SUR
MTOmE VAN DYCK.
L'auteur du présent Mémoire a entrepris cette œuvre avec le ferme espoir de pouvoir recueillir à des sources originales et précises, beaucoup de nouveaux détails concernant la vie et les œuvres d'ÂirroiNE Yak Dygk. Il s* était flatté d'être à même de plaire aux artistes et aux amateurs de Tart, en les familiarisant avec le caractère personnel du grand peintre et ses habitudes durant son séjour en Angleterre. Il doit cependant avouer qu'il a porté trop loin ses espérances, et que son attente n'a point été pleinement réalisée. Il y a quelques points qu'il ose prétendre avoir mieux constaté qu'aucun de ses prédécesseurs ; il a été à même d'ajouter quelques circonstances qui avaient échappé à leurs recherches ; d'autres, basées sur des documents cpii n'étaient point à leur portée. Vertue et Lord Orford ont scruté avec tant de soin et de diligence tous les documents dont ils pouvaient tirer quelque
fruit; ils ont mis leurs résultats sous les yeux du public, avec tant d'exactitude et de clarté, que l'on trouve, dans ce volume, peu d'incidents importants de la vie de l'homme ou de l'artiste, qui n'aient point déjà été remarqués dans l'utile et intéressant ouvrage intitulé : Anecdotes of Painting in England (Anecdotes sur la peinture en Angleterre) ; ouvrage que tout le monde sait être composé par Walpole d'après les documents de Vertue. Tout en avouant donc, et en regrettant la faible quantité des détails ajoutés par lui au sujet, le compilateur a cependant l'opinion que son livre (dont l'objet est de fournir un catalogue complet des gravures de Van Dyck) , pourrait être exposé à la critique , comme plus imparfait, s'il ne contenait une courte narration de la vie du grand peintre qui a tant de droits à la reconnaissance de la nation anglaise , pour avoir l^é à la postérité , le souvenir vivant de tant de sages, de nobles, de brillants personnages de son époque; époque si intéressante et si belle dans les annales de notre pays. Antoine Van Dyck ^ naquit à Anvers en 1599 d'une famille opulente. Selon quelques-uns, son père exerçait la profession de peintre sur verre; selon d'autres, la fabrication et le commerce de laines, avaient été la source première de sa fortune. Quant à sa mère, elle parait avoir excellé dans l'art de la broderie, et les riches paysages, les gracieuses figures, nés de son aiguille, témoignent de son goût et de son talent. C'est elle qui apprit à son fils, dès sa plus tendre jeunesse , à apprécier les productions de cet art , qu'il devait cultiver avec tant de succès. Celui-ci montra de bonne
* Dans un ouvrage récemment imprimé à Amsterdam (De levens en werken der HollancUche en Flaemsche kunstschilders , graveurs en bouwmeesterSt door J. Ihmersebl Jun'« 3 tomes Roy* 8». Amsterdam 1S42) il est constaté que Van DyciL éuit né le 22 mars i599; il était flls de Van Dyck (François) par sa seconde femme, Marie Kupers ou Kuperis , et non par sa première Ck)melia Kersboom , comme on rayait dit jusqu^ai^ourd'hui.
heure une prédilection soutenue pour le dessin, et sa mère reconnaissant en lui un génie supérieur, Faida de ses conseils, aussi longtemps qu*elie se crut capable de diriger ses études. Elle détermina ensuite son père à placer le jeune homme sous la tutelle de l'illustre Henri Yan Balen qui, d'élève de Rubens, (d'après les avis duquel il était allé étudier les chefs-d'œuvres des grands maîtres italiens) .était devenu un des peintres d'histoire les plus distingués de son pays. Mais le jeune Yan Dyck, frappé de l'incontestable supériorité de Rubens, parvenu alors au comble de la gloire, porta son ambition jusqu'à désirer les leçons d'un homme cpie son génie avait placé si haut. Les parents favorisant avec sagesse, les vues élevées de leur fils, voulurent encore les étendre, et en l'année 1615, il eut le bonheur d'être admis dans l'atelier du grand maître.
Connaissant tous les avantages de sa position, stimulé par un amour ardent pour son art, par un zèle sans bornes, Yan Dyck prêta l'attention la plus vive et la plus assidue aux préceptes du maître qui, sachant apprécier ces nobles eflTorts, ne négligea rien pour enrichir des fruits de sa propre expérience, les brillantes productions de son élève.
L'immense popularité de Rubens, lui fournissait des demandes nombreuses de copies de ses ouvrages ; aucune circonstance ne prouve mieux la haute opinion qu'il se formait des talents de Yan Dyck, que l'emploi qu'il en faisait pour les dessins que le graveur devait imiter.
Il existe une anecdote curieuse, qui prouve la supériorité de Yan Dyck sur ses compagnons , et la conscience qu'ils avaient de cette supériorité.
C'était l'habitude de Rubens, après les travaux du jour, de se promener à cheval par la campagne, pendant une ou deux heures.
