CONVERSATION AVEC L EMPEREUR ALEXANDRE, DU 24 OCTORRE
L'empereur a commencé par s'excuser presque de ne m'avoir pas reçu à Inspruck, parce qu'on avait disposé de tous ses moments, et que la même cause avait retardé malgré lui l'audience qu'il voulait me donner ici ; lui ayant dit que mon principal motif pour la désirer était de vouloir lui communiquer ce que je me proposais de dire à la réunion confidentielle des ministres, il m'a remercié et est entré en
matière là-dessus : « Il était parfaitement content du précis qu'on lui avait montré de ce que je leur avais dit ; nous avions très bien posé les questions ; nous nous étions mis, avec raison et à bon droit, sur le terrain de la défensive, qui nous convenait parfaitement, surtout vis-à-vis de l'Angleterre. Pour lui-même, il serait toujours content de tout ce que nous ferions pour terminer cette affaire d'Espagne, qu'il crovait éminemment dangereuse pour l'Europe entière. Nous n'avions pas besoin de lui prouver que nos vues étaient parfaitement désintéressées, que nous ne voulions en rien proliter du malheur de nos voisins. Dès lors, nous étions dans le sens le plus strict de l'Alliance ; nous avions droit de la réclamer; nous lui rendrions, ainsi qu'au monde entier, un grand service, en éteignant un foyer révolutionnaire qui le menaçait. 11 était prêt pour son compte à nous donner tous les secours qui pouvaient nous être nécessaires. « Permettez-moi, ajouta-t-il, d'insister sur l'utilité de ceux qui doivent naturellement me regarder plus que les autres. »
Il prouvait facilement qu'il était le plus, ou même le seul, disponible entre les alliés, et rien ne s'accorde mieux avec ce que l'empereur d'Autriche a dit dans son audience à M. de Chateaubriand, et que celui-ci vous mande sûrement.
« Je suis tout prêt à respecter les conditions, les restrictions que vous croyez nécessaires d'ap}»oser; j'en conçois le motif. Ayez confiance en moi. » (Il le répéta plusieurs fois d'une manière affectueuse.) « Vous ne vous en repentirez pas. Je vous donne ma parole, que je suis prêt à vous renouveler en tout
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temps et sur lous les parchemins, que pas un de mes hommes n'entrera sur votre territoire que si vous le désirez et à votre demande. Mais il faut penser à la distance et se ménager une ressource au cas d'un non-succès que je ne veux pas croire. Je suis persuadé de la bonne disposition actuelle de vos troupes et de vos officiers ; je me défierais davantage de certains généraux, les bonapartistes au moins autant que les libéraux, qui doivent vouloir mettre à profit une dernière ressource. Il en est de même de vos révolutionnaires de toute espèce; s'ils ne remuent pas, si votre attente n'est pas trompée, mes troupes n'avanceront pas. Je vous laisserai finir ce que vous aurez commencé; je ne vous envierai pas cet honneur ni ce succès militaire, charmé, au contraire, que vous ayez donné cette preuve de plus de votre excellente situation, raffermi encore l'opinion, et rendu un tel service à la cause commune. »
L'empereur ayant répété et paraphrasé à plusieurs reprises dans la conversation cette dernière déclaration, je crus utile d'en prendre acte et de la consacrer encore davantage, en lui disant que ses paroles étaient toujours les mêmes et toujours précieuses à conserver; que je me rappelais celles que M. de La Ferronnays avait transmises dans sacorrespondance, après une conversation avec lui sur le même sujet, au mois de mars 1821 à Laybach, (Paroles que La Ferronnays m'avait données hier, exactement tirées de ses notes.)
« Nous vous laisserons libres déjuger la question et de la résoudre. Si votre prudence et la nôtre ne peuvent empêcher l'Espagne de vous attaquer,
alors par suite de nos traités, le jour où ils vous déclarent la guerre, ils nous la déclarent à nousmêmes. Cependant nous ne ferons que ce que vous demanderez de nous; rien sans vous : avec vous et à votre demande, tout ce que vous voudrez. »
L'empereur parut flatté de ce que je le montrais ainsi conséquent avec lui-même. Il se rappelait parfaitement ces paroles; il les confirmait; et moi je lui répétai que je n en demandais pas d'autres.
