MONUMENT BIOGRAPHIQUE
DE
BAKENKHONSOU
GRAND PRÊTRE D'aMMON ET ARCHITECTE PRINCIPAL DE THÈBES, CONTKMFOIIAIN DE MOÏSU ^
La riche collection de sculpture formée par le roi Louis de Bavière, et connue sous le nom de Glyptothèque de Munich, possède quelques monuments égyptiens isolés et en quelque sorte perdus au milieu d'un grand nombre d'objets d'art grecs et romains, ce qui fait que peu d'égyptologues en connaissent l'existence. L'un d'eux, n^^^O de la collection, est la statue d'un grand prêtre d'Ammon, contemporain de Moïse et architecte des palais de Tlièbes sous deux règnes de la XIX® dynastie; elle est ornée d'inscriptions hiéroglyphiques qui nous donnent, outre des formules religieuses assez remarquables, un précieux résumé de la biographie de ce personiîage. L'interprétation de ces textes égyptiens est l'objet du présent travail; mais, avant de l'entreprendre, je
1. [Publié dans les Mémoires de V Institut égt/ptien^ 1862, t. I, p. 701-754]. L'impression de ce mémoire était décidée par l'Institut égyptien le 30 septembre 1861; mais des circonstances inattendues ayant retardé sa publication, l'auteur a cru devoir en donner, dans la Reoue archéologique (août 1862), un court extrait [qui est reproduit aux p. 269-273 du présent volume].
dois dire que je suis redevable de leur communication à M. Alphonse Maliet, membre honoraire de l'Institut égyptien, qui fut le premier à en comprendre Tintérêt. Ce savant distingué eut en effet la bonne fortune de découvrir l'importance de ce beau monument; il en fit une excellente copie, dont il veut bien m'autoriser aujourd'hui à faire profiter la science.
Le personnage est représenté assis à terre, à l'égyptienne, les bras croisés horizontalement sur les genoux, qui sont presque à la hauteur des épaules, et dans l'attitude que figure le signe c^, employé souvent comme déterminatif ou idéographique du nom hiéroglyphique de ce genre de statue, 01^. ^ snn'; mais on verra plus loin que celle qui nous occupe est désignée par le terme N^ ^^ x^ntii, que le texte grec de l'inscription de Rosette traduit par elxiv, image.
La tête présente un beau type et une belle expression; la sculpture est soignée et d'un excellent travail dans toutes ses parties.
On a malheureusement gravé sur les pieds quelques mots abrégés, en caractères français, qui ne sont cependant pas sans utilité, car ils nous indiquent la provenance du monument:
De : et. pf. J. Rifaud, é'. françoi | à Thèbes, 1818.
Cette inscription moderne ne peut être entièrement expliquée qu'avec l'aide de celles qui endommagent également presque tous les monuments du musée royal de Turin, et dont voici trois exemples :
D^t, PAR J4. RifAUd I ESCUlptEUR | 1818. I TbÈbES. I AU SERVICE.
D. M. I D. (Dieux, stat. m 4).
1. Louvre, A. 84, côté droit; Greene, Fouilles, pi. X, 5. Le défunt 8*exprime ainsi dans la formule funéraire : < O prophètes, divins pères, » purificateurs et officiants, qui approchez tous de cette statue (snn), etc. »
MONUMENT BIOGRAPHIQUE DÉ BAKENKHONSOU 277 DÉCOUVBt. PAR J<1. RifAUd SCUltEUR | SCUlptEUR AU CERVICE DE |
M" DROvÈtti A thEbES, 1818. (Rois, stat. n* 1).
DECOUVBRt. PAR. J:^ RlfAUd | SCUlptEUR AU CÉRVICE. D. M: DROVÉ
I tri. (Dieux, stat. n© 1).
Celle que porte notre statue doit donc se lire littéralement :
Déc[ouver]t. pfa]r. J[acques]. Rifaud. é[sculpteu]r. françoifs]. à Thèbes, 1818.
