‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 39 sur 158 · CCXXXVI. — LE VICOMTE DE MONTMORENCY AU COMTE DE VILLÈLE · texte numérisé non relu

CCXXXVI. — LE VICOMTE DE MONTMORENCY AU COMTE DE VILLÈLE

(' Inspruck, 9 octobre 1822.

« J'ai à répondre, mon cher collègue, à deux de vos lettres particulières, celle du 28 septembre, qui m'est arrivée le o à Saltzbourg par le courrier russe, et celle du 4 de ce mois, que j'ai reçue en arrivant ici hier 8, par le retour de mon courrier qui attendait à Strasbourg et qui a fait une incroyable diligence. Ces lettres et les journaux de Paris n'ayant que quatre jours en arrière et reçus ici au milieu de ma route et dans le fond des montagnes du Tyrol, m'ont fait une agréable illusion sur la distance moins grande qui semble nous séparer; et cette exactitude et rapidité de correspondance est de toute manière fort utile à la marche des affaires et fort précieuse pour moi.

« Je me propose de me borner ici à quelques points essentiels de vos deux lettres, relatifs aux principales, ou plutôt à la principale affaire, qui occupe déjà les esprits et les conversations des souverains et des ministres voyageurs, et qui va occuper la première conférence de Vérone. C'est sur ce sujet que se dirigent toutes mes pensées habituelles, toutes les méditations de ma route; je me fais un devoir de me pénétrer de tout ce que vos lettres m'apportent de lumières sur les opinions du Conseil et les intentions du Roi. Il est une phrase de la lettre du 28 qui me semble demander quelques explications pour que nous nous entendions parfaite-

LETTUE DE M. DE MONTMORENCY. lO-ï

ment. Yoiis déduisez avec beaucoup de uelteté les difl'éreuces très réelles qui distinguent notre position actuelle vis-à-vis de l'Espagne, de celle de l'Autriche à l'cgard de Naples aux congrès de Troppau et de Laybach. Cette pensée qui fut en effet développée dans les discussions du Conseil, antérieures à mon départ, n'a pas cessé de mètre présente, et je n'ai jamais songé à me faire rapportera- cà la manière du prince de Metternich dans la réunion de 1820 ; mais il est en même temps difficile, ou plutôt impossible, que je ne prenne pas le premier la parole dans la première conférence où sera traitée l'affaire d'Espagne : la nature même des choses semble l'exiger; c'est un devoir qu'elle nous impose, et en même temps un droit qu'on nous reconnaît de nous exprimer franchement sur notre situation actuelle vis-à-vis d'un pays qui nous touche de si près et nous intéresse si vivement. Les autres peuvent et doivent attendre notre opinion pour fixer définitivement la leur : c'est ce qui s'est passé tout naturellement dans chacune des conversations que j'ai eues avec les souverains et leurs ministres; ils commençaient par me dire : Que pensez-vous de l'Espagne, et quels sont vos derniers rapports et vos intentions à son égard?

« Je ne conçois pas bien comment nous nous refuserions à exercer ce véritable droit, qui nous place d'ailleurs d'une manière très digne et très convenable; ce serait nous réduire d'avance à une sorte de défensive, qui a mauvaise grâce contre les idées que les autres se hâteraient de proposer. L'essentiel ensuite, je le sens bien, est que ce droit

d'initiative, généralement reconnu et par lui-même sans inconvénient pour nous, soit exercé avec beaucoup de mesure; c'est pour cela que j'ai médité d'avance, que j'ai jeté sur le papier et retourné de beaucoup de manières, d'accord avec mes plénipotentiaires adjoints, et que je montrerai encore à Chateaubriand, arrivé d'auprès de vous avec des instructions plus fraîches, ce que je ne veux point appeler mémoire, quoique vous ayez pu voir dans la correspondance qu'on m'en avait demandé un, ni même note verbale, mais mon simple dire, parce que sur des matières aussi délicates, je me défierais de l'improvisation, qui d'ailleurs serait insuffisante pour poser les questions sur lesquelles nous désirons une réponse. Ces questions sont celles que vous énoncez en effet très bien dans vos lettres. Ce dire doit être ce que je retrouve en substance dans quelques pages de vos lettres et que je relis avec une grande attention,