Pendant son absence, ses élèves désireux de voir à quel ouvrage il s'était occupé , avaient la coutume d'obséder de leurs prières le vieux et fidèle gardien de l'atelier, pour qu'il leur permit l'entrée de l'appartement du maître. Il lui arrivait souvent de céder à leur demande. Un jour, dans leur précipitation , ils poussèrent contre la toile fraîchement peinte un d'entre eux, le jeune Diepenbeke, et effîtcèrent une importante partie du tableau. Ne sachant comment remédier au dégât , ils restaient plongés dans la consternation ; mais après quelques moments de délibération , il fut proposé par Jean Yan Hoek, que Yan Dyck essayât de restaurer la partie endommagée. Après quelque hésitation, le jeune peintre y consentit, et réussit à un tel point, que ses compagnons se flattèrent de l'espoir que leur faute resterait cachée. Mais l'œil exercé du maître reconnut bientôt l'œuvre d'une main étrangère ^ , et lorsque un des élèves, eut sur sa demande, avoué ce qui s'était passé, Rubens oublia la faute commise devant l'ouvrage sublime de Yan Dyck. Quelques auteurs affirment que Rubens , ne pouvant se défendre de mêler d'une certaine jalousie , l'admiration que provoquait l'œuvre du jeune artiste, tâcha de le détourner de sa carrière de peintre d'histoire, pour ne lui laisser exercer que dans les portraits son talent supérieur. Une telle conduite est tout«à-fait indigne de cette grande âme de Rubens, de ce noble caractère qui ne refusa jamais ceux qui demandèrent son secours, et ne
* Descamps dans la vie de Van Dyck {Fie des peintres Flamands etc, A tomes S^. Paris 1753-63, vol. 2 pp. 9-10) constate que cette accident arriva au tableau de la Descente de Croix, qui se trouve actuellement dans la cathédrale d*Anvers, et désigne le bras de la Madeleine, la gorge et le menton de la Vierge, comme les parties restaurées par Van Dyck. Mensaert, (Le peintre amateur et curieux 2 tom. 12-<»o, Bruxelles 1763, l** partie, p. 18S), nous raconte qu*en visitant Féglise de St-Âugustin dans la même ville , on lui indiqua sur le tableau du mattre^autel , la poitrine de St-Sébastien , comme Tceuvre du jeune artiste. — (Voir à la fin du volume, la réfutation de cette anecdote.)
cessa d'encourager par des paroles et des actions, tous ceux qui recherchaient son appui. Si donc il donna à Yan Dyck un pareil conseil (ce qui n*est point complètement prouvé) , c'est qu'il reconnaissait en lui les qualités nécessaires pour cette branche de son art, et dès lors c'était pour lui un devoir de l'en prévenir. Le résultat d'ailleurs prouva suffisamment l'exactitude des prévisions du maître, et Yan Dyck en suivant ses avis, n'eut jamais lieu de douter de leur sincérité.
Aussitôt que Rubens vit les talents de son élève assez développés sous sa tutelle, pour qu'il pût tirer profit des chefs^'œuvres des grands maîtres italiens, il lui fit sentir toute l'importance d'un voyage dans les contrées méridionales, se rappelant combien son propre génie avait été excité par les restes de l'art des Grecs et des Romains, et prévoyant tout l'effet que produirait leur vue sur l'âme noble et délicate du jeune Yan Dyck; il espérait aussi que la vue des tableaux de l'école italienne, développerait en lui ce jugement artistique dont il lui avait déjà inculqué les principes.
Le dernier paragraphe de la lettre suivante, nous montre la haute estime dont jouissait Yan Dyck près de ses compatriotes, même avant son voyage en Italie. Elle est adressée à ce zélé Mécène, le comte Thomas d'Arundel. L'auteur parait avoir été un agent du noble Anglais; mais son nom n'est point parvenu jusqu'à nous. Elle est datée d'Anvers, le 17 juillet 4620.
Très-illustre comte et révéré patron ,
Aussitôt à mon arrivée dans cette ville , j'ai présenté la lettre de Yotre Seigneurie à messire Rubens, le peintre, qui l'a reçue avec des marques évidentes de satisfaction. Je vous donne sa réponse : c Quoique , dit-il , j'aie refusé d'exécuter les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout du rang de Yotre
Seigneurie, cependant de monsieur le comte je suis prêt à accepter Thonneur qu'il me fait en demandant mes services, le regardant comme un évangéliste pour le monde de l'art y et comme le grand protecteur de notre état » et après d'autres démonstrations aimables et polies , il s'occupa de faire des arrangements pour la séance du lendemain. Il a déjà esquissé le portrait de madame la comtesse, avec Robin son nain, son chien et son fou. L'esquisse demande cependant encore quelques légères corrections qu'il fera demain , et le jour suivant la comtesse quitte la ville , avec l'intention de passer la nuit à Bruxelles. Il arriva que lorsque Rubens voulut se mettre à l'œuvre, il ne put trouver dans le moment une toile assez grande pour contenir ses personnages. C'est pourquoi , ayant dessiné les tètes en détail» il ébaucha les bustes et les draperies sur le papier, et fit séparément le dessin du chien ; mais il a fait préparer une toile de la grandeur requise, et copiera lui-même ce qu'il vient de faire, pour envoyer à Votre Seigneurie la copie et l'original ^ Il a assuré à la comtesse qu'il ne peindra personne, si ce n'est sur votre recommandation. Van Dyck habite avec Rubens, et ses ouvrages commencent à être presque aussi estimés que ceux de son maître. C'est un jeune homme de vingt à vingtdeux ans ; sa famille est regardée comme une des plus riches de
* Le tableau que Rubens exécuta d'après ces matériaux , se trouve maintenant à la galerie de Munich. Il en existe une petite gravure dans la Galerie électorale de Dusseldorf^ folio, Basle, 1778, ainsi qu'une petite gravure par M. Jean Burnet insérée dans ses Pratieal Hints on Painting. Dans ses commentaires sur ce tableau , il dit : ff Un groupe de famille par Rubens : ceci est le tableau mentionné par Reynolds dans sa DeMcripiion de la galerie de Dutseldorf; au-dessus de la porte , est le portrait en pied , d'une dame ; elle a sa main sur la tête d'un chien ; derrière elle un homme , un enfant (son fils) à ses côtés avec un faucon , et un nain derrière le chien. Ce tableau passe pour contenir les portraits de lord et lady Arundel, mais ne les renferme sans doute point. Les armoiries placées sur la draperie, ont pour soutien un lion et un unicome , la jarretière comme devise. » Malgré ces remarques de sir Joshua , je crois que le portrait est celui de lord et lady Arundel , et que les armoiries sont exactes : (un lion et un cheval, Técusson est rouge et blanc.)