Jacques Rifiiud, auteur de quelques opuscules', exécuta effectivement à Thèbes, aux frais de M. Drovetti, consul général de France en Egypte, les fouilles qui eurent pour résultat la découverte des monuments qui composent aujourd'hui la belle collection du musée de Turin. J'ignore par suite de quelles circonstances la statue de Munich n'en fait pas partie.
Jacques Rifaud nous donne, du reste, dans une de ses publications", quelques indications sur ses travaux : « Je » commençai, dit-il, à faire des fouilles dans l'ancienne » Thèbes en 1817, et je continuai d'explorer ce sol antique » jusqu'en 1823. Je vins aussi cette même année dans la » province de Fayoum, où je creusai également le sol; je
ï) m'en occupais encore en 1824 En 1825, je passai au
» Koum-Mougedan, où je creusai encore de Y?Lstes puits, si » je puis me servir de ce terme pour exprimer les grandes » cavités et les déblayements considérables que j'ai dû faire » sur plusieurs points. Le travail dura un mois environ, du » 26 février au 21 mars. Depuis, je me transportai k San, )) dans la basse Egypte, et dans d'autres endroits, où je fis » des découvertes non moins curieuses; telles sont Koum-
1. Tableau de CÉgjfpte^ de la Nubie et des lieux circoncoisins^ ou itinéraire à l'usage des voyageurs qui cisilené ces contrées. Paris, 1830, in-8-.
2. Description des fouilles et des dècoueer tes faites par M. Rifaud dans la partie Est de la butte Koum-Medinet-el-Farès, lue à la Société de Géographie le vendredi 19 juin 1829. Paris, in-8% p. 4.
» Talle-Trip, dans la basse Egypte, et K^^,^^
La date de notre monument, et <^onséqKx^^^J'f'IJ'^^^' » du personnage qu'il représente, sont ^^^^9^^^^ to t^^^^^^ ^2 par deux cartouches royaux gravés s vj ^^ j^^ " ^^>ord bras : ce sont ceux de Ramsès II, de 1^^ X/X*^^^ "^^ nastie, le. Pharaon de Moïse, ain5iî ^^^ ^y" savant académicien M. le vicomte <3e Hq Pp établi depuis longtemps', et que l^ndi^^ff maintenant tous les égyptologues. Ils se Jiç T.^ Le seigneur des deux mondes Hd-user^m^^^.^^^ ' ^-i^ Le seigneur des diadèmes, Râ-mes-su-m^r^^^^^ ^*-«d, et
Devant les jambes est une inscription composée'^ colonnes d'hiéroglyphes, et qui devait sans doute a*^"*'^*'^^ la première "; nous commencerons donc par elle ^"^
C'est le personnage lui-même qui parle :
Su[tn]-id-h^ip{l) Amn-Hditt), Tum(3), H^ar-m-aa^^u (4)^ b^ ^^^^^
Prosrvnùme fi AmraouRâ, Toum, Harmachis ' * ** '^ ^'
„ ' ^°^^ du ciel.
vivante en vérité, {larve divine) au milieu de sa baran*» '""'-"'• (6j
«=^ ^ ^'ethuer.
A^AAAA
'/•-CÎ/Î I
proUeclrice des deux mondes, et à Khonsou-newer-hotep; qu»-!