L'empereur énonça une ou deux phrases qu devaient me faire pressentir ce que m'avaient déjà indiqué depuis deux jours les conversations des divers chefs de cabinet, du projet de quelques-uns d'entre eux de me demander de nouvelles et précises explications sur les divers cas oii nous nous croirions attaqués, ou obligés de rappeler notre ministre. Il me dit qu'on me demanderait à la conférence confidentielle quelques explications sur les casus fœderis ; je répondis que j'étais toujours prêt à donner toutes celles que la bonne foi et la franchise pouvaient appeler; mais qu'il me paraissait bien difficile et peu convenable de prévoir et de préciser ces divers cas. J'en donnai pour exemple les derniers faits d'Espagne, dont j'étais informé par les lettres du 10, que j'avais dans ma poche; cette motion ou discours de M. Canga Arguelles, signée par cinquante-deux autres députés aux Cortès, oii flagornant la nation française, on voulait la séparer du gouvernement du Roi, et accuser celui-ci de tendre uniquement à la faire reculer de quelques siècles, et de favoriser au dehors comme au dedans les ennemis de la liberté. Il était évident que si une jmreille inconvenance,
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une paiville insulle, était demain proférée par les ministres d'Espagne, au lieu de ces députés, dont ils étaient cependant les amis et les très humbles serviteurs, il serait impossible de laisser un ministre français auprès du gouvernement <{ui ferait une telle attaque. Aurait-on pu prévoir ce cas? et cependant il rentrait dans la plus stricte défensive. L'empereur en convint et n'insista plus sur toutes ces prévisions.
J'attachais du prix à l'amener sur le sujet des colonies. Je pris mon texte de ce qu^il avait répété plusieurs fois de nos vues désintéressées à l'égard de l'Espagne; j'en donnai pour preuve surabondante le retard ([ue nous avions mis à prendre un parti sur ses colonies, quoique sollicités sans cesse par nos intérêts commerciaux et industriels, et devant désirer, presque autant que l'Angleterre, d'ouvrir de nouveaux débouchés en Amérique; qu'il fallait prévoir que cette même Angleterre n'attendrait personne, et chercherait à se ménager des avantages particuliers et exclusifs. Je citai la nouvelle de la médiation au nom de Colombie. L'empereur, dont je me promettais de demander l'opiriion sur cette question, répondit positivement que, tout en partageant mes soupçons, mes craintes sur l'Angleterre il ne croyait pas que l'on dût actuellement compliquer les autres affaires par celle-ci; qu'il fallait ajourner, et terminer d'abord quelque chose pour la métropole; que plus tard on pourrait voir s'il y aurait moyen de proposer une médiation ; et qu'il persistait à ne pas penser qu'on dût s'en occuper en ce moment.
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Quelques mots ont été dits sur le Brésil; l'empereur désapprouvait beaucoup le sens démagogique des déclarations du prince à l'égard de ce même Brésil.
J'abrège la fin de la conversation ; elle a été remplie en grande partie par de fréquentes déclarations desprincipes qui convenaient aujourd'hui àl'Europe, la confiance ([ui devait régner entre les alliés, et les principes de haute morale appliqués à la politique, qui devaient être la règle de tous les souverains, et la ferme résolution pour son propre compte de ne jamais s'en écarter.
11 est impossible d'entendre un souverain proclamer de tels sentiments, dont on voit qu'il est profondément pénétré, sans en être vraiment touché. Je passe aussi sur tous les témoignages de bonté et de confiance personnelle, me répétant avec quel plaisir il me voyait à la place que j'ai l'honneur d'occuper ; entrant dans beaucoup de détails sur la France, pour laquelle il ne cesse de faire des vu^ux, sur les généraux qu'il connaissait, sur tous les militaires, etc., etc.
J'ai rapporté de cette conversation, qui a duré une heure, un grand seatiment de satisfaction et des espérances de plus pour cette négociation. Mais il faut attendre la première ou les premières conférences.
Je veux ajouter ici qu'avec une grande partie de nos légations françaises, j'ai été faire un véritable pèlerinage à la maison très modeste que le Roi a habitée dans un faubourg de Vérone. Son souvenir
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est conservé là comme partout où il a été. Il y u un belvédère, ou terrasse, dont la vue est mai^iiilique. Nous avons parcouru ces lieux avec un religieux intérêt. Veuillez mettre mes respects aux pieds du Roi.