«1" Il faut qu'on s'en remette à nous sur la décision d'une guerre, que nous devons encore chercher à éviter; sur son époque, si elle est inévitable : je pense et dis cela comme vous; et de plus j'ose dire, d'après ce que j'ai pu entendre et préparer jusqu'à présent, qu'à une soûle exception près, on nous accorde cette proposition dans tout ce qu'elle a vraiment d'essentiel, mais il faut l'envelopper dans des formes de consultation et de conliancc vis-à-vis de nos alliés, parce que c'est là l'esprit qui domine dans leurs discours et même dans leurs pensées, en particulier dans celle de l'empereur Alexandre; parce qu'il faut se prémunir contre le reproche qu'on

avait fait jusqu'à présent à la Frauce, do vouloir marcher seule et se tenir en dehors de l'alliance, à laquelle il est de mode ici, passez-moi l'expression, de vouloir et devoir tout rapporter.

« 2° Il faut ensuite qu'on nous dise d'une manière positive ce qu'on voudrait, ce qu'on pourrait faire dans le cas' où nous serions obligés à la guerre. Je le dis encore comme vous. Seulement je ne crois pas devoir parler de traités à conclure^ comme vous le faites dans quelques-unes de vos lettres, parce qu'il m'a déjà été dit dans plusieurs conversations importantes qu'il n'était pas question de nouveaux traités; que le traité existait, que c'était la grande alliance; qu'il ne s'agissait plus que d'en tirer les conséquences applicables à telle ou telle circonstance. J'espère que nous obtiendrons celle de ces conséquences auxquelles nous pouvons attacher le plus de prix. Il n'y a que l'Angleterre dont je prévois les objections, mais que nous pourrons laisser combattre par la Russie, et adoucir par l'Autriche; et en déPmitive il n'est pas vraisemblable que cette même Angleterre, surtout ayant un tel organe, veuille se déclarer en liaison positive avec les révolutionnaires et en hostilité avec l'alliance.

« Votre dernière lettre me présente une idée nouvelle à laquelle je donne et donnerai toute mon attention. Celle d'intervenir par la question des colonies; il me semblait que nous l'avions discutée à Paris et non tout à fait adoptée. Je crains qu'elle ne présente ici des difficultés; l'intervention commune en est toujours une pour nous. D'ailleurs je douterais que la Russie, l'Autriche, la Prusse voulussent

parler, même comme menaces, de la reconnaissance de l'indépendance des colonies, cà laquelle elles sont peu intéressées comme commerce, et qu'elles regardent comme contraire aux principes. Je crois du reste ([ue vous ne tarderez pas à avoir la preuve que la proposition du ministre portugais est peu susceptible d'avoir de la suite, surtout y mêlant l'Angleterre avec nous.

« L'idée beaucoup plus accueillie jusqu'à présent par les trois puissances que j'ai nommées, c'est de retirer leurs ministres. J'ai vu hier que M. de Metternich serait presque content d'une raison valable de rappeler le chargé d'affaires d'Autriche, lorsque nous avons parlé d'insulte grave faite au consul de Yiltoria, dont M. de La Garde vous informe dans sa correspondance. Sans nous engager pour le moment à un pareil parti, nous devons, ce me semble, le discuter, lexaminer, dans toutes ses conséquences qui sont graves. Vos lettres à notre malheureux ministre, doublement malheureux par sa disposition de méfiance et de susceptibilité, admettent plusieurs nouveaux cas pour le rappel, et tous dans le sens de la sagesse et de la plus vraie dignité ; je suis sur que cela serait généralement approuvé par les alliés, si j'étais dans le cas de leur en parler.

«Ilsontbien aussi quelque velléité pour la reconnaissance de la régence de Catalogne, sur laquelle vous faites des réflexions fort justes dans un sens contraire; mais bien entendu que de toute manière ils voudraient attendre des succès plus assurés et plus étendus. C'est en défmitive les succès et les événements qui détermineront le parti qu'on prendra à leur égard.

