‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 70 sur 158 · CCLXV. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE · texte numérisé non relu

CCLXV. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE

« Vérone, ce 20 novembre 1822.

« Je vous ai écrit hier une petite lettre, mon cher ami, par le courrier anglais, je veux vous en écrire une un peu plus longue aujourd'hui. Nous avons signé hier au soir un procès-verbal que M. de Montmorency, qui part demain, vous portera. Je crois que vous serez content de celte espèce d'acte, et qu'il aura l'approbation du Roi, il est tout en notre faveur. Le second parag-raphe du premier article admet seulement une faible réciprocité, et il était impossible de refuser deux ou trois mots de courtoisie à des alliés qui faisaient tant pour nous et pour la famille des Bourbons, et qui ne nous demandaient rien. Nous voilà donc parfaitement en sûreté contre la guerre, si elle doit éclater, en même temps que nous restons les maîtres de l'attendre, et que rien dans les engagements de l'alliance ne nous oblige à la déclarer.

« Ne croyez pas, mon cher ami, qu'en vous par-

lant des avantages de cette guerre dans le cas où nous serions forcés de la soutenir, je ne sente pas néanmoins les graves inconvénients qu'elle pourrait entraîner, surtout si elle n'était pas terminée dans une campagne. L'Angleterre se radoucit et paraît dans ce moment moins opposée aux résolutions de l'Europe continentale; mais si nos flottes étaient longtemps en mouvement, et les soldats russes en marche, la double jalousie de nos voisins insulaires pourrait se réveiller. Vous aurez donc bien raison de ne pas vous précipiter tête basse dans des hostilités dont il faut bien calculer les suites et prévoir les chances; mais je crois que l'événement arrivé, on ferait disparaître la plus grande partie dos dangers, en adoptant un système de conduite dont je poserais ainsi les principales bases :

(( 4" Déclarer par une proclamation, en entrant en Espag-ne, qu'on ne veut ni attaquer son indépendance, ni imposer dos lois à la nation espagnole, ni lui dicter des formes de gouvernement, ni se mêler de sa politique en quelque manière que ce soit;

« 2° Faire prendre la cocarde espagnole à nos soldats, occuper les villes au nom de Ferdinand, planter partout le pavillon espagnol à côté du drapeau blanc, ne parler jamais qu'au nom des autorités espagnoles qu'on rétablirait partout en avançant;

« 3° Marcher jusquà l'Ebre, s'y établir, et ne le dépasser que dans les cas d'absolue nécessité. Fournir des armes et de l'argent aux Espagnols fidèles, les laisser terminer eux-mêmes la querelle, en se contentant de les appuyer dans certaines positions pour leur assurer la victoire;

LETÏHES DE M. DE C H A TE A U B lU A N H. 23.'!

« 4" Déclarer qu'on ne veut ni occuper l'Espagne ni lui faire payer les frais de la guerre ; offrir sans cesse la paix et se retirer aussi promptement qu'on serait entré, dès que les circonstances le permettraient.

« Monseigneur le duc d'Angoulême devrait commander l'armée et avoir sous ses ordres un maréchal de France. Le maréchal Macdonald est naturellement indiqué. Il jouit d'une réputation qui donnerait de la confiance aux soldats, et on même temps il n'est pas, comme d'autres maréchaux, odieux à la nation espagnole.

« Ces idées, mon cher ami, vous seront sans doute venues, comme à moi. Un pareil plan promptement et exactement exécuté, en rendant le secours de la Russie inutile, diminuerait la jalousie de l'Ang-leterre, que notre modération d'ambition et de principes achèverait de désarmer. La guerre ne serait plus qu'une querelle de famille entre la France et l'Espagne, que la force et la bienveillance de la première auraicmt bientôt apaisée. Cette guerre aurait pour nous tous les avantages que je vous ai indiqués dans ma lettre du 31 octobre, sans parler de ce que nous pourrions faire pour notre commerce, de concert avec le gouvernement espagnol, dans les colonies. Toutes ces considérations font que, sans désirer la guerre, je ne la crains pas, et qu'en approuvant tout ce que vous faites pour l'éviter, je crois que si vous y étiez forcé, elle consolerait le génie militaire de la France, effacerait chez nos soldats les souvenirs de l'usurpation, et serait sous ce rapport extrêmement favorable au trône légitime.

