‹ Mémoires et journal de J.-G. Wille (volume 2)Chapitre 1 sur 53 · Mémoires et journal de J.-G. Wille · texte numérisé non relu

Mémoires et journal de J.-G. Wille

J'ay assisté à la vente des tableaux de M. le duc de Grammont, mais je n'en ai acheté aucun.

M. Palmeri, Italien, m'a fait deux desseins, un peu dans le goût du Guerchin. Je les lui ay payés un louis pièce.

M. Haumont, que je connois depuis nombre d'années, m'a donné deux petites monnoies d'argent et une d'or, frappées pendant la minorité de Louis XV. Je lui ay donné, en revanche, un ducat d'or du Rhin.

Le 22. J'ay dîné chez M. Haumont, avec MM. Chéreau, Prévost et Roi. Après le repas, M. Haumont nous montra une quantité de médailles antiques, dont il possède un grand nombre, et de fort curieuses.

M. Kamm, peintre de Strasbourg, étant venu à Paris avec M. Dietrich, m'est venu voir tout aussitôt. J'ay revu cet ancien ami avec plaisir.

Le 29. M. Crayen, de Leipzig, est venu m'apporter, de la parl.de M. Bause, douze porlraitsde M. de Hagedorn \ Je n'y élois pas.

Répondu à M. de Mertz, à Nuremberg. Je lui dis que j'ay fait partir aujourd'hui les derniers volumes des plan ches de y Encyclopédie et autres, qu'il m'avoit demandés, et dont je lui envoyé le compte. Je lui dis aussi de recevoir pour moi environ cinquante livres, que M. Wirsing me doit.

Répondu à M. de Murr à Nuremberg (cette lettre est dans celle à M. deMertz). Je le remercie de son livre, qu'il m'a envoyé en présent, et je lui dis que j'ay distribué ses divers imprimés et lettres aux personnes à qui ils étoient destinés; que M. de Montucla m'avoit remis un volume, Maison rustique, pour lui, qui étoit dans la caisse à M. de Mertz, comme aussi la sœur de la Bonne femme ^ que je le prie d'accepter de moi.

Répondu à M. Wirsing, à Nuremberg. Je lui dis que le livre de M. Buchoz sera de douze volumes de planches et douze de texte; que les volumes de planches se vendent trente-six livres, le texte douze livres. Des premiers il y en avoit cinq au jour. Je lui dis aussi de remettre ce qu'il me doit à M. de Mertz.

Répondu à M. le baron de Seckendorf, à Anspach. Je lui dis que M. Riederer m'avoit payé de sa part cent quarante-quatre livres dix sols contre ma quittance, pour les estampes que j'avois remises à celui-cy en forme de

* Chrislian-Louis de Hagedorn est représenté de trois quarts; sa physionomie est bonne, mais peu intelligente. Ce portrait a été gravé par J.-F. Bause, en 1774, d'après Ant. Graff.

2 Ce M. de Murr est l'auteur d'une bibliographie des beaux-arts fort bien Lite pour Fépoque où elle parut. Voici son titre : « Bibliothèque de peinture, de sculpture et de gravure par Christophe-Théophile de Murr. Francfort et Leipzig. Krauss. 1770. 2 vol. in-12. »

rouleau, et de l'expédition desquelles il s'éloit chargé. J'ay rendu compte du tout à M. le baron, et, comme il m'avoit prié le plus poliment du monde de lui acquérir les nouvelles estampes, je lui offre ce petit service avec plaisir dans ma réponse.

M. le baron von der Saala a pris congé de nous.

M. Jean Kôchlin fils, qui a une fabrique d'indiennes à Mulhouse, en Alsace, m'est venu voir.

MM. Benel, Rost et Crayen, négociants de Leipzig, m'ont apporté de ce pays bien des lettres et autres choses.

Le 25. M. Kamm a encore dîné chez nous. Il doit partir le mardy gras. Je l'ay chargé d'un petit paquet contenant cinq monnoies d'or, que je l'ay prié de remettre à M. Eberts, à Strasbourg. Dans une lettre à celui-cy, que M. Kamm emporte, je le prie de l'envoyer à M. deLippert, à Munich. J'ay aussi remis sept médailles romaines à M. Kamm, pour les remettr.e de ma part à M. Silbermann, facteur d'orgues à Strasbourg, auquel j'ay écrit qu'il me feroit plaisir de m'envoyer en revanche un ancien ducat de la ville de Strasbourg.

Le 3. m. Jean Kôchlin fds a pris congé de nous. Je l'ay chargé de me trouver un ducat de sa ville, de Narbonne, de Biel et de Saint-Galle. C'est ce qu'il m'a promis avec plaisir.

M. le baron de Haugwitz, Silésien, m'est venu voir. 11 vient d'Italie, d'où il m'a apporté une lettre de recommandation de M. Hacker t, à Rome.

Le 5. Répondu à M. Stûrz, conseiller d'État du princeévêque de Lubeck, duc de Ilolstein, à Oldenbourg, mon ancien ami. Je lui dis que les estampes qu'il m'a demandées sont parties pour Strasbourg, etc.

Répondu à M. D. Rônlgen, ébéniste à Neuwied. Je lui dis que MM. Solikofer et Rrenner m'ont payé de sa part les estampes qu'il m'avoit demandées, et qui leur ont été remises selon ses désirs.

Le 10. M. le baron de Knebel, gouverneur du prince de Saxe-Weimar, m'est venu voir, de même que M. de Koch, conseiller du landgrave de Hesse-Darmstadt, le médecin du duc de Saxe-Weimar, et le fils de M. Vos, libraire à Berlin. Ces messieurs ont vu l'entrée du comte d'Artois, qui eut lieu ce jour-là, par mes fenêtres; c'està-dire ils ont passé plus de trois heures avec moi.

ÏjE. 12. M. Ranger, gouverneur dujeune comte de Czernicheff, me vint prendre dans sa voiture pour aller dîner chez M. Haumont. M. Weisbrodt y dîna aussi, de même que M. le chevalier deMonlaigle, cousin de M. Haumont. Âpres le dîner, je m'amusai à voir des médailles, et M. Hnnger des estampes, dont il est grand amateur; il est de Breslau, en Silésie, et a servi dans les hussards prussiens dans la dernière guerre.

Le 15. J'ay écrit deux lettres en faveur de M. Godefroy*, graveur; Tune M. de Sonnenfels, secrétaire de l'Académie impériale à Vienne, et l'autre à M. Sclimuzer^ directeur. M. Godefroy, désirant avec ardeur être de celte Académie, y a envoyé de ses ouvrages par le cour-

' François Gotlofroy naquit à Rouen en 1748; il était élève de J.-Pli. le lîas, et grava un assez grand nombre de paysages. Son burin est Iroid, et reml bien peu les maîtres qu'il tente de reproduire.

DE JEAN-GEORGES WILLE. ô

rier impérial, pour être mis sous les yeux de l'assemblée; je voudrois bien que cela pût réussir, d'autant plus que M. Godefroy a non-seulement du talent, mais il est aussi d'une conduite très-régulière.

Le 16. J'ay acheté à la vente d'estampes de la succession de M. Mariette ^ le Couronnement d'épines^ gravé par Bolswerl, d'après Van Dyck. Superbe épreuve. Elle m'a coûté deux cent trente-neuf livres dix-neuf so]s\ 11 y avoit longtemps que je désirois posséder une parfaite épreuve de cet ouvrage magnifique.

Le 20. J'ay répondu à M. Geyser, graveur à Leipzig, qui m'avoit envoyé de ses ouvrages pour savoir mon sentiment, que je lui dis sans détour. Je lui envoyé, dans un rouleau remis à MM. Benel et Rost, plusieurs eauxfortes de M. Weisbrodt, qui peuvent lui être utiles à cause de leur intelligence et bonté. Je lui envoyé aussi

^ On peut consulter un grand nombre d'ouvrages sur Mariette. MM. Philippe de Chennevières et Anatole de Montaiglon publient en ce moment son précieux Abecedario chez le libraire Dumoulin. Il y eut trois catalogues différents de la collection de Manette : le premier parut le 1" février 1775; le second, au mois de mai de la même année, et le troisième, le plus important, le 24 juillet, encore de la même année. M. Jules Dumesnil a publié récemment, sur cet amateur célèbre, un curieux volume plein de documents. Il a su habilement grouper autour de cette grande personnalité les amateurs de Tépoque, Crozat, Caylus, Julienne et quelques autres. Ce travail, le plus complet, mérite la plus sérieuse attention; mais nous ferons un léger reproche à son auteur, c'est de ne s'être pas suffisamment servi des notes manuscrites de Mariette conservées au cabinet des estampes; il eût trouvé là de curieuses indications sur les travaux non pubUés de Mariette, et eût donné ainsi plus d'intérêt à son livre, déjà plein défaits et de renseignements. M. Charles Blanc, dans son Trésor de la Curiosité, a aussi donné une biographie de Mariette; elle est faite avec le goût fin que Ton est accoutumé à rencontrer dans tous les ouvrages de cet ingénieux historien.

- C'est le n° 121 du premier catalogue de Mariette. Il y en avait encore une épreuve dans la vente du mois de mai de la même année. Celle-ci se vendit trois cent vingt-trois livres.

les deux vues de Meissen, pour qu'il voye le fini avec Teau-foi te; dans son rouleau les mêmes estampes finies pour MM. Huber, Weiss elKreucliauf.

Répondu à M. Kreuchauf, à Leipzig, à qui j'envoye mon porlraitj gravé par Jngouf, qu'il m'avoit demandé, el deux paysages que j'avois gravés autrefois à l'eau-forte pour m'amuser, el dont la planche me paroît perdue*. M. Geyser est prié de lui remettre ces pièces.

Répondu à M. OEser, le fils, peintre, qui m'avoit envoyé plusieurs paysages à gouache de sa façon, par MM. Benel et Rost, me priant de les vendre. Je lui envoyé par la même voie trois de ses gouaches, comme peu propres à convenir icy, et je lui demande le prix des huit qui restent entre mes mains. Je lui dis aussi un peu mon sentiment sur ses ouvrages, qui ont bien du bon, et sont faits avec assez bon goût. — M. Crayen s'est chargé de ces trois lettres aujourd'hui.

Répondu à M. Steinauer, qui m'avoit prié de lui acheter quelques estampes. Je les ay envoyées roulées chez MM. Benel et Rost, qui s'en sont chargés avec plaisir.

Répondu à M. Bause, graveur à Leipzig. Je lui dis

^ Nous lisons, à propos de ces deux paysages, une curieuse note ajoutée par M. Rudolph Weigei au livre de M. Charles Blanc sur Wille : « Deux paysages sur une planche, dessinés et gravés par J.-G. Wille dans sa jeunesse, petit in-foho (catalogue d'Einsiedel). Le catalogue Kreuchauf fait observer qu'ils sont probablement de Wille, Texemplaire qu'il cite étant signé par Wille lui-mênne avec cette note d'envoi : Pour momieur Kreuchauf y de la part de son ami Wille. Ce sont des pièces détachées de la planche gravée au burin par J.-F. Schmidt, J.-H. Rode et J,-G. Wille, dont quelques pièces sont d'après Sadelcr et Mellan. La planche entière, petit in-folio, • contient neuf sujets. On en rencontre, quoique assez rarement, des morceaux détachés, que les artistes semblent avoir envoyés à leurs amis en Allemagne. Les épreuves de la planche entière sont excessivement rares. » Ce passage du journal de Wille est d'autant plus curieux, qu'il ajoute deux nouvelles pièces à rœuvre du graveur, et qu'il trouve sa sanction dans le catalogue Kreuchauf cité par M. Rudolph Weigei.

que les dix-huit épreuves du porlrait de M. Ramier \ qu'il dit m'avoir envoyées, ne me sont pas parvenues; mais que j'ay reçu douze épreuves de celui de M. de Hagedorn, directeur général des académies de Saxe. Je le remercie de celle dont il m'a fait présent.

Le 21. Monseigneur le prince de Saxe-Weimar m'*a fait l'honneur de venir chez moi, accompagné de son digne gouverneur, M. le baron de Knebel, homme d'esprit et rempli des plus grandes connaissances. Son Altesse, prince aimable s'il en fut jamais, resta avec plaisir, comme il me parut, longtemps avec moi. Je fus enchanté de ses discours, de ses manières et de ses connaissances et sentiments. Il voulut même bien monter chez mon fils pour y voir son grand tableau, qu'il vient d'achever, et dont le prince parut très-satisfait, ainsi que M. le baron de Knebel. De telles personnes sont chères à mon cœur, et je les honore sincèrement et avec plaisir.

Répondu à M. Huber, professeur de langue françoise à Leipzig. Je le remercie de son livre en françois sur l'éducation, qu'il a fait imprimer et qu'on dit être l'ouvrage d'une dame de Paris, comme aussi d^un livre allemand qui a pour titre : Die Leiden des jwigen WertJierSy par M. Gœthe, à Francfort, auteur original qui fait beaucoup de bruit, et dont ce livre-cy est une preuve. C'est un ouvrage presque unique dans son genre. Cet auteur a l'art de manier la langue allemande avec un avantage étonnant et sublime. Sa manière attaque l'âme et le cœur, dans ses descriptions douces et énergiques

* Charles-Guillaume Ramier est représenté en buste et de trois quarts dirigé vers la gauche. Ce portrait est gravé par Bause, en 1774, d'après Ant. Graff.

des diverses situations où son héros se trouve. Je l'ay lu avec cette sensation, et je crains de le lire une seconde ^ fois, quoique je le désire, et je le ferai.

Le 25. Répondu à M. de Lippert, à Munich. Je lui mande aussi que M. Eberts doit lui avoir envoyé une petite boëte contenant cinq petites pièces d'or, dont je le prie d'en prendre une pour celle qu'il m'a envoyée et de m'échanger les quatre autres pour des monnoies d'évêques ou de villes impériales, que je lui nomme, etc.

M. Baader est revenu de Brunoy, où il a travaillé chez le marquis de ce nom pendant près de trois semaines. Il nous a fait rire à son ordinaire.

Le 26. Répondu à M. Weiss, à Leipzig. Je le remercie d'abord de sa bibliothèque, dont il m'a envoyé la continuation. J'insiste pour faire insérer dans cet ouvrage l'histoire de la vie des célèbres artistes : Dietrich, Wagner, Schmidt. Je lui dis aussi que M. Geyser lui remettroit deux paysages, que j'ay fait graver d'après Wagner. Je lui envoyé par M. Crayen les Amants généreux et Albert r\

Répondu à M. C.-L. Troschel, conseiller du roy de Prusse et avocat à Berlin, qui m'avoit annoncé la mort de mon ancien ami, M. Schmidt \ Je lui dis que le peu d'argent que je dois à M. Schmidt, je le ferai passer cet été à ses héritiers.

* Crayen raconte la mort de ScliniiJt en ces termes : « Schmidt mourut d'iipoplexie à Berlin, le 25 janvier 4775, au moment qu'il songeoit à faire son testament en faveur de plusieurs de ses anciens amis, et dans Tintention de léguer tous les objets qui concernent les arts à TAcadémie royale de peinture de Paris. Ses héritiers, parmi lesquels se trouvent ses deux sœurs, étoicnt pour la plupart de pauvres artisans, à Texcoption du commissaire royal Gucricke, (^est ce dernier qui possède actuellement toutes les planches du fonds de Schmidt... »

Répondu à M. B. Rode, peintre du roy de Prusse, à Berlin, qui m'avoit îiussi appris la nouvelle de la mort de M. Schmidl. Je le prie de m'acheter douze épreuves d'une planche que M. Schmidt doit avoir achevée peu avant sa mort.

Le 27. Répondu à M. G. Winckler, négociant à Leipzig. Je le remercie des trois petits desseins qu'il m'a envoyés et du portrait de son père, gravé par M. Bause. Je lui mande que je lui envoyé en revanche un beau dessein de Verschuring, etc., par M. Crayen.

M. Weissenborn, jeune médecin d'Erfurt, m'est venu voir. Il me paroît im joli jeune homme.

M. le comte de Maréchal m'a apporté et fait présent d'une médaille d'argent, représentant d'un côté leportrait (lu prince Charles de Lorraine, grand maître de l'ordre Teutonique, et de l'autre le prince archiduc Maximilien, comme coadjuteur à la grande maîtrise de l'ordre Teutonique. Ce seigneur, fort aimable, a été voir les ouvrages de mon fils, dont il a paru fort content.

M. le comte de Werthern, allant en ambassade de la part de l'électeur de Saxe, en Espagne, nous a fait l'honneur de prendre congé de nous,. Ce seigneur, que je connois depuis longtemps, est d'une honnêteté et en même temps d'une vivacité extraordinaires, et m'a constamment témoigné beaucoup d'estime.

M. Crayen a soupe chez nous en compagnie. Je lui ay donné deux desseins pour M. Bause, que celui-cy m'avoit demandés de ma main. J'ay aussi fait présent d'un petit dessein de moi à M. Crayen, qui m'en avoit déjà acheté six, presque tous coloriés, comme aussi deux de mon fils.

Le 28. M. Crayen est venu prendre congé de nous. Je

Tay encore chargé d'une seconde lettre pour M. Bausc;

11 est chargé de presque toutes celles pour la Saxe, excepté de deux, dont M. Rostest chargé.