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« Ceci me ramène à une question que nous avons déjà effleurée dans notre correspondance, mais dont je sens toute la délicatesse. Personne n'est moins porté que moi, Je l'espère, à un système de fausseté et de machiavélisme que j'ai plus d'une fois redouté et blâmé dans les autres gouvernements. J'ai parlé ici comme vous écrivez; et l'on ne peut pas être désapprouvé ni contredit ouvertement, moins encore dans une réunion que dans une conversation particulière, lorsqu'on déclare ne vouloir \)a,s jouera deux mains, et payer des mécontents quand on conserve un ministre à Madrid. Cette considération est même une de celles qu'on fait le plus valoir pour la cessation déclarée des rapports diplomatiques; mais en même temps j'ai vu percer de plus d'une manière une pensée qui, je vous l'avoue, m'obsède moi-même : je me demande quelle chance on peut laisser échapper de voir ces braves Espagnols, animés dans le fond de sentiments fort analogues aux nôtres, terminer ou du moins beaucoup avancer par eux-mêmes, et sans tous les dangers d'une armée étrangère, la libération de leur pays. Peut-être de légers secours peuvent amener de tels résultats; et quels résultats pour la France et pour l'Europe ! tandis que l'absence totale de secours peut précipiter leur chute totale et amener, par le triomphe de leurs dangereux ennemis, les plus épouvantables malheurs, auxquels nous n'aurions plus aucun moyen de remédier. Je conviens que j'ai été frappé de quelques expressions de la dernière note de la régence, et de la terrible responsabilité qu'elle faisait peser sur nous. J'aurais mieux aimé que vous ne parlassiez pas à M. de La Garde de

iiotro refus, surtout s'il devait nous en faire un mérite auprès du ministère actuel, que nous ne gagnerons jamais. Vous me demanderez à quelles conséquences je veux arriver par toutes ces réflexions : je me borne à désirer qu'une réunion d'hommes, que je prendrais moi-même pour arbitres en fait de moralité politique, examine de nouveau cette terrible question et voie s'il n'y a pas moyen de concilier des devoirs en apparence opposés; si les communications rouvertes donnant, comme vous le dites, plus de facilité aux royalistes français, ceux-ci ne pourraient pas être encouragés, sans que le gouvernement y parût en rien, à secourir leurs frères d'opinion; si, par exemple, des banquiers bien pensants ne pourraient pas recevoir quelque espérance, voisine de la certitude, de ne rien perdre dans des prêts destinés à contre-balancer ceux dont tps libéraux sont si prodigues. Voilà ce que je soumets de nouveau aux sages méditations du Conseil, aux vôtres en particulier, ce qui me paraît d'un immense intérêt français et européen: et pensez quels regrets nous aurions, quels reproches même nous nous ferions, si, condamnés un jour à la guerre malgré tous les sacrifices que nous aurons faits pour l'éviter, nous avons perdu d'avance nos auxiliaires naturels, et même indisposé ceux sur qui nous avions tout droit de compter! Je le dis encore, pensez-y bien.

« J'ajoute quelques mots sur une question que vous sembleriez vouloir mettre de côté, mais qui sera indubitablement soumise au Congrès, celle des sociétés secrètes. Elle préoccupe extrêmement les

LKirith; hK M. DK MON'rMOni:NCY. Hl

plus iiifluenls des alliés. Vous connaissez le dernier ukase de l'empereur Alexandre, qui embrasse toutes les sociétés de maçons. M. de Metternich est conduit par toutes les recherches de sa police, par l'instruction du procès de Milan, à retrouver sans cesse sous ses pas ce feu souterrain, qu'il croit indispensable d'étouffer. Il me questionna l'autre jour, dans une promenade, sur nos intentions à cet égard, et entrant dans la considération de notre forme de gouvernement, qui ne nous permettait pas de promettre une loi, il me demanda si au moins nous ne pourrions pas promettre en secret de ne pas donner asile chez nous aux étrangers condamnés dans leur propre pays pour des délits de cette nature. Je crois vous avoir déjà prévenu que le ministre de Sardaigne à Vienne m'avait fait une communication semblable sur le projet que sa cour présenterait vraisemblablement à Vérone pour éloigner de tous les pays voisins et reléguer, s'il était possible, en Amérique, ses réfugiés condamnés. Du reste, je crois devoir par prévoyance appeler votre attention sur cette question, quoique je compte bien ne pas la voir traiter à Vérone en ma présence. Je compte en partir du moment qu'on aura arrêté quelque chose sur l'affaire d'Espagne. Le désir que vous voulez bien me témoigner de me voir de retour, ne peut pas égaler celui que je ressens de me retrouver dans ma famille, avec mes collègues, et de prendre ma part de délibérations si importantes pour notre honneur commun et pour le sort de mou pays. J'userai donc avec beaucoup de réserve de la latitude que la confiance du Roi daigne m'accorder, et dont je le

remercie en mettant tous mes hommages et mes respects à ses pieds.