« M. de Montmorency vous dira où nous en som-

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mes ici. Ce qui nous restera à faire après son départ est peu de chose, et selon toutes les probabilités le Congrès sera dissous le 10 ou le lo du mois prochain. Espérons que ce Congrès sera lo dernier. Je suis bien aise d'y avoir assisté, parce que cela achève mes études politiques. J'ai appris à connaître bien des choses et bien des hommes, dont je n'aurais pu jamais pénétrer le secret; j'ai vu avec une extrême satisfaction que la France donnera encore des lois en Europe, quand elle sera bien conduite, en profitant des espérances et des craintes que notre force renaissante commence à inspirer de toutes parts. Nous causerons à fond de tout cela, et j'ai pris des notes qui nous seront utiles.

<( Il faut vous dire, mon cher ami, une chose qui ne vous fera aucune peine. Vous avez été accusé ici auprès de l'homme qui fait tout (ou plutôt de l'homme à qui Ton fait tout faire) d'une extrême modération. Je me suis trouvé enveloppé comme votre ami dans l'accusation de Pozzo et de ses pareils. On m'a donc traité froidement, parce qu'on m'a soupçonné d'y regarder à deux fois avant de précipiter mon pays dans les chances d'une guerre, qui pourrait devenir européenne si elle venait à se compliquer d'une guerre dans l'Orient et de l'attaque des colonies espag'noles par les Anglais. f]t puis il arrive que je suis resté constitutionnel quand on ne veut plus de constitution. Ceux qui nous proscrivaient comme des ultra, qui voulaient qu'on nous chassât de toutes les administrations pour y mettre les hommes des Cent jours, sont aujourd'hui des ultra, et nous, nous sommes des libéraux, ou tout au moins des

LKTTRKS DE M. DE Cil AT E A l' n RT A ND. 235

ventrus ol des ministériels. Qu'y faire? Prendre tout cela en patience et en pitié. Cependant mes actions vont hausser après le départ de M. de Montmorency. J'aperçois déjà les symptômes d'une faveur à venir. Je réussirai surtout si vous m'écrivez et si l'on sait que je suis votre homme; car, tout en trouvant quelque chose à redire à votre prudence, on a la plus haute idée de votre capacité. En vous priant de m'écrire dans votre intérêt et dans le mien, je ne vous engage pas à grand'chose, car à peine aurai-je le temps de recevoir une lettre de vous. Au reste je dois vous dire, en finissant cette longue lettre, que j'écris au courant de la plume, que l'Autriche et la Prusse ne sont nullement ardentes pour la guerre, et que si vous ne pensez pas que cette guerre doive être soutenue, il sera très facile de faire naître des obstacles de la part des cabinets de Vienne et de Berlin.

« Vos élections seront finies lorsque vous recevrez cette lettre. La crise des fonds vous aura sans doute fait perdre quelques voix, mais il vous en restera toujours assez. N'oubliez pas Delalot, Bertin, Vitrolles, Bouville, etc. Tout cela doit être fait avant l'ouverture de la session. Souvenez-vous aussi de la pension de pair du petit de Jumilhac, nouveau duc de Richelieu.

« Tout à vous, mon cher ami, et pour la vie.

« Chateaubriand.

(( Cette lettre a retardé de vingt-quatre heures. On a retenu Delalot et le jeune Fitz-James jusqu'à aujourd'hui ^1. et M. de Montmorency ne part que

demain 22. Je crains qu'il ne soit assez longtemps on roule et que l'on ne veuille attendre ici des nouvelles de son arrivée et votre réponse sur le parti que vous prendrez relativement aux notes ou dépêches à envover aux ambassadeurs.en Espagne. Quelle que soit la résolution du Conseil des Tuileries, les autres cabinets paraissent décidés à envoyer leurs notes et à retirer leurs agents en Espagne, si les notes ne produisent aucun effet. Mon opinion est que nous devons sacrifier beaucoup au maintien de l'alliance continentale : et je pense aussi, contre ce qui paraît être votre opinion, que le rappel de notre ambassadeur ne serait pas la guerre; mais c'est chose à examiner. Dans ce moment, par exemple, la Russie n'a point d'ambassadeur à Constanlinople, et ce n'est pas la guerre : on négocie ; à plus forte raison l'Espagne pourrait faire des réflexions, si les ministres de Russie, d'Autriche, de Prusse et de France se retiraient à la fois. Le Roi, souverain juge et souverainement sage, prononcera sur cette grande question. »

CCLXVl. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE

de' MONTMORENCY.

