‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 73 sur 158 · CCLXIX. — LE VICOMTE DE CHATEAUBRL\ND AU COMTE DE VlLLÈLE · texte numérisé non relu

CCLXIX. — LE VICOMTE DE CHATEAUBRL\ND AU COMTE DE VlLLÈLE

« Vérone, ce 28 novembre.

« Je vais, mon cher ami, vous parler à cœur ouvert. Je laisse à M. de Caraman, le plus ancien ambassadeur, à vous écrire la lettre officielle.

« Le gouvernement me paraît être dans la position la plus difficile. Tout ce qu'on fait ici ne plaît à personne. La France a la main forcée; la Russie trouve

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que roii ne va pas assez loin ; l'Autriche n'a marché que pour ne pas rompre avec la Russie; la Prusse craint lo moindre mouvement ; et l'Angleterre déclare qu'elle s'oppose à tout.

« Tandis que l'on croyait être parvenu à quelque chose à Vérone, les affaires se faisaient ailleurs. L'Angleterre concluait ses traités avec l'Espagne. Nous voyons maintenant clairement les causes des notes violentes du duc de Wellington, et de la note qu'il nous a transmise tout à coup sur les colonies espagnoles. L'x\ngleterre se réservait par là le droit de nous dire, quand nous viendrions à apprendre les conventions de Madrid : « Je n'ai rien caché; j'en « avais averti le Congrès par ma note. » Vous verrez ci-jointe la réponse que j'ai faite à cette note, ainsi que celle relative à la traite des nègres. Je crois y avoir bien établi vos principes. Elles ont eu ici un grand succès.

« Maintenant qu'allez-vous faire ? Ouvrard, qui connaît parfaitement l'Espagne et l'Angleterre, prétend que celle-ci donne déjà deux cents millions pour cequ'elle veut obtenir, et en promet quatre cents autres. Votre dernière lettre et la dernière dépêche de M. de La Garde, semblent confirmer en partie ce que dit Ouvnird. Si telle est laposition, les choses ont entièrement changé de face pour nous, et ce que vous porte M. de Montmorency n'est plus qu'une vieillerie inapplicable, car l'Angleterre aurait à présent des intérêts communs avec l'Espagne, et il serait possible qu'elle fût assez engagée pour être obligée de défendre des hommes à qui elle prête son argent, et qui lui livrent en nantissement^le Mexique

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et lo Pérou. Ce n'est donc plus d'une simple guerre avec l'Espagne qu'il s'agit, mais d'une guerre possible avec l'Angleterre.

« Je vois trois moyens pour sortir de là; je vais vous les exposer franchement, et je les classerai ainsi : le moyen évasif, le moyen de la guerre, le moyen de la paix.

« 1° Le moyen évasif. Quand M. de Montmorency sera arrivé et qu'il vous aura montré ce qu'il vous porte, vous pouvez répondre ici que le gouvernement français ne refuse point de faire la démarche collective auprès du cabinet de Madrid, mais que les choses ayant absolument changé de face, et que l'Angleterre se trouvant maintenant derrière l'Espagne, la France ne peut prendre le parti qu'on lui propose, avant de savoir si la Russie, l'Autriche et la Prusse veulent s'engager à soutenir la France dans une guerre contre l'Angleterre, en cas que celle-ci vînt à prendre fait et cause pour l'Espagne. L'Autriche et la Prusse reculeront à l'instant et vous serez dégagés. Mais que deviendrez-vous après cette évasion? Pouvez- vous restercommo vous êtes armés et immobiles? Cela n'est pas possible. L'insolence de l'Espagne deviendra insupportable et, quand vous voudrez agir, vous aurez perdu l'appui de l'Europe.