« Je jouis beaucoup des excellentes nouvelles que vous me donnez de l'intérieur et dont l'effet se fait nécessairement sentir ici et dans toute l'Europe. J'oubliais de vous dire que M. de Schrœder, chargé d'atraires de Russie, qui, par le même courrier dont vous avez profité, a écrit dans un très bon sens sur l'état actuel de la France, a été très peiné, comme on me l'a confié ici non officiellement, de ce que le Roi, à l'audience du mardi, l'avait passé tout à fait sans lui rien dire. Vous pourriez par quelques mots solliciter à cet égard la bonté de S. M.

(( Adieu, mon cher collègue, rappelez-moi au souvenir de tous les nôtres; je suis vraiment heureux du retour de M. de Corbière en bonne santé. J'espère aussi, d'après votre silence, qu'il n'a pas eu le malheur de perdre sa mère.

« On me mande que vous songez très sérieusement à deux choix dont je serais charmé parmi ceux que nous avons encore à contenter .Je le veux espérer quoique vous ne m'en disiez rien. Je vous renouvelle, mon cher collègue, mes invariables sentiments et vous"prie de faire agréer mes hommages à madame de Villèle.

« Montmorency.

« Songez vers les premiers jours de novembre, quand vous pourrez me croire en route, à ce que vos lettres à Vérone puissent être lues et mises à profit par les plénipotentiaires qui y resteront après moi. Je prendrai sûrement la route toute directe de Turin et de Lyon. »

LETI'liES DE M. UK VILLÈLi:. H3

CCXXXVII. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOaiTE

DE MONTMORENCY

« Paris, le samedi 12 octobre 1822.

« Nous vous renvoyons M. Mortier selon vos désirs, mon cher collègue, quoique nous n'ayons, comme vous le verrez, rien d'important à ajouter à ce que nous vous avons déjà dit ou écrit, et aux instructions données à nos plénipotentiaires au Congrès. Vous verrez, par les dernières dépêches de M. de La Garde, que le parti des exagérés à Madrid a fait une tentative pour forcer le Nonce apostolique et successivement les autres ministres étrangers à se retirer; mais que le ministère espagnol, moins décidé sur ce point que le parti auquel il est asservi, a donné au corps diplomatique une satisfaction suffisante pour empêcher l'affaire d'avoir une suite aussi décisive. Cet incident prouve néanmoins à quoi l'on doit s'attendre après la réunion des Cortès, après la séparation du Congrès, puisque avant l'intluence funeste qui doit résulter des premiers, et malgré la crainte que devrait inspirer aux révolutionnaires d'Espagne la présence du second, ils en agissent avec nos ambassadeurs de manière à rendre la demande de leurs passeports presque inévitable.

« Les affaires des insurgés sont, je crois, en assez mauvais état; ils envoient vers nous député sur député pour demander des secours, en armes, munitions et argent. Ils se soutiennent encore dans la Catalogne et l'Aragon ; mais ils ont abandonné la Navarre et la Biscaye, ils redoutent les efforts que

ni OCTOBIIE 1822.

va faire Mina contre eux, et je crois qu'en effet si les choses restent ce qu'elles sont, la régence de la Seu d'Urgel ne peut manquer d'être battue et peutêtre même dissoute. Mais les Espagnols sont si lents, la réunion des Cortès doit, ce me semble, tellement précipiter et démasquer les intentions folles des exagérés, qu'il est possible que de nouvelles combinaisons viennent sauver les royalistes de la Catalogne, avant que Mina ait réuni ce qu'il lui faut pour les écraser.