« Paris, le 20 novembre 1822.

« Mon cher collègue, je profite d'un courrier de M. Rothschild pour vous transmettre une lettre de M. de La Garde, qui vous fera voiroi^i nous en sommes avec Madrid et Londres. Sir Ch. Stuart m'est venu hier au soir avec la note qu'il recevait de Vérone; elle est tout à fait dans le sens qu'on fait là

LEITUKS DK M, DE VILLKLE. 237

dos folies, qui vont amener de grands malheurs, auxquidles rAngleterrc ne concourra pas ; mais ce qui n'est pas compréhensible, c'est que hi France y consente, elle sur laquelle doit tomber tout le poids d'une intervention aussi provocante; qu'on ne comprend pas comment elle peut songer à justifier devant l'opinion et devant les Chambres une pareille conduite ; qu'on a vu votre projet de note à l'Espagne et qu'il est dans des termes qui rendent une rupture inévitable, etc., etc.

« J'ai répondu avec la même confiance, en montrant dans nos pièces officielles elles-mêmes le contraire de quelques faits mal présentés par lord Wellington, et enfin j'ai démenti tout à fait la disposition hostile de la note par l'assurance que vous donnez dans votre dernière dépèche, qu'elle ne sera envoyée qu'après avoir été approuvée par le Roi. J'ai protesté, et du fond de l'âme, car j'en suis fortement pénétré, de notre désir de conserver la paix; mais j'ai aussi fortement annoncé que ce n'était que de l'Espagne elle-même que pouvaient venir les moyens delà conserver; qu'il ne s'agissait là ni de révolution, ni de contre-révolution, mais d'un fait patent, d'un pays en convulsion, d'un Bourbon sur un trône, et non seulement sans pouvoir, mais encore en danger, de frontières dont la sûreté était compromise par des armées opposées ; que tout nous imposait la nécessité de faire cesser un tel état de choses ; que si on le pouvait sans guerre, nous serions trop heureux; qu'aucun sacrifice ne nous coûterait pour cela, pourvu qu'il fut d'accord avec notre dignité, notre sûreté, et celle de l'Espagne. C'est sur le moyen

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(l'obleiiir ce résultat que tout le monde est divisé, que les difficultés sont immenses ; qu'on trouve un moyen de les lever, et ce ne sera pas la France qui le repoussera... Yoilà à peu près le résultat de la communication.

(( Prenant les choses où elles en sont, il est évident que l'Angleterre ne se séparera pas de ses intérêts, et qu'elle les a liés au maintien du gouvernement actuel d'Espagne. Les derniers mouvements des fonds publics ont fait voir, ce que je soupçonnais déjà, que la presque totalité des emprunts faits jusqu'à présent parle gouvernement espagnol était dans les mains des Anglais; ils perdraient toutes leurs avances, si la contre-révolution avait lieu en Espagne. Marcellus m'écrit que, durant la crise de la Bourse, M. Canning lui a témoigné combien il était blessé de ce que nous n'avions rien fait mettre dans le Moniteur pour démentir les bruits de guerre. D'autre part la reconnaissance des colonies espagnoles sous la médiation de l'Angleterre est une chose si importante pour eux, et que vous savez que j'ai toujours prévue, ([u'aujourd'hui c'est de la justesse de cette précision que je suis moi-même effrayé, et que je tire lapins grande conviction que l'Angleterre ne se départira pas de la ligne qu'elle prend.

« Dans cet état de choses je crois plus important que jamais de concevoir vos notes etvosdémarches à l'égard de l'Espag-ne dans des termes et de telle sorte que si l'Angleterre se refuse à y consentir, elle soit le plus dans son tort qu'il se pourra. Je crois aussi que si l'on pouvait obtenir une concilia-

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lion entre le roi cl les Corlcs, de laquelle il résultât des garanties de sûreté et de pouvoir pour le roi, de tranquillité pour l'Espagne, el un débrouillage pour les colonies espagnoles, dans lequel les Anglais ne seraient pas mieux traités que nous, ce serait ce qui pourrait arriver de plus heureux.

« J'espère encore que tout ceci ne vous arrivera pas trop lard, car il n'y a pas d'apparence que vous ayez pu rien terminer encore. Ce seront des documents qui pourront vous aider à faire la note dont vous êtes chargé et qui est si difficile à faire.

