‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 40 sur 158 · CCXXXIX. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE · texte numérisé non relu

CCXXXIX. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE

DE MONTMORENCY

« Paris, le lo octobi>e 1822.

« Nous avons reçu votre courrier d'Inspruck, mon cher collègue, et nous hâtons de vous le renvoyer, avec ce qui nous est arrivé de dépêches des différents points depuis que nous ne vous avons écrit.

« Nos relations avec Madrid n'étant plus inter-

rompues, vous aurez des lettres de M. de La Garde très fraîches, puisque la deruière est du 9 de ce mois. Je ne puis pas vous donner des nouvelles aussi récentes de la Catalogne, quoique nous ayons ici en ce moment trois ou quatre envoyés de la régence d'Urgel. Il ne s'est rien passé d'important de ce côté jusqu'au 7 : il paraît qu'on était prêt à une action décisive et on craignait fort, d'après la supériorité des forces de ^lina, que les royalistes ne fussent écrasés : nous n'avons cependant encore rien de positif sur ce qui s'est passé de ce côté.

« Je ne doute pas que les royalistes de cette régence ne reçoivent des secours assez efficaces de nos royalistes de France ; la levée des mesures sanitaires leur donnera des facilités pour retirer de chez nous beaucoup de choses qui leur manquent, et nos douanes elles-mêmes sont déjà beaucoup moins difficiles à cet égard; c'est tout ce que nous pouvons, tant que nous avons un ministre à Madrid, et ne vous y trompez pas, le lendemain du jour où vous n'y en aurez plus, vous serez en guerre avec l'Espagne : car les partisans de la régence n'auront jamais assez de force sans vous pour obtenir de grands avantages, et quand vous n'aurez plus de minisire à Madrid, il serait honteux d'avoir tant de troupes sur la frontière et de laisser battre les royalistes sans venir à leur secours.

« C'est ainsi que cette malheureuse affaire d'Espagne, sous quelque point de vue qu'on l'examine, présente des difticullés infinies. C'est pourquoi je persiste à penser que vous avez tort de vous en faire le rapporteur au Congrès, ainsi que je vous l'avais

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marqua. Oiuîlles seront vos ooncliisions? Et si vous n'en avez pas de positives, n'ouvrez-vous pas la voie aux autres pour vous en imposer? Je comprends qu'on vous demande des renseignements sur vos relations et votre position à l'égard de l'Espagne, que vous disiez tout ce que vous savez sous ce rapport; là, vos conclusions sont aisées, elles reposent sur les faits existants et sur des résolutions prises. Ainsi, dans tel ou tel cas, nous avons dit à notre ambassadeur de prendre ses passeports; dans tels ou tels autres, nous ferions entrer nos troupes. Aller plus loin, préparer une note écrite, vous placera dans une mauvaise position, je vous l'ai toujours dit, mon cher collègue : c'est aussi l'opinion du Conseil auquel j'ai lu hier votre lettre. Je désire, si vous avez déjà pris ce parti, qu'il ne vous fasse pas perdre, comme je le crains, une partie de vos avantages. Si, poussé de questions, on en venait, comme c'est probable, à vous demander l'avis de la France sur les moyens qu'aurait l'alliance de faire rentrer l'Espagne dans l'ordre, il me semblait assez simple que vous répondissiez que c'était fort difficile par les motifs connus de tous, la situation géographique de la Péninsule, la nature du pays, le caractère des habitants, celui de son roi, etc., qu'il fallait ajouter à ces difficultés celle de la forme de gouvernement établi en France, qui gênait beaucoup pour faire une opération semblable, enfin le souvenir récent de tous les maux de deux invasions étrangères, qui rendait plus all'aiblissants qu'utiles les secours que la France recevrait de ses alliés, si leurs troupes devaient passer sur notre territoire : on aurait pu