« Il paraît que le Portugal s'est définitivement lié offensivement et défensivement avec l'Espagne, à laquelle il s'oblige de fournir un corps de huit mille hommes contre nous, si la guerre éclate. Ce traité, qui sera communiqué aux Cortès, nous fournirait une occasion bien naturelle pour celui dont nous vous avons chargé de préparer la conclusion, comme un des meilleurs moyens d'agir sur l'Espagne et de garantir l'Europe des dangers que la démocratie révolutionnaire lui fait courir.

« Nous persistons à penser que le traité ne peut être accepté par vous s'il ne stipule positivement que les secours en troupes qu'auront à fournirnos alliés, ne seront mis en mouvement et ne passeraient sur notre territoire que lorsque nous jugerions nousmême devoir les demander, si même vous n'aimiez mieux exclure tout à fait cette seconde supposition, et stipuler que ces troupes opéreraient sur la Péninsule au moyen de débarquements : non que nous craignions rien de la bonne foi de nos alliés, mais parce qu'après une occupation comme celle qu'a éprouvée la France, la présence, la perspective d'une

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force militaire étrangère sur le territoire, serait du plus mauvais effet et, loin d'accroître nos moyens de comprimer la révolution en Espagne, nous mettrait dans le cas de la redouter chez nous-mêmes.

« Au reste, la question des conditions de la coopération des puissances dans la guerre d'Espagne me paraît oiseuse. Nous n'avons besoin d'elles que pour agir moralement sur les esprits; nous sommes en état de supporter seuls du moins la première campagne, et les événements, dont nous pourrions répondre sans témérité au moins pour ce temps, détermineraient eux-mêmes ce que le traité ne peut stipuler qu'ainsi que nous en sommes convenus, sous peine d'être plus nuisible qu'utile.

« Le point qui nous semble le plus propre à maintenir l'Angleterre dans le même système politique que les autres puissances et en même temps celui qui peut nous être le plus utile, et amener le Congrès à intervenir dans les affaires du Portugal et de l'Espagne avec le plus d'avantage, est l'état de leurs colonies. Il nous semble que vous devez traiter cette question et qu'il est du devoir du Congrès de ne pas la laisser irrésolue. La moitié du monde est dans le chaos par suite des folies et de la faiblesse du Portugal et de l'Espagne : la mer est infestée de corsaires, de forbans dont leurs colonies sont le repaire. Que le Congrès ouvre avec les deux métropoles une négociation, dans l'objet de s'expliquer avec elles, pour régler définitivement l'état de leurs colonies, ou que les grandes puissances, vu l'état des métropoles et des colonies, conviennent de reconnaître l'indépendance successive de tous les

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Etats qui s'organiseront dans ces dernières ; que la France elle-même s'engage à en faire autant pour Saint-Domingue, et que la condition de cette reconnaissance soit l'admission des pavillons de toutes les puissances contractantes avec des droits égaux; c'est la chose la plus juste et la plus politique que puisse faire le Congrès, parce que c'est celle, je crois, qui tire de la position ce qu'elle peut avoir de profitable et de populaire, en même temps qu'elle pourvoit à plus d'un danger, celui d'une désorganisation trop forte sur le globe, et celui de l'intérêt de rAngleterre à s'isoler des autres, tant que cette grande décision n'aura pas été prise.

« Sur l'Italie, vous savez que nous n'avons rien à désirer que son bonheur et son soulagement.

« Pour la Grèce, il faudrait peut-être intimer à la Porte que les puissances chrétiennes ne se sépareront pas de la Russie et que c'est à elle à agir de manière, à l'égard des Grecs, à ce que la Russie ne rompe pas avec elle, car dans ce cas les alliés de l'Empereur, convaincus de son bon droit et de sa modération, cesseraient leurs relations amicales avec la Porte.

« Je finis tout ce rabâchage en vous disant que tout est en bonne voie ici, excepté la santé de Corbière qui est lente à se rétablir, ce qui nous afflige. Le Roi a souffert de la goutte, mais est beaucoup mieux; Madame est encore souffrante, mais on espère que ce ne sera rien. Tous nos collègues se réunissent à moi pour vous assurer des plus tendres sentiments : mes compliments affectueux à Chateaubriand et ses collègues.

« J " DE YiLLÈLE. »

LETTllES DE M. ItE VILI.ÈLE. 117

« A 4 heures du soir.