cette ville; il sera donc difficile de le décider à quitter, surtout comme il doit remarquer quelle immense fortune Rubens est en train d'amasser ^ »
Il n'y a point de doute que l'agent du comte d'Àrundel n'ait communiqué à Yan Dyck le désir du noble lord y de le voir passer en Angleterre , et l'on peut aisément s'imaginer combien une pareille proposition devait paraître flatteuse au jeune homme , surtout en
ce qu'elle procédait d'un homme si bien connu par toute l'Europe comme lé plus distingué protecteur des beaux-arts , et que Rubens avait cru digne du nom d'évangéliste du monde artistique. N'auraitce point en effet été étrange de la part de Yan Dyck, de ne point accepter avec avidité un pareil patronage, quelque grande que put être pour lui l'importance de ce voyage en Italie, que Rubens lui avait si fréquemment conseillé.
On trouvera dans la partie ultérieure de cet ouvrage, un fragment d'une lettre adressée au comte d'Ârundel, par sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à La Haye, qui parait avoir été employé par le comte à ses nombreux achats de tableaux. Il n'est point tout-à-fait improbable que celui-ci, connaissant sir Dudley pour l'ami et le correspondant de Rubens, lui ait communiqué son désir d'avoir Yan Dyck à son service, et que Carleton sachant l'intention des États, d'envoyer à cette époque des commissaires en Angleterre , ait fait connaître l'occasion à Yan Dyck , et lui ait conseillé de passer à Londres en se mêlant à leur suite.
* Histoire et antiquiiéê du château et de la ville dPArundel, contenant les biographies de ses comtes depuis la conqttête jusqu'à nos jours, par le révérend M. A. Tiernt, 2 vol., 8«, Londres 1834; vol. 2, pp. 489-490 ; Toriginal porte :
« Van Deick sta tuttavia con il Sigr. Rubens e viene le sue opère stimate pocho meno di quelle del suo maestro. E giovane di vintrun anno , con padre et madré in questa dtta molto ricchi ; di maniera che è difficile, die Ini si ptrta de queste parti ; tanto più clie vede la fortuna nella qnale è Rnbens. »
iâ
Ce plan entrait peut-être mieux dans les vues de Van Dyck, Rubens étant alors absent, ayant été appelé par la reine Marie de Médicis à peindre les décorations du Luxemboui^.
Félibien et d'autres biographes de Van Dyck , ont en effet constaté qu'il vint en Angleterre sans s'y établir, en 1652, qu'il exécuta quelques tableaux pendant son séjour, mais que n'y trouvant point de sympathie ni d'encouragement, il se rendit bientôt en France. On a longtemps entretenu des doutes sur ce point, car il semblait très-peu probable qu'un monarque aussi enthousiaste de l'art , si plein de goût et de délicatesse , aussi sain critique que Charles P', eût refusé pour un moment à Van Dyck, la généreuse protection qu'il lui accorda plus tard , et l'année 1620 n'a jamais été considérée comme la date de son arrivée en Angleterre , ou comme antérieure à son voyage en Italie.
Le passage suivant, extrait des registres de l'Échiquier, en prouve cependant l'exactitude.
JOVIS XXVI or PEBRCART 1620 — 1
Bt order datbd XVI or februàrt 1620.
Anthony Van f To Anthony Van Dike the sôme of one httndred
Dike in reward i pounds by way of reward for spécial] service by
for service. J bim pformed for bis Ma^^ without accompt imprest
I or other charge to be sett uppon bim for the same
y or for anie part thereof.
Traduction.
Jeudi xxvi février 1620 — 1
Par ordre daté xvi de février 1620.
Antoine Van / A Antoine Van Dyck la somme de cent livres Dyck,récompen- \ à titre de récompense pour un service particulier se de service. / rendu par lui à Sa Majesté, sans quittance forcée
ou autre charge à lui imposée pour ladite somme
ou aucune de ses parties.
iZ —
La date de cet ordre est si rapprochée de celle de Tarrivée des commissaires hollandais (janvier 1620-1), arrivée qui est ainsi mentionnée par sir John Finett c vinrent à Greenwich six commissionaires des Ëtats des Provinces Unies > qu'il y a fortement lieu de présumer que Van Dyck les a accompagnés.
Si cette somme de cent livres ne fut qu'une gratification volontaire, ou bien le paiement de tableaux exécutés par lui, on ne peut Taffirmer. Il existe dans la Galerie royale du château de Windsor, un portrût en pied de Jacques V\ dont on a toujours cm que la tête était peinte par Van Dyck, d'après des matériaux à lui fournis par Charles P'; cette supposition tire sans doute son ori^iie, de ridée que le grand peintre ne visita T Angleterre qu'après la mort du roi Jacques. En comparant le^ différents portraits du comte d'Arundel peints par Van Dyck, on peut croire aisément, que l'un d'eux fut fait vers cette époque; il représente le comte couvert de son armure, et un bâton à la main. Ce tableau a été gravé par Hollar , et a été évidemment exécuté quatorze ou seize ans avant que le noble lord posât pour le sublime portrait placé autrefois dans la galerie d'Orléans, maintenant dans celle du duc de Sutherland.
Toutefois Van Dyck ne resta. pas longtemps en Angleterre. Dans les registres du conseil privé, se trouve l'acte suivant, qui donne la date de son départ :
28 Fbbmart 1620—1.
Lord ChainbeiiieD i ^ ^"^ f»'" ^*«"'« ^'"" ^""^ «««t >"» Ma"« Lord Arundel } servant to travaille for 8 montlis lie liavinge
R. Bp. Walton i obtayned his Ma^'""* leave in tliai bebalf. As was
M' secr. Calvert f stignified by the E. of Arundel. M' of tlm Wai-ds V
Traduction.
