‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 71 sur 158 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

l'Espagne et le Portugal, soit indirects par des diversions combinées contre les lieux où l'Angleterre peut être vulnérable. Ainsi je ne balancerais pas. si TAngleterre se séparait ainsi de l'Alliance, à conseiller à la Russie de déclarer la guerre à la Turquie et de tirer de ce côté tous les dédommagements que sa politique peut vouloir opposer à l'accroissement de puissance maritime que veut acquérir l'Angleterre. Je ne refuserais pas non plus dans ce cas les secours que nous offraient les alliés pour l'envahissement et l'occupation de la Péninsule. Ce serait dans une telle conflagration générale le seul moyen de ravir àl'Angleterre une partie des profits auxquels ses calculs cupides auraient sacrifié le repos de l'Europe.

(( Mais il est à craindre que de si graves décisions ne trouvent l'Autriche et la Prusse plus froides que la Russie; et peut-être est-ce sur ses liaisons souterraines avec l'Autriche que l'Angleterre aurait le plus compté pour se livrer à une direction aussi impudemment machiavélique.

« Dans le cas d'une défection réelle, ou déguisée sous l'apparence de la neutralité de ce côté, je n'en jugerais pas moins indispensable que nous nous liassions aussi étroitement qu'il serait possible avec la Russie; que nous tentassions de faire entreries Etats-Unis d'Amérique, qui ne veulent pas plus que nous de l'envahissement des colonies espagnoles par l'Angleterre, dans notre alliance; et qu'enfin la Russie dans l'Orient, nous dans la Péninsule, et nos marines réunies à celle des États-Unis en Amérique, nous soutinssions avec honneur et avantage la lutte à laquelle on nous aurait forcés.

« Voilà nos plans de {guerre, mon cher collèp^ue, mais ce n'est qu'autant que nous ne pourrons conserver la paix avec honneur et sécurité. J'aime encore à me persuader que tout ce qu'a voulu l'Angieterre, c'est nous faire perdre du temps, donner aux constitutionnels espagnols celui de réduire les insurrections armées, dont la couleur, trop analogue au rétablissement du pouvoir absolu de Ferdinand, n'a pu se propager en Espagne; enfin peut-être, et j'ai quelques données pour le croire, a-t-elle tendu dans tout ceci à se donner les avantages d'une médiation entre nous et l'Espagne, qui aurait fait tourner au profit de son intluence dans la Péninsule tous les sacrifices qu'elle nous savait disposés à faire au maintien de la paix.

(( Je vous envoie toutes les pièces du procès; je vous donne notre avis selon les incidents probables; vous avez les instructions précédentes : agissez selon le plus grand intérêt du Roi et du pays.

« Vous verrez les tristes nouvelles qui nous parviennent de la frontière. Le sens trop peu rassurant des proclamations de la Régence, lappui moral donné aux gouvernants de Madrid par l'Angleterre, les lenteurs du Congrès, sont les causes effectives de ce malheur. Ils demandaient toujours des armes, des munitions et de l'argent; il est certain qu'avec plus de moyens, ils auraient fait davantage et duré plus longtemps ; mais ils n'ont pas péri faute de ces secours ; ils avaient armes, munitions et argent, autant que leur position désavouée le comportait. La déclaration de guerre de la France pouvait seule leur faire obtenir un résultat utile. Il y a longtemps que

244 N0VEMBR1-: 1822.

jM. Charles d'Espagne Ta vu ainsi et que j'ai jugé de l'exactilude et de la justesse de ses opinions à cet égard ' .

u Si nous sommes dans de mauvaises affaires à l'extérieur, au moins celles de l'intérieur sont bien satisfaisantes : voyez nos élections. Auriez-vons jamais cru à la possibilité d'un pareil résultat? Sur quatre-vingt-six députés nouvellement élus, il n'aura échappé que se|)t libéraux; tout le reste est royaliste, et presque tous royalistes raisonnables. Le Roi est enchanté de ces élections, et son gouvernement va y puiser de bien grandes forces, surtout s'il est possible de concilier le maiutien de la paix et de la prospérité dont nous jouissons, avec l'honneur et la sécurité, qui ne doivent être sacrifiés à rien.