Le 1". Répondu et écrit à M. Kôbell, peintre de Télecteur palatin, à Mannheinfi. Je lui dis mon sentiment sur les soixante paysages qu'il a gravés à l'eau-forte d'une manière très-spirituelle et de bon goût, et qu'il m'a envoyés en présent. Je l'exhorte seulement à refléter un peu plus les masures, etc. C'est M. Kruthofcr qui doit faire partir cette letire.

Le 12. M. Ribotte, négociant de Montauban, qui est connoisseur, poignant lui-même, vint chez nous; je lui fis voir mon cabinet, qui lui fit beaucoup de plaisir. 11 m'avoit apporté une lettre de recommandation de M. Gier, de Bordeaux.

Le 14. Répondu à M. Schmuzcr, à Vienne. Je lui dis avoir reçu les quatre ducats curieux qu'il m'a envoyés par le courrier impérial, qui est aussi chargé de ma réponse. Je le prie de me chercher quelques-uns des anciens roys de Hongrie et des princes de Transylvanie, comme aussi de me dire ce que sont devenues les gouaches par Wagner que j 'a vois cédées à Weirottcr. Il y a une lettre dans la sienne pour M. Caste.

Le 15. Répondu à M. J.-A. Silbermann, facteur d'orgues à Strasbourg, à qui j'avois envoyé, par M. Kamm, quelques monnoies romaines, et qui m'offre en revanche deux ducats anciens et curieux, que je le prie de m'envoyer le plus tôt possible.

Mercredy passé, on vint me dire, vers les neuf heures du soir, que M. Baader (qui éloit venu chez nous le matin très-gaillard), se trouvoit extrêmement mal chez lui, étant enflé considérablement et se grattant partout. Surle-champ j'envoye chez mon neveu Coutouli, pour aller en droiture chez M. Baader, et je partis également pour voir par moi-même l'état du malade. Je le trouvai au lit. Je le questionnai, et il se trouva qu'il avoit mangé des moules, qui font souvent le plus mauvais effet. Mon neveu lui fit prendre l'émétique. Le surlendemain il étoit guéri heureusement. Sans mes précautions, l'affaire pouvoit avoir de mauvaises suites.

Le 16. Répondu à M. Jean Péters (m,a lettre adressée à MM. Tesdorph et Rodde, à Lubeck). Je lui mande que sa lettre pour Lyon y a été envoyée, et que celle à M. Péters lui a été remise. Je lui dis les prix des estampes de Baléchou et de quelques-unes des anciennes.

Répondu à M. Preisler, graveur du roy de Danemark, à Copenhague. Je lui dis entre autres choses que je n'ay pas manqué de remettre ses meilleures estampes de mon portefeuille à M. Cochin, et, comme il ne les a pas encore présentées à l'Académie, je lui conseille de lui écrire encore pour le môme objet.

Le 21. M. le comte de Donhof, venant d'Italie, m'est venu voir; il me paroît un aimable jeune seigneur. Il m'a apporté une lettre de recommandation de M. Hackert, et m'a cédé un ducat frappé par le cardinal Camerlingue, pendant la vacance du saint-siége.

Le 29. S. A. S. le duc régnant de Saxe-Weimar, accompagné de son frère le prince Constantin et de M. le baron de Knebel, m'ont honoré de leur visite. Ces prin-

ces sont aussi aimables qu'il est possible de rêtre, et remplis de connoissances. Ils sont montés chez mon fils pour y voir ses ouvrages, et sont restés deux heures avec moi dans mon cabinet pour ma grande satisfaction.

Je présentai à ces princes M. Rivière, conseiller de l'ambassade de Saxe, qui se trouvoit par hasard chez nous lorsqu'ils y arrivèrent.

Répondu à M. Meil,' dessinateur et graveur à Berlin. Je le remercie des estampes de sa façon qu'il m'a envoyées l'année passée par M. Voitus, chirurgien-major que le roi de Prusse a envoyé icy et qui est chargé de ma réponse, de même que de mes deux dernières estampes, que je lui envoyé accompagnées des deux vues de Meissen que j'ay fait graver depuis peu.

Le 50. Monseigneur le duc de Saxe-Weimar m'a honoré de nouveau d'une visite. Il étoit accompagné de M. le baron de Knebel et de M. de Slein, son écuyer. Il est resté chez moi, dans mon cabinet, depuis dix heures jusqu'à deux heures; et, comme il avoit apporté, selon la promesse qu'il m'avoit faite, le poëme de Fingal en prose allemande, M. le baron de Knebel nous en lut plusieurs chants de la manière la plus expressive et la plus convenable. Plus je vois ce prince, el plus il me paroît affable et honnêle.

La nuit du ... au mourut Marie Deforge, âgée de quinze ans et neuf mois, chez M. et madame Chevillet, qui avoient élevé cet enfant depuis l'âge de cinq ans, n'en ayant pas eux-mêmes. On soupçonne que c'est d'un coup qu'elle s'étoit donné à la tête et qu'elle avoit caché dans le temps.

M. le comte de Dônhoff in'a cédé un quart de ducat de Venise qu'il avoit apporté d'Italie.

Le 5. Il y eut un soulèvement à Paris : le peuple se portoitjpartout dans les marchés au pain et s'en saisissoit de force, ainsi que chez les boulangers de la ville, dont les boutiques furent forcées aussi et le pain enlevé.

Le 7. M. le comte de Grammont et son gouverneur, M. Cacaut, let(ré, de même que M. le baron de Knebel, me vinrent voir et y restèrent longtemps. M. le comte est très-aimable; M. Cacaut, qui a beaucoup voyagé en Allemagne, m'a fait des compliments de beaucoup de personnes de ma connoissance qu'il y a renconlrées. Il m'a dit qu'on imprimoit actuellement les poésies de M. Ramier, qu'il avoit traduites de l'allemand en françois. Il parle très-bien l'allemand.

Écrit à M. Abau, chez M. le comte Joseph Poloski, à Varsovie. Celte leltre est la première de cette espèce que j'aie jamais écrite. Je lui fais formellement la demande de mademoiselle Abau, sa fille, pour notre fils aîné; nos jeunes gens étant très d'accord et nous n'étant pas opposés. Ma leltre est écrite avec celte effusion de cœur qu'un père qui aime ses enfants peut sentir seul Irèsvivement.

M. Silbermann m'a envoyé de Strasbourg un ducat de Georges Ragotzki, prince de Transylvanie, et un de saint Wladislas, roi de Hongrie; l'un et l'autre rare et curieux.

- Le 10. J'allai chez monseigneur le duc de Saxe-Wei-

mar pour lui souhaiter un bon voyage, ainsi qu'au prince Constantin, son frère* mais ils étoient allés à Marly. J'y laissai un pelit rouleau pour M. le baron de Knebel, gouverneur de ce dernier.

Le 11. M. le baron de Knebel a pris congé de nous. C'est un bien digne gentilhomme, que j'estime infiniment. 11 m'a voit prêté die Blumenlese, qu'il m'a obligé de garder. C'est une excellente collection de poésies aile- . mandes.

M. le baron deDahlberg, frère du gouverneur d'Erfurt, m'est venu voir. Je l'avois déjà connu à Paris il y a quatre ans. Il est arrivé avec madame la baronne son épouse. C'est un gentilhomme instruit, et je l'ay revu avec grand plaisir.

Répondu à M. Lienau. Je luy fais mes compliments sur la naissance de son second fils, et je lui envoyé le compte de ce qu'il me doit, puisqu'il me l'avoit demandé. Je le prie aussi de faire payer pour moi cent cinq livres douze sols à M. Rode, à Berlin. Je lui parle du grand tableau : Danse de villageois, que mon fils vient de finir.

Répondu à M. le conseiller d'État Stùrz, à Oldenbourg. Je lui dis que tout est chez M. Eberts. Je lui parle du grand tableau de mon fils, et je lui dis de penser à ma collection.

Le 14. Ce jour, j'ay écrit la lettre suivante à l'empereur

J'ay écrit à monseigneur le prince de Kaunitz-Rittberg, chancelier de cour et d'État de Leurs Majestés Impériales et Royales.

J'ay prêté mon portrait, peint par M. Greuze, à M. Muller, qui veut le graver pour lui.

* La lettre manque dans le manuscrit.

Le 16. M. le baron de Dahlberg, avec madame la baronne son épouse et M. le comte de Schall, me sont venus voir, toutes personnes aimables. Madame la baronne a examiné toutes mes curiosités avec attention. Ils ont vu les tableaux de mon fils avec plaisir. J'ai eu de M. le comte un ducat de l'électeur palatin en troc

Le 17. M. d'Inghem, de Douay, et M. de Gricourt, son frère, celui-cy capitaine du régiment du roi, aussi à Douay, me sont venus voir. Ils sont fort curieux, fort aimables, et braves gentilhommes

J'ay acheté treize monnoies d'or, dont dix françoises. La plus ancienne est du roy Jean, qui monta sur le trône en 1350. C'est un mouton d'or. Il y a aussi un Warin; d'un côté est Louis XIV encore jeune, et, de l'autre, Anne d'Autriche, sa mère Ces pièces proviennent de la succession de M. Mariette, et me coûtent deux cent quatre livres.

Le 21. Répondu à ma sœur, veuve du greffier au bailliage de Hohen-Solm, près de Giessen, résidence du comte deHohen-Solm. Ich habe ihr die zwanzig begehrete Guide n angeiviesen \

Écrit à M. Strecker, peintre du landgrave de Hesse, à Darmstadt. Ich bitte ihn die zwanzig gedachte Gulden meiner Schivester nach Giesmi zuiibermachen, und sie abzuziehen von dem was er mir schuldig ist ^

Répondu à M. de Lippert, à Munich. Je lui parle de ma collection de monnoies, à laquelle il a déjà contribué. Je le remercie d'une très-petite pièce qu'il m'a envoyée.

* Je lui ai envoyé les vingt gulden demandés. Je le prie de faire parvenir à ma sœur, à Giessen, les vingt gulden en question, et de les retirer de ce dont il m'est redevabl e.

16 JOUniSAL-

Je le prie de me faire faire par M. Winck, dont il me parle avec éloge, un petit croquis de dessein, pour juger si je dois faire peindre quelques tableaux par ce peintre ou non.

Le 25. Un jeune peintre en miniature de Dresde, nommé M. Scllubert^ m'a apporté plusieurs lettres do recommandation de quelques amis de Hambourg, où il a été pendant quelque temps. Je lui ai prêté un petit tableau : Joueuse de luth, de mon fils, qu'il veut copier.

Le 28. Répondu à M. Silbermann, facteur d'orgues ;i Strasbourg. Je le remercie des deux ducats qu'il m'a envoyés, dont un de saint Wladislas, roi de Hongrie, cl l'autre du prince Ragotzki, prince de Transylvanie. Je lui dis que je chercberai parmi mes connoissances encore quelques monnoies romaines qui lui manquent.

Répondu à M. B. Rode, peintre du roi de Prusse, à Berlin. Je lui dis que M. Lienau, à Hambourg, a ordre de moi de lui payer cent cinq livres douze sols pour solde entre nous. Je le prie de m'envoyer quelques estampes de feu M. Schmidt et son catalogue, de même de voir s'il y a moyen de trouver quelques Wagner à gouache.

Le 29. M. Witvver, jeune médecin de Nuremberg, m'est venu voir, simplement pour pouvoir dire qu'il m'a vu.

Le 30. Répondu à MM. Flittner et Mûller, libraires h Leipzig. Je leur dis, puisqu'ils veulent établir un commerce d'estampes, que nous ne donnons rien en commission; de s'expliquer s'ils demandent également des autres graveurs pour l'envoy; de combien doit être l.i

* Jean-David Schubert, peintre et dessinateur, né à Dresde en 1 761 , mourut dans la même ville en 18'22.

somme à employer pour la première fois; que je leur donne crédit de foire en foire, c'est-à-dire de six mois en six mois.

Répondu à M. Terry, marchand d'estampes à Valenciennes, qui me demandoit quand ma nouvelle estampe seroit au jour. Je lui dis que je pense que ce sera vers la fm d'aoust prochain, sauf empêchement. Il y avoit dans sa lettre une autre à M. Greuze, et qui lui sera remise.

M. le comte de Marschall m'a fait l'honneur de venir prendre congé de moi. Il part pour les eaux de Spa, par rapport à sa santé. C'est un excellent seigneur, rempli d'humanité et de connoissances; je l'aime beaucoup.

Le 5. M. le comte de Dônhoff est venu prendre congé de moi. J'ay donné plusieurs de mes estampes à ce seigneur, qui m'avoit fait présent d'un ducat du cardinal Camerlingue et un quart de ducat de Yenise. M. le comte de Dônhoff étoit avec M. le baron de Horst, qui aime les arts, ayant dessiné plusieurs années à Berlin d'après nature, même chez mon ami M. Rode. Ils vont ensemble au couronnement du roi, à Rheims. M. le baron reviendra après icy.

M. Rûmlich, peintre pensionnaire de l'électeur palatin, étant arrivé de Mannheim, m'a apporté des lettres de recommandation de MM. Kôbell et Brandt, tous deux peintres de l'électeur. Il me paroît fort joli garçon. Il a gagné le prix à l'Académie de Mannheim, c'est-à-dire la médaille d'or.

Le 5. Seconde fête de la Pentecôte, mon fils aîné ayant

iS JOURNAL

été, selon la parole donnée, chez M. de la Borde pour convenir du prix de son tableau (Fête de Village, de vingt-Irois fjj^gures) avec cet amateur, il fut reçu le plus honnêtement du monde, et il lui fut compté ce qu'il avoit demandé, c'est-à-dire trois mille livres, que mon fils rapporta au logis, très-content de sa sortie, d'autant plus que M. de la Borde lui a commandé le pendant et une autre pièce plus petite. Il a été obligé de lui promettre de ne travailler que pour lui pendant longtemps. Mon fils l'a promis. Tout cela l'encourage et me fait le plus sensible plaisir. Sa maman et son frère Frédéric en auront également lorsqu'ils en seront instruits, car ils sont partis ce matin, avec M. et madame Chevillet, pour Thiays, près de Choisy. Le temps invitôit, car il est des plus beaux.

M. Weisbrodt, qui m'a gravé encore deux petits Wagner à l'eau-forte, me mena M. Linand, jeune graveur flamand, pour les finir. Je suis convenu de prix avec lui, et il a emporté et la planche et la petite gouache.

Le 8. Je me suis rendu chez un jardinier du nouveau boulevard avec ma femme et nos deux fils, pour y donner un petit dîner champêtre à madame et mademoiselle Abau, à M. et à madame Chevillet. Nous y passâmes jusqu'au soir. 11 faisoit le plus beau temps du monde. Nous nous partageâmes cependant en nous en retournant. Je conduisis madame et mademoiselle Abau chez elles, rue. Saint-Jacques, où mon fils aîné nous altendoit dans leur logement, comme amant fidèle et impatient.

Le 9. Une pauvre femme qui vend du pain d'épices depuis du temps sur le parapet, devant nos fenêtres, gagna avec peine notre allée, où elle accoucha, assistée par ma femme et madame Chevillet, sa sœur. Ma femme

eut cependant la prévoyance de faire chercher une sagefemme, et, l'accouchement étant fait, ma femme donna du bouillon et un écu à l'accouchée, et paya des porteurs de chaise pour la transporter chez elle, et lui envoya encore des secours.

J'ay été très-enrhumé pendant plusieurs jours, mais tout est passé. Je ne l'avois pas été depuis une couple d'années.

Un peintre en miniature, né en Saxe, m'a apporté des lettres de recommandation de MM. Lienau et Meyer, mes amis, à Hambourg, d'où il est venu par mer. Il se nomme M. Schubert, et a grande envie de se perfectionner.

Les 23 et 24. Beaucoup de monde m'a fait l'honneur de venir avec des bouquets pour me souhaiter ma fête. Mes deux fils et M. Pariseau m'ont présenté des desseins de leur façon; cela m'a fait plaisir.

Le 25. J'ay répondu à une lettre remplie de politesse que M. le baron de Dahlberg, chambellan de l'électeur pàlatin, m'avoit écrite de Mayence, où il demeure. Il m'avoit demandé, entre autres choses, quel avoit été le premier artiste qui avoit gravé au burin. Je lui ay nommé Israël von Meckenem, qui demeuroit à Bocholt, mais qui étoit né à Mecheln, ou Meckenem, qui est le même bourg, dans l'évêché de Munster, en Westphalie. Il inventa la gravure au burin (car celle en bois est plus ancienne) vers le même temps que l'imprimerie fut inventée à Mayence; car, d'après des recherches récentes, Israël vivoit vers 1450. J'indique à M. le baron plusieurs ouvrages imprimés très-utiles pour son instruction.

Répondu à M. Ab. Soutanel, libraire et marchand d*eslampes à Montpellier, rue du Gouvernement. Il m'offre du vin muscat; je le prie de m'en envoyer soixante bou-

teilles, moitié rouge, moitié blanc, et que nous compterons après la demande de mes estampes.