dire que c'était là de lirrésolation et non nn moven de terminer les affaires d'Espagne, vous auriez prié les autres d'indiquer les leurs et votre rôle devenait aussi fort qu'il serait faible en prenant l'initiative. « Plus j'y pense et plus je suis ramené à l'idée que l'alliance ne peut intervenir utilement dans les affaires d'Espagne qu'en s'occupant d'adopter une conduite uniforme et définitive au sujet de ses colonies et de celles du Portugal. Il serait possible d'offrir à ces gouvernements la médiation de l'alliance pour terminer leurs différends avec les colonies. Celte médiation, faite de bonne foi, leur assurerait tout ce que les métropoles peuvent conserver, et permettrait de fixer et reconnaître tout ce qui ne peut plus échapper àrindépendance. L'offre de ce service serait digne d'une Alliance Sainte et pourrait exercer sur le sort du roi d'Espagne, sur les institutions de ce pays, la plus salutaire influence. Si, comme c'est à croire, la folie de ces démagogues les portait à refuser ou à entraver une semblable intervention, dont MM. A'Court, de La Garde et les ambassadeurs de Russie, de Prusse et de Vienne cà Madrid pourraient être chargés, la Sainte-Alliance se trouverait alors appelée à se déclarer la protectrice du rétablissement de l'ordre dans ces vastes continents d'Amérique; chacune des puissances qui en font partie s'interdirait toute acquisition de territoire, tout avantage spécial de commerce ou de relation à l'exclusion des autres; toutes emploieraient leurs bâtiments de guerre à purger ces mers des forbans qui les infestent, enfin elles protégeraient et favoriseraient tous les pays, tous les gouvernements qui

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s'oi'gnniscraioiit siicccssivcmont à l'abri do cette puissante protection. L'Espagne et le Portugal pendant ce temps recevraient le prix de leurs folles instilutions, ils souffriraient la misère, l'anarchie et tous les maux que le désordre entraîne à sa suite, et nous continuerions à nous préserver des éclaboussures ou de la contagion, comme nous le faisons avec succès en ce moment, sauf à retirer nos ambassadeurs ou même à entrer en guerre, si l'un des cas prévus nous y obligeait.

« Vous me dites que la Russie, l'Autricbe et la Prusse sont peu intéressées dans la question des colonies et répugnent à reconnaître des gouvernements tels que ceux qui s'y sont formés. Je réponds que ces puissances ont un grand intérêt à empêcher que l'Angleterre ne se sépare de l'Alliance, ou ne s'arrange pour en recueillir isolément les fruits, et que le moyen indiqué est peut-être le seul qui puisse éviter cet inconvénient. Quant à la répugnance à reconnaître les nouveaux gouvernements, j'observe que la première démarche doit être vis-à-vis de l'Espagne, que ce n'est qu'après sou refus qu'on agit successivement, non pas tant pour reconnaître des institutions politiques, que pour faciliter le retour à l'ordre dans des sociétés livrées au désordre et aux convulsions. Ce but me paraît digne de la Sainte- Alliance et bien plus propre à tuer les révolutionnaires en Amérique, en ôtant tout espoir, tout crédit et tout moyen, à ceux d'Espagne et de Portugal.

« Au reste, observez que cette conduite, expectante d'une part et active de l'autre, est celle que la. sagesse de l'empereur des Russies lui a fait

adopter à l'égard de la Turquie. 11 dit, comme dirait rAUiaiice : Vous ne voulez pas consentir à faire cesser des désordres qui agitent votre pays, je vais observer votre conduite, elle servira de règle à la mienne : si vous ramenez l'ordre chez vous, si les chrétiens y sont placés par vous dans une situation tolérable, je n'agirai point hostilement à votre égard; dans le cas contraire, je suis toujours prêt, et j'ai donné âmes alliés l'assurance ot les garanties qu'aucun motif d'ambition, aucune vue d'agrandissement, ne guiderait, ne déterminerait ma conduite.