28 Février 1620—1.
Lord Steward / Un passeport pour messire ÀAtoine Van
Lord Chamberlien ( Dy^^^ sujet de Sa Majesté, pour voyager durant
Lord Arundel j . .* , , , . ' . i r,
M' l'évêque Walton j ™^'^' ^^ ^^^™ '^ permission de Sa
M' le secr^ Calvert 1 ^^j^^^ ^ ^^^ ^A^^- Ainsi est noté par le comte
Le chambellan^ \ d*ArundeI.
Il faut remarquer ici quUl est désigné par Tépithëte de c sujet de Sa Majesté » et aussi, que la permission ne dépasse point l'espace de huit mois. On peut conclure de là qu'il était chargé de quelque travail important, et qu^ou l'attendait pour un jour fixé. L'iniluence de lord Arundel, eut pu lui procurer un emploi ou un titre à la cour de Jacques P% mais Tinimitié mutuelle, qui depuis longtemp!^ existait entre le comte et le marquis de Buckingham, suffisait pour que le prince Charles n'actordâl point son patronage au jeune peintre. Le prince était alors entièrement dominé par Buckinghaim, qui probablement favorisait Daniel Mytens, le portrait du ministre par ce dernier, se trouvant indiqué dans le catalogue de la galerie de Charles P% qui s'attucha Mytens comme peintre, aussitôt après son avènement au trône.
Lorsque Van Dyck sortit de Tatelier de Rubens, ils paraissent s'être quittés avec des démonstrations de la plus vive amitié; l'élève offrit au maître trois essais de son pinceau, couronnés du plus grand succès; c'était le portrait de son épouse, un Ecce Homo , et le Christ fait captif dans le jsirdin du mont des Oliviers, pendant la nuit. Ce dernier sujet fut, dit-on, estimé par Rubens à un si haut prix, qu'il lui assigna la place d'honneur dans le principal appartement de sa maison, et trouvait un plaisir toujours nouveau, à détailler aux nombreux visiteurs les qualités
de ee tableau, en échange duquel il fit présent à son élève, d'un des plus beaux chevaux de son écurie.
On ne sait point si cette amitié mutuelle entre Rubens et Van Dyck, existait avant ou après le départ de celui-d pour 1* Angleterre; mais H est certain que le changement de dessein du jeune homme par rapport à son voyage en Italie, ne diminua en rien rintérèt que Rubens portait au bonheur de son élève , qui bientôt après son retour en Flandre, devint amoureux d'une jeune femme du village de Savelthem, près de Bruxelles, nommée Anne Van Ophem K Une passion pour le beau sexe, parait avcûr prédominé en lui de tout temps; et dans cette oecasîon il bannit pour le moment de son esprit toute idée du voyage projeté dans les contrées méridionales. Son s^our à Savelthem doit avoir été d'assez longue durée, puisque sous Tinfluenee des charmes d*Ânne, il peignit selon son désir, ditron, deux tableaux pour l'église de la paroisse. Le sujet de Vun était St.-Martin, patron de l'endroit, figuré à cheval, partageant son manteau avec un mendiant; il se représenta lui-même dans le personnage du saint, monté sur le cheval que lui avait donné Rubens. Celui-ci, quelque temps auparavant, avait traité le même sujet, et le tableau en question pafrait avoir été semblable en tout à celuî^ du maître. Michel, dans la Vie de Rubens ^, raconte une anecdote intéressante concernant cette œuvre de Van Dyck. Le curé et quelques autres autorités de la parmsse, crurent qu'il leur était permis de céder le tableau
« Hensaert en décrivant les tableaux du château de Tervure, pavillon du duc Charles de Lorraine^en mentionne un , qui serait indubitablement le portrait de la jeune femme nommée plus haut, c On y voit aussi le portrait d*Ànne Van Savelthem , peint par M. A. Van Dyck; elle est représentée dans ce tableau entourée de plusieurs chiens de Tinfante Isabelle , dont elle avait le soin, n ^ Le Peintre amalettr et Cnrienj' , i« partie, pp. 160, 161,
< Histoire de la vie de Rubens par h F. M. Michel. 8» Brui. 1771 , p. 187.
pour une somme de 4000 florins à un M. Hoet de La Haye, à rinsu de son seigneur, le comte de Konigseck, et sans Fassenti* ment des habitants. Les villageois voyant que leur Saint avait été enlevé, et allait être emballé pour être envoyé à l'étranger, s'armèrent, et accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, munis de fourches et de toutes sortes d'ustensiles, entourèrent Téglise, déterminés à empêcher le déplacement de leur tableau. Une partie d'entre eux courut à la poursuite de M. Hoet qui, pour se sauver, fut obligé de francliir la haie du jardin du presbytère, et de regagner à travers champs , la ville de Bruxelles. Le tableau resta dans l'église , et les habitants ayant violemment protesté contre son éloignement, il fut replacé au*dessus de l'autel.
Les habitants manifestèrent un tel enthousiasme pour leur St-Martin, lorsque les Français voulurent en 1806 enlever le tableau , qu'on n'osa point le déplacer avant qu'un renfort de troupes, fut venu de Bruxelles pour défendre les travailleurs. Le tableau resta exposé au Louvre jusqu'en 1815, époque où il fut i*endu à ses premiers possesseurs. L'autre composition peinte par Yan Dyck à Savelthem, était une Sainte Famille, dans laquelle il introduisit les portraits de sa maîtresse et de ses paraits. Mensaert prétend que cette toile fut détruite pendant la guerre de Flandre, par les fourrageurs de l'armée , qui en firent des sacs pour y char^ ger leurs grains ^
Rubens ne put se défendre d'une certaine inquiétude, lorsqu'il apprit cette interruption inattendue des études de son élève, et il mit immédiatement tous les moyens à exécution pour l'éloigner du théâtre de sa passion. Heureusement ses exhortations et ses
* Le peintre ainiUcnr et curicttjc^ \" partie, p. 195.
remontrances prévalurent. Van Dyck ouvrit enfin les yeux sur sa folie, et prenant aussitôt congé de sa maîtresse, il se mit en route pour l'Italie.