Le 4. A quatre heures du matin, notre fils aîné, Pierre- Alexandre Wille, fut marié à Sain t-André-des- Arts, notre paroisse, avec mademoiselle Abau, fille unique de M. Abau, homme de confiance du comte Potoski, écuyer tranchant de la couronne de Pologne, et actuellement à Varsovie. Cette célébration devoit se faire à Saint-Benoît, paroisse de madame Abau la mère; mais, en y payant les droits, nous avons unanimement mieux aimé, pour plusieurs raisons, qu'elle se fît à Saint-André. Dieu bénisse nos nouveaux mariés en tout et partout! Après cette célébration, nous avons donné un repas dans ma maison, quay des Augustins, à nos parents et à plusieurs amis, qui, y ayant servi de témoins, nous firent l'honneur de s'y trouver. Nos parents étoient : M. et madame Ghevillet, M. et madame Coutouli les jeunes; du côté de la mariée, il n'y en avoit point. Nos amis étoient : M. Bioche, secrétaire du roy; M. Rivière, conseiller d'ambassade de la cour électorale de Saxe, avec madame Rivière, mademoiselle leur fille et leurs trois fils; M. Kruthofer, secrétaire de l'ambassadeur de Leurs Majestés Impériales et Royales; M. Messager, quia signé; bourgeois de Paris; M. et madame Coutouli père et mère; M. le Jay, libraire, qui a mené la mariée; M. Baader, peintre du prince évêque d'Eichstâdt et do l'Académie de Saint-Luc, de Paris; M. Pariseau, graveur; M. Wroczinski, mon élève, pensionnaire du prince Adam Czartoriski. Noti'c fils Frédéric et le fils aîné de M. Rivière ont tenu le poêle sur les mariés.

M. l'abbé Heiss, M. Landerer, imprimeur en tailledouce de l'Académie impériale de Vienne, et un jeune

graveur , me sont venus voir en arrivant avec des

lettres de recommandation, entre autres une qui m'a été écrite au nom de l'impératrice-reine par rapport à M. Landerer. Il y avoit une belle médaille d'or destinée, de la part de cette princesse, pour le meilleur imprimeur d'icy, à mon choix, qui voudroit enseigner à M. Landerer ce qui pourroit lui manquer encore dans son art; j'ay donc remis cette médaille à M. Beauvais l'aîné, qui est un de mes imprimeurs depuis plus de trente années, et il fut si sensible à cette marque d'honneur de la part de l'impératrice et de ma confiance en lui, qu'il me promit tout. Outre sa grande capacité dans l'art d'imprimer, c'est un très-excellent homme, que j'ay loujours estimé. M. Landerer en est des plus contents, et, comme il ne parle pas françois, M. l'abbé Heiss lui sert d'interprète.

Le jeune graveur venu de Vienne, nous l'avons placé, M. Weisbrodt et moi, chez M. Lebas \ engagé pour trois

» Jacques-Philippe Lebas naquit à Paris, le 8 juillet 1707. Il était fils d'un maître perruquier et de Françoise-Étiennette Lecoq. Son père était mort jeune, après avoir dissipé le peu qu'il possédait ; il laissait à sa femme, pour toute fortune, une petite rente de cent cin(]uante livres. A Tâge de quatorze ans, Lebas quitta sa mère pour se livrer exclusivement à l'étude, et ne rentra chez elle que lorsqu'il put, au moyen de son travail, apporter quelque soulagement à sa misère. En 1733, Lebas épouse une demoiselle Elisabeth Uuret sans la moindre dot, et, voyant ainsi ses dépenses augmenter, il ne songe qu'à travailler davantage ; il adjoignit à sa maison un atelier de graveurs occupés à travailler pour lui, et il vendait au rez-de-chaussée les estampes qui se gravaient dans la maison. Non content de vendre les planches qu'il faisait faire, il achetait aux artistes leurs travaux et les vendait dans sa boutique. C'était un véritable éditeur d'estampes. Les amis de Lebas lui conseillèrent bien souvent d'abandonner le commerce pour se livrer exclusivement à son art, mais ils ne purent jamais le décider. Sans enfants, avec une petite fortune acquise par son travail, il aurait pu mener

ans. Il n'y sera pas loge, mais il aura la table de M. Lebas, pour y dîner seulement; mais, la première année, il aura deux cents livres, la seconde trois cents, la troisième

une vie heureuse et exempte de préoccupation ; mais Tagitation et le mouvement lui étaient indispensables; il lui fallait toujours agir, et il ne pouvait vivre sans avoir quelque motif d'inquiétude. En 1750, Lebas se présenta pour être reçu membre de FAcadémie royale de peinture et de sculpture; on lui donna à graver les portraits de Robert le Lorrain, sculpteur, peint par G. Drouais, et celui de Gazes, peintre, d'après Aved. Ce genre ne convenait nullement au talent de Lebas, et il s'acquitta assez mal de sa mission pour que l'Académie ne l'admît pas dans son sein. Quoique vivement contrarié de ce refus, il consentit à se représenter comme agréé, mais il ne se mit sur les rangs, pour être reçu académicien, que beaucoup plus tard. On lui donna à graver, pour sa réception, la Conversation galante de Lancret, et il fut reçu le 23 février 17-i3. En 1744, il fut nommé graveur du cabinet du roi; le 12 mars 1748, il fut admis, comme associé, dans la classe des arts de la Société des sciences, belles-lettres et arts de Rouen ; en 1758, il reçut le brevet de graveur du prince des Deux-Ponts; en 1771 , il fut nommé conseiller de l'Académie royale; et enfin, le 24 juillet de la même année, la pension de cinq cents livres accordée par le roi à Laurent Gars lui fut transmise.

Lebas était d'un naturel gai et enjoué. Un témoin oculaire nous rapporte, dans une notice manuscrite, le fait suivant, qui dénote que, jusqu'au dernier moment, son caractère ne changea pas. « La veille de son décès, nous dit-il, je fus le voir avec un de mes amis, qu'il connoissoit. Aussitôt qu'il nous vit, il voulut se lever; nous lui aidâmes, et mon ami, se trouvant incommodé par l'odeur et la chaleur de la chambre du malade, passa dans la pièce voisine pour prendre Tair à la fenêtre. Quelques instants après, Lebas me dit : « Appelez votre ami, je veux lui jouer un tour. » Mon ami étant entré : « Je veux me coucher, » dit le malade. Nous le conduisons jusqu'à son lit, en le soutenant chacun par un bras. Arrivé devant son Ut, il s'y jette à plat ventre en travers. Aidés de la plus forte de ses deux domestiques, nous eûmes une peine inexprimable à le tirer de cette posture, dans laquelle nous appréhendions de le voir expirer. Quand il fut bien couché, sans même se donner le temps de se remettre de la secousse qu'il venoit d'éprouver, et pouvant à ['cine articuler, il me dit en souriant : « Elle est bonne, la « niche ! »

« Il mourut le lendemain, entre la troisième et la quatrième heure de l'après-midi. Vers les deux heures, il dit : « Voici l'édifice qui s'écroule. » A trois heures et demie passés, on lui présenta un bouillon; il en répandit en le buvant, et, croyant que c'était par la faute de celle qui le lui faisoit boire, il lui dit : « Tu ne peux pas me donner unbouil.... » Il n'acheva pas

quatre cents. Ce jeune homme en est enchanté, et compte en profiter beaucoup.

Le 24. Répondu à M. le directeur Schmuzer. Je lui dis tout ce qui s'est passé entre son imprimeur, M. Landerer, et M. Beauvais, qui sont des plus contents l'un de l'autre. M. Landerer part demain, chargé de cette lettre, et aujourd'hui il doit souper chez nous avec M. l'abbé Heiss, qui reste encore quelque temps icy.

Répondu à M. J.-Chr. Brandt, peintre de Leurs Majestés Impériales et Royales, conseiller et professeur de l'Académie impériale, qui me demande pardon à cause de sa négligence de me faire des desseins; il m'en promet; j'en demande de huit pouces de large sur six de haut, et lui promets de le faire payer à Vienne. Je lui mande aussi que les marchands de Paris voudroient auparavant voir ses Cris de Vienne complets avant d'en faire venir. M. Landerer est également chargé de ma réponse.

M. l'abbé Heiss, après avoir été présenté à la reine, est parti aussi pour Vienne. Il porte à M. Schmuzer douze burins de la part de M. Chevillet, qui vient d'être reçu à l'Académie impériale de Vienne. Je l'ay aussi

le mot, et ses yeux, dont il avait fait un aussi admirable usage, furent fermés pour toujours à la lumière. »

Lebas exécuta un grand nombre de planches; son travail est facile et son burin léger. Lorsqu'il gravait un tableau, il savait bien se pénétrer du genre de talent du maître qu'il traduisait; et, quand il gravait d'après ses propres compositions, ses caux-fortes étaient toujours fines et spirituelles. La Conversation galante, d'après Nicolas Lancret, est gravée avec une élégance et une distinction remarquables; le peintre y est reflété en entier, et c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'une gravure tentant de multiplier un tableau. Nous reprocherons, par exemple, un peu trop de monotonie et de froideur dans les nombreuses planches d'après Téniers ; c'est toujours la même chose, et c'est toujours pâle. L.-J. CatheUn a gravé, d'après Ch. Cochin, le portrait de Lebas, et il a su lui donner un grand air de distinction.

chargé de quelques estampes pour MM. Schmuzer et Brandt, et à M. l'abbé j'en ay fait présent de plusieurs.

Plusieurs voyageurs me sont venus voir ces jours-cy, mais il ne m'a pas été possible d'en parler dans ce journal, ayant été accablé de nombreuses affaires.

Le 25. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale. Je me suis arrêté dans le salon où mon fils a placé quatre tableaux * pour la première fois.

Le 24. J'allay, avec ma femme, notre fils Frédéric et

* Wille fils avait exposé une Danse villageoise, le Retour à la vertu, deux têtes d'étude et six dessins coloriés. Un critique, Lesuire, s'occupe longuement de cet artiste dans ; Coup d'œil sur le Salon de 1775, par un aveugle, à la page 48 :

« Un jeune artiste paroît dans la lice avec des talents très-estimables et qui promettent beaucoup : c'est M. Wille le fils. Son tableau d'une Danse de paysans fait un bon effet; il est bien composé et bien dessiné, à l'exception de quelques incorrections dans la figure dansante qui a un jupon jaune. Les têtes sont fort bien peintes, vraies et très-variées. Cependant j'y crois voir encore un peu trop d'attachement aux premières règles d'effet qu'on indique aux artistes pour faire sortir les principales figures; il a trop sacrifié à ce besoin. Pourquoi la lumière qui donne sur les figures n'oseroit-elle plus frapper qu'à peine sur les chaumières, les terrains et le tonneau? 11 a craint sans doute que les figures n'en brillassent moins; au contraire, des lumières généralement répandues, comme la nature les distribue, les auroient soutenues avec douceur en s'y liant, et auroient empêché qu'elles ne fissent en quelque sorte des taches dans le tableau.

« Le progrès visible qu'a fait M. Wille dans ce tableau, et la différence qu'on y aperçoit d'avec celui du Retour à la vertu, me dispense d'entrer dans aucun détail au sujet de ce dernier. Ce n'est pas cependant qu'il n'y ait beaucoup de mérite, des têtes agréables, de l'expression el des détails bien rendus; mais son second tableau fait voir qu'il a aperçu lui-même combien une exécution vétilleuse est superflue, et combien des fonds trop obscurs nuisent au bon effet d'un tableau. Au reste, cet artiste annonce des talents et des dispositions qui font espérer de lui voir porter ce genre à un degré distingue et capable de satisfaire à la fois les amateurs du beau fini et les gens de goût.»

plusieurs de nos parents qui avoient dîné chez nous, au nouveau boulevard, pour y voir les dispositions que fait faire l'ambassadeur de Sardaignepour la fête qu'il y donnera à l'occasion du mariage de madame Clotilde, sœur du roy, avec le prince de Piémont, dans le Wauxball, el des illuminations immenses dans cette superbe allée.

Le 25. Toutes les maisons de Paris sont illuminées, à cause du mariage de madame Clolilde avec le prince de Piémont.

Le 26. Nous avons dîné, pour la première fois, dans le nouveau logement de mon fils, rue de la Comédie-Françoise, moi, madame Wille et Frédéric. M. Baader y étoit aussi. De là j'allay à l'assemblée de l'Académie royale pour y donner ma voix dans le jugement des grands prix.

Le 27. Répondu sur deux lettres de monseigneur l'évêque de Callinique, à Sens. Je lui dis qu'une partie de ses affaires est prête; que je suis sensible aux soins qu'il a bien voulu prendre en me cherchant dans sa ville d'anciennes monnoies, etc.

Le 29. Répondu à M. Auguste Crayen, négociant à Leipzig. Cet ami m'avoit prié de lui envoyer le catalogue du cabinet de M. Mariette, par M. Basan, et quelques autres livres que je lui ay fait porter, selon ses désirs, chez M. Vauberette, rue de la Grande-Truanderie, qui doit les faire passer à Leipzig. Il avoit désiré ma grande estampe à'Agar, mais elle n'est pas imprimée. Je lui envoyé une petite misère, que j'ay gravée à Teau-forte pour tuer le temps

' Quelle est cette petite misère? M. Leblanc ne nous le dit pas, et ne

Nous avons dîné chez mon fils, moi, ma femme, Frédéric, madame Braconnier, M. et madame Chevillet, et le frère de ma femme.

Le 3. Je partis de Paris dans im carrosse de louage pour Longjumeau, accompagné par MM. Baader, Pariseau et Kimii. Mon élève Bervic ^ avoit pris les devants à

paraît pas même avoir vu cette phrase dans le journal de AVille. Ne se serait-il pas servi de ce manuscrit pour son travail?

* Nous avons donné plus haut la date de naissance et de mort de Bervic (tome l", page 456); mais ne serait-il pas bon de consacrer quelques lignes à cet artiste célèbre, qui a formé un grand nombre de nos graveurs contemporains? Bervic montra dès Fenfance un goût bien décidé pour le dessin; il s'amusait à copier toutes les estampes qui lui tombaient entre les mains; et, ■ à force de patience, quoique n'ayant nullement appris cet art, il y réussissait avec assez de bonheur. Voyant ces dispositions, sa famille le fit entrer dans l'atelier de Jean-Baptiste Leprince, et c'est là que l'on vit son talent se développer. Bientôt Bervic aspira plus haut : il voulut apprendre à peindre; mais, craignant de ne pas le voir réussir, son père s'opposa formellement à ce désir et Tcnvoya à Paris étudier la gravure, chez J.-G. Willc. Bervic se consola facih ment de ce refus et se mit à graver avec ardeur. La première planche qu'il publia fut d'après Wille fils; elle porte pour titre le Petit Turc, et est gravée d'une manière qui dut singuhèremcnt plaire à son maître, car elle a tout cet éclat métallique que Wille mettait dans ses propres gravures, on croit même y reconnaître en plus d'un endroit la main du maître. Cette planche fut bientôt suivie d'un grand nombre d'autres, car la mode était fort, à celte époque, à ce genre de gravures. Sans vouloir passer ici en revue toutes les estampes de Bervic, il en est une qui devra nous occuper; nous voulons parler de son Portrait de Louis XVI, d'après Callet. L'original est à Versailles, et chacun sait combien il est mauvais : Bervic a su en faire un chef-d'œuvre, et, quand on ne connaît que la gravure, on est tenté de croire l'original fort remarquable, Louis XVI est debout, appuyé sur son sceptre, vêtu du manteau royal doublé d'hermine et retroussé sur le bras gauche. L'aspect général de la gravure est absolument beau; le ton en est toujours juste, et les détails sont cette fois préférables au sujet principal; l'accessoire y est traité avec une rare habileté, et cette estampe est certainement une des plus complètement remarquables des temps modernes.

Otez des œuvres de Bervic le Portrait de Louis XVÎ, X Education d\\-

pied. Cette fois mon fils n'y étoit pas : un nouveau marié ne quitte pas aisément sa femme; mais M. Godefroy, graveur, vint nous y joindre le mercredy. Nous avons fait quelques desseins à Longjumeau et auprès de cet endroit. Pendant deux jours, nous avons été à Grand-Vaux et un jour à Sceaux-les-Chartreux. Le vendredi 8, qui étoit la fête de Notre-Dame, madame du Parc, notre hôtesse, nous mena, dans une charrette couverte, à Belair, près le château de Soucy, par un beau chemin, mais une pluie continuelle. De là, le mauvais temps cessant, un chaudronnier nous mena à Brie-sur-Orge, pour y voir et dessiner les ruines d'un château cy-devant très-fort et ayant

chille et un petit nombre de portraits, et il ne vous restera que quelques pièces gravées froidement et sans énergie. Les tableaux queBervicreproduisait étaient généralement froids, mais il leur donnait encore un ton plus uniforme et plus monotone. V Innocence, gravure très-répandue, une des plus connues peut-être de Foeuvre de Bervic, n'a aucune des qualités qu'on s'attend à trouver chez un graveur célèbre; la composition d'abord est absolument insignifiante; cela ne regarde pas le graveur, mais la gravure paraît mécanique; il semble que Bervic se soit servi d'un instrument qui indique les contours sans faire sentir les ombres et les lumières : les herijes, les rochers, les chairs, l'eau, tout est du même ton, et d'un ton flasque et frêle. Le Laocoon est peut-être un peu mieux réussi, mais le travail du graveur est encore trop apparent.