« Je sors do chez le Roi; il est fort bien aujourd'hui, quoique avec le gant à la main gaucho. J'ai vu, avant d'aller au château, un négociant arrivant de Madrid, où il avait dîné le 2 octobre avec M. de La Garde ; ce dernier l'a chargé de me dire que la désorganisation était au comble dans ce malheureux pays, que l'ignorance, la paresse et l'amour du brigandage y organisaient partout des bandes de voleurs plutôt que des guérillas, que les Cortès allaient proscrire, confisquer et se livrer à toutes les violences imaginables ; qu'on y serait fort peu contenu par la crainte do notre cordon, pas même du Congrès, vu l'ignorance et l'orgueil général; qu'on n'avait rien à redouter de ce pays comme force organisée, mais tout à attendre d'attaques constantes et inévitables de tous les partis armés en guérillas pour inquiéter, piller et assassiner, si on entrait dans leur pays. C'est au reste ce dont nous nous doutions déjà. Notre consul à Bilbao nous dit qu'il a passé par cotte ville depuis quelques jours cinq à six mille hommes bien équipés, allant combattre l'armée de la Foi. Nantil et autres condamnés cherchent à organiser un rég'iment d'étrangers dans cette même ville.

« Nous recevons de New-York la nouvelle du départ d'un nommé Jeannet, avec trois ou quatre bâtimonts et quelques aventuriers, allant tenter, croit-on, l'invasion révolutionnaire de Porto-Rico. Il est véritablement instant que le Congrès s'occupe de cette situation des colonies espagnoles. Je ne dis pas positivement qu'il y ait telle ou toile chose à faire, c'est

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aux souverains à le calculer et à le concerter dans l'intérêt de l'ordre etdcrhumanité,maismonopinion est que cette question est mûre et doit être décidée. « M. Charles Stuart sort d'ici et m'annonce que W^cllington part de Vienne le 5 pour aller à Vérone; j'en suis charmé parce que je crois urgent qu'on s'entende et qu'il sorte quelque acte de sagesse de ce Congrès; l'ahsence du représentant de l'Angleterre eût seule beaucoup nui. Donnez-y de bons conseils en notre nom, faites-y de bonne besogne pour nous et pour la civilisation de notre pauvre espèce humaine, et comptez que nos vœux et notre intérêt le plus vif sont pour vous. »

CCXXXVni. — LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE DE MOXTMOREXCY.

« Ce 15 octobre -1822.

(( Mon cher collègue, je ne vous écris qu'un mot et pour cause : le courrier expédié par sir Ch. Stuart va partir, je ne veux pas le manquer, mais nous en préparons un plus volumineux pour demain,

« Nous avons reçu avec grand plaisir votre lettre du 9, d'Inspruck. Nous continuons à marcher à merveille dans l'intérieur, nous gagnerons très probablement de dix à quinze députés sûrs, à la place d'un égal nombre d'ennemis, différence : vingt à trente voix en accroissement de majorité. Clermont- Tonnerre nous revient demain : sa tournée s'est bien passée et sera utile. Corbière a eu une rechute, mais il va assez bien pour que nous l'attendions dans la semaine.

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(( Il n'y a que cette triste Espagne qu'on ne sait par quel bout prendre. J'en reçois dans l'instant des nouvelles du 9 : on y connaissait l'ordonnance sur l'armée d'observation, et la manière dont nos journaux, surtout celui des Débats, avaient exposé la chose, y a fait un grand effet sur l'opinion. Au reste on y a peur du Congrès, mais il ne faut pas que le Congrès agisse légèrement sur une semblable situation; la détermination peut être décisive, en bien ou en mal, sur le repos et le bonheur du monde.

(( Adieu, mon cher collègue, à demain : ceci n'est qu'un mot de souvenir. Dites à Chateaubriand que je le remercie de sa lettre de Genève, je lui écrirai un mot demain. Je vous quitte pour expédier à La Garde. C'est une charge trop lourde que deux ministères ; venez sitôt que le service du Roi vous le permettra; j'en serai doublement aise, car je n'ai plus un moment et serai ravi de vous revoir, étant de tout mon cœur,

f( Tout à vous,

« J" DE Ville LE. »

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