Le coloris brillant quoique harmonieux de Rubens, peut être attribué à son admiration pour Fécole vénitienne, et à ses efforts pour parvenir à l'atteindre; il n'est donc point étonnant, que Van Dyck accoutumé à ce genre de pânture, ait tourné tout ^'abord ses pas vers les murs de Venise. Il ne s'occupa dans cette ville que de l'étude et de l'analyse des principes, d'après lesquels Gorgione, le Titien, et les autres grands maîtres de cette belle école, exécutèrent les chefs-d'œuvres qui leur valurent une réputa* tion immortelle : son enthousiasme pour eux, lui fit faire de nombreuses et exactes copies de leurs ouvrages. Il resta à Venise , jusqu'à ce que le mauvais état de ses finances le força de se rendre à Gènes.
C'était des nobles et opulents habitants de cette cité que Rubens avait, treize ans auparavant, reçu un si brillant accueil, et le souvenir de son talent et de son caractère les avait favorablement disposés envers son élève qui, par son élégance naturelle, et la distinction de ses manières, gagna bientôt leur affection. Le talent supérieur de Van Dyck comme peintre de portraits , allant toujours en grandissant, les Spinola, les Raggi, les Rrignoli, les Pallavicino et les Baibi, s'empressèrent de le mettre à contribution, et aujourd'hui encore, on peut trouver dans leurs palais ^, un grand nombre de productions dç son génie. Bellori nomme quelques-uns des plus importants tableaux exécutés pour eux ; entre autres les portraits
* Beaucoup de notices intéressantes, quoique courtes, sur les tableaux de Van Dyck , qui sont encore à Gènes, pourront être trouvées dans les lettres de «tr David fFUkie. Voir le ^ volume de la f'te d'MUmCunmngham, par sir D. Wilkie, pp. 490, 42i , 44S, 449, 404 et 495.
équestres de Giulio Brignole et Gio Paolo Balbî ; celui du doge Palldvkîno dans son costume d'ambassadeur auprès du Saint Père; Spinola couvert de son armure d^acier poli, tenant de la main droite un bâton , et la gauche appuyée sur le pommeau de sou épée ; et enfin le portrait d^un jeune homme de la famille impériale 9 tableau aclieté par Christine de Suéde, et qui était exposé à Rome lors du séjour de Bellori dans cette vilte.
Après avoir résidé quelque temps à Gênes, Van Dyd( résolut d'aller visiter Rome, la glorieuse métropole de son art, la cité de Michel-Ange et de Raphaëi. Il y habita le palais du cardinal Bentivoglio qui , ayant été nonce du Saint Père en Flandre , avait conservé pour les Flamands un attachement tout particulier. l\ commanda à Van Dyck un tableau sur un sujet de la Passion, ainsi que son portrait en pied. Celui-ci, exposé aujourd'hui à la galerie de Florence, a toujours été regardé comme un des chefsd'œuvre de notre artiste ; il prouve à un haut degré le résultat de ses études à Venise, où Bellopi nous dit que c intinse il sua pennello ne buoni colori venetiani. » G^est aussi vers la même époque qu'il exécuta deux portraits en pied, placés aujourd'hui à Petworth, ceux de sir Robert Shirley et de son épouse; ils sont en costume orienlal ^, sir Robert étant alors envoyé du roi de Perse> le shah Abbas, près du pape Grégoire XV, pour lui demander du secours contre les Turcs. Il existe en ce moment dans le palais
* Palier dans son ouvrage intitnié fForthies ofEngland, (célébrités de T Angleterre), en parlant de sir Robert Sbirle^, dit : a Ces actions lui attirèrent Tenvie des seigneurs perses, et Taffection des dames, parmi lesquelles il y eut une qui (connue pour parentedu grand Sophi), l'épousa après quelque opposition. Elle avait plus d'ébène que d'trotre dans sa constitution; était assez aimable et pleine de vaillance, qualité très^stknée pour son sexe, dans ces contrées. Il vint avec elle en Angleterre, et y demeura plusieurs années, il affectait de paraître dans un costume étranger, et comme si ses habits ftifsalent partie de ses membres, il ne se regardait jamais comme bien , s*il n*avalt sur lue quelque fragment du costume persan. »
pontifical sur le mont Cavallo , deux tableaux dliistoire par Van Dyck, l'Ascension et TÂdoration des Mages, compositions que le pape lui a^ait probablement commandées. On peut aussi trouver beaucoup de ses ouvrages dans les palais Braschi, Colonna, Corsini et autres à Rome ; tous ont probablement été exécutés pendant son séjour dans cette ville , séjour que Soprani prétend avoir été de deux ans K La cause de son départ de Rome fut » à ce qu'on dit, le dégoût qpie lui in^ira la conduite des artistes flamands à son égard. 11 les avait trouvés pour la plupart flânant par la cité, et à son arrivée, il s'était laissé volontiers introduire dans l^r société; mais lorsqu'il les vit tous adonnés à l'inaction et à l'intempérance, il cessa de fréquenter leurs réunions, jugeant avec sagesse qu'un tel genre de vie était tout-à-fait incompatible avec les études que demandait son art. L'absence de Van Dyck de leur sodété irrita à un très-haut point ses prétendus amis; comme il déployait un grand luxe dans sa maison et dans sa toilette ils prirent sa froideur pour de l'orgueil et de la présomption. Dès lors il ne cherchèrent qu'à dépréder^ ses ouvrages , prétendant que le dessin en était inexact) et le coloris sans vigueur. II est à regretter qu'il n'eut point assez de force de caractère pour soutenir les attaques de ces ennemis de sa gloire , et qu'il se laissa tellement impressioner par leur accusations, qu'il quitta la cité, et retourna à Gênes.