Bervic eut tous les honneurs que son talent pouvait lui attirer. Il fut nommé membre de l'Académie de peinture et de sculpture de Rouen le 5 décembre 1783; de l'Académie de Paris le 29 mai 1784; de l'Académie de Copenhague, en 1785; il fut logé au Louvre en 1787; il obtint, en 1792, le prix d'encouragement pour la gravure ; il fut fait membre de l'Institut le 28 février 1805; en 1804, membre de l'Académie de Berlin; en 1805, de celle de Bologne; en 1809, de celle d'Amsterdam; en 1811, de Milan et de Turin; en 1812, de Vienne et de Munich; en 1815, il est décoré de l'ordre de la Réunion; en 1814, l'Académie de Saint-Pétersbourg l'appelle dans son sein, et enfin, en 1819, il est nommé chevaherde la Légion d'honneur.

Nous avons relevé, dans le catalogue de la vente de Bervic, les noms de ses élèves, et nous en donnons ici la liste. Adolphe Caron, François Garnicr, llenriquel Dupont, Zachée Prévost, Jean Berseneff, Antoine-Joseph- Pàris Chollet, Joseph Coiny, Armand Corot, Joseph Meulemeester, Manuel Esquivel, Forsell, Louis-François Mariage, Nicolas Outkine, André-Benoit Taurd, Paolo Toschi, J. -Conrad Ulmer.

appartenu au comte de Dampierre. Ces ruines me plurent beaucoup, et, malgré le vent et la pluie, je ne laissai pas que de dessiner un donjon délabré. Le même jour, nous retournâmes à Longjumeau comme nous étions venus, mais partie du chemin dans l'obscurité; de cette manière, nous fîmes environ dix lieues de chemin en plaisantant et riant comme font ordinairement des artistes voyageurs. Le lendemain, samedy, ma femme vint avec un remise, accompagnée de notre fils Frédéric et de Joseph, pour me chercher; et, comme il y avoit une place à remplir dans notre voiture, MM. Pariseau et Baader, comme les plus anciens, tirèrent à la courte paille. Le sort favorisa M. Pariseau, qui vint avec nous. Arrivé à Paris à la nuit fermante, je trouvai dans ma maison tout en bon état.

Envoyé une caisse avec des desseins et volumes d'estampes reliés à monseigneur l'évêque de Callinique, à Sens. Il a été, pendant mon absence, à Paris, et a laissé entre les mains de ma femme seize monnoies d'argent, la plupart aux coins d'anciens rois de France, dont il m'a fait présent, et dont plusieurs me font plaisir.

Écrit à monseigneur de Callinique, par rapport à ladite caisse.

M. le baron de... et ses deux neveux me sont venus voir. 11 a été gouverneur du duc de Mecklembourg-Slrelitz.

M. Charles le Mesle, négociant du Havre, m'est venu voir. C'est mon correspondant pour presque tout ce que j'envoye à Hambourg. Il m'a apporté quelques journaux, que M. Nicolaï, de Berlin, avoit envoyés à M. Lienau, ri Hambourg, et celui-cy à M. Ch. le Mesle.

Le 24. Répondu à monseigneur l'évêque de Callinique. Je lui dis que M. Pariseau fera ses deux vignettes

pour deux louis; que si le particulier de Sens qui possède des médailles vouloit me laisser choisir, je pourrois m'accommoder de quelques-unes.

M. Tiemann, de Brème, venant de Bordeaux, et ami de M. Lienau, m'est venu voir.

Monseigneur l'évêque de Callinique m'a envoyé les monnoies du particulier de Sens en présent. Elles sont presque toutes de bas aloi, des anciens roys de France; mais plusieurs me font plaisir, étant assez bien conservées, et pouvant entrer dans ma suite.

Le 14. MM. Orelli, de Zurich, me sont venus voir, mais je n'y étois pas. Ils ont laissé une lettre de recommandation de M. Usteri, l'aîné, mon ancien ami.

Le 15. Écrit à M. de Stengel, conseiller intime de S. A. S. rélecteur palatin, par rapport à ma nouvelle planche.

Écrit à M. Kobell, peintre de l'électeur palatin, concernant la même chose.

M. Debesse, étant revenu de la Bourgogne, m'a apporté une monnoie de Perse, de Schach-Abbas le Grand, et une de Charles le Chauve, qu'il a trouvées pendant son voyage.

J'ay troqué avec M. Haumont une monnoie d'or de Charles VU contre un des desseins que j'ay faits en dernier lieu près de Longjumeau. J'en ay eu aussi plusieurs en argent de lui.

Ich habe meiner Schwester geantworlet, aber eiti icemg troken \

* J'ai écrit à ma sœur, mais mi peu sèchement.

Le 5. Répondu à M. Strecker, premier peintre de S. A. S. le landgrave de Hesse-Darnnstadt. Je lui disque sa dette est soldée. Je lui promets une épreuve de ma nouvelle planche, et je lui demande l'occasion de lui envoyer les estampes et livres qu'il m'a demandés.

MM. Orelli, de Zurich, officiers dans le régiment de Lochmann, au service de France, me sont venus voir.

Répondu à monseigneur Tévêque de Callinique.

Le 15. Ayant obtenu de S. A. S. E. palatine la permission de lui dédier ma nouvelle estampe intitulée : Agar présentée à Abraham par Sara, j'en ay fait encadrer sous glace en bordure sculptée et dorée une parfaite épreuve; et, ayant mis dans un portefeuille, que j'ay fait faire exprès, vingt-quatre épreuves, le tout a été encaissé aujourd'huy et porté à la douane, pour y être emballé et plombé, et de là il sera porté au voiturier partant de chez M. de Ronceray pour Strasbourg, à l'adresse de M. Eberts, qui aura ordre de moi de le faire passer à l'adresse de M. de Stengel, a Mannheim. Dans ledit portefeuille il y a six épreuves de la même planche pour M. de Stengel même; une pour M. Kôbell, peintre de S. A. S. E.; deux que M. Kobell m'a demandées et une pour madame Rrandt.

Répondu à M. Huber, à Leipzig, en lui envoyant un écrit de MM. Cellot et Jombert fds, par rapport à son livre ; Considérations sur la peinture^ qu'il a traduit

* Le titre exact de cet ouvrage est : Reflexions sur la peinture, par Ilafiedorn, traduites de rallemand par Huber. Leipzig, Fritisch, 1775, 2 vol.

de rallemand de M. de Hagedorn; et je le remercie de l'exemplaire en deux volumes qu'il m'a envoyé en présent.

Le 17. M. Duvivier m'a cédé une monnoie d'or de Louis XIV, moyennant quarante-quatre livi-es.

Tous ces jours-cy j'ay été incommodé d'un grand rhume^ principalement au cerveau, et qu'on s'est avisé de nommer la grippe. J'en suis quille, ayant pris médecine deux fois.

Ma femme et Frédéric sont incommodés ae la même maladie.

M. Chrétien, junior, de Munich, gentilhomme d'Augsbourg, m'est venu voir. Il m'a paru très-aimable et instruit.

Le 25. Geschrieben an H, Cari. August Grossmann, Kunsthàndler auf dem untern Graben im Mezlerischen Hause, Ich fragc ihn ob es ihm ansiândig wàre mir Zeichnungen von alten Meistern zuin auswuhlen zu senden\

Le 25. Répondu et écrit à S. E. M. de Stengel, conseiller intime d'État, etc. Je le remercie avec sensibilité des bontés qu'il a eues de m'obtenir la permission de dédier mon ouvrage à S. A. S. E. l'électeur palatin, et je le prie de vouloir bien présenter à ce prince l'estampe encadrée avec le portefeuille contenant vingt-quatre épreuves du même ouvrage, d'accepter six de surplus dans le portefeuille et d'avoir la bonté de distribuer les autres,

* Ecrit à H. -Charles-Auguste Grossmann, marchand d'estampes dans la rue Basse, dans la maison Mezler. Je lui demande s'il lui conviendrait de m'envoyer pour les examiner des dessins de vieux maitres.

Répondu à M. Kôbell, peintre de l'électeur palatin, qui a pris beaucoup de part, comme il me paroît par sa lettre, à ce qui pouvoit me faire plaisir par rapport à la dédicace de ma dernière estampe à son prince. Je l'en remercie, et le prie d'accepter une épreuve de cette estampe, qui est dans la caisse, ainsi que les deux qu'il m'avoit demandées, et de remettre la quatrième à madame Brandt. Je lui dis en outre qu'il aura les desseins en question en troc de ceux de sa main, selon sa proposition.

Répondu ou écrit à M. de Hagedorn, directeur général des arts et académies de Saxe. Je le prie de vouloir bien chercher les moyens d'augmenter la pension de M. Schûlze, jeune graveur de Dresde, afin de le mettre en état d'étudier avec plus de tranquillité et plus efficacement. Au reste, je lui parle de plusieurs choses concernant les arts, et me plains un peu de la négligence de quelques artistes de Dresde à mon égard. Je vais remettre ma lettre à M. Schûlze, pour qu'elle parte avec les lettres de la cour de Saxe.

Répondu à M. Stiirz, conseiller d'Etat de S. A. S. monseigneur le prince évêque de Lubeck, duc de Holstein, et mon ancien ami. Je l'exhorte à ne pas m'envoyer les monnoies qu'il ramasse pour moi, par la poste, les frais étant trop considérables; quelque occasion par Brème ou Amsterdam pourroit mieux convenir. Je le prie de m'envoyer seulement un croquis du tableau dont il m'a parlé, pour voir la tournure ou la faire voir à un amateur.

Le 1"'. Grand concours chez nous.

Le 4. Répondu à M. Zick, peintre de l'électeur de

DE JEAN-GEORGES WILLE. 55 Trêves, à Coblenlz. Je lui dis que je ne crois pas qu'il puisse réussir icy avec l'entreprise de faire graver six planches d'après ses tableaux, à moins qu'il ne soit icy lui-même.

Le 5. M. Weisbrodt m'a remis une eau-forte, qu'il m'a gravée d'après un tableau de Dietricy, dont le sujet doit représenter le Matin. Cette eau-forte est très-bien faite; je lui en ay donné dix-huit louis d'or. Je pense que M. Daudet la finira.

Le 6. Répondu à M. Dunker, qui s'est marié à Berne; je lui en fais mes compliments. Je le prie de me faire six desseins coloriés pour hundert LiverSy et, en me les envoyant, d'ajouter de ses eaux-fortes, qu'il grave avec tant d'esprit. Il demeure in der Keslergasse, chez les demoiselles Kônig, à Berne.

La nuit du 10 au 11 de ce mois, je fus réveillé, h deux heures moins un quart, par le son lugubre des cloches de toutes les églises de nos environs. En ouvrant les yeux, le ciel me parut tout en flammes, vis-à-vis de nous. Je saute en bas du lit el je vois le palais Marchand en feu, dans toute son étendue. L'aspect étoit terrible. Je réveillai alors ma femme et mon fils Frédéric, et il ne nous fut plus possible de nous rendormir de la nuit,* je ne réveillai cependant pas nos domestiques, puisqu'il n'y avoit point de danger de ce côté-cy de la rivière. Heureusement il ne faisoit point de vent. MM. le Bas, Weisbrodt et Baader avoient soupé chez nous, et lorsqu'ils quittèrent il n'y avoit encore aucune apparence de ce malheur.

Le 11. Répondu à mon neveu Gudin, brigadier au régiment Dauphin cavalerie, compagnie de Saint-Sauveur,

M .lOURNAL

en garnison à Schlesladt. 11 m'avoit demandé vingl-qiiatre livres à emprunter; je les lui envoyé par la poste en payant lo sol pour livre. Je l'exhorte à être toujours honnête homme.

Le 28. Au malin, le froid étoit si horrihle à Paris, qu"e la liqueur du thermomètre étoit descendue à seize degrés et demi, par conséquent d'un degré et demi de plus qu'en 1709.

Le 50. M. Begoûen, du Havre-de-Grâce, Américain, me vint voir, m'apportant des lettres de recommandalion de M. Ch. le Mesle. 11 paroît bon connoisseur.

Le froid a été continu et si grand, qu'il s'en est fallu peu qu'il ne m'eût perdu plusieurs excellents tableaux. — J'ay perdu effectivement une très-belle tête par Rembrandt, dont toutes les couleurs ont éclaté, étant peint sur bois. Elle est absolument irréparable, perdue.

[ ÉViUER 1770.

Le l'''. Ce jour j'ay fait paroître ma nouvelle estampe, qui a pour titre : Agar présentée à Abraham par Sara\ qui m'a coûté deux ans et demi de travail. Il paroît que le public en est assez content.

Le 2. Vers sept heures du soir, S. A. S. monseigneur le margrave de Bade-Durlach, le prince héréditaire, son fils, MM. les barons de Palm et d'Edelsheim me firent l'honneur de venir me voir. Ce prince aimable et honnête resta avec nous jusque vers les neuf heures. Je lui présentai MM. Miiller, graveur, pensionnaire du duc de Wurtemberg, et mon élève; Weisbrodt, excellent graveur en eau-forte, et Baader, peintre, qui se trouvèrent

* N° 1 du Catalogue de Vœuvre de J.-G. Wille, par M. Charles Blanc.

exactement chez moi. Cela leur fit plaisir de part et d'autre.

Le 6. Répondu à monseigneur l'évêque de Callinique. Je lui mande que j'ay envoyé, dans son rouleau de ferblanc, chez M. Moreau, les deux épreuves démon Agar, l'une avant, l'autre avec la lettre, que notre compte est juste et que je lui dois encore actuellement onze livres; que je n'avois vendu son portefeuille que deux livres.

Le 18. Répondu à M. DunkerS à Rerne. Je le remer-

* Voici la lettre à laquelle Wille répond ; elle nous est communiquée par M. de Montaiglon :

« Berne, ce 13 janvier 1776.

« Monsieur et très-cher ami,

« J'ai reçu votre lettre du G de ce mois, qui m'a fait un plaisir inexprima* ble. Ainsi donc vous ne m'avez point oublié; je ne suis point effacé de la mémoire de mes anciens amis; je suis même quelquefois le sujet de leur entretien : en voilà assez pour me faire revivre, pour faire circuler mon sang avec plus de rapidité. Toute la nature, couverte maintenant de neige et de glace, me paroît un objet fort gai, et je tomberai volontiers dans le défaut de notre poëte Jacobi, qui, dans un voyage d'hyver, ne voyoit que des roses et des rosenzwanzigiâhrige-madgen , où en effet il n'y croît que du verglas.

« J'avois déjà commencé une lettre pleine de lamentations sur votre silence et sur la négligence idéale de M. de la Flotte, que je soupçonnois injustement d'avoir perdu ma lettre; mais je la supprime, elle ne peut plus avoir lieu, et, de mon injustice commise envers M. de la Flotte, j'en demande sincèrement pardon à M. Ott.

« Un des articles contenus dans votre lettre a été exécuté d'abord, est d'avoir embrassé ma femme de votre part, en lui recommandant bien de se figurer que ce n'est pas moi qui l'embrasse pour le présent, mais un ancien ami à qui j'ai beaucoup d'obligations, et qui ajoute encore à ses bontés de vouloir bien s'intéresser à notre commun bonheur ; et, là-dessus, elle m'a prié de vous bien assurer de ses respects, ainsi qu'à madame Wille, et de vous bien remercier de la bonté que vous avez de penser à elle. Si d'ailleurs, monsieur, nous venons un jour à Paris, il faudra qu'elle vous rende votre salut, et vous passerez par là, quoi que vous en fassiez, je vous assure. La pauvre femme est encore dans l'affliction; elle ne peut oublier notre fille, qui est morte il y a quelque temps, quoique je fasse démon mieux pour la consoler;

cie des pelils desseins el estampes de sa façon, qu'il m'a envoyés. Je le prie de me faire les desseins coloriés qu'il

car je suis assez de Tavis de ce philosophe qui pleuroit les enfants quand ils arrivoient dans cette vallée de misère, et qui se réjouissoit quand ils la quittoient. Enfin Hi7î ist hin tind todt ist todt, spahre die vergebne noth, dit le célèbre Gœthe dans une de ses admirables productions; et, malgré la peine que cela m'a donnée au commencement, j'ai pris mon parti Ik-dessus.

« Vous ne scavés point, monsieur et très-cher ami, comment me faire parvenir de vos ouvrages, et moi je suis assez heureux pour avoir trouvé une occasion, au moyen de laquelle je puis recevoir vos chefs-d'œuvre et vous faire parvenir de mes humbles productions. M. Offenhaiissler, qui partira dans peu pour Paris pour y faire ses emplettes, m'a offert de se charger de cette commission, et voilà la meilleure occasion du monde toute trouvée.

« Venons à présent aux desseins que vous m'avez commandés. Je vous promets de les faire, et pour le prix que vous avez marqué, et pour la grandeur approchant; car, pour le dernier article, ma mémoire se trouve un peu en défaut. Il est vrai cependant que, quant au prix de mes desseins, je ne fais ici la paire de cette grandeur à moins de trois louis, et que des desseins deux fois plus grands m"ont été payés jusqu'à huit louis la paire; mais je ne veux point traiter rigoureusement messieurs les Parisiens; ils sçavent du moins distinguer ce qu'il y a de bon dans un ouvrage et en faire du cas; cela mérite des égards, et je ne veux pas leur en manquer. D'ailleurs, je ne puis m'empêcher de regarder Paris comme ma seconde patrie, y étant venu si jeune; mais, ce qui l'emporte sur toutes les autres raisons, c'est que c'est vous qui m'avez commandé ces desseins. A propos, est-ce que M. Lempereur fils est toujours dans l'intention de vouloir deux desseins qui soient d'après des endroits dont les noms puissent être cités, et voudroit-il les graver? Cela me feroit plaisir. Ou faisons mieux : voiis connoissez, monsieur, tous les bons graveurs de paysages à Paris; eh bien, quand vos occupations vous le permettront, faites-moi le plaisir de vous informer si quelqu'un d'eux voudroit de moi deux desseins pour les graver; et, en ce cas, je lui ferai deux desseins d'une bonne grandeur d'estampes, mais en hauteur, car les études que je destine pour cela ne peuvent aller en largeur, à cause de la proximité des horribles glacières ; je les ferai pour un prix d'artiste, et dans le fini qui est nécessaire pour faire une estampe précieuse d'après ; mais en voilà assez quant aux desseins.

