliés et aux conventions qui s'y rattachent, et je n'ai su le traité fait avec M. Ouvrard que deux jours après qu'il a été souscrit. J'en ai assez vu cependant de la situation de l'armée au moment où ce traité a été passé, pour être convaincu qu'il a été commandé par la plus impérieuse nécessité, et que les ressources que M. Ouvrard a olfertes, et a seid offertes, ont retiré le prince de la plus fâcheuse position du monde.

« Je laisse à ceux que ce soin regarde, la tâche de vous faire connaître tous les détails de cette position ; je me borne à vous exprimer la conviction d'un homme tout à fait étranger à l'affaire, mais qui a vu et qui parle avec connaissance de cause. Je ne vous en aurais même rien dit, si je n'avais vu, dans votre dernière lettre, que S. A. R. a daigné me communiquer, la manifestation tardive de votre éloignement pour un marché avec M. Ouvrard.

« Je passe au point qui me touche de plus près. L'exécution du traité fait avec M. Ouvrard et le paiement de la solde de l'armée française absorbent à peu près les sommes mensuelles mises à la disposition du prince.

« Dans une pareille situation, que deviendra le gouvernement provisoire et que deviendra surtout l'armée royaliste d'Espagne?

« Le pays n'olTre aucune ressource pécuniaire. Le gouvernement des (>ortès est obéré et dénué. La junte royaliste n'a et ne peut avoir aucun moyen de suffire à ses dépenses : V. Exe. le sait déjà.

332 AVIUL 1823.

« On a promis aux chefs royalistes de traiter leurs corps comme les troupes françaises. Ces corps se grossissent chaque jour. Le général Quesada avait six cents hommes; il annonce que des volontaires lui arrivent de toutes parts; le baron d'Eroles en aura quinze ou dix-huit cents. Le général d'Espagne. le général Longa se recrutent chaque jour.

« Quel parti faut-il prendre avec ces divers corps? Faut-il les laisser sans vivres, sans solde, sans habits ? C'est rendre inévitable le pillage des provinces où ils se trouvent, et compromettre les heureuses chances de succès qui s'ouvrent pour nous ; c'est, de plus, manquer à un engagement qu'on assure avoir été pris envers les chefs, quoique S. A. R. m'ait annoncé tout à l'heure encore qu'elle n'avait aucune connaissance officielle de cet engagement.

« Faut-il solder, entretenir, habiller, nourrir cette seconde armée ? Mais si les fonds mis à la disposition du prince suffisent à peine au paiement de l'armée française, avec quelles ressources satisfera-t-on aux besoins de l'armée espagnole?

« Cependant elle demande, elle insiste ; elle commence à se plaindre, et si on répond à ses plaintes par des refus, ces refus amèneront un mécontentement dangereux.

« Voilà, monsieur le comte, un point bien important de notre position que je vous supplie de méditer et d'éclaircir. Que voulez-vous faire pour le gouvernement et pour l'armée espagnole, et jusques à quand voulez- vous étendre le sacrifice que vous déterminerez ?

« Dans les premiers mois, le gouvernement qui sera

LETTUK Ui: M. U V) M A K T 1 G N A C. W^

établi àMailrid sera sans ressources, comme la junte provisoire l'est aujonrd'liui.

<( 11 a été fort question d'un emprunt à faire par la junte. J'ai vu dans la lettre écrite par V. Exe. à S. A. R., que votre intention n'était nullement de me donner, ni à aucune autre personne, le pouvoir de souscrire un emprunt pour lo compte du gouvernement français. J'ai l'honneur d'attester à V. Kxc. que je suis bien loin de désirer un pareil pouvoir, et que s'il devait être donné à quelqu'un, je la supplierais de faire porter son choix sur un autre mandataire. Ma mission n'est nullement financière, et si elle avait dû l'être, j'aurais déclaré que je n'ai point assez de connaissance et d'habitude de ces sortes d'affaires pour l'accepler.

« Je n'ai jamais parlé d'un emprunt à souscrire par la France; j'ai dit seulement qu'un emprunt ouvert par le gouvernement espagnol nous délivrerait de la situation embarrassante où nous sommes, et qu'en même temps il serait utile à la France, en rassurant l'opinion sur la dépense encore incalculable où peut l'entraîner le rétablissement de l'ordre en Espagne opéré avec nos seules ressources.

« Yoilà, monsieur le comte, ce que j'ai dit et ce que je pense encore. Je soumets à Y. Exe. les idées que me suggère le vif désir que j'éprouve de mener à bien une grande entreprise à laquelle je me trouve lié.

u En attendant votre réponse, le prince fournira, je crois, les fonds nécessaires pour les besoins les plus urgents; mais S. A. H. désire beaucoup être fixée sur ce qu'il convient qu'elle fasse.

