‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 81 sur 158 · SUITES DU CONGRES DE VÉRONE · texte numérisé non relu

SUITES DU CONGRES DE VÉRONE

soutins ]c plan que je croyais préférable de suivre, mais jo fus soûl dans le Conseil de cet avis. Tous les autres ministres regardaient comme le parti le moins sujet à inconvénients, celui qui ne fournissait pas aux souverains le prétexte de craindre d'êlro abandonnés par la France dans la répression de la révolution espagnole qu'ils désiraient, pour se retirer eux-mêmes de l'alliance conclue avec nous dans le but de contenir l'Angleterre. Enfin ils espéraient éviter la retraite du plénipotentiaire de Vérone et un changement ministériel inopportun dans des circonstances aussi graves. Toutefois pendant cette discussion ma démission était sur mon portefeuille, comme celle de M. de Montmorency sur le sien. Je trouvais la sûreté de la France et la dignité du Roi compromises par l'envoi de notes analogues émanant des quatre puissances, et par le retrait simultané de leurs quatre ministres à Madrid. M. de Montmorency jugeait sa délicatesse atteinte et son honneur en jeu, si le Roi ne tenait pas les engagements pris par lui à Vérone envers les souverains, quoique ces engagements n'eussent été que conditionnels et subordonnés à la ratification de S. M.

Après avoir entendu l'opinion motivée de chacun de ses ministres, le Roi prit à son tour la parole et traita la question sous tous ses rapports avec une grande supériorité de vues. Il termina par ces mots : « Les autres souverains ne sont pas comme nous en contact avec l'Espagne par leurs frontières ; ils peuvent, sans dommage et sans manquer à ces mêmes devoirs qui me sont personnellement imposés, abandonner l'Espagne et son roi à la révolution et à l'in-

fluence exclusive de l'Angleterre. Quant à moi, je ne puis rompre mes relations avec ce pays et retirer mon ambassadeur d'auprès de mon neveu, que le jour où cent mille Français passeront la frontière pour venir en aide à l'un et à l'autre. »

Ainsi fut décidée la grave question qui divisait le conseil des ministres depuis le retour de M. de Montmorency et arrêtée défmitivement la ligne de conduite do la France à l'égard de l'Espagne, sujet qui occupait tous les esprits depuis l'ouverture du congrès de Vérone. M. de Montmorency donna sa démission le jour même. On s'étonna d'une retraite suivant de si près l'ordonnance du 4" de ce mois, où le Roi lui avait accordé le titre de duc en récompense de ses services au Congrès. En réalité, en revenant de Vérone, M. de Montmorency avait remporté un véritable succès : nous étions assurés de l'appui moral que nous désirions de la part des trois grandes puissances pour contenir le mauvais vouloir de la quatrième ; le projet de note, le rappel de M. de La Garde, étaient réservés comme entièrement facultatifs pour le gouvernement français : la situation restait donc satisfaisante. Il était politique, à la clôture du Congrès, à l'arrivée de M. de Montmorency, de donner un témoignage éclatant de cette satisfaction ; cette mesure pleine de justice eut l'assentiment unanime des membres du Conseil et fut adoptée par le Roi. Il était nécessaire d'expliquer cette faveur, si contradictoire en apparence, avec la sortie du ministère de M. de Montmorency, moins d'un mois après qu'il avait été ainsi récompensé. Il n'v avait nulle inconséquence entre ces deux actes.

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L'un avait trait au Congrès de Vérone; l'autre fut le résultat d'une scission dans le Conseil des ministres sur un point dont la décision avait été réservée. M. de Montmorency ayant 'manifesté une opinion opposée à celle du Roi, y tint assez inébranlablement pour préférer quitter le ministère plutôt que de faire à S. M. le sacrifice de cette manière de voir.

Pour bien juger sous ses diverses faces la question qui occupa si longtemps et si péniblement le Conseil des ministres, il faut se rappeler les faits qui se passaient en Espagne. Ils donnaient la preuve la plus éclatante des mauvais résultats que devait inévitablement amener le système adopté par M. de Montmorency et par une partie des plénipotentiaires réunis <à Vérone : celui de seconder les royalistes espagnols par des secours pécuniaires, par des envois d'armes et de munitions, de faire reconnaître la régence d'Urgel par les quatre grandes puissances et d'obtenir la réalisation de l'emprunt offert par M. Ouvrard à la seule condition de cette reconnaissance. L'assurance aventurière de ce dernier personnage lui avait gagné la confiance de quelques-uns des souverains eux-mêmes. Sur ces entrefaites la régence d'Urgel avait été expulsée de Puycerda par les troupes constitutionnelles , les membres de cette Régence et l'armée de la Foi, avec son chef, le bai-on d'Eroles, s'étaient vus dans la nécessité de se retirer sur le territoire français ; ils arrivaient à Toulouse les 7 et 8 décembre.