Je me trouverois assez bien dans ce pays si le guignon qui me poursuit partout n'étoit cause qu'il f.iut que j'achète un droit de bourgeoisie dans une des petites villes de ce cantcn, chose qui ne me coûtera pas moins de cinquante louis, et pour lesquels cinquante louis je n'aurai pourtant que la hberté de rester ici. Vous avouerez, monsieur, qu'il faut faire bien des desseins pour former cinquante louis et pour vivre en même temps; aussi la dureté de celte condition me fait encore balancer sur ce que je dois

m'a promis de faire pour le prix fixé, et de plus deux grands qu'il m'a proposés, etc.

faire; mais, comme vous dites : Kommt Zeit, kommt RaLh, et voilà comme je pense aussi; et, de plus, il est sur qu il y a encore d'autres villes dans le monde que Berne, oîi quelquefois on vous donne de l'argent pour seulement y rester, comme cela est arrivé à MM. Schmuzer, Zingg, Weirotter, et à tant d'autres, au lieu qu'ici il faut encore payer pour seulement pouvoir y rester tranquillement. 11 est vrai pourtant que si jamais je deviens citoyen de quelque ville ici, je serai inséré dans le catalogue des vies des peintres et graveurs suisses; de plus, ma triste figure sera au commencement de mon histoire, entourée de toutes les espèces de feuilles possibles ; cela n'est pas à mépriser, mais cela vaut-il cinquante louis?

« Vous allez peut-être me dire que je suis devenu un babillard décidé, mais je ne sçais qu'y faire; j'ai encore des choses pour remplir cette page et l'autre, ainsi armez-vous de patience, s'il vous plaît. Ne m'oubliez pas, je vous prie, pour une épreuve de votre Àbrahajn. Quelle estampe cela doit être! Je connois le tableau, je me souviens de son effet, et la seule chose dont je ne me vanterai jamais moi-même, c'est d'avoir la faculté de voir en quoi vos ouvrages sont si supérieurs aux autres et pourquoi ils le sont, et d'en pouvoir pour ainsi dire analyser le mérite; de là vient qu'une de vos estampes m'occupe plus en la regardant qu'un volume d'autres estampes.

« J'ai lu, il y a peu de temps, une espèce de fragment d'une lettre insérée dans l'extrait des journaux, que l'on suppose être tirée du portefeuille d'un artiste. L'on veut que cela donne une idée de l'état de la gravure de nos jours, mais cela en donne une assez singulière, du moins par rapport aux artistes vivants, et quelquefois par rapport aux arts mêmes. Par exemple, tout homme qui dessine bien gravera bien à l'eau-forte : argument faux. J'ai connu, j'en connois encore, des artistes qui dessinent très-bien, et qui, non pas pour peu qu'ils s'y soient appliqués, mais pour beaucoup, restent toujours très-inférieurs dans leurs eaux-fortes à leurs tableaux et desseins. Il faudroit, je crois, dire que tout homme qui grave bien à l'isau-forte dessine bien aussi, et non pas que tout homme qui dessine bien grave bien à l'eau-forte. De ceux qui autrefois ont bien gravé à l'eau-forte, Callot est cité seul pour le petit, et, de nos jours, il semble que M. Cochin seul soit connu pour ce genre. S'il avoit nommé tous les artistes qui, de nos jours, gravent bien dans ce genre à Paris,- il auroit eu grand tort, sans doute, d'oublier M. Cochin; mais oublier tous les autres et nommer M. Cochin seul, cela est injuste aussi, surtout par rapport à ceux qui ont bien gravé à l'eauforte en petit sans l'iaiiter; car on pourroit dire que tous les imitateurs de M. Cochin sont compris sous son nom, comme qui diroit Cochinianer. Pour le paysage, c'est MM. Leb:is et Aliamet; où sont donc les autres? Enfin la place et l'ennui que cela pourroit vous causer ne me permettent pas de relever toutes les choses qui me choquent dans ce fragment. Que diriez-vous

JOUKNAL

M. le comte de Baudisin, fils du gouverneur de Dresde, et M. le baron d'Imhof me sont venus voir. Ils sont des plus aimables.

si, en voulant faire Ténumération des grands capitaines de l'antiquité, je disois « Tartiste Hannibal, » et « Hannibal, si célèbre pour savoir bien disposer son armée? » Ne voilà-t-il pas un style bien nerveux? Voilà Hannibal bien caractérisé! Eh bien : « M. Wille, si célèbre par sa coupe brillante, » est la même chose. C'est caractériser foiblernent la beauté de vos ouvrages que de nommer une de vos perfections et de laisser dehors toutes les autres qui sont aussi essentielles. Je vous demande bien pardon de cette longue digression, mais je Tavois sur le cœur.

« Un homme de ma connoissance ici a six tableaux qu'il voudroit que quelqu'un achetât à Paris, et m'a prié d'en faire mention quand je vousécrirois> Ainsi, voici la copie de la note qu'il m'a donnée : deux tnbleaux de Dirck Maès, élève de Berghem, représentant des marchés de chevaux, environ de trois pieds de large sur deux pieds et demi de haut; deux Henri Iloos, de Francfort, environ trois pieds de largeur sur vingt à vingt-deux pouces de hauteur ; deux A. Ykens, fruits et enfants, deux pieds et demi de large sur deux pieds de hauteur : six tableaux précieux. Il m'a prié d'insérer ceci dans ma lettre et d'ajouter que le prix des six tableaux est trois cents louis; de plus, il prétend que je dois vous marquer par écrit les beautés de ces tableaux et les décrire; car il croit qu'on les achètera sur ma parole, ce que je ne crois pas, moi. Enfin, je veux vous dire ce que j'en pense, afin qu'il n'ait rien à me reprocher. Les deux Dirck Maès me paroissent d'une fort riche et belle composition, bien conservés, les chevaux dessinés dans la dernière perfection, d'une belle touche et bien coloriés et varies à l'infini; les fonds nobles, riches, d'un beau ton, et d'une touche extrêmement spirituelle. Enfin je crois que les deux Dirck Maès pourroient figurer dans quel cabinet du monde que ce soit. Pour les Ykens, il faut rendre justice aux enfants, dont la chair est coloriée dans la dernière perfection; ces mêmes enfants sont occupés d'attacher des guirlandes de fruits et de fleurs à des vases et à des colonnes; les fruits sont d'un grand précieux; de jolis perroquets veulent les happer, et de petits animaux domestiques ornent ou enrichissent le devant: le fond consiste en architecture, qui est d'une grande beauté. Pour les Roos, Tun me paroit fort beau, mais l'autre inférieur et comme pas bien achevé. Voilà, monsieur et très-cher ami, ce que j'en pense, mais je peux me tromper. Pour le prix, je ne puis absolument rien dire, car, si je voulois vous marquer ce que j'en pense, je mentirois; or je n'en pense absolument rien. Voudriez-vous avoir la bonté de marquer quelque chose dans votre n ponse que je puisse lire h ce monsieur? car, sans cela, il ne manqueroit pas de me quereller pour cas d'oubh. Pour les Hackaert, je doute fort d'en trouver; mais pour cela je n'y renonce pas encore. Enfin, si j eu trouve, vous les aurez, cela est sûr. M. Aberli soit peu, et, depuis que j'ai

MARS IIK'K

Ces jours-cy j'ay acheté deux médailles d'or, Tune pèse une once sept gros, et l'autre sept gros. Elles sont du célèbre Warin, et représentent l'une et l'autre Louis XÏII. Très-parfaitement conservées.

M. Kôbell, peintre de l'électeur palatin, m'a envoyé deux pelites pièces d'or; l'une est un ducat d'Augsbourg^ avec la figure de sainte Afra. Il me les a envoyées contre des estampes.

reçu votre lettre, il m'a été impossible de Talier voir; mais, la première fois que j'irai le voir, je lui porterai votre salut. M. Môrikofer est beaucoup mon ami; je suis aussi fort dans les bonnes grâces de M. Handmann;il aime mes ouvrages et veut que je lui fasse deux desseins. Cependant il dcsireroit un peu plus de contre-fort sur le devant, ainsi que dans les ouvrages de M. Freudenl)erg; mais, depuis qu'il a composé du style de grain exprès pour nous, il ne doute pas que nous puissions un jour atteindre la chaleur de Schutz. 11 est ennemi juré des beaux gris, et, quand nous lui en montrons dans Téniers ou dans d'autres grands peintres, il soutient que cela est brun et qu'une lacération de la rétine dans nos yeux peut être la cause de cette illusion. Pardonnez-moi ce badinage sur un homme d'ailleurs estimable. Quant à M. Ritter, qui d'ailleurs joint à du talent d'aimables qualités, il n'est pourtant pas sur son foyer, à Berne, ce qu'il est à Paris; cela est indubitable, mais cela arrive souvent aux Bernois. 11 est temps, monsieur, de finir cette longue lettre et de vous demander pardon de l'avoir faite si longue; mais, avant de la finir, je vous prierai de témoigner à M. votre fils la part que je prends à tout ce qui lui arrive d'heureux ; mais son talent et ses qualités aimables méritoient d'être récompensés. Je me flatte d'occuper toujours une petite place dans son souvenir ; faites-lui bien mes compliments, non pas compliments de cérémonie, mais les assurances de l'amitié la plus parfaite et de l'estime la plus inaltérable. Je voudrois que ma femme eût le bonheur et l'avantage de connoître madame Wille ; elle m'a prié de joindre ses respects aux miens pour les lui présenter, je vous prie, monsieur, de vous en charger. Assurez MM. Wci^brodt et Guttenberg que je pense souvent à eux et que je les aime toujours comme des frères.

c( J'ai l'honneur, monsieur et très-cher ami, d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« LUNKER. »

M. Haumont, étant de retour de Picardie, nous est venu voir et a soupe avec nous, en bonne compagnie.

Le 17. Répondu à M. de Stengel, conseiller d'État intime de l'électeur palatin, qui m'a écrit au nom de ce prince pour me remercier de la dédicace de ma nouvelle estampe, Agar, en m'annonçant que l'électeur m'envoyoit de sa porcelaine de Franckenthal comme un souvenir. Cette porcelaine m'a été remise par M. David, secrétaire de légation de ce prince. Je remercie donc M. de Stengel des peines que je lui ay causées, et le prie de présenter mes remercîments les plus respectueux à l'électeur.

Répondu à M. de Stengel tlls, conseiller de la régence. 11 m'avoit remercié d'une épreuve que je lui avois envoyée, et je le remercie aussi des trois estampes paysages qu'il a gravées à l'eau-forte, qu'il m'avoit envoyées, et qui ne sont certainement point mal du tout.

Répondu à M. F. Kôbell, à Mannheim. Je le charge, entre autres choses, de me négocier des médailles, que je connois depuis peu de jours, gravées par M. Schàfer, qui est habile homme. Les estampes qu'il m'avoit demandées sont parties par les soins de M. Kruthofer; leur montant est de quarante livres. Je le prie d'employer cet argent à acquérir pour moi quelques petites monnoies d'or, pour ma collection. Je le prie aussi de me faire un croquis d'un certain tableau.

M. Walter, de Strasbourg, qui voyage, m'est venu voir, m'apportant des lettres de recommandation. Il est amateur et dessine ti ès-joliment le paysage.

M. le baron de Reder m'est venu voir en compagnie de MM. le comte de Baudisin et Imhof.

Le 27. Répondu à M. Dittmer, à Ratisbonne. Je lui

fais voir l'impossibilité oii je me suis trouvé (par rapport aux prix que son ami, M. l'assesseur Harllaub, m'avoit marqués pour divers articles dans la vente de M. Mariette,) d'acquérir ce que M. Hartlaub auroit désiré, et je lui fais un détail exprès du tout pour l'on convaincre.

Le 30. Je me rendis à l'assemblée de l'Académie royale, où M. J.-G. Muller\ mon élève, avoit fait exposer deux portraits qu'il avoit gravés pour sa réception : l'un est celui de Leramberg ^, sculpteur, et l'autre celui de Galloche ^, peintre, dont l'Académie lui avoit confié les tableaux. J'y eus la satisfaction de voir recevoir mon élève avec applaudissement; il n'eut pas une seule voix contre lui, et, après les cérémonies d'usage et avoir prêté serment entre les mains du secrétaire, il prit sa place à l'assemblée. M. Muller est grand et bel homme, très-régulier dans sa conduite. Il a fait des progrès rapi-

* Cet artiste se nommait Jean-Gotthard MùUer, et naquit à Bernhausen, dans le duché de Wurtemberg, en 1747. Son burin est brillant, et sa taille habile. Il est de cette école de graveurs, dont Wille est le chef, qui visaient à rendre leur travail aussi métallique que possible. Considéré comme élève de Wille, et cherchant le même but que lui, il doit être mis au rang des premiers ; mais nous croyons que le graveur doit chercher autre chose qu'une propreté exquise et une absolue netteté, et alors nous n'approuvons pas entièrement la manière de graver de J.-G. Mûller. Il mourut à Stuttgard en 1830.

2 Louis Leramberg est représenté à mi-corps; il a la main droite appuyée sur une sculpture. On lit au bas : « Louis Leramberg, sculpteur ordinaire du roy et garde de ses antiques, professeur en son Académie de peinture et de sculpture; né à Paris en 1614, mort en juin 1670, âgé de cinquante-six ans. — Peint par S. -A. Belle, gravé par J.-G. Millier, pour sa réception à l'Académie. 1776. »

^ Louis Galloche est de face, et regarde le spectateur. On lit au bas : « Louis Galloche, peintre ordinaire du roy, chancelier et recteur en son Académie royale de peinture et de sculpture; né à Paris en 1670, mort en juillet 1761, âgé de quatre-vingt-dix ans et onze mois. — Peint par L. Tocqué, gravé par J.-G. Mûller, pour sa réception à l'Académie. 1776. »

des, puisque, lorsqu'il vint chez moi, il n'avoit jamais manié le burin. Il est sujet du duc de Wurtemberg et son pensionnaire. Il doit retourner cette année à Stuttgard, ce dont je suis très-fâché; il auroit été très-utile à Paris, où il auroit fait revivre la bonne manière qu'on doit employer à graver le portrait.

Le '2. Écrit à M. Silbermann, célèbre facteur d'orgues à Strasbourg. Je le remercie de son bel ouvrage la Description de la ville de Strasbourg, qu'il a écrit en allemand, et dont les recherches sont étonnantes. Cet ouvrage lui fait honneur. Je lui annonce, en outre, que M. Eberts lui remettra, de ma part, une Agar présentée à Abraham , que je le prie d'accepler.

M. le comte de Dohna, étant revenu inopinément à Paris, m'est venu voir, et je l'ai revu avec grand plaisir.

Le 11. Piépondu à M. Schmuzer, graveur de Leurs Majestés Impériales et Royales. Je lui dis les prix de l'impression de mes diverses planches, qu'il m'avoit demandés. Je le prie de ne pas me ménager par rapport aux burins de Genève, dont il pourroit avoir besoin. Je lui mande la réception de mon élève, M. Muller, à l'Académie royale; et, comme il m'avoit dit beaucoup de bien de M. Fiiger, qui est connu de MM. Mûller et Weisbrodt, et qui lui rendent la justice qu'il paroît mériter, je prie M. Schmuzer de lui faire nos compliments et de lui dire que nous désirons tous voir quelques desseins de lui. Je le préviens aussi que j'ay remis de nouveau un rouleau d'estampes pour Son Altesse Royale au courrier qui est actuellement icy. Ma lettre contient la quittance pour ce

prince de la dépense des estampes de Tannée passée^ dont j'ay reçu le payement.

Le 15. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale, où M. le directeur général distribua les prix de quatre années aux élèves. 11 y en avoit seize en or et environ soixante-douze en argent. M. Pierre, premier peintre du roy, me présenta à M. le directeur général, à qui je présentai M. Millier, mon élève, nouvellement reçu à l'Académie avec applaudissement.

Le 16. M. le baron deBuchwald m'est venu voir; je lui ay montré mon cabinet; il est amateur, mais tout amateur n'est pas connoisseur. Il me paroît fort doux, c'est déjà une bonne qualité.

Le 17. Écrit à M. de Lippert, à Munich. Je me plains de ne pas recevoir de réponse sur ma dernière lettre. Je lui renouvelle la prière de me commander un petit tableau à M. Winck ^lont il m'avoit parlé avec éloge. Je le remercie du catalogue en allemand des tableaux du château de Schleisheim, en Bavière, qu'il m'a envoyé depuis peu. Selon ce catalogue, ce château contient, chose étonnante! mille -cinquante tableaux. Le catalogue des tableaux de la résidence électorale doit paroître incessamment. Je dis aussi à M. de Lippert qu'il recevra, par M. Schropp, un rouleau contenant mes trois dernières estampes : ^'œ?/r de la Bonne Femmes Bons Amis, Agar, et que je le prie de les accepter.