Après avoir séjourné encore quelque temps dans cette ville, Van Dyck passa en Sicile accompagné du chevalier Vani. Â Palerme il fit le portrait du vice-roi, Philibert de Savoie, ainsi qite celui de Sofibnisba Ângosciola , femme célèbre par son talent comme peintre, malgré sa vieillesse et sa cécité. Dans l'intéressante histoire de
< f'Ue de FUtari, 4 lom., Genève, 1674, p. 305.
sa vie , écrite par Soprani ^ , - il est dit que Van Dyck s estima heureux d'avoir pu jouir de sa conversation, et qu il dut avouer avoir reçu plus d'éclaircissements sur son art, d'une femme aveugle, qu'il n'en avait pu tirer des œuvres des plus grands peintres ^. Son séjour en Sicile, fut du reste d'assez courte durée; car la peste y ayant éclaté, et le vice-roi lui-même étant du nombre des victimes. Van Dyck se hâta de quitter le pays. Il venait de commencer pour la chapelle de la confrérie du Rosaire » un grand tableau qu'il emporta avec lui à Gènes , où il l'acheva, et le renvoya en Sicile.
Dans le cours de ses voyages, il rencontra la comtesse d'Ârundel, qui faisait alors avec ses deux fils, une tournée en Italie; il les accompagna jusqu'à Turin, et fut traité avec les plus grands égards par la noble anglaise, qui lui fit les instances les plus pressantes pour le décider à l'accompagner dans sa patrie. Il refusa respectueusement sa demande, et retourna à Gènes ^, pour y retrouver, dit-on, son ami et compatriote Cornélius De Wael, chez lequel il avait toujours reçu la plus généreuse hospitalité. Mais une cause plus probable de son fréquent retour dans cette ville, fut la bienveillance et la générosité des nobles Génois, qui furent pour lui une abondante source de richesses.
On ne sait que très-imparfaitement ce qu'il fit pendant son séjour à Florence, où l'on ne trouve qu'un nombre très-restreint de toiles peintes par lui. On peut en quelque sorte s'expliquer ce point par cette circonstance que Justus Suttermans, artiste flamand d'un talent très-distingué dans les portraits, était attaché
* Fite de Pittari, p. l&iO,
* Walpole aie le duc de Devonshire comme possédant un album de Van Dyck , dans lequel se trouve un dessin de Soffonisba Angosdola. (Anecdotes ^fPainting in England, 5 vol. 12-»«. London 1786, vol. Il, p. 159;.
* Sopranî, p. 305.
alors comme peintre à la cour de Toscane. Ses tableaux sont regardés comme à peine inférieurs à ceux de Van Dyck qui , étant de ses amis, fit de lui un superbe portrait. On trouve encore quelques ouvrages de Van Dyck à Turin , à Milan et à Brescia • dans la cathédrale de Fano, il existe un portrait peint sur pierre, faisant partie d'un monument érigé à la famille Raynalducci.
Après avoir passé cinq ans en Italie, Van Dyck retourna à Anvers, vers la fin de i626. Il était naturel que le bruit de sa gloire fût parvenu jusqu à sa ville natale, et qu'on attendit avec impatience son arrivée. Enfant de la cité, il avait quitté Tatelier de Rubens, avec le présage du plus brillant avenir. Que ne pouvait-on donc attendre de Tinfluence d'un long séjour dans la patrie de Fart, sur un génie si supérieur? Heureusement ses productions furent de nature à réaliser les espérances qu'on avait conçues. Ses compatriotes ne le laissèrent point dans l'inaction et on ne cessa d'employer son pinceau pour décorer les monuments de sa ville natale. Sa première grande composition fut pour le maitre-autel de l'église des Augustins. L'ensemble de ce tableau est majestueux et imposant ; il représente St-Augustin en extase , soutenu par deux anges, les yeux dirigés vers le Sauveur, porté luimême sur un groupe de nuages et entouré de chérubins, qui oflrent une foule d'emblèmes différents. L'effet du tableau fut malheureusement détruit par la confrérie qui voulut que la robe claire du saint (qui, ainsi que l'avait prouvé le peintre, formait le centre de la masse lumineuse du tableau) fut remplacée par un vêtement d'une couleur plus sombre. Reynolds dit : c Ce tableau quoique jouissant d'une gi*ande célébrité, a trompé en grande partie mon attente. — Il ne fait point d'effet, à cause du manque d'une grande masse de lumière; les deux anges forment deux masses d'égale
grandeur *. » On peut se former une meilleure idée de Tintention du peintre d'après une belle esquisse en grisaille, en possession de lord Methuen, ou d'après une gravure de P. De Jode, qu'en voyant le tableau original , parce que dans le dessin et la gravure que nous citons, la robe du saint a conservé la couleur claire qu'elle avait d'abord sur le tableau.
