CCXLII. LE COMTE DE VILLÈLE AU COMTE
DE MONTMORENCY
« Paris, le 18 octobre 1822.
« Mon cber collègue, j'ai du chagrin comme on doit en avoir quand on se tue au travail pour faire marcher les choses de son mieux et qu'on découvre qu'on perd son temps et que les affaires vont mal. Je mettais beaucoup d'intérêt à ce que vous sussiez, en même temps que les autres à Vérone, ce que j'avais appris moi-même des renseignements qu'on y transmettait sur l'Espagne. J'ai passé plusieurs heures de la nuit à vous écrire ; on a fait chiffrer la dépêche; c'était avant-hier et aujourd'hui on vient de me dire qu'elle a été oubliée. Je n'accuse pas ce bon M. Ilerman, mais il est bien mal servi et nous aussi. J'avoue que je ne suis pas encore remis de l'humeur que j'en ai eue ; mais laissons cela là, elle est ci-jointe, tirez-en parti si vous pouvez; passons à ce que je sais depuis.
« Hier au soir, nous avons reçu du préfet de Perpignan la nouvelle que tout paraissait se préparer sur la frontière pour une action générale entre les deux partis ; que la garnison dePuycerda était sortie pour y prendre part, que tous les habitants paisibles
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de l'aulro côté des frontières déménageaient dans nos villages voisins tout ce (jti'ils avaient de plus précieux. Il ajoute, à onze heures du soir, qu'il reçoit, par un gendarme d'un de ces villages français de la frontière, la nouvelle que Mina a été battu et a eu deux cents hommes de tués, que l'armée constitutionnelle d'Aragon n'a pas voulu venir le joindre, qu'on dit qu'elle s'est révoltée et a tué son commandant. Cette lettre est arrivée hier au soir; depuis, rien n'est venu et tout porte à croire qu'on ne peut pas ajouter grande foi au rapport verbal d'un ouï-dire de gendarme, que rien ne confirme et que les données antérieures ne rendent pas probable. Tout est cependant possible dans un pays aussi décomposé.
« Nous avons reçu des nouvelles d'Angleterre. Marcellus croit savoir que M. W. A'Gourtest chargé de traiter à ^ïadrid la reconnaissance de l'indépendance de Columbia, cette république olfrant sous la médiation de l'Angleterre de payer cette reconnaissance d'une forte indemnité pécuniaire à l'Espagne.
« D'autres renseignements venus de Londres nous disent qu'il est parti de divers ports d'Angleterre une expédition que les uns disent destinée contre les Philippines, d'autres contre l'île de Cuba.
« Enfin, Marcellus nous dit que M. Canning' recherche tous les moyens d'influence sur son Parlement, qu'il cajole les amis des noirs, mais surtout les intérêts mercantiles, les habitants de la cité et les négociants de Liverpool; qu'en un mot il ne doute pas que ce ministre ne cherche sous ce rapport à faire obtenir à l'Angleterre plus d'avan-
tages qu'elle n'en avait sous son prédécesseur.
« Vient de nous arriver de Kio-Janciro M. le comte de Gestas, notre secrétaire d'ambassade : il en est parti le 14 août, il a porté une lettre du prince régent à Louis XVIII, dont je ne puis vous envoyer copie, parce qu'elle n'est pas encore remise au Koi ; mais je sais qu'il demande sa médiation entre le Portugal et le Brésil. Je vous envoie copie du manifeste publié par le prince régent.
« Adieu, mon cher collègue, rien de nouveau ici ; nous attendons Corbière lundi. rSous venons d'expulser sir Robert Wilson qui intriguait par trop à Paris. Nous attendons chaque jour la bulle d'érecion des vingt-quatre sièges que M. de Blacas s'est trouvé chargé de nous obtenir, parce que le duc de Laval ne pouvait être à Rome avant l'époque qu'on nous désignait comme devant amener un retard d'un mois. L'affaire des cardinaux dort : il paraît qu'on ne se soucie pas de nous en donner ; prenons toujours les évêques, ce sera bon pour notre pays, nous verrons plus tard si l'intluence exclusive de l'Autriche sur l'Italie en sera mieux affermie par le choix d'un Pape fait sans un seul cardinal français.
« Le Roi m'a chargé d'annoncer à Ilyde de Neuville qu'il lui destinait l'ambassade de Constantinople. Au moyen de cotte certitude, il n'acceptera la députation qu'autant qu'il remplacerait Boyne de Faye, c'est-à-dire qu'en laissant vide durant son absence une place do libéral.
« Adieu de nouveau, amitiés à Chateaubriand, de cœur et pour la vie tout à vous.
« J" DE ViLLÈLE.
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« P.-S. — Nous gardons à Brest deux vaisseaux de guerre et cinq ou six frégates qui sont armées et pourraient être utilisées pour une expédition, si c'était nécessaire.
« Songez à ne pas laisser l'Angleterre recueillir les fruits des désordres de l'Amérique, durant que nous serions à nous échiner en Espagne ; rien ne serait plus propre à nous déconsidérer et à alfaiblir le gouvernement du Roi.
« 11 serait digne du Congrès de se porter pour médiateur ou pour directeur d'un imbroglio, qui ne peut manquer de dégénérer en une guerre ou un pillage, dans lequel l'Angleterre aurait un immense avantage, si le mode n'en était réglé et convenu devant fortes parties. »