«■ Le général Quesada conlinue sa marche en avant de M. le maréchal Oudinot sans attendre ses ordres. Il paraît certain qu'il s'est dirigé aujourd'hui sur Bilbao, où les troupes françaises étaient impatiemment attendues. Le maréchal était mécontent; il s'est plaint à S. A. R., qui m'a envoyé sa plainte, afin que je fisse intervenir la junte.

« Après en avoir délibéré avec M. le major général, nous avons pensé que puisque la chose était faite, il fallait agir d'après la situation actuelle. J'ai, en conséquence, adressé une note à la junte pour l'inviter à prescrire au général Quesada: 1" de rester h Bilbao ; 2° d'y maintenir la discipline la plus sévère et d'y faire respecter les propriétés et le bon ordre; 3" d'y organiser régulièrement son corps d'armée, en fixant son organisation à six mille hommes au plus, jusqu'à ce qu'on pût savoir si on en pouvait nourrir et payer un plus grand nombre ; 4" d'attendre et d'exécuter ponctuellement les ordres qu'il recevrait de M. le maréchal.

« La junte a déféré à cette invitation et un officier sur part à l'instant pour Bilbao, à l'effet de porter au général Quesada la dépèche qu'elle lui adresse.

« Le prince est arrivé hier ici. L'accueil qui lui a été fait a surpassé les espérances que nous avait données la journée de la veille. L'enthousiasme a été tel qu'il est difficile de le peindre. Il serait bien à désirer que la marche de l'armée piit être rapide. Je vois avec peine l'obligation où nous allons être de nous arrêter assez longtemps sur l'Ebre.

« Je n'ai pas reçu un seul mot du gouvernement depuis que j'ai quitté Paris, et cependant je me suis

LETTUK r»K M. I» i; VILLKLi:. 333

trouvé el je me trouve encore à tout moment dans des positions difficiles, où il me serait et bien agréable et bien utile de recevoir des instructions.

« Parlez-moi, je vous prie, de la proclamation de la junte provisoire; elle produit ici de rofîet. Je voudrais bien savoir si elle rentre dans les idées de mon g'ouvernement.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

«De Maktionac. »

CCCXn. LE COMTE HE VILLÈLE A M, DE MARTItiNAC

<( Paris, le i 3 avril 1823.

« Je reçois, mon cher monsieur, votre lettre du 9, et commencerai par vous exprimer, comme je l'ai fait hier dans ma lettre à Monseigneur, combien je vous plains d'avoir affaire à des auxiliaires aussi déraisonnables.

« Cependant, comme il faut en avoir, comme il importe beaucoup que les Espagnols ne nous considèrent pas comme des étrangers qui viennent leur dicter des lois, et qu'il est indispensable qu'il s'organise; dans le pays même une force capable de comprimer les partisans de la révolution que vous allez détruire, il faut sans doute que vous persistiez dans la voie que vous avez suivie, en utilisant ceux de ces Espagnols qui veulent marcher avec nous, et éloignant ceux qui ne cherchent qu'à créer des obstacles.

« A mesure que vous pénétrerez dans le pays, il sera peut-être possible de renforcer votre junte de quelques-uns des hommes les plus influents dans chaque province ; vous pourriez aussi peut-être lais-

ser s'organiser dans clia(]uo localité des autorités royalistes qui, si elles ne marchent pas d'une manière bien uniforme et avec une entière subordination dans le sens de notre junte centrale, du moins administrent le pays, y maintiennent Tordre et y fassent triompher les partisans du roi sur ceux de la révohition.

« Ces choses ne peuvent èlre bii-n appréciées, être décidées que sur les lieux ; le but seul a pu être indiqué par nous ; c'est h vous à employer les moyens que vous trouvez les plus propres à l'atteindre. Nous vous approuverons et seconderons de tout notre pouvoir.

« Nous aurons bien plus de diflicultés probablement à faire reconnaître l'autorité de votre junte dans le pays où va opérer l'armée du maréchal Moncey ' ; il eût été peut-être possible que, dans cette partie, on eût confié l'organisation à une commission composée des membres qui se refusent à siéger dans votre junte, agissant sur des points distincts et séparés ayant peu de contact ensemble ; peut-être aurait-on pu par ce moyeu utiliser dans les provinces de l'Ouest l'influence du général Eguia, et dans celles de l'Est celle de Mataflorida et des évêques de Tarragone et d'Ureel. Il s'agit bien moins d'organiser un gouvernement central pour l'Espagne, qu'une administration espagnole et provisoire sur les derrières de l'armée française, et de créer une armée espagnole contre la révolution; je vous livre ces idées après en avoir causé avec nos collègues, qui

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