« Yoilà bien des phrases; revenons au positif. Notre intérieur est fort tranquille, les élections se préparent et tourneront bien très certainement; l'esprit des troupes est très bon et semble s'améliorer de jour en jour. Il ne paraît pas que nous ayons à craindre de division dans la droite si, comme c'est notre intention, nous parvenons à placer quelquesuns des plus influents et des plus dignes de l'être parmi les membres qui la composent. Je viens de prendre Cornet d'Incourt auprès de moi; nous nommerons probablement avant votre retour Hyde de Neuville à Constantinople, parce qu'il faut que ce soit fait avant les élections, afin de le tirer d'une position difficile.

« Corbière est encore mal portant; il nous revient cependant, m'assure-t-on; ce n'est qu'alors que nous pourrons connaître en réalité l'état de sa santé, car vous savez qu'il n'écrit guère.

« Clermoiit-Tonnerre arrive de sa tournée et en est fort content. J'oubliais de répondre à ce -que vous nous dites des intentions du Congrès sur les

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sociétés secrètes. Je ne comprends pus d'autre convention possible à cet égard, que celle d'agir chacun chez soi, selon ses formes et ses lois, pour obtenir la meilleure surveillance et la plus sure répression de ce mal de notre époque. Quant à l'extradition des perturbateurs et des condamnés pour crimes politiques, elle est souvent plus gênante qu'utile. Le Piémont l'a éprouvé depuis sa révolution et je ne pense pas qu'on puisse adopter un système général, d'après lequel tous ces condamnés reçussent une direction uniforme vers un asile commun. Les alliés peuvent bien se réunir au Congrès pour s'expliquer entre eux, s'entendre sur des points importants, convenir d'une action ou d'une direction commune. C'est là un grand bien et, j'ose le dire, tout le bien que peut amener ce noble et touchant accord des grands souverains de l'Europe; mais si on veut tirer des congrès plus que ce qu'ils peuvent rendre, si on veut maîtriser, soit l'ensemble, soit seulement un des autres Etats dans ce qui touche a ses droits comme membre de la grande société des peuples, on échouera et on perdra l'avantage le plus précieux de ce grand moyen de salut, savoir l'union qui fait la force de l'Alliance.

« La police a fait arrêter un Anglais qui portait à Londres les chansons et écrits séditieux fabriqués ici pour être publiés par le Morning-Chronicle. 11 est entre les mains de la justice. Il avait reçu du ministre de Portugal ici un gros paquet à l'adresse de son collègue à Londres, dans lequel nous sommes siirs qu'il y avait des pièces fort curieuses, dont nous avons eu copie par une autre voie. Je vous

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adresse cette copie, uniquement pour que vous voyiez ce à quoi s'occupent chez nous ces bons envoyés de l'Espagne et du Portugal; mais vous n'oublierez pas que vous ne pouvez faire aucun usage ofliciel de ces documents, que rien ne peut prouver avoir été mis dans la dépêche arrêtée.

(( Croiriez-vous qu'après toutes les horreurs dont les journaux d'Espagne sont remplis contre le gouvernement et la personne du roi de France, M. le duc de San Lorenzo a le front de m "écrire aujourd'hui pour me demander, aux termes de la loi sur la presse, de faire poursuivre d'office le rédacteur de la Gazette de France pour un article injurieux aux ministres d'Espagne et au gouvernement espagnol. C'est probablement Benjamin Constant qui aura donné le conseil et rédigé la lettre.

« Il serait bien à désirer que les Etats de l'Europe fussent débarrassés de cette peste d'envoyés diplomatiques révolutionnaires, servant partout de point d'appui aux artisans de révolution. Sous ce rapport, nous serions beaucoup plus à notre aise, si nos ministres pouvaient quitter Madrid sans compromettre la sûreté du Roi; mais c'est impossible à moins qu'on n'entre incontinent en guerre, et, si l'on déclare la guerre, arrivent de suite les inconvénients de la scission de l'Angleterre et l'embarras des secours que devraient nous fournir les autres puissances ; c'est le cercle vicieux dans lequel on retombe toujours quand on traite celte question. Vous êtes au conseil des Rois, Dieu vous éclaire et vous fournisse des moyens de la résoudre, qui n'aient pas les dangers et les inconvénients de tout ce que nous voyons.

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