Quelque fâcheuse que fût déjà cette intervention , le traitement qu'infligèrent au peintre les chanoines de l'église collégiale de Courtrai, fut bien plus affligeant encore. On lui avait commandé pour le maitre-autel , une grande toile , qui devait être exécutée à Anvers : le sujet était l'Erection de la Croix. A cette époque, il dirigeait tous ses efforts vers l'établissement de sa réputation dans sa patrie, et il avait résolu de mettre tout en œuvre pour rendre ce tableau supérieur à tout ce qu'il avait fait jusqu'alors. Il ressentait d'autant plus d'inquiétude sur ce point, que déjà beaucoup de ses contemporains, bien au-dessous de lui, avait cherché à rabaisser la valeur de ses ouvrages. Aussi, dès que le tableau fut achevé , il se rendit lui-même à Courtrai pour en surveiller le placement. A son arrivée , les chanoines désirèrent le voir déballé, et soumis à leur critique; le peintre les pria d'attendre jusqu'au lendemain , afin qu'ils pussent voir alors le tableau placé convenablement. Mais non; ils insistèrent pour le faire dérouler, et grand fut le désappointement de Yan Dyck, en les voyant porter leurs regards de lui à la toile, de la toile à lui, avec une expression évidente de dédain et de mépris. Ses compatriotes avaient montré de l'ignorance; les chanoines de Courtrai allaient jusqu'à l'insolence. Ils s'écrièrent que la contenance du Sauveur
* A Joumey to Flandcr» and Holland. (f^cyage en Flandre et en Hollande). Œuvres désir Joshua Reynolds, 3 vol. 8», Londres i809, vol. U, p. 315.
était tout-à-fait dépourvue de dignité, qu il ressemblait à un portefaix, que toutes les figures faisaient Teffet de masques, et enfin, prétendant que le peintre n était qu*un barbouilleur, ils lui tournèrent le dos et partirent. On lui permit cependant de placer le tableau sur Tautel , et après son érection , il se rendit cbez plusieurs d'entre les chanoines, demandant à chacun d*eux de lui faire la faveur d*aller le contempler; cette modeste prière ne valut à Van Dyck que plus d'outrages ; et il fut plusieurs jours dans la ville, sans pouvoir obtenir de paiement. Il reçut à la fin son salaire; mais on le lui remit de si mauvaise grâce, qu*il partit plus mortifié et plus abattu qu'auparavant. *
A son retour à Anvers, il résolut de tenir cette a&ire cachée; mais des circonstances imprévues, vinrent bientôt la publier. Quelques personnes d'un goût reconnu, en visitant la ville de Courtrai, virent le tableau, et le comblèrent d'éloges; beaucoup d'artistes et de connaisseurs allèrent le contempler, et affirmèrent que c'était une œuvre extraordinaire , pour un homme encore si jeune. Maintenant les rôles changèrent; les arrogants censeurs furent forcés de joindre leurs éloges à ceux des spectateurs; on leur reprocha mêmes les insultes dont ils avaient chargé notre sensible artiste ; et pour réparer leur faute , ils furent obligés de lui commander deux nouveaux tableaux pour leur église. Mais Van Dyck ne put oublier de si tôt la conduite qu'ils avaient tenue, et en réponse à leur demande, il fit dire qu'il y avait déjà assez de barbouilleurs à Courtrai sans qu'il fallut en appeler d'autres d'Anvers.
Nous trouvons encore deux importantes compositions de Van Dyck, l'une dans l'église de St-Michel à Gand , l'autre dans celle
< Voir à la fin du volume la réfulatiun de cetle anecdote.
des Récoliets à Malines. Le sujet de la première est tirée de la passion de notre Seigneur, et selon Reynolds, de fréquentes restaurations en ont presque efi&cé la couleur. Cependant à en juger d'après la partie conservée, cette toile fut un de ses meilleurs ouvrages. L'autre représente le Christ entre les deux larrons. Sir Joshua en fait ainsi l'éloge : c Ce tableau peut en général être considéré comme un des plus beaux (pii existent, et donne la plus haute idée des talents de Van Dyck ; il prouve que l'artiste avait un génie réel pour la peinture historique, dont malheureusement il fut détourné par son habileté dans les portraits. ^ > Il nous reste à citer une autre œuvre du plus grand mérite, malheureusement détruite pendant le bombardement de Bruxelles en l'année 1695; elle avait pour sujet une convocation des magistrats de la cité, et contenait vingt-trois portraits.
Houbraken donne des détails amusants, sur une visite rendue par Yan Dyck à Frank Hais, peintre à Haarlem. Il y était déjà plusieurs fois retourné , dans l'intention de faire la connaissance de cet artiste, dont il admirait beaucoup les portraits. On pouvait rarement trouver Hais ailleurs qu'au cabaret ; cependant, lorsque Yan Dyck lui eut fait dire qu'un étranger attendait qu'il vint faire son portrait, le peintre apparut, et apprenant qu'il n'avait que deux heures pour exécuter le tableau, il saisit sa palette et ses pinceaux, la première toile qui tomba sous sa main, commença et acheva la commande dans l'espace de temps indiqué. Le visiteur manifesta sa satisfaction, observant en même temps que faire des portraits lui paraissait une besogne très-facile, et qu'il voudrait bien, s'il lui était permis, essayer à quoi il parviendrait lui-même.
* f^oyage en Flandre et en Hollande. (Œuvres de Reynolds, vol. Il, pp. 275, 274).
Il pria donc le peintre étonné, de lui céder la place qu il venait de quitter; Hais comprit bientôt qu'il avait devant lui, un homme très-expérimenté dans Fusage des instruments dont il se servait en ce moment ; mais grande fut sa surprise lorsqu'il vit ce que venait de faire l'étranger ; il se jeta à son cou , en s' écriant : c Vous êtes Yan Dyck ; il n'y a que lui qui puisse égaler ce que vous venez de faire. »
Yan Dyck résida en Flandre jusqu'à environ cinq ans après son retour d'Italie; il s'y livra à un travail constant et assidu, s'il faut en juger d'après les tableaux qu'il exécuta pour les églises et les autres monuments publics de son pays. Descamps en cite plus de trente achevés pendant un temps si restreint. Indépendamment de ceux-ci, il produisit un grand nombre de ses meilleurs portraits, tels que ceux de l'archiduchesse Isabelle, du cardinal Infanta, de la reine-mère de France et de son fils Gaston, duc d'Orléans, qui tous deux à cette époque avaient cherché un asile à Bruxelles ; les portraits équestres du prince Thomas , du duc d'Ârembei^ , du duc d'Âlva, d'Antoine Triest, évèque de Gand, de l'abbé Scaglia, et encore une bien plus grande quantité de superbes dessins en grisaille , formant cette série de portraits des plus grands hommes de son époque, tels que guerriers, poètes, historiens, etc., qui fut gravée et publiée par Marten Yan den Enden. On peut trouver dans cette collection , beaucoup de vues contenant les portraits des plus grands généraux qui entrèrent en campagne, au commencement de la guerre de trente ans ; Gustave-Adolphe, l'empereur Ferdinand, Wallenstein, Tilly, Papenheim, et d'autres, de telle manière que Yan Dyck doit avoir visité le théâtre de la guerre pour avoir su tracer quelques-unes de ces esquisses.
