‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 77 sur 158 · LETTRES DK M. 1) K C H ATE A U BU 1 AN D · texte numérisé non relu

LETTRES DK M. 1) K C H ATE A U BU 1 AN D

cher ami, je suis à vous. Comptez sur moi. Mais il est temps encore de m'écouter : jetez de l'eau sur le feu; placez nos amis; tout finira. Quand les affaires du dehors sont si importants, n'allez pas y faire intervenir les tracasseries de rinlérieur.

« Après-demain lundi, nous vous expédierons un courrier avec les pièces diplomatiques qui sont demeurées ici.

« Il est possible que je ne vous écrive plus avant de quitter Vérone, car je n'ai plus rien à vous dire, sauf dans un cas extraordinaire. Je vous le répète en finissant : mon parti est pris; vous ferez de moi ce que vous voudrez. Je suis déterminé à vous suivre dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Si vous restez, je reste; je sors si vous sortez. Tout à vous et pour la vie. »

« Chateaubriand. »

CCLXXll. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE

« Vérone, ce 3 décembre 1822.

(( Voici vraisemblablement, mon cher ami, la dernière lettre que je vous écrirai de Vérone, à moins d'événement. Nous attendons votre courrier du 10 au 11, et je partirai immédiatement après son arrivée. Les affaires d'Italie sont finies et aussi bien que possible pour la France, vu les circonstances. L'évacuation du Piémont commencera le 1^' janvier et sera complétée le 1" septembre. On retirera quelques troupes de Naples et on diminuera la contribution en argent. Il n'y aura point de tribunal

commun en Italie, et Je prince de Carignan ne sera pas exclu de la couronne. Ainsi les intentions du Roi sont remplies.

(c Je vous ai écrit de longues lettres sur nos affaires d'Espagne, mais au moment où je vous écris à présent, votre parti doit fHre pris. Ainsi, en vous parlant encore de l'Espagne, je ne ferais que rabâcher.

« A présent, mon cher ami, encore un dernier mot sur vos intérêts particuliers; mon dévouement m'a acquis le droit de vous importuner. Je vais sans doute être obligé d'aller à Londres. Je ne serai pas à Paris pour prêcher la concorde et vous réunir des voix dans la Chambre Vous y aurez sans doute une grande majorité ; mais songez bien qu'une opposition royaliste contre un ministère royaliste, si faible qu'elle puisse être, est ce qu'il y a de plus déplorable et qu'à la longue elle réussira. Vous pouvez tout finir, tout aplanir, en plaçant quelques hommes. Vous allez renommer votre Conseil d'Etat; placez Berlin sur le tableau; mettez Delalot au Culte, Bouville à Rouen, préfet. Faites quelques autres arrangements et vous êtes ministre pour la vie. Quand j'insiste tant, mon cher ami, qu'ai-je en vue? Vos intérêts et ceux de la France. Que pourrait-il m'arriver à moi? de me retirer avec vous, et vous savez par expérience que je fais bon marché des places. Si quelque malheur arrive, mon cher Villèle, vous vous souviendrez des conseils persévérants d'une amitié aussi sincère que désintéressée. Tout à vous.

« Chateaubriand.

LETT1\ES Dt: M. DK CJl ATE A l' lUU AM). iJl)5

« N'oubliez pas non plus do rendre ù Vitrolles son minisLcie d'Etat. Si La Bourdonnayo est accessible, désarmez-le. Avancez Agier; mettez-le au Conseil d'Etat et qu'on lui rende l'arriére de ses appointements.

<( Cette lettre vous sera remise par le jeune Flavigny, mon ancien attaché à Berlin; il est plein d'esprit et d'intelligence. »

CCLXXni. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE

« Vérone, ce jeudi soir 12 décembre 1822.

« J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre du 5 de ce mois, vingt-quatre heures avant celle du 28 du mois passé. Aussitôt que la première m'est parvenue, j'ai couru chez le prince Metternich et j'ai eu ce matin avec lui une longue conversation de la dernière importance. L'empereur de Russie m'a accordé une audience et ce généreux prince m'a parlé pendant plus d'heure avec un intérêt pour le Roi et pour la France véritablement admirable. Le prince Metternich est d'avis que j'aille moi-même rendre compte à Paris de ces conversations. J'avance en conséquence mon voyage de trois jours ; j'irai vite et, sauf les retards au passage des montagnes, j'espère arriver du 18 au 20. En deux mots les trois puissances ne retireront pas leurs notes et les feront partir pour Madrid, en nous accordant toutefois quelques jours pour agir avec elles si nous le voulons; mais elles conçoivent que le moment n'est peut-être pas opportun pour nous, et que nous pou-

206 DÉri:.MBIîE 1822.

VOUS désirer agir un peu plus tard qu'elles. Le prince Metternich a saisi cette idée que je lui ai suggérée, et vous voyez quel parti vous pouvez en tirer. On peut faire partir une note en même temps que celle des alliés, note à la fois comminatoire et conciliatrice. Notre ambassadeur peut rester un moment après la retraite de ceux des alliés, annonçant son départ et la ferme résolution de la France de ne se séparer jamais de Falliance continentale ; mais en même temps montrant toute la sollicitude du Roi pour le salut de TEspagne, et la suppliant d'écouter la voix de la raison avant de se précipiter dans un abîme de malheurs. Il me semble, mou cher ami, que si l'on saisit bien cette idée, une nouvelle route peut s'ouvrir ici devant nous. Nous pouvons arracher à l'Angleterre un rôle qu'elle se propose de jouer, celui de médiateur; et si nous sommes repoussés, la guerre est justifiée aux yeux de tout homme raisonnable. Je vous développerai tout ceci et j'espère qu'aucune détermination n'aura été prise avant mon arrivée à Paris. Demain le prince Metternich doit me lire la dépêche qu'il va adresser à M. Vincent. Je serais trop heureux, mon cher ami, si mes dernières paroles à Vérone n'étaient pas perdues pour le bonheur de notre pays. Tout à vous et pour la vie.

« Chateaubriand.

« J'espère que votre enfant se porte mieux. Vous avez été bien éprouvé depuis quelque temps. »

SUITES DU CONGKÈS DE VÉHONE. 267

Page 1