‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 25 sur 158 · CCXXV. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE · texte numérisé non relu

CCXXV. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE

DE MONTMORENCY

;< Paris, le 22 septembre 1822.

« Mon cher collègue, Wellington est arrivé ici le 20 à une heure et demie : à deux et demie il était chez moi et y a passé deux heures : il m'a beaucoup parlé de l'Espagne, ayant l'air de croire que notre armée d'invasion était prête et que nous étions disposés à agir hostilement contre ce pays. 11 s'est fort appliqué à me prouver tous les dangers et toutes les chances de non-succès. Il avait beau jeu, parlait d'après une expérience et des connaissances spéciales que je ne pouvais contester : je l'ai laissé

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aller. Passant au secours que pouvaient nous donner les allies dans cette entreprise, il a déclaré qu'il était impraticable de songer à en recevoir par mer. Il m'a demandé si nous voudrions donner passage à des armées étrangères sur notre territoire et a calculé, dans le cas d'un refus, les difficultés de la réunion, du séjour et de l'entrcLien d'une armée d'observation en Allemagne. Enfin, passant à l'examen des motifs de la réunion actuelle des souverains, il a dit que le seul admissible était celui des affaires de la (Irèce, que la tournure qu'elles prenaient la rendait inutile, et que dès lors on pouvait regretter qu'elle eût lieu, puisque les affaires d'Espagne n'étant pas assez mùrcs pour qu'on put s'en occuper utilement, si le Congrès ne s'en mêlait pas, on accuserait les souverains de faiblesse; s'il s'en mêlait, ce serait intempestivemenl. Il ne m'a pas dit un mot de l'Italie.

« Je lui ai répondu qu'il était dans l'erreur sur nos dispositions à l'égard de l'Espagne et qu'il me paraissait ignorer la véritable situation de ce pays. Je lui ai fait connaître ce que nous savions, ce qui nous était annoncé chaque jour par nos consuls de toutes les parties de la Péninsule ; l'exécution d'Elliot, la déportation de Barcelone, les combats journaliersqui avaientlieu sur nos frontières, les menaces faites sur tous les points à nos Français, forcés partout de renvoyer leurs familles, et se tenant toujours prêts à partir eux-mêmes pour se soustraire au massacre général qu'on méditait, qu'on annonçait même sur certains points. Je lui ai demandé si, dans une telle situation, nous pouvions nous dis-

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penser de réunir des troupes pour garantir nos frontières de toute insulte; je lui ai dit que, quant aux corps réunis sur la frontière, nous n'avions fait que pourvoir à cette nécessité.

« Je lui ai demandé si le caractère du roi d'Espagne, si la marche naturelle d'une révolution pareille à celle qui travaillait ce pays, si les événements déjà consommés et notamment ceux du commencement de juillet; enfin si l'alliance, à nous prouvée, des révolutionnaires espagnols avec nos révolutionnaires, ne nous faisaient pas un devoir do prévoir la possibilité, ou d'une atteinte portée aux droits ou à la sûreté du roi d'Espagne et de sa famille, d'une insulte faite à notre Roi, à nos Français, ou à notre territoire; nous l'avions jugé ainsi, et nous étions préparés à être en état de préserver notre honneur et notre sûreté sous ces rapports. Je n'ai dit, ni le nombre de nos troupes sur la frontière, ni celles dont nous pouvions disposer pour une opération offensive sur la Péninsule, mais comme il avait dit qu'il y aurait de la folie à rien tenter dans ce genre à moins de cent mille hommes, je me suis borné à lui dire que nous étions en mesure, si nous y étions forcés, à opérer sans commettre une folie.

« Passant au Congrès, je lui ai dit qu'en effet je pensais comme lui que, s'il n'eût dû avoir d'autre objet que de traiter des affaires de la Grèce, il était inutile au point où elles paraissaient arrivées ; que s'il devait y être question des affaires d'Espagne, il eût mieux valu le retarder : mais qu'ayant lieu, il était impossible de se dissimuler que s'il n'y était rien statué, rien prévu sur l'état de la Péninsule,

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les révolutioniiairos en tireraient un accroissement d'audace et de force; que pour décider la question de savoir ce qu'il devrait y être fait pour éviter cet inconvénient, nous n'avions qu'à concourir avec les autres gouvernemenis à l'examen de la question, aussi intéressante pour eux que pour nous, et que nous porterions dans cet examen la franchise et le dévouement à l'intérêt commun, dont nous croyons avoir constamment fait preuve.