Ecrit et répondu à monseigneur l évêque de Galli-

* Christian Winck naquit à Eichstadt, en Bavière, en 1738, et mourut à Munich en 1812. i^'électeur de Bavière le nomma, en 1769, son premier peintre. (]. Winck, outre son talent de peintre, gravait aussi à Teau-forte, et ses rares planches sont Ibrt recherchées des amateurs. On connaît de lui : Apollon assis sur le sommet du Parnasse et les Quatre Ages de In vie humaine.

nique, à Sens. Je le prie de m'envoyer l'inscription et ses armes le plus exactement possible pour éviler jusqu'au moindre défaut de précision.

Le 28. MM. les barons de Dewitz et de Schônfeld me sont venus voir. Le premier est grand veneur du duc de Mecklembourg , l'autre gentilhomme du prince de Waldeck.

Le 10. Monseigneur l'évêque de Cailinique m'a fait remettre un beau tableau original par Pompeio Battoni, représentant la Mort de Marc Antoine, dont Cléopâtre étanche le sang de la blessure. Monseigneur me prie, dans une lettre, de l'accepter de sa part et de le conserver en mémoire de lui. Ce trait m'a sensiblement touché, et je ne l'oublierai jamais. Je pense que c'est à cause de la dédicace de mon Repos de la Vierge y qu'il a bien voulu me permettre.

Le dl. M. le comte de Baudisin et MM. les barons d'Imhof, de Dewitz et de Schônfeld, sont venus prendre congé de moi. Les deux premiers vont passer par la Hollande, les deux autres par la Suisse. Je leur ay donné quelques adresses pour ce pays-là.

Le 12. Répondu à M. le baron de Joursanvault \ che-

* Nous donnons ici deux lettres adressées par M. de Joursanvault à Wille le 45 octobre 1780; elles sont très-curieuses, en ce qu'elles parlent de trois artistes dont un au moins est devenu tout à fait célèbre, Prudhon, Ramey et Naigeon. Ces lettres ont déjà été publiées par la Société des bibliophiles français; mais le tirage restreint de cette publication nous autorise à les réimprimer. Voici donc ces deux lettres dans leur intégrité :

« Comme un second Eudamidas, mon respectable ami, je vous nomme exécuteur testamentaire, et vous donne des charges sans profit. Avant la lin de ce mois, vous recevrez deux de mes amis, enfants adoptifs tous deux de Bour-

vau-légcr de la garde du roy, à Beaune (qui a établi une espèce d'académie dans sa maison, qui s'exerce dans les arts et qui fait du bien aux jeunes gens qui marquent de

gogne, tous deux peintres, tous deux élèves de l'Académie de Dijon. Voilà bien des parités, et malheureusement il n'y en a point dans le talent. J'oubliois de dire que tous deux sont honnêtes et probes; mais l'un, celui que j'ai le plus aidé, très-laborieux, très-désireux d'apprendre, très-ambitieux de talent, a un génie froid ; l'autre, au contraire, a reçu de la nature ce feu, ce génie qui fait saisir avec rapidité une grande facilité dans l'exécution, une adresse peu commune. Voilà, je crois, leur talent défini; mais ils ont besoin de faire de sérieuses études, et l'Académie de Paris est le lieu que, sous vos auspices, mon ami, ils comptent le plus habiter.

« Les y faire admettre, les recevoir chez vous quelquefois, vous croyez peut-être que c'est tout ce que je vous demande? Eh bien, non, ce n'en est qu'une mince partie! Je vous ai dit que c'étoient mes enfants adoptifs, je vous ai dit vrai ; je les aime très-sincèrement et presque également : l'un se nomme Naigeon ; l'autre, Prudhon. Voici maintenant ce que je vous supplierai de faire, si vous m'aimez assez pour vous en charger : vous permettrez à ces élèves d'avoir l'honneur de vous porter une lettre de moi ; vous leur ferez essayer leurtalent, en leur demandant de dessiner d'idée un sujet quelconque, vous verjcz s'ils sont assez avancés pour travailler à l'Académie, et vous me direz à qui je dois écrire pour solliciter la grâce de dessiner d'après nature, enfin d'aller à l'Académie. Ils iront de temps en temps, monsieur, vous porter leurs études, afin que vous ayez la bonté de juger de leurs progrès et de leur dire votre avis sur leurs défauts. Je suis garant de leur docilité et de leur reconnoissance.

« M. Naigeon, sage et froid, logera chez une tante à lui, qui le survcilleroit s'il en avoit besoin ; M. Prudhon, né avec un caractère moins fort, se livrant avec facilité à l'amitié, sans déhance de ceux qu'il aime, peut tomber dans le précipice le plus affreux, et des sociétés qu'il se fera à Paris dépend le bonheur ou le malheur de sa vie. Son goût dominant est l'ambition de sortir de la foule des peintres médiocres ; il travaille avec ardeur, mais il faut que quelqu'un lui dise de travailler. Si quelque sujet médiocre s'empare de son esprit, ce qui est très-facile, il gagnera son cœur avec aisance, et ~ M. Prudhon l'ouvre à la débauche avec moins de plaisir qu'au travail, mais avec autant de docilité. Il est incapable de dérèglement par lui-même; mais, s'il y est conduit, il peut y être entraîné, et cette idée me feroit frémir, si je n'osois me flatter que, par amour pour le bien, par amitié pour moi, par pitié pour cet enfant, déjà marié depuis trois ans, vous daignerez vous l'attacher, lui permettre de vous parler avec confiance, de vous consulter, et de ne rien faire sans votre aveu et votre avis. Je lui ai montré vos lettres, je lui ai laissé voir la vénération que vous m'avez inspirée; son cœur a été attendri ; il vous a nommé son père, il vous respecte et vous aime déjà comme

l'inclination pour les talents). Je lui mande que la proposition qu'il m'a faite de me fournir du vin de ses possessions pour des estampes de ma façon me convenoit trèsbien. Je lui envoyé donc deux notes, l'une de portraits,

tel. Choisissez-lui ses sociétés, et souffrez que la vôtre et celle de M. votre fils soient des plus habituelles.

« Convenez qu'il faut compter aussi fort que je fais sur votre bonté et votre indulgence pour vous prier d'une chose aussi délicate; mais c'est moins ici l'artiste célèbre que j'invoque que le très-parfait honnête homme, que l'homme humain et voulant le bien. Que de titres, mon respectable ami, pour m'enorgueillir de l'amitié que vous m'accordez !

« JOURSANVAULT.

« Beaune, le 15 octobre 1780. »

« Envoyer à Paris deux peintres et peut-être un sculpteur, c'est jeter de l'eau dans la mer ; il n'en est pas moins vrai, monsieur et respectable ami, que j'ose vous demander vos bontés pour MM. Naigeon, Prudhon et Ramey. Ce jeune artiste, victime de la subordination, de l'injustice, vient de perdre le prix de Rome, pour lequel il a concouru à Dijon, et, ne pouvant plus habiter un pays où l'espoir de quatre années de pension à Rome le retenoit, il va chercher à paroître moins médiocre à Paris qu'il n'a paru à notre professeur de Dijon. Je suis sûr qu'il sera goûté ; il le mérite par son caractère, ses vertus et son talent; vous en avez un léger échantillon dans le buste en plâtre que j'ai eu l'honneur de vous envoyer. L'éloge que je fais de M. Ramey n'est point emprunté de l'honnêteté; il est vrai et ijien senti. Voici son histoire : au concours pour Rome de l'année 1776, son bas-rehef, plus suave, mieux composé que celui de ses deux concurrents, ne fut jugé meilleur que de quelques personnes :1e plus grand nombre fut pour M. Renaud, et il eu^ le prix. La distance d'un de ces morceaux à l'autre étoit si peu considérable, que l'on n'a pu crier à l'injustice. Cette année, deux élèves ont concouru, et on leur a associé un troisième, uniquement pour faire nombre; il est arrivé des malheurs à la figure de M. Ramey, dispute entre les concurrents, et on a ordonné un nouveau concours. Les figures finies, et celle de M. Ramey surtout, parfaite autant qu'une figure peut l'être en province, on a vu se réaliser la fable de VHiiître et les Plaideurs; ni l'un ni l'autre des concurrents n'a eu le prix, et on l'a adjugé sans rime ni raison à ce troisième, que l'on a pris comme supplément. Quatre personnes, séduites parle professeur, qui lui-même l'avoit été, ont eu à peine donné leurs voix, que deux s'en sont repenties, et ont avoué qu'elles n'avoitnt pas voulu contre-carrer le professeur. Voilà, cher ami, le sujet du départ de M. Ramey, départ qui fait d'autant plus de tort à l'Académie, que cet artiste est reconnu pour être le meilleur de notre petite province.

« Vous connoissez les deux autres, et j'ose vous les recommander tous

DE JEAN-GEOl\GES WILLE. 47

l'autre de mon œuvre particulier, avec leurs prix, tant de quelques premières épreuves que des épreuves ordinaires, que je le prie de me renvoyer rayés ou choisis.

Le 15. Répondu à M. Sclimuzer, à Vienne. Je lui dis que le courrier impérial actuel est chargé d'un rouleau contenant mon Agar pour lui, d'une pareille épreuve, que je le prie de donner de ma part à M. Fûger, de même que les deux portraits faits par M. Millier pour sa réception à l'Académie royale, et plusieurs eaux-fortes par M. Weisbrodt, qui ont particulièrement connu M. Fûger à l'académie de Stuttgard, et sont charmés qu'il ait désiré quelque chose de leurs productions. Je dis de plus à M. Schmuzer que la rame de papier grand aigle qu'il m'avoit demandée étoit chargée, parles rouliers de Strasbourg, à l'adresse de M. Eberts; que mes déboursés, y compris la caisse, emballage, etc., étoient de cent dixneuf livres, douze sols (rame, cent douze livres; caisse, sept livres douze sols), et qu'il pourroit prendre chez M. de Pries une petite lettre de change pour me rembourser. — Ladite somme m'a été payée de la part de M. Schmuzer.

J'ay remercié monseigneur l'évêque de Gallinique du beau tableau de Pompeio Battoni, représentant la Mort de Marc Antoine, qu'il a eu la bonté de m'envoyer en présent, et dont je lui marque toute ma sensibilité. Je lui réponds, en outre, que ses trois cuivres de vingt-sept livres onze sols sont vernis, mis dans une boëte, et doivent partir lundy prochain par le coche de Sens.

trois; mettez-moi à même, mon ami, de prendre ma revanche du soin que je vous donne et de vous témoigner d'une manière sensible la vénération et rattachement tendre avec lesquels je suis, « Monsieur,

« JoURSANVAULT.

« 15 octobre 1780. »

Le 1 7u Répondu à M. le baron de Ray de Breukelerwaert (ma lettre adressée à M. Lanrib. Thym, sur lePïince-Gragt, à Amsterdam). Il m'avoit demandé mon œuvre particulier. Je lui dis l'avoir ramassé, et lui envoyé la note et les prix.

Le 25. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale pour assister à la réception de M. Beauvarlet^, graveur, comme

* Jacques-Finnin Beauvarlet naquit à Abbeville le 25 septembre 1731. Il y avait alors dans cette ville une espèce d'école de gravure; un certain nombre d'artistes y travaillaient, et Beauvarlet entra dans Tatelier de Robert Hecquet et Lefèvre, graveurs peu connus, mais bien assez capables pour apprendre à un jeune artiste les premiers éléments de l'art. Sitôt qu'il se sentit aussi avance que ses maîtres, il se rendit à Paris pour pouvoir étudier avec plus de facilité, et, guidé par Laurent Cars, il ne tarda pas à acquérir une certaine réjiutation. L'Académie le reçut bientôt comme agréé, sur quatre estampes d'après Jordaens, V Enlèvement d'Eiirojpe, le Jugement de Pâris, Acis et Galatée, Persée combattant contre Phinée, le -29 mai 1762, et il fut nommé académicien le 25 mai 1776. Ces estampes, qui, à cette époque, plaisaient singulièrement, n'ont guère de valeur aujourd'hui aux yeux des véritables amateurs; les types des têtes sont absolument différents de ceux du tableau, les yeux ont été agrandis, la bouche diminuée, et le genre de gravure adopté par Beauvarlet n'a plus qu'un nornbre très-restreint d'admirateurs. Multiplier les tailles, surcharger sa planche de travaux, ne pas respecter les maitres qu'il traduisait, tels sont les principaux défauts de cet artiste. Beauvarlet a cependant gravé assez largement une planche bien peu connue au ourd'hui, dont le souvenir méritait plus qu'aucune autre d'être conservé; ce>t le Testament de la Tiilijje. On ht au- dessous les vers suivants:

Tiens, garde ma pipe Que tu sois la reule

Et aussi mon briquet, Dans le répimi nt

Et si la Tulipe Qui ait k; bràle-gueule

Fait le noir trajet, De ton cher amant.

Cette estampe, gravée d'après un artiste presque inconnu, P. Lenfant, est une de celles où Ton retrouve le plus grand goût de gravure des artistes du dix-septième siècle; mais encore est-il bien défiguré.

Les portraits convenaient mieux au talent de Beauvarlet que les sujets; il l'a bien prouvé dans ceux qu'il a gravés. Celui de Molière, d'après Sébastien Bourdon, conservera toujours un rang honorable dans l'histoire de la gravure; il y a une certaine largeur et une couleur qui rendent bien le talent du peintre. Celui de la comtesse du Barry — là, Beauvarlet se trouve bien dans son siècle et rencontre une tête comme il aimait à les

il m'en avoit prié. C'éloit le portrait de feu Bouchardon qu'il présentoit, eL il fut reçu, quoiqu'il y eût sept fèves noires.

Un jeune homme nommé Liebetraut, Lorrain de nation, mais ayant été élevé à Vienne, m'apporta des lettres de recommandation de la part de M. Schmuzer, chez qui il a dessiné plusieurs années. Il se destine à la peinture.

Le 26. Répondu à M. Gericke, commissaire dans la maison de feu M. Schmidtm colin am Wasser. Je lui dis de remettre les vingt-cinq livres que j'ay avancées pour lui à M. Troschel, conseiller du roy, que je les rabattrai sur ce que je vais envoyer à celui-cy^ chargé par les héritiers de M. Schmidt de recevoir.

Répondu à M. Bause, à Leipzig. Je lui dis que M. Crayen lui remettra mon Agar et soixante-neuf livres à compte de ma part.

Répondu à M. Crayen. Je lui mande que M. Miiller lui remettra son rouleau, et je le prie de remettre les soixante-neuf livres qu'il me doit à M. Bause, de même que mon Agar; la pareille estampe à M. Lluber et à M. Weisse.

Le 30. Répondu à M. le baron de Joursanvault, qui m'avoit donné avis qu'il avoit fait partir le vin qui m'étoit destiné, selon notre convention, pour des estampes

faire, — est fort finement et fort habilement gravé. Pourquoi ne s'cst-ii pas toujours adressé à ses contemporains, et pourquoi a-t-il tenté d'aborder les maîtres du dix-septième siècle? Le graveur prouve son habileté dans le choix des œuvres qu'il reproduit, et il a manqué à Beauvarlet de savoir ce qui convenait à son talent et ce qui ne lui convenait pas. Cet artiste .mourut à Paris, le 7 décembre 1797. Regnault-Delalande a consacré une longue et curieuse notice à Beauvarlet, en tête de son Catalogue de vente, publié en 1798.

de moi; je le préviens donc que les eslampes en question ont été mises à la diligence le 29. J'avois ajouté trois desseins de mon fils et deux de moi : M. le baron en avoit désiré, et il mérite singulièrement cette attention de ma part, car je trouve qu'il a agi généreusement avec moi.

Le 3. M'est arrivé le vin de Yolnay en deux tonneaux, faisant ensemble quatre cent quatre-vingts bouteilles et un panier de douze bouteilles de vin rare. Le tout m'a été envoyé par M. le baron de Joursanvault, à Beaune, en échange de nos estampes, qui sont parties le 50 du mois passé. Les entrées ont coûté quatre-vingt-douze livres, la voiture soixante-deux livres et environ cent sols ou six livres d'autres frais.

Le 5. Répondu à M. le baron de Ray, à Amsterdam. Je lui dis que la collection de mes épreuves avant la lettre qu'il m'avoit demandée de mon œuvre, et qu'il étoil difficile de rassembler, étoit partie pour le Havre à l'adresse de M. Ch. le Mesle, qui avoit ordre de l'envoyer pour lui et selon ses désirs à M. Lamb. Thym. Donc M. le baron me doit cinq cent vingt-quatre livres. — Ladite somme m'a été payée.

Le 15. Répondu à M. le baron de Joiirsanvault, à Beaune. Je dis à cet excellent gentilhomme que son vin m'étoit arrivé, et que, s'il paroissoit content de l'envoy que je lui avois fait, je l'étois supérieurement du sien. Les lettres de M. le baron sont remplies de franchise et d'honnêteté et j'y suis très-sensible. Son amour pour les arts me paroît digne d'un homme de bien ainsi que ses actions louables.

