CCCLVII. LK COMTE DE VILLÈLE A S. A. R, M''" LE
DUC d'ancoulême.
« Paris, le 11 mai 1823.
« Monseigneur,
« J'ai l'honneur d'adresser à V. A. R. une lettre de crédit qui m'a été fournie par la maison Rothschild sur MM. Wisemann-Gosver, banquiers à Madrid. C'est une politesse plutôt qu'une réalité, puisque VOUS aurez toujours plus d'avantage à puiser dans nos caisses de réserve, que d'user du moyen que vous donnerait cette lettre de crédit. Mais je croirais désobliger M. Rothschild, qui nous est et nous a été fort utile, depuis nos embarras financiers, en la refusant. Ensuite, si V. A. R. se trouvait par quelque circonstance imprévue dans la nécessité d'avoir recours aux banquiers do Madrid, il vaudrait mieux qu'elle le fît au moyen de cette lettre de crédit, que par une réquisition ou des appels défends, en opposition avec les principes qui nous dirigent. Aussitôt que M. Rothschild saura l'entrée de l'armée à Madrid, il compte y envoyer un de ses commis et peut-être un de ses frères. Je prierai V. A. R. de vouloir bien accorder une protection spéciale à cette maison de banque, dont l'intervention pourra nous
être fort utile, tant pour le service financier de Tarmée que pour la négociation des emprunts espagnols, lorsqu'on sera à pouvoir utilement en ouvrir.
(( Nous avons reçu la réponse de Tarchevêque de Valence. Il s'est positivement refusé à se rendre à Madrid, s'excusant sur son grand âge et sur l'injustice faite, dit-il, à ses amis de la régence d'Urgel. Y. A. R. aura donc à le remplacer dans la Régence qu'elle va établir cà Madrid. Je ne pense pas qu'elle éprouve beaucoup de difficultés dans ce remplacement; elle se concertera sans doute avec le duc de rinfantado. le duc de San Fernando et les personnes considérables et éclairées qu'elle pourra réunir et consulter à Madrid, ou avant d'y entrer.
« Monseigneur ne perdra pas de vue combien est importante et délicate sa conduite en cette occasion. C'est ce que je sens avec plus de force à mesure que nous avançons vers cette crise décisive; l'organisation de cette Régence va déterminer la défection des points qui résistent encore et la soumission des provinces, ou préparer une durée indéfinie à la lutte dans laquelle nous sommes engagés.
« Si Y. A. R. trouve à Madrid des hommes sages et considérables qui veuillent s'associer à ses vues et concourir à la formation de cette Régence temporaire; si ces hommes veulent porter dans leurs actes la modération et la clairvoyance, qui peuvent seules rendre la confiance et l'espoir à une nation décomposée par trois longues années de déchirement et d'anarchie; tout le monde viendra se ranger sous leur égide et se grouper pour assurer leur triomphe. Si l'organisation de ce gouvernement
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provisoire est faible, si ses opérations sont exclusives, alarmantes, si elles annoncent des prétentions et des intentions contraires à des intérêts j)uissants et qui méritent ménagement ou satisfaction, son établissement no nous sera d'aucune utilité et nous n'aurons plus d'autre ressource que d'obtenir par la force la délivrance du roi, ce qui n'est pas sans difficultés, ou de protéger, dans les provinces que nous aurons délivrées, l'établissement d'institutions locales, qui consacreront un régime fédéral bien contraire à la force de la monarchie espagnole.
« Nous espérons que l'établissement de la Régence sera puissamment secondé par l'envoi immédiat, que feront les grandes puissances, de leurs ministres auprès d'elle. Notre influence particulière perdra peut-être quelque chose à cet envoi, mais la cause que nous servons y gagnera; la durée de nos sacrifices sera abrégée. Nous ne pouvons que seconder le désir des cabinets sur ce point.
« Nous vous enverrons en même temps M. de Talaru, comme ambassadeur du Roi; sa bonne tête et ses bonnes intentions soulageront V. A. R. de quelques parties du fardeau qu'elle a à porter, et qu'elle porte si bien. Du reste M. de Talaru sera entièrement et directement sous vos ordres.
« Nous cherchons à rendre notre marine utile aux opérations militaires et politiques de la Péninsule. Un de nos croiseurs vient d'arrêter un bâtiment portant des armes ; ils vont empêcher, autant qu'il sera en eux, toute communication de Cadix avec la mer ; il en sera de même de Barcelone, de la Corogne et des principaux ports de l'Espagne. Les bâtiments
qui, no portant pas de munitions de guerre, ne pourront être saisis, seront dirigés vers Bilbao ou les autres ports qui auraient fait leur soumission.
« M. le maréchal me fait espérer que, sans trop se dégarnir, il pourra dans quelque temps mettre à la disposition de V. A. R. quatre régiments de plus. Si notre marine peut les rendre plus utiles, en les transportant sur quelques points de la côte, nous essaierons de combiner cette opération du mieux que nous pourrons, avec les indications que vous nous fournirez.
« Nous envoyons M. Hamelin devant Cadix ; nous lui remettrons des fonds; nous l'engageons à lier des relations, s'il se peut, avec les royalistes de la côte. Nous lui ordonnons de surveiller avec le plus grand soin renlëvement du roi, si ses geôliers voulaient tenter de l'éloigner de l'Espagne ; il est chargé, en outre, de favoriser de tout son pouvoir et de payer largement toute opération qui procurerait la délivrance du roi et son embarquement sur notre flotte.
« En combinant tous les moyens par lesquels peut arriver la fin de tout ceci, celui sur lequel je m'arrête toujours comme le plus propre à donner le plus de garanties à tous, en ofîrant le plus de chances à un arrangement durable, serait la retraite des Cortès et des hommes les plus compromis à Cadix, où ils resteraient sans y être inquiétés, comme dans une place de sûreté; pour obtenir la levée du blocus maritime, ils remettraient le roi et la famille royale à votre escadre, qui prendrait l'engagement de ne les débarquer qu'à Brest ; et ce serait à son passage
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à Paris que Fordiiiaïul, auprès du lloi son libéralour et entouré dos ambassadeurs de tous les souverains de l'Europe, se fixerait sur le meilleur ])arti à prendre pour consolider son gouvernement et assurer 1(5 repos de ses peuples. Je crois avoir déjà conté ce rêve à V. A. R., mais j'y reviens sans scrupule, parce que c'est une preuve, puisqu'il reste, qu'il a quelque chose de satisfaisant comme solution possible, et que s'il n'est pas probable qu'il se réalise jamais, du moins quelqu'une de ses parties peut fournir à Monseigneur, qui est sur les lieux, qui peut être appelé à prendre des déterminations importantes, des indications, des idées utiles, avec la certitude à l'avance de la manière dont on les verra ici.
« Pour donner à l'occupation de Madrid toute son importance, et la faire peser de tout son poids sur l'ordre ennemi, il est nécessaire que les proclamations, les actes de la Régence, les nouvelles de l'armée, soient répandues avec profusion dans toute TEspagne; il sera bien utile aussi de couper le plus tôt possible les relations du gouvernement opposé avec la plus grande partie possible de la Péninsule. Dès que vous n'avez pas d'armée ennemie qui ose se mesurer avec la vôtre, il faut, ce me semble, s'attacher aux autres moyens avec lesquels on veut soutenir la lutte et déjouer sur ce point, comme dans les opérations militaires, les projets de l'ennemi. La Régence formée, la guerre sera entre elle et le gouvernement des Certes. C'est tout autant par des mesures politiques que par des évolutions de troupes, que l'on combattra; il faut faire en sorte