« J'ai ajouté qu'à ce sujet j'avais une réponse positive à lui faire sur deux points de ce qu'il venait de me dire : le premier, que nous ne consentirions point à donner passage à des troupes étrangères sur notre territoire; le second, que nous ne porterions point la guerre en Espagne sur l'invitation, encore moins sur l'injonction des autres, mais seulement si nous étions contraints par une des deux causes dont nous venions de parler.

« J'ai ajouté que sans doute dans le cas de cette obligation les autres puissances pourraient ajouter une force morale à la force militaire dont nous userions, que c'était à elles à en juger et que, si les déclarations offraient des difficultés, des traités d'alliance sembleraient peut-être plus utiles et d'un droit moins contestable; qu'au reste, je le répétais, la France, dans cette question, userait comme les autres de son droit de concourir dans l'intérêt de tous à une délibération commune, et pouvait demander aux autres, comme je le lui demandais à lui-même : Que croyez-vous qu'il y ait à faire?

« Wellington me dit qu'en effet il était facile de combattre les plans de conduite que chacun prcsen-

l.KTTRES DE M. DlC YII.I.Èr.E. 6.'{

tail, mais qu'on était fort ombarrassr à on former un raisonnable dans une position aussi difficile : que par exemple sur le dernier point, il lui serait impossible, avec les formes de son f;ouvernement, de concourir à un traité éventuel, qui laisserait la France juge des motifs de la guerre, ou à celui qui prévoiraitque l'Espagne pourraitcompromettre elle-même, ou l'honneur, ou la vie de son roi; qu'il convenait aussi que, sans intervention étrangère, les partis étaient tellement balancés en Espagne que probablement ce pays resterait plongé longtemps dans l'anarchie, le désordre et les troubles intestins, position dangereuse pour toute l'Europe; mais que l'intérêt qu'il portait aux Bourbons, celui qui liait son pays au salut de la civilisation, lui ferait toujours considérer comme un danger immense la tentative d'agir activement dans la Péninsule, qu'il en connaissait bien les habitants et le pays, et qu'il pouvait garantir à l'avance que l'entreprise échouerait et compromettrait tout ce qu'on aurait voulu sauver en la faisant.

« Il termina en me disant qu'il voulait partir le 22 au matin pour Vienne et qu'il me priait de demander au Roi de le recevoir le 21, seul jour qu'il pût passer à Paris. Il accepta de dîner chez moi ce jourlà. Je fus prendre les ordres du Roi, qui furent qu'il pouvait se présenter à onze heures ; je lui rendis sa visite en lui rapportant cette réponse, et il a dîné hier ici avec tous mes collègues et le corps diplomatique, que j'avais invité.

« Quand je fus lui rendre sa visite, il me garda au moins trois quarts d'heure et j'aperçus de grandes

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modifications dans ses idées, que j'attribuai aux conférences qu'il pouvait avoir eues avec les autres ambassadeurs, plus qu'à notre propre conversation. Il me parla beaucoup alors de l'impossibilité où serait l'Europe, si nous entrions en guerre, de ne pas réunir une armée d'observation en Allemagne et calculait assez volontiers les moyens de rendre cette réunion sans inconvénients et sans danger, soit pour nous, soit pour les autres. Quand il est venu dîner hier, il m'a pris à part pour me parler des sujets de plainte de son gouvernement contre nous sur la traite des nègres et un autre objet moins important dont je vous entretiendrai quand vous serez ici. 11 a joint à tout cela beaucoup de témoignages d'estime et de confiance ennousetl'assurance que l'Europe et nous trouverions toujours son gouvernement disposé à concourir au maintien des grands intérêts sociaux compromis par les révolutionnaires. « Dans sa conversation avec S. M. il a été encore mieux, m'a dit le Roi, que dans ce que je lui avais rapporté de celle que nous avions eue ensemble : enfin j'ai appris par S. M. et par plusieurs ambassadeurs qu'il s'était hautement loué de la sagesse et de la franchise qu'il avait trouvées dans les dispositions que je lui avais manifestées : ce que j'explique par les idées fausses sur ce point avec lesquelles il était arrivé, et que je rapporte parce que cela m'est revenu de trop de côtés pour que je ne vous l'indique pas, comme un moyen peut-être diplomatique pour arriver à quelques fins indirectes, que mon ignorance dans cette partie ne me fournit pas assez les moyens de pénétrer.

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