LES SUITES DU CONGRÈS DE VÉRONE
Le 5 novembre '18:2!2, je fus averti par le ministre du Roi à Madrid, de J'intention que manifestaient les chefs de la faction maîtresse du pouvoir, démettre en jugement le frère du roi d'Espagne, l'infant don Carlos, comme se trouvant compromis dans le mouvement du mois de juillet : c'était un premier pas vers la mise en jugement du roi lui-même. Je proposai au Conseil de donner immédiatement l'ordre de marcher sur Madrid à trente mille hommes des troupes dont se composait l'armée des Pyrénées, et d'expédier en même temps une estafette àM. de La Garde pour lui porter l'ordre de demander ses passeports et de rentrer en France. Cet acte d'audace trouvait sa justification, au point de vue de la prudence, dans les incursions que Bessières et autres chefs royalistes, avec mille ou quinze cents hommes sous leurs ordres, faisaient depuis deux mois sans éprouver d'échec ; il me semblait autorisé par les dangers trop évidents dont la vie du roi et de la famille royale se trouvait menacée; il eût jeté l'hésitation et le désordre dans les forces armées du parti révolutionnaire, porté les corps royalistes à se joindre à nous, et simplifié en même temps notre situation au Congrès, ou je la voyais chaque jour se compliquer davantage. Sur l'avis du ministre de la Guerre, qui déclarait une pareille entreprise contraire à toutes les règles de l'art militaire et d'une exécution impossible, le Conseil des ministres rejeta ma proposition.
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Elle ne resta cependant pas sans quelque utilité : de cette époque datèrent les dispositions les plus sérieuses prises au ministère de la Guerre en vue de l'invasion de la Péninsule.
Pendant ce temps, on me représentait aux souverains étrangers réunis à Vérone, comme uniquement préoccupé des intérêts financiers du pays, comme employant toute l'autorité de ma situation pour faire avorter les bonnes dispositions du Congrès, comme prêt enfin à pactiser avec les révolutionnaires espagnols. Les lettres de M. de Montmorency nous montraient néanmoins trois des grandes puissances consentant à la seule mesure importante que nous eussions le désir d'obtenir d'elles, la promesse de leur intervention dans le cas oii nous la réclamerions, c'est-à-dire dans le seul cas oh le besoin pouvait s'en faire sentir, celui où la quatrième des grandes puissances, celle qui se refusait à nous donner cet appui moral, l'Angleterre, viendrait à se déclarer contre nous. Mais nous vîmes en même temps apparaître derrière ces stipulations une clause dangereuse pour nous, seuls en contact direct avec l'Espagne, seuls éminemment intéressés à maintenir notre alliance avec ce pays pour conserver toutes nos armées disponibles en cas de guerre continentale, seuls ayant dans tous les cas les motifs les plus puissants pour conserver le trône d'Espague aux Bourbons qui y régnaient. Je veux parler des notes concertées qui devaient être envoyées à Madrid et du retrait de tous les ministres étrangers qui en serait la suite. C'était abandonner le roi Ferdinand et les membres de sa famille à la
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rage dos révolutionnaires, le cabinet espagnol anx conseils machiavéliques du gouvernement anglais, dont l'ambassadeur resterait seul accrédité auprès de lui.
Il est inconcevable que l'immense différence des résultats que l'envoi de ces notes et la retraite des ministres étrangers devaient amener pour nous ou pour les autres puissances, n'ait pas été aperçue dès le principe par M. de Montmorency et par les autres plénipotentiaires français; qu'ils aient consenti à entrer avec les représentants des puissances dans une voie aussi opposée à leurs instructions et contraire aux intérêts de leur gouvernement. M. de Montmorency crut se mettre à l'abri du reproche d'avoir outrepassé ses pouvoirs, par la réserve qu'il faisait d'en référer au Roi, tant pour le libellé de sa note que pour la mesure elle-même. Il aurait du prévoir que, dans une situation aussi différente de celle des autres alliés, il pouvait convenir au Roi de ne pas tenir dans sa note un langage aussi explicite, et surtout de ne pas la faire suivre immédiatement par le retrait de son ministre à Madrid. Le système de conduite si naturel, suivi depuis avec succès par le gouvernement du Roi, ne pouvait rencontrer que l'approbation des souverains. Nous n'eussions pas blessé la Russie, ainsi qu'elle le fut. M. de Montmorency, honoré d'une haute mission par le choix de son Roi sur la demande de ses collègues, ne les aurait pas placés dans une situation aussi perplexe que celle où ils se trouvèrent, et enfin il n'aurait pas, en se retirant du ministère, forcé le Roi à lui donner pour successeur M. de Chateaubriand, dont le choix
était le seul qui pût à son défaut maintenir les bases de l'alliance.
En même temps qu'il s'illusionnait sur les conséquences inévitables desmesuresauxquelles il donnait son adhésion, M. de Montmorency se laissait influencer par la crainte de voir celui de ses collègues qui venait de tenir à l'Angleterre le langage leplus ferme dans la note remise à M. Canning par M. de Marcellus, songer à mettre la France à la remorque de la politique anglaise. Il n'osa même pas laver du reproche de vouloir à tout prix la paix avec l'Espagne celui qui, sur la menace du procès des Infants, avait voulu rappeler JNI. de La Garde et mettre l'armée d'observation en route sur Madrid ; il s'arrêta devant la crainte inconsidérée d'augmenter l'exaltation belliqueuse de l'empereur Alexandre, et lui laissa des préventions aussi contraires à l'intérêt de la France qu'à la réputation de celui à qui il devait la haute mission qu'il remplissait lui-même.
M. de Montmorency arriva à Paris le 30 novembre, apportant le traité secret par lequel l'Autriche, la Prusse et la Russie s'enaaizaient à faire cause commune avec la France dans le cas où celle-ci, se trouvant amenée à faire la guerre à l'Espagne, verrait l'Angleterre s'unir au gouvernement espagnol. Le Roi, voulant lui donner sans retard un témoignage de satisfaction, lui accorda par ordonnance du 1" décembre le titre de duc, transmissible à ses descendants en ligne directe. Mais en même temps qu'il apportait au Roi le traité éventuel qu'il avait obtenu, M. de Montmorency eut à lui rendre compte d'un autre acte diplomatique qu'il n'avait pu consommer.