« 2° Le moyen de guerre. C'est un grand coup à jouer. Au lieu de vous amuser à envoyer des notes à Madrid, envahissez sur-le-champ l'Espagne, après avoir envoyé un ultimatum aux Cortès et leur avoir demandé réponse en vingt-quatre heures. Cinquante mille hommes, portés rapidement sur l'Ebre, font tomber tous les emprunts de l'Angleterre, arrêtent

]es traités pour les colonies, arrachent l'Amérique à l'Angleterre, et l'Espagne à la révolution. L'Angleterre surprise n'aurait pas le temps d'agir. Le but de ses négociations serait manqué avant qu'elle pût nous- déclarer la guerre; et le but étant manqué, peut-être ne voudrait-elle pas commencer une guerre infructueuse. Vous marcheriez sans l'Europe, et ce serait un immense avantage ; et pourtant vous auriez l'Europe derrière vous. Mais il faudrait agir avec promptitude et vigueur, et vous servir sans scrupule de tous les moyens. Dans ce cas, le plan d'Ouvrard vous serait très utile, et je n'hésiterais pas à reconnaître la Régence, pour avoir une partie de l'Espagne pour moi. Une fois sur l'Èbre, vous pourriez vous-même négocier et traiter avec les Portés, qui seraient sans doute retirées à Cadix, oii nos flottes pourraient aller les inquiéter. Vous pourriez même alors traiter avec l'Angleterre^ pour entrer en compte avec elle sur l'affaire des colonies, et vous pourriez lui offrir une part du marché, pour qu'elle vous aidât à réduire les Cortès : nul doute qu'elle ne vînt à composition. Ce plan réussissant élèverait la France à un haut point de gloire et de prospérité, et peut-il est-il moins aventureux qu'il ne le semble. « 3" Le moyen de paix. Il est bien simple. C'est la retraite des ministres, ou du moins de toutes les personnes qui ont été employées directement ou indirectement dans les négociations avec les cours étrangères. Alors on rejettera toute la faute sur ceux qui se retireront. On dira aux autres que rien de ce qui a été fait n'est valable, parce qu'on a outrepassé les ordres du Roi. On détruirait, sinon sans faiblesse.

LETrUK HK M. DK C. Il AT K A U R lU A N D. 2.'il

du moins sans hoiito, l'armée d'obsorvation. On enverrait un nouvel ambassadeur en Espagne; et, ne songeant plus aux alfaires extérieures, on ne s'occuperait que de l'intérieur de la France. Vous n'avez qu'à dire un mot, mon cher ami. Quant à moi, je suis prêt, et vous savez que j'ai toujours une démission dans l'une de mes poches. Mais souvenez-vous bien qu'il faut prendre un parti et que vous ne pouvez pas rester comme vous êtes. Les fonds dégringolant, le commerce terrifié, les esprits agités, les alliés voulant avoir des réponses et faire quelque chose, l'Angleterre et la Russie menaçant, vous obligent à une décision, sans quoi la machine s'écroulera et tombera sur vous. Prendrez-vous le parti de suivre le plan de Vérone, et enverrez-vous votre note à Madrid avec celles des alliés? Cela vous donnera six semaines de répit. Au bout de ce temps ce sera la paix ou la guerre. Si c'est la paix, l'Angleterre achève ses négociations et elle s'empare de tout le commerce d'Amérique. Si c'est la guerre, c'est la guerre avec l'Angleterre, car elle aura eu le temps de conclure ses traités, et il faudra bien qu'elle les soutienne. Vous vous retrouverez dans la même position, avec cette différence que l'argent anglais aura déjà créé des soldats aux Cortès. L'Europe n'en sera pas mieux pour vous, car l'Autriche craint toute rupture avec l'Angleterre ; et l'Autriche et la Prusse craignent également les succès de nos armées et le mouvement des troupes russes.

« J'écris tout ceci, mon cher ami, sans me relire. Ma lettre vous arrivera au milieu des délibérations

du Conseil : peut-être y trouverez-vous quelque idée utile. J'aurais voulu mieux servir le Roi ici; mais en seconde ligne, on ne peut avoir que du zèle. Tout à vous sincèrement. Ecrivez-moi et surtout dites-moi de revenir.

« ChATEA L'BIUAN D.

« Pozzo doit être à Paris ; prenez-y garde ; c'est le plus faux et le plus méchant des hommes. C'est Ouvrard qui vous porte cette lettre ; lui et ses plans ont beaucoup plu ici ; il vaut la peine d'être écouté. Le duc de Wellington part après-demain ; le Congrès se meurt : s'il était mort avant de naître, il nous aurait tiré d'un grand embarras.