Après le Conseil du 2S, M. de Montmorency alla porter sa démission au Roi, qui l'accepta et me

manda le soir même pour conférer du choix de son successeur. A la suite de cette conversation, il m'autorisa à ofl'rir à M. de Chateaubriand le portefeuille des Affaires Etrangères, m'avertissant de ne le faire qu'en mon nom et en réservant l'approbation royale. S. M. me dit être certaine qu'il avait donné à M. de Montmorency sa parole de ne pas accepter ; pour ne rien commettre, elle me chargea de nouveau de ce portefeuille par intérim. Le choix de M. de Chateaubriand nous était imposé par l'obligation de conserver l'appui éventuel des puissances continentales, devant une intervention possible de l'Angleterre contre nous durant la campagne d'Espagne : la retraite de M. de Montmorency leur eût offert, pour renoncer au traité qu'il avait conclu, un prétexte, que leur ôtait son remplacement par M. de Chateaubriand, comme lui représentant du Roi à Vérone. Enlin pour ne laisser, ni au pubHc, ni aux cabinets étrangers, un doute sur la ligne que nous étions résolus à suivre, le Roi m'autorisa à expédier à M. de La Garde et à faire insérer au Moniteur la note dont le projet avait eu la préférence de S. M. dans le Conseil. Cette pièce de la plus haute importance était le premier document authentique qu'il eût été possible de communiquer au public depuis la réunion du Congrès. Elle dévoilait la marche qui y avait été suivie relativement aux affaires d'Espagne, les décisions prises à cet égard par les souverains alliés, et les modifications que la position toute spéciale du Roi et de la France avait décidé le gouvernement de S. M. à adopter quant au mode de procéder à ce sujet. On ne put ignorer

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que ces modifications, combattues dans le Conseil par M. de Montmorency, avaient déterminé sa retraite. Le lendemain 28 décembre, une ordonnance royale nommait le vicomte de Chateaubriand ministre des AITaires Etrangères.

Je citerai ici un trait qui peut servir à faire connaître la prévoyance toujours en éveil des diplomates. A peine la retraite de M. de Montmorency et la nomination de son successeur étaient-elles connues dans Paris, que je reçus la visite du comte Zichy, ambassadeur d'Autriche dans une des principales cours de l'Europe ; il se trouvait, comme par hasard, en ce moment à Paris. Se présentant chez moi, il se dit chargé par M. de Metternich, qu'il m'assura avoir prévu ce qui venait d'arriver, de me féliciter et de m'otïrir de sa part d'ouvrir avec lui une correspondance directe, ce qui serait, disait-il, tout à l'avantage des deux souverains et des deux pays dont nous avions à défendre les intérêts. On peut croire queje déclinai poliment cette proposition, qui naturellement n'eutpas d'autre suite.

J'aurais été bien imprudent si j'avais prétendu lutter d'adresse avec un diplomate aussi expérimenté. D'ailleurs quel avantage peut-on espérer à sortir des formes usitées depuis des siècles pour traiter des affaires entre les gouvernements ? Sans doute, en certaines occasions et avec certains hommes, il peut se trouver utile de néghger quelques précautions, pour obtenir sur un point donné des résultats plus rapides ; mais agir par les intermédiaires officiels est certainement le moyen le plus sûr et le plus prudent. J'avais d'ailleurs assez à faire, comme président

du Conseil, à ménager mes bons rapports avec le ministre des Allaires Étrangères, sans ajouter à ces difficultés le double rôle que m'eût fait jouer une correspondance directe avec M. de Metternich, tandis que M. de Chateaubriand eût continué, sans se douter de ces relations intimes, ses dépêches diplomatiques au cabinet autrichien. Cette manière d'agir n'eût été ni franche ni sûre ; je fus sur-le-champ décidéànepasmemettredansune position aussi fausse. M. Canning fit faire auprès de moi une tentative non sans quelque analogie avec la précédente, du moins quant aux résultats qu'elle aurait pu produire. Il me fit proposer par le directeur du Courr/cr, son journal affidé, d'insérer sans subvention et sans réserve tous les articles que je lui ferais adresser. C'eût été mettre ce directeur dans la confidence de mes propres pensées, ou des idées que j 'aurais trouvé quelque intérêt à répandre, et l'initier, même en déguisant la vérité, à mes intentions les plus secrètes. Je me gardai bien de donner dans ce piège.

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