« Je n'ai plus entendu parler des trouvailles faites dans les paquets de M. d'Oliveira lors de son départ du Havre, ce qui me prouve que ces écrits et ces papiers n'étaient que des vieilleries envoyées par M""' S. S... à son mari qui s'est réfugié en Angleterre

<( Nos fonds publics restent à quatre-vingt-huit. Ils attendent, pour tomber ou monter de dix francs, que vous nous mandiez la paix ou la guerre. Ceux d'Espagne perdent le double des nôtres. Aussi, comme, dans cet état, il leur serait impossible de conclure le nouvel emprunt dont ils ont absolument

1. Le général comte d'Espagne, un des plus habiles chefs militaires du parti royaliste espagnol. Il fit en 1813 le siège de Pampelune, détendue par une garnison française qu'il réduisit à capituler. Il périt en 18:59 en Catalogne, où il commandait les forces carlistes, cruellement égorgé par une poignée de scélérats dont sa fermeté entravait les desseins criminels. Issu de la famille francai se Jd Espagne (le Ramefort, branche de la maison de Comraiuges, il avait des liens de parente avec M. de Villéle.

LETTUKS DE M. I»K V 1 1. L K L l). 245

besoin, on commence à parler d'un Iraité d'emprunt à Londres sur hypothèques coloniah's; Cuba (st le Pérou seraient sans doute donnés en gage, ou vendus comme la Louisiane.

« Adieu, mon cher collègue, revenez-nous donc ; car entre les dépèches pour Vérone, Madrid ou Londres, je n'ai plus un moment pour mes finances, qu'il faut cependant mettre en règle avant les Chambres, que nous comptons toujours convoquer du 10 au 15 de janvier.

(( Ce défaut absolu d'un instant à moi sera encore mon excuse auprès de Chateaubriand et de De Serre, à qui je dois des réponses, et qui me prendront à tort pour un paresseux. Faites-leur bien mes amitiés, ainsi qu'à MM. de Caraman et de La Ferronnays.

« De cœur et pour la vie tout à vous,

« J" DE Ville LE. »

CCLXVni. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTK

DE MONTMORENCY

(' Paris, le lundi 25 novembre 1822.

« Mon cher collègue, rien de nouveau ici depuis le départ de notre courrier d'hier, si ce n'est la confirmation du succès de nos élections, de la défaite de l'armée de la Foi, et une communication officieuse de sir Charles Stuart, de laquelle il résulte que la réponse de M. Canning- à la note française sera la dénégation de toute participation de son gouvernement au traité proposé par celui de Madrid.

(( Sur le premier point, nous avons les nouvelles des élections de département de l'Indre, de la Vendée

et do la Haute-Saône, seules localités où nous eussions quelque cloute. Les candidats royalistes ont été élus. Ainsi nous voilà sûrs que la totalité du cinquième réélu n'aura fourni que sept libéraux, en supposant même, ce qui est probable, que M. Manuel, nommé deux fois, sera remplacé par un libéral.

« Sur le second point, vous trouverez, dans les copies de lettres ci-jointes, la triste preuve de la débâcle complète de l'armée du baron d'Eroles, et de la fin de la régence d'Urgel. Il ne nous reste plus qu'à attendre le mode suivant lequel se sera opéré le passage des vaincus en France, et jusqu'à quel point notre territoire aura été respecté par les vainqueurs. Je pense que Mina ne se sera pas hasardé à le violer; les ordres qu'il aura reçus de Madrid l'auront sans doute contenu. A tout événement nos troupes étaient prêtes et vous verrez par la correspondance qu'elles se portaient sur les points menacés.

« Enfin, sur ce qui regarde l'Angleterre, M. Stuart étant venu me voir et me demandant des nouvelles de l'Espagne, je n'ai pas cru devoir lui cacher celles que nous avions de la disposition du ministère et des Cortès à leur égard, et de la note que nous avions cru devoir adresser à ce sujet à M. Canning. Il m'a dit, comme je m'y attendais, que son gouvernement n'était pour rien dans cette démarche et probablement n'y donnerait pas son assentiment. Il m'a aussi parlé de nos armements à Brest, que nous avons dû porter au pied de guerre pour les bâtiments prêts à mettre en mer. Je lui ai parlé en

Page 1