<( P. S. — Ouvrard reste et envoie un courrier, dont je profite pour vous faire passer cette lettre. Son plan plaît au prince Metternich, qui hait les révolutions et qui croit y voir un moyen de tuer celle de l'Espagne, sans l'intervention de la Russie. Le comte Xesselrode voit de son côté dans le plan d'Ouvrard de l'argent pour mener l'alFaire. Ouvrard ne demande rien et se contente de dire : « Recon- « naissez la Régence et je me charge de tout. Mon « empruntadéjàporté un coup terrible aux emprunts « des Cortès ; et l'Angleterre sent si bien le danger de « mon plan pour elle, qu'elle est furieuse. » En effet, le duc de Wellington jette ici feu et flammes, et Gentz a conseillé à Ouvrard de ne pas se présenter chez le duc. Ouvrard va attendre qu'il soit parti, et je no serais pas étonné qu'il parvînt à faire adopter quelque chose de ses idées au prince de Metternich

LETIRK DE M. DE C FI A T K A U li lU A iN D. 2:i3

et à rem|)creiir Alexandre. Cependant Mettcrnich sera gène à cause de l'Angleterre. Ouvrard dit (jnMl se contenterait de la reconnaissance de la Uégence par la seule Russie pour accomplir son plan. Il dit aussi qu'il lui importe peu que la Régence soit battue et en fuite ; qu'il ne lui faut que son nom de Régence, et qu'avec son argent, il saura bien la ressusciter. Quant à nous, il est bien évident que nous ne pouvons reconnaitre la Régence que si nous déclarons la guerre. J'ai fait à Ouvrard une objection évidente ; je lui ai dit que si la Russie adoptait son plan et qu'elle reconnût la Régence, tandis que la France resterait en paix, lui, Ouvrard, se trouverait gêné pour agir en France et gênerait également le gouvernement. Car il est clair que les ('ortës nous demanderaient pourquoi nous laissons un Français, agent d'une puissance en guerre avec elles, équiper, soudoyer, armer dès sujets rebelles. A cela il répond que s'il gêne le gouvernement, il agira de Bruxelles ou de l'Angleterre même, oii il saura bien trouver ce qu'il lui faudra. Tout cela peut être chimérique, mais, comme me le disait hier le prince Metternich, ce n'est pas Ouvrard qui est fabuleux, ce sont les temps où nous vivons.

" Jeudi 28, 4 heures du soir.

« Je sors d'une séance du Congrès et n'ai que le temps de vous dire que le duc de Wellington, en expliquant sa note sur les colonies, nous a à peu près dit que l'Angleterre allait reconnaître tous les gouvernements de fait de l'Amérique, le tout en respectant le gouvernement de droit de Ferdinand,

pour lequel droit l'Angieterre a une grande vénération.

« C'est définitivement Rothschild qui vous porte cette lettre. Je crois que le duc de Wellington ne partira qu'après-demain samedi, ou peut-être même que lundi, après avoir reçu son courrier dimanche. »

cclxx. le dcr, de rauzan au comte de villèle.

(mémoire.)

« La discussion sur les affaires d'Espagne paraît entièrement terminée à Vérone. Peut-être à Paris va-t-elle prendre une face nouvelle. Car tandis qu'on s'observait au Congrès, qu'on travaillait à amoindrir un jour ce qui avait été fait la veille, le temps marchait et des circonstances nouvelles plaçaient l'affaire dans un nouveau jour.

« Le gouvernement français va indubitablement prendre un parti, puisque même ne rien faire et attendre en serait un qui, comme tout autre, aurait ses conséquences nécessaires. Les éléments d'une pareille décision ne peuvent être que l'état de la France, celui de l'Espagne, l'intérêt plus ou moins actif que l'Angleterre peut prendre à la question en général, et les modifications que peuvent apporter à cet intérêt les nouveaux rapports que le ministère anglais semble autoriser et encourager les sujets anglais à former avec les Cortès, et ceux mêmes qui s'établissent, à ce qu'on paraît croire, entre les deux gouvernements au sujet des colonies ; enfin, les dispositions des puissances du continent. Cette dernière considération, quoiqu'elle ne soit peut-être