DE JEAN-GEORGES WILLE. bi Répondu à M. S. Schropp, à Augsbourg. 11 me fait,

en qualité d'honnête hommCj apercevoir d'une erreur de

compte à mon désavantage, que je lui envoyé rectifié,

avec reconnoissance.

Reçu cinquante bouteilles de vin de muscat rouge et

blanc que M. Soutanel, de Montpellier, m'a envoyées et

dont je lui tiendrai compte.

Ecrit à M. Soutanel à ce sujet.

Le 25. Répondu h monseigneur l'évêque de Callinique, qui est impatient d'avoir l'estampe que je lui ai dédiée. M. Ferrière Colk, négociant de Bordeaux, m'est venu voir. Il a des connoissances dans les arts.

J'ay mis au jour deux petits paysages d'après Weirotter : Village de Picardie et Hameau de Picardie^

Le 1". M. le comte de Brahé, jeune seigneur suédois^ me vint voir. J'ay su depuis que c'est le fils du malheureux comte de Brahé, qui perdit la tête par rapport à une révolution qui manqua sous le feu roy de Suède.

Le 5. Répondu à M. le baron de Ray, de Breukeler-

François-Edmond Weirotter naquit à Inspruck en 1750, et mourut à Vienne eu 1771. Il grava à l'eau-forte de charmants petits paysages. Les sites sont généralement bien choisis, et la pointe spirituelle. Il sait animer ses compositions de personnages, habilement posés, et peut certainement prendre rang parmi les bons paysagistes du dix-huitième siècle. J. Schmuzcr nous a conservé son portrait : il Ta représenté de face, av(;c des cheveux poudrés et frisés, un œil vif, une bouche fine, mais peut-être un peu moqueuse. Cela serait assez en rapport avec cette phrase de iluber (II, 181 ) : \ Weirotter a eu plus d'un rapport avec Rosa, de Tivoli, pour les talents de la nature : faut-il qu'il ait eu encore tant de ressemblance avec lui pour les travers de l'esprit et du cœur! » Wille, du reste, se plaint aussi du iii;uvais caractère de Weirotter. (Voir tome I", page 476.)

52 JOURNAL wacrl. Je lui dis que j'ay lire, comme il le souhailoil, une lettre de change à vue, datée du 1" de ce mois, sur M. Lamb. Thym, sur le Prince'Gragt, de la somme de cinq cent vingt-quatre livres ou deux cent quarantequatre florins dix deniers de Hollande, qu'il me doit pour des estampes; je lui envoyé aussi une note de plusieurs autres que j'ay encore trouvées avant la lettre.

Écrit l'avis à M. Thym, de payer à Tordre de M. Van den Yver la susdite somme. — J'ay été payé de la susdite somme.

Le 4. M. Feigcr, jeune graveur de Vienne, élève de M. Schmuzer, étant arrivé à Paris, me vint voir aussitôt et me remit une lettre de recommandation de M. Brandi, peintre de la cour impériale et royale, avec une suite d'estampes, Cris de Vienne, que ce peintre a fait graver d'après ses desseins.

M. Perrière Colk, de Bordeaux, m'est venu voir.

M. Dixoir, exerçant cy-devnnt la gravure à Londres, mais étant devenu très-riche par son mariage et ayant abandonné son art, voyageant pour son plaisir, m'est venu voir.

M. Hegner, de Bordeaux, m'est venu voir. 11 m'a apporté de Basle die Ephemeriden der Menschheit, dont M. de Mechel l'avoit chargé.

* Jean Feigel, ou plutôt Feigl, a gravé, d'après Carlo Bolognini, une Blanchisseuse les deux mains appuyées sur un grand vase, une Jeune Fille en chemise, che7xhantdespuces{\ll'o);ei, d'après J. Torenvliet, deux pièces en hauteur, représentant un buste d'homme et un de femme, et portant pour titre : der Alt Deutsche und seine Frau. Ces deux estampes sont mentionnées dans le cabinet de Paignon Dijonval, et c'est là que nous en avons pris riiidication.

* Cet artiste s'appelait Jean Dixon, et naquit en Angleterre vers 17-40. Il gravait en manière noire avec un certain talent; son œuvre, fort peu considérable, contient cependant un certain nombre de planches importantes, parmi le ujijelles on remarque le Vieux Beau et le Nouveau Barbier.

M. Vivarès\ graveur de Londres, avec madame Yivarès, nous sont venus voir, et nous les avons vus avec plaisir.

Le 24. J'ay acheté quelques anciennes monnoies de M. Lange.

Je viens de commencer une nouvelle planche d'après Pompeio Battoni, représentant la Mort de Marc-Antoine,

M. Oveimann, négociant établi à Bordeaux, venant de Hambourg, m'est venu voir. 11 m'a apporté une médaille d'argent, que M. Lienau m'envoya, représentant M. Klefecker, syndic du sénat de Hambourg.

M. Verhelsl^, graveur de l'électeur palatin, est venu me voir, ayant fait, comme il m'assure, le voyage exprès pour cela. Il m'a apporté une lettre de M. Kôbell, de même que deux monnoies d'or, dont j'en renverrai une, l'ayant déjà.

Ma femme, qui est d'un très-excellent caractère, m'a fait présent d'une chaîne d'or superbe, très-artistement travaillée en plusieurs ors de couleur. Je l'ay attachée sur-le-champ à ma montre.

* François Vivarès naquit à Lodève, près de Montpellier, en 1712, et mourut à Londres en 1782. Sa manière de graver est assez froide; mais le côté important de Tœuvre de cet artiste consiste dans la reproduction d'un grand nombre de tibleaux de Claude Lorrain. Vivarès semble s'être attaché à la reproduction des œuvres de ce maitre, et il nous a ainsi conservé des œuvres qui, sans lui, seraient demeurées inconnues. Vivarès apprit la gravure d'un artiste bien peu connu en France aujourd'hui, Jean-Baptiste Châtelain.

* Gilles Verhelst apprit d'abord la sculpture chez son père, puis ensuite la gravure de Rodolphe Staerkel, son beau-frère, étabh à Augsbourg. Ses petits portraits sont gravés avec fermeté et adresse, et son œuvre est assez considérable. G. Verhelst, né à l'abbaye d'Etal, en Bavière, en 1742, mourut en 1818.

Le 17. J'ay acheté un très-beau tableau de Rubens^; je n'en possédois pas encore. Jl représente un vieux père en robe de drap d'or, dans son fauteuil. Ses trois filles, dont deux font de la dentelle, sont assises d'une manière fort sage. Saint Nicolas, pour récompense, tend une bourse par une fenêtre vers le père. Je pourrois bien ^q^iver cet excellent tableau.

Le 18. Répondu à M. le baron de Ray, en lui mar- <|uant que le banquier m'avoit payé de l'ancien envoy, et je lui annonce le départ pour le Havre du nouvel envoy qu'il a désiré, faisant la somme de quatre cent cinquante-deux livres, tant de l'œuvre de Reaudouin (dont il ne manque que deux pièces) que du mien. — A été payé.

J'ay donné avis du départ de la boëte contenant lesdites estampes, à M. Ch. le Mesle, au Havre, le priant de la faire passer à Amsterdam à M. L. Thym, sur le Prince-Gragt,

J'ay acheté une monnoie d'or d'un des Charles, roys de France. Il faut que je cherche à présent du quantième, car elle est très-ancienne et les lettres sont trèsgothiques.

Le 24, jour qui précède la fête de saint Louis, qui est celle de ma femme, il y eut grand concours chez nous pour la lui souhaiter et lui porter des bouquets. Plusieurs ont dîné et plusieurs ont soupé chez nous, et la journée s'est passée joyeusement.

J'ay fait présent à ma femme d'une épingle de diamant, qui m'a coûté trois cent soixante livres. Mon ac-

* Ce tableau ne se trouve pas indiqué dans le Catalogue de la vente de AVille, rédigé en 1784 par Basan.

tion lui a fait grand plaisir, et à la minute elle Ta attachée dans ses cheveux.

Je viens de mettre au jour ma nouvelle planche intitulée : Repos de la Vierge\

Le 1"'. Je partis de bon matin, dans une calèche, pour Port-Royal-des-Champs, accompagné de MM. Baader, Pariseau, Kimli, Choffard, Guttenberg et Schulze. Arrivés en cet endroit, où je comptois trouver à dessiner les ruines de cette abbaye détruite, nous n'y trouvâmes plus rien que quelque peu de mauvaises masures qui ne méritent aucune attention. Point d'auberge : mais il étoit quatre heures de l'après-midy et nous n'avions pas mangé la moindre chose. Heureusement je connois un fermier nommé M. Desvignes, demeurant près de là sur une hauteur; je m'adressai à lui, il nous reçut au mieux et nous fit faire à dîner complètement. Vers les six heures nous nous disposâmes pour aller à quatre lieues de là, c'est-à-dire à Brie-sous-Forge; mais M. Desvignes ne voulut jamais y consentir, vu l'approche de la nuit, les mauvais chemins par vaux et par monts, couverts de bois, quoiqu'il nous eût donné un guide. Enfin, nous fumes obligés de rester chez lui. Grand souper, joye et bonnes mines. Le lendemain, il nous donna un conducteur (notre calèche ayant été renvoyée la veille) avec un âne, qui, dans un grandissime sac, portoit nos sacs de nuit, nos portefeuilles, etc. C'éloit la plus plaisante chose du monde que notre train. Ce sac long et roide, par ce

* N" '2 du Catalogue de lœuvre de J.-G. Wille.

qu'il y avoit dedans, ne restoit jamais en équilibre sur le dos de l'âne; si bien que deux de nos gens ëtoienl obligés de marcher, l'un à droite, l'autre à gauche de Tane pour soutenir ce sac curieux. C'est de cette manière que nous arrivâmes, et qu'après avoir vu la chapelle de Saint-Lambert, qui est presque abandonnée, nous débouchâmes des bois. Je vis alors avec ma lorgnette la pointe d'une tour ruinée; je criai : Yoilà de quoi dessiner; et, approchant de plus en plus, l'ancien château de Guise se développa à nos regards. C'est là que je renvoyai l'âne et son conducteur. Le garde-chasse, nommé M. Froisard, qui demeure dans ces supcibes ruines, nous permit d'y dessiner. Nous dînâmes chez lui et logeâmes à Chevreuse, petite ville dans le vallon. Malheureusement le temps étoit si mauvais, que le mercredy, à riiidy, nous nous mîmes dans une charrette couverte qui nous mena à Versailles; là nous prîmes les voitures de la cour pour revenir à Paris, regrettant d'avoir séjourné si peu. Je ne pus y faire que trois desseins. Ma femme et Frédéric étoient très-joyeux de mon retour en bonne santé, et je trouvai tout en bon ordre chez moi.

Le 12. Répondu à M. Schmuzer. Je lui dis que les réceptions à l'Académie de Paris se font différemment que celles de Vienne. Je lui promets mon portrait gravé par M. Mûller, mon élève, d'après le tableau de M. Greuze, qui est au jour, et que M. Mûller a présenté tout encadré à ma femme, pendant que j'étois à la campagne.

Le 13. J'ay reçu de Vienne la nouvelle estampe que M. Schmuzer, mon ancien élève, actuellement directeur de TAcadéraiie impériale, a gravée d'après Rubens, re-

présentant Mutins Scevola% et qu'il a dédiée à S. A. le prince de Kaunilz-Ritlberg. Cette estampe m'a fait grand plaisir, étant librement et fermement gravée. C'est le meilleur ouvrage que M. Schmuzer ait jamais fait, et je l'en ai remercié par une lettre que j'ay ajoutée à celle d'hier. Je le prie de m'envoyer une épreuve avant la lettre. Dans le rouleau de M. Schmuzer il y avoit cinq desseins faits par M. Fùger^, jeune homme que l'impératrice fait actuellement aller en Italie. Je suis étonné de leur composition aisée et pittoresque, des mouvements des figures, des caractères beaux et nobles, de la manière de draper et de la fficilité du faire. Ils sont à la plume et lavés largement à l'encre de Chine. Il y a un Sacrifice d'Tphigénie, un Cylirist au tombeau, une Résuvr rection; ces deux derniers, je les garde pour moi; les trois autres sont pour MM. Weisbrodt et Muller, qui ont connu à Stuttgard M. Fiiger, qui est de Heilbronn. Je dis à M. Schmuzer mon sentiment et le plaisir que m'ont fait ces desseins; car pour M. Fûger il doit être actuellement en route pour l'Italie, comme il me Ta dit dans une lettre des plus polies qui accompagnoit les desseins, et à laquelle je répondrai avec plaisir lorsque je saurai où il s'arrête, et le remercierai de son beau présent.

Le 14. Répondu à M. le baron de Ray de Rreukelerwaert, chez M. L. Thym, sur Prince-Gragt, à Amsterdam. Je lui dis que j'ay trouvé quatre épreuves que je lui

* Cette planche est gravée avec talent, mais dans un genre brillant bien peu séduisant. On lit au bas : « P. -P. Rubens piiix. .Inrq. Schmuzer S. C. R. A. M. chalcographus sculps. et excud. Viennae, 1776. — Dédié à Son Altesse Monseigneur Wenceslas-Antoine le prince de Kaunitz, comte de Rittberg, etc., protecteur de l'Académie des beaux-arts de Vienne, par son très-humble et très-obéi>sant serviteur Jacques Schmuzer. »

2 Frédéric-II(nri Fijger, né à Heilbronn en 1751, mourut à Vienne en 4818.

o8 JOURNAL

nomme, avant la lelLre on non, finies par M. Schmidt et que j'ay mises h part; que je lui enverrai mon portrait gravé par M. Mûller, puisqu'il désire le mettre à la tête de mon œuvre, et qui est le meilleur des cinq différents qu'on a gravés; que j'aurai soin de lui procurer celui de Rousseau^ et de M. de la Tour" par M. Schmidt, et je je lui demande la Cléopâtre, avant la lellre, qu'il a en double.

M. Forster, physicien, Allemand de nation, mais qui a fait le tour du monde en dernier lieu avec des Anglois, €taux dépens de l'Angleterre, qui l'en avoit requis, étant arrivé icy de Londres, me vint voir. C'est un homme singulièrement intéressant. Il m'a conté bien des choses des peuples qu'ils ont trouvés, des nouvelles plantes qu'il a découvertes, et m'a montré les desseins à gouache faits par son fils, qui étoit du voyage, d'une trentaine d'oi-

^ N" 44 du Catalogue de l'œuvre de Georges-Frédéric Schmidt, par A. Crayen.

^ N° 50 du Catalogue de l'œuvre de Schmidt, par Crayen. Voici la description quil en donne, page 25 : « Le portrait de la Tour. 11 est représenté à mi-corps, regardant par une fenêtre, sur laquelle il s'appuie, el montre de la main gauche une porte fermée qu'on voit dans le fond ! il a \;\ n.'inc riante. Derrière lui il y a un chevalet. Voici roccasion qui lui donna l'idée de se peindre dans cette attitude : M. de la Tour avoit paimi ses amis un certain abhé qui venoit le voir très-fréquemment et passoit souvent une partie de la journée chez lui, sans s'apercevoir quMl l'incommodoit quelquefois. Un jour, notre peintre, résolu de faiie son propre portrait, avoit fermé la porte au verrou, afin d'être seul. L'abbé ne tarda pas à venii' et à frapper à la porte. M. de la Tour, qui l'entendoit et qui étoit dans l'attitude de dessiner, fit le geste de pantomime que nous voyons dans son portrait. Il semble se dire à lui-môme: « Voilà l'abbé; il n'a qu'à frapper, il n'entrera pas. » Celte attitude ayant plu au peintre, il prit le jxirti de s'y peindre On a fait, en

Angleterre, une copie plus petite de ce portrait, en manière noire; elle est assez fidèle, excepté dans les accessoires : au lieu d'une porte fermée, elle offre, une fennne vue par le dos, lovant sa ch(>mise et montrant le derrière. Nous laissons au lecteur à juger ce trait de satire. On aperçoit aussi sur le canevas du chevalet l'esquisse d'une femme qui lève sa chemise et montre son devant, ce qui n'est \r.\s dans l'original... »

seaux inconnus jusqu'alors, de même que plusieurs pois- SDns. Il m'a fait présent d'une pierre blanche taillée pour une bague de la Nouvelle-Zemble, sur laquelle je ferai graver quelque chose. Je lui ai fait présent en revanche de quelques-unes de mes estampes, entre autres de mon portrait gravé par M. Muller. 11 a écrit son voyage, etc., en trois langues, en allemand, en françois, en anglois, et il doit paroître incessamment.

Monseigneur l'évêque de Callinique, étant arrivé de Sens, nous a fait l'honneur de venir d'abord chez nous. Nous l'avons revu avec effusion de cœur.

M. le baron de Karg m'est venu voir.

Un jeune homme de Wertzlar, peintre, m'est venu voir, il se nomme

Le 25. Répondu à M. Kôbell, peintre de l'électeur palatin, à Mannheim. Je le remercie des desseins de sa main qu'il m'a envoyés, et je lui dis mon sentiment sur ceux de son frère. Je l'instruis que M. Gôtz est chargé <ies estampes qu'il m'avoit demandées, qu'une épreuve du Repos de la Vierge (quarante-huit livres dix sols) pour lui et une pour M. deStengel s'y trouvent aussi, de même que mon portrait, gravé par M. Mûller, d'après M. Greuze, et dont je lui fais aussi présent.