Une circonstance très-propice pour notre artiste , à cette époque , fut l'absence de Rubens, qui remplissait alors une mission diplomatique , près des cours d'Espagne et d'Angleterre. Il y avait été envoyé par l'infante Isabelle, dont l'époux, l'archiduc Albert, avait peu de temps avant sa mort, désigné le grand peintre comme un homme à la sagacité et à la probité duquel elle pouvait se fier dans un moment de péril.
Vers cette époque , Van Dyck fut invité par Frédéric de Nassau , prince d'Orange, à venir passer quelque temps en Hollande. Il y fit les portraits du prince , de la princesse et de leur famille , ainsi que ceux d'un grand nombre de personnages, résidant à la Haye, distingués par leur rang et leur influence. De Piles assure aussi qu'à peu de temps de là, il visita Paris, sur la demande du cardinal de Richelieu.
Descamps avance un fait étrange, que nous n'indiquons ici que pour en montrer l'injustice et la fausseté. Il affirme que Rubens offirit à Van Dyck, la main de l'ainée de ses filles, que celui-ci refusa sous prétexte d'un second voyage en Italie; mais qu'il n'écarta en réalité la proposition qu'à cause d'un amour insensé qu'il ressentait pour la mère. Or Rubens n'eut point de fille de sa première femme, Isabelle Braut, et celle-ci mourut l'année même que Van Dyck revint d'Italie.
Les circonstances qui amenèrent le départ de Van Dyck pour l'Angleterre, sont malheureusement entourées jusqu'aujourd'hui, d'une grande obscurité. D'après Félibien, Charles P' pria sir Kenelm Digby qui avait connu notre artiste en Flandre , de l'inviter à passer à Londres ; mais Bellori dont le récit sur le séjour de Van Dyck en Angleterre, est complet et digne de foi, déclare positivement que ce fut lord Arundel, qui le premier
parla d'Antoine à Charles l" ^, et il invoque à Vappui de son assertion , les paroles mêmes de sir Keneim Digby, ayant rencontré ce seigneur à Rome lorsqu'il y était ministre de la reine Henriette, près du pape Urbain VIII *.
Walpole dans son ouvrage intitulé : Life of M" Beale, (Vie de madame Beale), cite le passage suivant, extrait d'un journal rédigé par le mari de cette dame, dans lequel il est dit que le roi forma le projet d'inviter Van Dyck à visiter l'Angleterre, après avoir vu le portrait qu'il avait fait de Nicolas Lanière.
c M. Lely, contemplant le portrait de mon évèque par Van Dyck, je lui demandai comment il était possible que ce peintre put trouver le temps pour achever en un jour, une tète si détaillée et portée à un si haut degré de perfection. — Je crois même, répondit-il , qu'il l'a recommencée quatorze fois. Il me parla alors du portrait de M. Nicolas Lanière par Van Dyck, portrait pour lequel, d'après ce que m'a dit M. Lanière lui-même, ajouta-t-il, celui-ci posa sept jours entiers du matin au soir, ne se levant que pour prendre son repas. Quoique M. Lanière eut posé si longtemps pour son portrait, il ne lui fut permis de le voir que lorsque l'artiste l'eut complètement achevé selon son désir. Ce fut là le tableau qui fut montré à Charles P', et qui donna lieu au voyage de Van Dyck en Angleterre ^ * .
* « E perche il conte de Arondel signore studiosissimo delle belle arti del disegno haveva introdotto il Van Dyck alla gratia del Rè, et era stato promotore délia sua venuta in Inghilterra , etc. a
* u Questo cavalière nel Pontificato di Urbano Ottavo dimorando in Roma , résidente délia Regina d'Inghelterra , mi diede contezza di quanto avvenne al Van Dyck, dopo randata saa alla corte di Londra. »
s Anecdotes ofPainting in England, Tol. III, p. 125 et 126. Dans Farticle MaryBeale, Walpole dit : a L'histoire la plus complète de sa vie et de ses œuvres fut racontée par son propre époux, qui mettait journellement sur papier tout ce qui avait rapport à luimême, et aux tableaux de sa femme. » Le passage cité plus haut est tiré de son journal.
Le portrait dont on parle ici, est évidemment celui que nous trouvons cité dans le catalogue de la collection du roi Charles , fait par Abraham Yanderdort» lorsqu'on transporta les tableaux de St-James à Whitehall; le MS. original se trouve maintenant au Musée Britannique (MSS. Harl. 4748) ; le tableau y est ainsi décrit :
Exécuté par mes- f 34. Item : un portrait de Nicolas Lanière, sire Antoine Van | maître de chapelle de Sa Majesté — en profil Dike, outre-mer. \ dans un cadre ciselé et doré *.
L'acte suivant, extrait du livre des comptes de la trésorerie,
prouve que le roi possédait un tableau d'histoire par Yan Dyck,
fait au commencement de 1650, deux ans avant son arrivée en
Angleterre :