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pas la plus puissante de celles qui peuvent influer sur les déterminations du cabinet de France, doit cependant avoir quelque poids et mérite quelque attention. « Une circonstance qui a déjà eu, et qui aura encore une grande influence sur toute grande affaire européenne, c'est l'intimité qui règne entre l'Angleterre et l'Autriche. On est en général, en France, trop porté à supposer à la première une politique isolée et du dédain pour les alliances du continent. Elle met beaucoup d'importance, et depuis plus d'un siècle, l'histoire le prouve, à celle qu'une utilité réciproque lui a fait contracter avec l'Autriche, et celle-ci n'y en met pas moins. En effet, elles désirent l'une et l'autre également que la France reste dans l'état de repos et de faiblesse qui, depuis huit ans, l'empêche de jouer un rôle dans les grandes transactions politiques de l'Europe, et que l'empereur de Russie ne se livre pas à toute l'ambition que l'état actuel de son empire et celui de ses voisins pourraient faire naître en lui. Sur ces deux points, l'Autriche a encore un intérêt plus direct et plus vif que l'Angleterre. Un long repos peut seul, en effet, consolider les nouveaux développements qu'a pris sa puissance. La situation de ses affaires en Italie, les chances qui semblent s'y préparer pour elle dans l'avenir, tout lui donne une crainte jalouse de la France. Elle veut imposer à l'Italie, qui pourrait encore se réveiller à la voix de la France, ce repos dans lequel les peuples fatigués de longues agitations s'assoupissent engourdis par une domination monotone. Une craiute du même genre pour ses provinces polonaises lui ferait re-

douter toute rupture avec la Russie, L'Autriche a donc un juste elTroi de tout ébranlement politique, comme de tout mouvement révolutionnaire.

(( Une telle conformité de dispositions a dû contribuera attacher au système de l'Autriche la Prusse, dont la politique s'est fort modifiée depuis quelques années. L'ancien système do celte puissance avait toujours été de disputer à la cour de Vienne la principale inlluence dans l'Empire, en se servant tour à tour de l'appui d'une des grandes puissances étrangères à l'Allemagne ; et même encore après la Restauration, les anciennes habitudes, des ressentiments récents, les événements de la guerre et les négociations qui les ont suivis, l'avaient entièrement livrée au système de la Russie. Mais depuis qu'elle s'est arrêtée à l'entrée de la carrière qu'elle avait paru ouvrir aux peuples de l'Allemagne pour captiver leur bienveillance, depuis qu'elle a considéré avec effroi le peu d'attachement de ses sujets, elle s'est fort détachée d'une alliance qui blessait la vanité de la nation par le rôle subalterne qu'elle y jouait, et s'est beaucoup rapprochée de la cour de Vienne. Dans sa volonté de comprimer l'esprit d'agitation des peuples, dans le sentiment de sa faiblesse intérieure, elle a compris qu'elle devait renoncer à lutter dans la Confédération germanique contre l'Autriche; que, loin d'acquérir par là une véritable influence, elle appellerait en Allemagne une influence étrangère ; que le seul moyen d'affirmer sa puissance, de rattacher tant de parties de sa domination disjointes et sans harmonie entre elles, était un repos complet. Toutes ces considéra-

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lions lui ont fait préférer l'alliance de rAulriche, également engagée dans le système do compression des idées de changements, également intéressée à la prolongation du repos de l'Europe. Les deux puissances ont sans doute vu dans ces nouveaux rapports l'espérance d'amortir la fermentation de l'Allemagne, et le moyen de former au centre de l'Europe une grande force défensive, parfaitement rassurante contre la France, et la seule qu'on pût tenter d'opposer à la Russie. On doit donc être pénétré de l'idée que la Prusse, dans de telles circonstances, ne peut plus être une alliée pour la France, qu'elle croit voir à la première agitation en Europe lui redemandant à main armée la rive gauche du Rhin ; elle n'attend rien d'elle, ne lui demande rien, la redoute et frémit au seul bruit d'un développement de force militaire chez elle, ou à la moindre commotion politique. Ainsi, comme l'Autriche et l'Angleterre, la Prusse veut que la France reste telle qu'elle est aujourd'hui, et elle se joindrait aux deux autres pour l'empêcher d'augmenter sa puissance. A l'égard de la Russie, le concours de ces trois puissances dans les mêmes vues ne les mènerait pas au même résultat, parce que les dangers qu'elles courraient en cas de guerre, seraient fort différents. Elles uniraient leurs efforts dans les négociations pour arrêter l'ambition de l'empereur Alexandre ; mais, une fois l'épée hors du fourreau, il est fort douteux que l'Autriche et la Prusse voulussent continuer à s'opposer à la Russie. Il est probable qu'elles s'uniraientplutôt àelle pour partager les dépouilles des vaincus.

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