‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 43 sur 158 · CCXLI. LE (OMTE DE VILLELE AU VICOMTE · texte numérisé non relu

CCXLI. LE (OMTE DE VILLELE AU VICOMTE

DE 310NTM0RENCY.

« Paris, 17 octobre 1822.

(( M. de Vincent a reçu de Madrid le courrier dont parlait M. de La Garde; il l'envoie à Vérone, et j'en profite pour vous communiquer quelques faits que j'ai appris depuis l'expédition de ma dernière dépêche.

« Le ministre d'Autriche à Madrid envoie ce courrier comme porteur des derniers renseignements sur la situation de l'Espagne, d'après lesquels le Congrès doit prendre sa décision. Ces renseignements sont que tous les gens raisonnables en Espagne s'accordent à reconnaître l'impossibilité oii sont les Espagnols de se délivrer eux-mrmes et par conséquent la nécessité d'une intervention étrangère; mais ils demandent que cette intervention ait lieu au nom et par les troupes de toutes les puissances et non par celles de la France seule. Enfin ils ne veulent pas que ces troupes agissent de concert avec les d'Eguia, Mataflorida et autres, sous peine d'indisposer la masse de la nation contre elles et d'avoir beaucoup plus de peine à pacifier le pays. Je n'ai pas vu M. de Vincent, mais tenez-vous pour assuré que c'est pour porter ce que je vous dis, qu'il expédie ce courrier à M. de Metternich.

« Quant à M. A'Court, il est courtisé par le ministère espagnol et par les Cortès. On lui fait les plus belles propositions pour que l'Angleterre s'allie avec l'Espagne, ou que du moins elle ne consente

LETTKKS DE M. I>K VILLÈLK, 12!)

pas à agir avec nous contre elle. Mais il trouve que dans ces propositions, il n'y a rien de bien tentant, ni d'assez positif, et je pense bien qu'il est surtout fort embarrassé de savoir comment l'Angleterre pourrait jouer un pareil rôle, en opposition avec tous les autres membres de la Sainte- Alliance.

« J'ai en même temps des nouvelles toutes fraîches de la Seu d'Urgcl. L'armée royaliste n'a aucun ensemble, aucune force, aucun moyen de lutter contre l'attaque simultanée des deux corps constitutionnels qu'on dirige contre elle. Aussi s'attend-on à chaque instant à apprendre qu'elle a été complètement défaite : mais les chefs, qui veulent faire les derniers efforts pour tenir dans la Seu jusqu'à ce que le Congrès ou la France aient pris un parti sur les alVaires d'Espagne, mettent tous leurs soins à défendre les accès de la place : ils recrutent des Français dans notre Midi, ce qui prouve le peu de confiance qu'ils ont dans leur monde. Ils ont quelques moyens pécuniaires, quelques facilités pour faire passer ce dont ils ont besoin; enfin ils espèrent pouvoir défendre leur nid et leurs montagnes encore quinze ou vingt jours. Ce dont ils sentent le plus le besoin, c'est d'un noyau de troupes réglées pour soutenir et concentrer leurs bandes.

« Enfin, mon cher collègue, pour achever le tableau, lisez la dépêche et les deux pièces que nous recevons de M. de La Garde, et vous verrez que les Cortès vont pousser à l'extrême la violence dans l'intérieur et à la guerre contre nous. Je considère commeprobable, d'après ces dispositions elles ordres que nous avons donnés à M. de La Garde, qu'avant

quinze jours il aura été forcé de prendre ses passeports et de nous revenir. Nos révolutionnaires français et ceux de tous les pays poussent à cette guerre de tout leur pouvoir, comme à la seule chance qui, aux risques et périls de l'Espagne, puisse lenr permettre de se relever do l'état de compression dans lequel ils se trouvent.

« Ainsi vous allez avoir à lutter contre les prétentions de l'Autriche et probablement de la Russie, à combiner leurs forces avec celles de la France pour opérer contre l'Espagne, et vous trouverez l'Angleterre, et peut-être la Prusse, disposées à considérer la lutte qui va s'engager comme une affaire particulière à la France, dont les autres puissances et surtout l'Angleterre, ne peuvent ni ne doivent se mêler; quitte, comme vous l'imaginez bien, à se nantir et à tirer son épingle du jeu dans l'Amérique espagnole, suivant les chances de la guerre dont nous supporterions le fardeau.

« L'Autriche et la Russie seront favorisées en Espagne par les modérés, les Martinez de la Rosa, Morillo, etc.; l'Angleterre par Alava, Ballesteros et même les Descamisados. Notre système n'aurait d'appui que dans les Eguia, Seu d'Urgel, et quelques guérillas.

« Je ne pense pas qu'il soit sage de laisser entrer le Congrès dans un de ces systèmes, mais qu'il faut les modifier tous pour n'en faire qu'un seul, dans lequel les alliés puissent tous entrer, avec des garanties suffisantes et une action combinée qui offre toutes les chances de réussite.

« Ainsi on peut prévoir que l'issue de Texamen

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ordonné par los Cortès va rtro lo départ de M. de La (larde et des hostilités inévitables entre l'Espagne ' et la France. Ne doit-on pas conchire de l'alliance que, ce cas arrivant, les minisires des quatre autres puissances doivent recevoir aussi l'ordre de se retirer, et que ces puissances doivent fournir des secours à la France, si elle en a besoin? Or, la France étant seule en point de contact avec l'Espagne, étant seule prête à agir, aura déjà fait une campagne avant que les Russes soient arrivés et qu'on ait à décider si les afTaires d'Espagne nécessitent le concours des troupes alliées et commentée concours pourra avoir lieu sans atténuer nos forces au lieu de les augmenter, effet inévitable et inadmissible de leur passage actuel et inutile sur notre territoire.

« On pourrait également s'entendre pour que l'intervention politique de la France dans les affaires d'Espagne fût combinée avec les alliés, de telle sorte que ce ne fussent ni les Éguia, ni les Matatlorida, ni les Martinez de la Rosa, dont on soutînt les prétentions ou les vues; mais qu'on convînt de laisser ces questions intactes jusqu'à ce que, le Roi et la nation espagnole délivrés de l'oppression des révolutionnaires, on pût s'entendre sur ce qu'il conviendrait de faire pour empêcher le retour de ce danger.

« Enfin, il faudrait convenir avec l'Angleterre que jusqu'à la fin de cette guerre, aucune des puissances ne pourrait rien entreprendre ni consentir en particulier à l'égard des colonies espagnoles, mais que le parti à prendre en commun sur ce point serait traité et convenu, en même temps que celui concernant la pacification de l'Espagne.

u Adi'pii, mon cher collègue, je vous quitte pour faire chifiVer ces idées et vous les transmettre. Communiquez-les à vos collègues, nos plénipotentiaires, jugez, combinez, tirez le meilleur parti possible de notre situation. Je vous aide de tous les renseignements que je puis me procurer. »

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