« Les bruits de guerre ont été assez mal accueillis par les populations commerçantes et industrielles ; c'était tout simple. Mais les effets s'en sont suivis ; les soies et les étoffes ont baissé à Lyon de dix à quinze pour cent; les assurances maritimes ont monté à des prix fous ; les chambres de commerce, les conseils des manufactures, tout se remue et fait des adresses ; ces considérations ne doivent pas nous dominer, mais elles doivent être connues de ceux qui ont à prendre une si grande décision.

« Eviter la guerre en obtenant sécurité du côté de l'Espagne serait sans contredit le meilleur ; tenter franchement cette voie, avec la décision de ne pas reculer devant l'obligation de la guerre, si elle nous est imposée, voilà, ce me semble, la ligne de conduite qu'il sera toujours honorable d'avoir suivie.

« Voici de mauvaises nouvelles de l'armée de la Foi, que M. de Doudeauville me transmet du directeur de laposte de Toulouse. Le départ de la Régence pour Puycerda semblait les annoncer.

<( Les étudiants en médecine ont commencé à nous

:2iO N0VE51BP.L 1822.

faire des sottises ; nous allons être obligés de fermer cette Faculté. On a aussi fait quelques tentatives pour trouhler la mission commencée à Paris. Les élections olïreut ce résultat immense que sur quatre-vingt-six élus, il n'y aura que huit libéraux.

« Adieu, mon cher collègue, je n'ai que le temps de fermer ma lettre et de vous dire, ainsi qu'à vos collègues, que je suis de cœur tout à vous.

« Jh ue Villèle. »

CCLXVH. LE COMTE DE VILLÈLE Ai: VICOMTE DE

MONTMORENCY

" Paris, le 24 novembre 1822.

(( Nous sommes sans nouvelles de vous depuis le 13 de ce mois, mon cher coUèg^ue, ce qui nous prouve que le Congrès n'a pris aucune détermination pendant les cinq ou six jours qui ont suivi cette date.

(( Je ne vous enverrais pas de courrier, s'il ne nous était survenu un incident, dont les dépèches de M. de La Garde et la note que nous avons cru devoir adresser à M. Canning,vous mettront à même de juger l'importance. Nous avons cru ne pouvoir mieux montrer au Congrès toute celle que nous lui donnions, qu'en provoquant sur-le-champ cette explication avec le cabinet britannique. Vous savez qu'il a déjà envoyé des forces navales dans le golfe du Mexique, avec ordre de le purger des forbans qui l'infestent, et avec l'instruction donnée au Commodore de se concerter avec le commandant de l'île de Cuba, pour que les gardes-côtes espagnols ne s'op-

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posent plus à ce que les navires anglais commercent librement avec les colonies espagnoles. En cas de refus de ce commandant, la division anglaise doit purger la mer des gardes-côtes comme des pirates. En même temps Alava, et autres Espagnols vendus à l'Angleterre, se sont servis des menaces et des lenteurs du Congrès pour amener le gouvernement espagnol à sacrifier les intérêts de son commerce et de la conservation de ses colonies à l'espoir d'une alliance avec rAnglelerre,ou du moins pour acheter sa neutralité. La manœuvre était indiquée et prévue ; elle se réalise avec une effrayante ponctualité. Il ne s'agit plus maintenant que d'éprouver si l'Angleterre n'est mue dans tout ceci que par la crainte de voir le Congrès prendre des mesures trop vives à l'égard de l'Espagne, de voir la guerre commencer entre ce pays et la France ; ou si elle veut sérieusement s'engager dans la voie d'une alliance avec l'Espagne, qui la mettrait en guerre avec nous et la Russie, mais livrerait à son commerce toutes les possessions espagnoles du Nouveau Monde.

« Dans le premier cas, nous devons persister dans la ligne de conduite qui vous avait été tracée : vouloir sincèrement la paix, si on nous met, du côté de l'Espagne, en position de la concilier avec la sûreté du roi d'Espagne et de sa famille, et avec notre propre sécurité ; conserver notre armée d'observation, continuer nos dispositions militaires; entrer même en Espagne, si l'anarchie qui règne dans ce pays compromet les intérêts que nous devons défendre.

« Dans le second cas, nous devons tirer de nos alliés tous les secours possibles, soit directs contre

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