h'/'àp (7) ^«-^t X^nsu-nicr-h^fn (8) ^ . * *
o ^-^ . ^<^ordent
/7i-a /'*'i "i ZVtm aa-tu n^a)H
que mon nom reste dans laTbrbaïde (H se perpétue à la suite h *'''*
1. E. de Rougô, Xdficc des niofitinif'uU exposas if uns (a f /. . tiqulièa cf/t/ptU'/tncs {stiUc ila rc^-ite-chaussce) un Xîtciéc /^"^^ '^'«/t- 1'' édit. Paris, 1849, p. 9, etc. ' ^'" ^oucrc,
2. Voyez n" 1 sur la planche à la fin du mémoire. Les ch'ff parenthèses, dans la transcription des toxfes qu'on va H '^^ ^''tre AUX notes plac(!es à la fin du mémoire. ' '^^'^^'oient
n kd n rpd A'd mr ntr-h^n-u
à (moi qui suis) (9) la personne du noble chef, chargé des prophètes
ie=s nniii
I A/VWNA 1 ^%9
n ntr-u nb»u ntr-h^n dp n Amn m Ap~u
des dieux tous, premier prophète d'Ammoa dans Thèbes,
^ZM ut
Bdk'ri'iD^nsu (10) md<9^ru, Bak-ea-Kbonsou, jusUflô.
Après cette courte prière, par laquelle il demande aux dieux de Thèbes que son nom passe à la postérité, le défunt Bakenkhonsou s'adresse aux prêtres de différents ordres qui visitent son tombeau :
yVWVNA
Z^d'W a! ntr'h^n-u ntr^iœ-u [d6'|-a(ll) n pr-Amn^
n dit : prophètes, divins pères et purificateurs de la demeure d'Ammon,
ammd{U) dnœ*'U(l^) n x^ntu-a {U) qbh^ (Ib) n s^-a nuk
donnez des fleurs à mon image et des libations à mon corps; je (suis)
l'É ¥ ™- 2 J>i ri L
h^n a7«a(16) n nb'iv f/r mt (17) md
l'esclave qui fait honneur à son maître, proclame Téquitè et la justice,
^âr (13) A*r md msdd astc-n s-âd [10] s-rx^ {'20)
se repose sur la vérité, déteste le mal et développe la doctrine
ntr-te ntr-h^ri'dp n Amn Bàk^n^x^nsu.
de son dieu, le premier prophète d'Ammon, Bakenkhonsou
On remarquera dans ce paragraphe la distinction établie entre les deux offrandes que demande le défunt : des fleurs pour son image, c'est-à-dire pour la statue elle-même, et des libations pour son corps. Il semble, en effet, d'après quelques passages du rituel, que la libation était un des éléments destinés à développer le germe de la vie que conservait la dépouille mortelle pour la résurrection, et cette libation parait être Osiris lui-même d'après une peinture que m'a communiquée mon savant ami M. Chabas, et l'une de celles qui décorent la momie de Bu-tha-Amen au musée de Turin. (Voir Chabas, Revue archéologique, juin 1862, p. 370-374.) On se rappelle aussi la prescription que Batou fait à Anepou, dans le Conte des deux frères, et dont l'exécution ramène le jeune homme à l'existence \ tandis que les fleurs ne semblent jamais être offertes que comme un hommage de souvenir.
Bakenkhonsou, suivant la coutume des Égyptiens, chez lesquels la modestie n'était pas une vertu, se vante ensuite de tous ses mérites : il est l'esclave qui fait honneur à son maître, c'est-à-dire au roi son souverain; il proclame l'équité et la justice, se repose sur la vérité et déteste le mal; il est enfin le grand prêtre d'Ammon qui développe ou propage, littéralement qui/ait grandir, la doctrine de son dieu.
Nous allons maintenant passer à l'interprétation de l'inscription horizontale qui entoure la partie inférieure de la statue". On ne s'étonnera pas d'y rencontrer les mêmes épithètes; les répétitions sont fréquentes dans les textes de ce genre.
1!! ve^ZM m
Rpd h^â ntr-h^U'âp n Amn Bàh-n-a^nsu {tnâ-x^ru
Le noble chef, premier prophète d*Ammon, Bakenkhonsou [jasUflé.
1. E. de Rougé, Notice sur un manuscrit égyptien, etc. Extrait de la Reçue archéologique, W* ann(^e, p. 9.