Le 7. J'ay dîné chez M. le chevalier de la Tour d'Aiguë, en bonne compagnie.

M. le comte de Dôhnhof, étant revenu des eaux, m'est venu voir sur-le-champ.

M. le comte de Bosse, seigneur saxon, m'est venu voir, m'apportant une lettre de M. Huber, à Leipzig; mais je n'y étois pas.

Lii 15. J'allai à l'hôtel d'Aligre voir les lableanx, desseins et estampes qui y doivent être vendus.

Le 18. M. Verhelst, graveur de l'électeur palatin, a soupe chez nous. 11 a pris congé pour retourner à Mann heim. Je l'ay chargé d'un paquet pour M. Kôbell, contenant deux desseins de Dietricy, un de mon fils et deux desseins paysages de moi; le tout pour M. Kôbell. Dans le même paquet il y a un Repos de la Vierge et mon portrait gravé par Miiller; l'un et l'autre pour madame Brandt. Je l'ay aussi chargé d'une lettre pour M. Kobell et d'une pour madame Brandt. M. Verhelst, homme très-aimable, doit m' envoyer un ducat d'Augsbourg et un double florin du Palatinat. Je lui paye l'un et l'autre d'avance.

Le 29. M. Millier, deStuttgard, pensionnaire du duc de Wurtemberg et mon élève, a soupé chez nous en prenant congé pour s'en retourner en Allemagne, ayant été mandé par le duc, son maître, après six ans de séjour à Paris. Nous avions invité à ce souper MM. Weisbrodt, Kimli, Baader, Pariseau, KruLhofer et Aumont. Tout le monde y étoit très-joyeux. Après le souper, vers les onze heures et demie, M. Muller embrassa un chacun, la larme à l'œil, et me remercia encore en particulier de ce que j'avois fait pour lui et me pria de lui conserver mon amitié; il fit la même prière à madame Wille, et partit pour se mettre à la diligence allant à Mannheim, par curiosité pour y voir le nouvel opéra allemand : Die Pfdlzgrafen, qui y doit être représenté le 4 du mois prochain. M. Muller emporte toute mon estime, étant aussi honnête et poli qu'il est habile dans la gravure; il est bien fait, très-grand de sa personne. Quelques jours auparavant, je lui ai encore fait

DE JEAN-GEORGES WILLE. 6i présent de plusieurs estampes de moi, qui lui manquoient. Je lui ai donné une lettre pour M. Guibal, premier peintre du duc de Wurtemberg, dans laquelle je lui rends justice de toutes manières, etc., comme aussi une lettre de recommandation pour M. Kôbell, peintre de l'électeur palatin.

Le 30. M. de Pigage, directeur des bâtiments de l'c- . lecteur palatin, m'est venu voir en me montrant le volume de la galerie de Dusseldorf, qui a été gravée en petit chez M. de Mechel, à Basle.

M. Desvignes, ce bon fermier qui nous sauva de la famine lors de notre voyage à Port-Royal, au commencement de septembre dernier, nous est venu voir avec sa femme. J'ay donné à souper avec plaisir à ces braves gens, ce dont ils m'ont paru fort flattés.

Mon neveu de Villepec, avec sa femme, étant venus à Paris, ont dîné chez nous.

Le 10. J'allai voir le célèbre cabinet de feu M. Randon de Boisset* en y menant M. le comte de Dôhnhof, qui étoit venu me prendre dans son équipage. Ce cabinet est un des plus admirables et des plus choisis de l'Europe.

Le 12. M. le comte de Dôhnhof vint avec M. de Wetterquist chez nous, et celui cy se trouva tout à coup si mal, qu'il perdit connoissance, mais il revint heureusement par les eaux spiritueuses et nos soins.

Répondu à M. Schmuzer. Je lui dis que le courrier

* Le Catalogue de ce splendide cabinet parut quelque temps après, et la vente commença le jeudi 27 février 1777, comme l'indique le Catalogue rédigé par Remy et Juliot.

impérial lui remettra un paquet de livres formant les œuvres littéraires de M. Cocliin^, que celui-cy envoyé en présent à l'Académie impériale de Vienne. La lettre que M. Cocliin écrit à cette Académie est dans la mienne. Je lui dis en outre que j'ay vingt-six épreuves de sa planche d'après RubenSj dont je lui tiendrai compte; que j'ay remis à Aliamet les vingt-quatre épreuves qui lui étoient destinées, de même qu'une à MM. de Blumendorf, Baader, Guttenberg, et que j'ay reçu celle avant la lettre pour ma curiosité. Je lui ai dit mon sentiment sur deux paysages gravés par Conti^ son élève.

M. Meyer ^qui a demeuré quarante ans en

Russie.

Le 10. J'ay envoyé notre fils Louis -Frédéric, pour la première fois, à l'Académie royale, y dessiner d'après le modèle; et sa place y est des meilleures : elle doit l'être en vertu des privilèges qu'ont les fils d'académiciens. La sienne est la troisième; il n'y a que le fils de M. Vernet^ et celui de M. Belle* qui sont avant lui.

* Voici le litre de cet ouvrage, devenu rare aujourd'hui et plein de précieux renseignements : Œuvres diverses de M. Cochin, secrétaire de VAcadémie royale de peinture et sculpture, ou Recueil de quelques pièces concernant les arts. A Paris, chez Ch.-Ant. Jombert. mdcclxxi. 5 vol. in-12.

- Sans doute Charles Conti, peintre et graveur, né en 1740 ou 1742, et mort en 1795. Conti tut memhre de l'Académie loyale de Vienne.

5 C'est Carie Vernet, le fils de Joseph, le père d'Horace. Né à Bordeaux,, le 14 août 1758, il mourut à Paris en 1857.

* Augustin-Louis Belle, lils de Clément-Marie-Anne Belle, né en 1722 et mort en 180G. Louis naquit en 1757 et peignit un grand nombre de tableaux. Gabet nous dit que ses principaux sont : Tohie recevant la bénédiction de son père, le Mariage de Rulh et de Boo%, Thésée retrouvant les armes de son père, Périclès et Anaxagoras, etc.

Je suis fort conlenl de la première académie que Frédéric a dessinée à l'Académie royale^ d'après nature.

M. Sclieffer, jeune el aimable voyageur deStuttgard, m'est venu voir jDlusieurs fois.

M. le comte Henry de Reuss, XLIll^ du nom^ m'est venu voir plusieurs fois. 11 a eu de moi plusieurs estampes et deux desseins, que j'avois dessinés au crayon rouge et bistre dans les carrières de Ménilmontant en ) 760, et dont je n'avois jamais voulu me défaire. Enfin il m'a promis en revanche des monnoies très-rares frappées par ses ancêtres; car sa maison a droit de frapper monnoies de toutes espèces. J'ay été obligé d'écrire au bas de ces desseins qu'il les tient de mon amitié.

M. le comte Bosse, seigneur saxon des plus aimables, m'est venu voir. Je l'ai chargé du livre que M. de Montcula m'avoit remis pour M. de Murr, à Nuremberg.

M. le baron de Thûmmel, actuellement à Tours avec M. son frère et madame sa belle-sœur, m'ayant fait demander six épreuves des Boîis Amis, que je lui ay dédiés, je les ay remis aujourd'hui en le priant de les accepter de ma part.

Par M. le comte Henry XUII de Reuss, j'envoye un petit rouleau contenant mon Repos de la Vierge, une épreuve àMiM. Bause avec une lettre, une à M.Reichauf avec une lettre; deux, dont une avant la lettre, accompagnée d'une lettre écrite à M. Crayen, une à M. Huber, une à M. VYeiss.

Le 1^'. Grand concours chez nous, par rapport au jour de l'an.

Soit que Wille ait interrompu (/uelques années son Journal, soit qu'un volume ait été égaré, nous allons passer de suite au mois de juillet 1783. Pendant cet espace de six ans Wille grava la Mort de Marc-Antoine (1778); le Sapeur des gardes suisses (1779); /a Tante de Gérard Dow (1780); les Délices maternelles (1781); le Philosophe du temps passé (1782). Ces pièces sont assez connues pour qu'il soit inutile d'en donner une description détaillée; nous renvoyons d'ailleurs au Catalogue de l'œuvre de J.-G, Wille, par M. Charles le Blanc, que nous avons déjà eu F occasion de citer plusieurs fois.

Le 10. Répondu à madame la comtesse de Bciitinck, née comtesse J'Altenbourg, actuellement à sa terre de Doorwerth, dans la Gueldre. Dans sa lettre charmante, elle m'invitoit de l'aller voir de la manière la plus amicale. Ma réponse devoit être touchante et respectueuse.

Répondu à M. Weisbrodt, au même château de Doorwerth, dont cet ami m'avoit fait la plus belle description, en m'invitant également à m'y rendre, et dont je ne pouvois être que très-sensible.

Le 16. Mon ancien ami M. V. Meyer, négociant de Hambourg, et madame son épouse, ont dîné chez nous. Notre fils, M. Ozou et M. Baader y étoient aussi.

Le 18. M. et madame Meyer ont pris congé de nous. Ce sont d'aimables gens que j'aime bien. J'ay fait présent de plusieurs desseins à M. Meyer, qui a une bonne collection de maîtres anciens et modernes.

Le 20. Ma femme, notre fils et notre neveu Coutouli

et sa fille sont allés à Thiais, pour voir l'enfant de notre fils, qui y est en sevrage, et même le retirer d'entre les mains de la femme qui lui donne ses soins, pour le placer ailleurs s'il y a moyen.

Le 27. Repondu à notre ami M. Weisbrodt, qui est toujours avec madame la comtesse de Bentinck, au château de Doorwertlî, dans la Gueldre hollandoise.

Deux gentilshommes, frères, et Russes de nation, me sont venus voir, m'apportant des lettres de recommandation de M. Millier, mon ancien élève, aujourd'hui professeur de l'Académie ducale de Stuttgard. Ces messieurs y ont fait leurs études et paroissent fort aimables.

Le 2. Le nommé Baptiste, qui a servi chez nous en qualité de domestique pendant deux mois, en est sorti. C'étoit un brave garçon; mais notre ancien domestique, Joseph Menet, ayant désiré fortement, après s'être remarié à Montmartre, de rentrer chez nous, en promettant d'être sobre, je n'ay pu le lui refuser, et il est effectivement rentré aujourd'hui 5 d'aoust, commençant ses travaux comme à l'ordinaire.

Répondu deux fois sur deux lettres de monseigneur l'évêque de Gallinique, concernant mes médailles et monnoies, avec amples explications.

MM. Hesse, de Berlin, que j'ay connus à Paris et qui, après avoir fait le voyage dllalie, sont revenus dans ce pays, me sont venu voir. Ils m'ont fait présent d'une lorgnette de flint-glass faite par Toland, en Angleterre. Ils ont acquis des connoissances dans leur voyage.

Le 23. J'allai à l'assemblée de l'Académie royale, où

il fut décidé qu'il n'y auroit point de premier prix de peinture, les jeunes gens qui avoient travaillé pour l'obtenir n'ayant pas assez bien fait; mais qu'il y auroit premier et second prix pour les jeunes sculpteurs.

La fête de saint Louis^ l'ouverture du salon des ouvrages des membres de notre Académie s'est faite au Louvre comme à l'ordinaire. Je n'ay rien exposé cetle fois-cy, mais mon fils a exposé six petits tableaux, dont trois m'appartiennent \

Le 30. J'allai à l'assemblée générale de l'Académie royale, où les prix furent adjugés aux jeunes gens comme il est dit cy-dessus. De plus, un peintre de portrait, né à Stockholm, nommé M. Wertmûller% descendant d'une célèbre famille de Zurich et neveu de M. le chevalier Roslin, y fut agréé sur plusieurs portraits qu'il avoit exposés aux yeux de l'Académie.

Répondu à M. Rause, à Leipzig. Il étoit inquiet de deux planches de sa façon qu'il avoit confiées à M. Royer, de Berlin, pour être imprimées icy; mais, selon le témoignage de M. Huber, mon élève, celui-cyles a reçues de M. Royer et fait partir à l'adresse de M. Schulze, à Dresde. Je lui ay donné avis de tout cecy pour lui mettre un peu de baume dans le sang. Je lui fais compliment sur ce qu'il m'avoit mandé des progrès que fait mademoiselle sa fille dans le paysage, n'étant âgée que de quinze ans.

* Voici le titre des tableaux exposés par Wille fils : les Étrennes de Julie, le Déjeuner, le Bouquet, les Délices maternelles, Cléopâtre, une Tête de vieillard. Les nombreuses critiques parues cette année-là sont généralement fort peu favonibleè à cet artiste.

- Adolpbe-Ulric Wertmùller. Les portraits qu'il avait présentés étaient ceux de Bacbelier et de Caffiery.

Notre sœur, veuve Braconier, est venue chez nous y passer quelque temps.

M. Samoïlowitz, médecin chirurgien russe, de plusieurs académies, a pris congé de moi pour s'en retourner en Russie. Il m'a fait présent de son Mémoire sur la peste, et autres ouvrages qu'il a fait imprimer tant icy qu'à Strasbourg. Dieu nous préserve d'avoir jamais besoin de ses remèdes !

Le 1". La nommée Thérèse est entrée chez nous ce jour en qualité de cuisinière, à quarante écus par an; elle est d'un âge avancé, mais on la dit bonne fille. Elle a demeuré neuf ans chez M. Basan.

M. DesTriches, négociant à Orléans, nous est venu voir. Je revois toujours avec plaisir mes anciens amis.

Le 8. J'ay livré les monnoies d'or à M. Ameilhon, bibliothécaire de la ville, contre quittance, selon les désirs de monseigneur l'évêque de Gallinique, qui me les a fait payer d'après notre convention.

Le 9. Répondu à monseigneur l'évêque de Callinique. Je lui dis que tout est arrangé et que M. Ameilhon est en possession, selon qu'il me l'avoit ordonné, des monnoies d'or que celui-cy doit déposer dans la bibliothèque de la ville de Paris, que j'allois m'occuper actuellement de procurer les plus grandes pièces des souverains ou monarques de l'Europe, que monseigneur désire avoir pour la même destination. Monseigneur m'a contremandé quelque temps après de lui faire cette dernière acquisition.

Répondu sur deux lettres de M. Schulze, mon élève,

68 ' JOUnNAL

actuellement graveur de l'élecleur de Saxe, à Dresde, et cy-devant son pensionnaire icy. Je lui fois compliment sur la bonne réception qu'on lui a faite à Dresde, et, comme il me mande que les estampes qu'il avoit emportées de moi pour mademoiselle Pastre avoient été remises à celle-cy, qui les lui avoit voulu payer; s'il devoit accepter la somme qui est, sauf erreur, cent trentehuit livres, je lui dis que oui, et qu'il pourroit me l'envoyer avec quelques quarante livres qu'il me doit luimême, par lettre de change à prendre chez M. Grégori» a Dresde. — Mademoiselle Pastre m'a fait payer à part^ depuis ma dite lettre.

Le 12. M. Weisbrodt, notre bon ami, m'ayant fait adresser de Hambourg, par mer, une caisse contenant ses hardes et quelques livres, et comme cette caisse m'a été expédiée par M. Payenneville, de Rouen, par terre, il me mande qu'ayant pris un acquit-à-caution pap rapport aux livres, qu'il l'avoit envoyé à une des personnes de sa maison, actuellement à Paris, et qui devoit me voir pour cet effet; et moi, ayant attendu aux environs de douze jours sans voir personne, j'ay fait retirer cette caisse de la douane où elle étoit restée, et actuellement elle est à la chambre syndicale par rapport aux livre;^ qui y doivent être visités. Enfin, j'ay pris la résolution d'écrire à M. Payenneville pour me plaindre du retard qu'occasionne son acquil-à- caution, qui doit être visé et déchargé à la chambre; car je voudrois être en possession de ladite caisse.

Deux jours après, la personne est venue m'apporter cet acquit, qui a servi à retirer la caisse, que j'ay fait porter, selon les intentions deM. Weisbrodt, chez M.Zenlner,. qui en sera le gardien jusqu'au retour de M. Weisbrodt.

DE JEAN-GEORGES WILLE 69 Le 16 el le 19. Répondu à M. Weisbrodl. Je lui raconte tout ce qui s'est passé par rapport à sa caisse. Celte réponse est restée chez moi plusieurs jours, parce que M. Daudet désiroit y joindre une petite lettre; mais, ne l'ayant pas faite, je l'ay envoyée, par M. Daudet même, à îa poste le 25 de ce mois.

Le 21. Répondu à monseigneur l'évêque de Callinique, qui m'avoit demandé une quittance de l'argent qu'il m'a donné, selon notre marché, pour mes monnoies et médailles d'or, et que j'ay remises à M. Ameilhon, bibliothécaire de la ville, selon les ordres de mon dit seigneur évêque. Je lui ay donc envoyé ladite quittance. M. Ameilhon m'a également donné quittance de la remise desdites monnoies d'or. Monseigneur l'évêque de Callinique ayant renoncé à la recherche des grandes monnoies d'or des souverains par sa lettre, je lui mande, en conséquence, que je ne m'en occuperai pas.

Le 24. M. de Tenspolde, jeune gentilhomme voyageur de Munster, en Westphalie, m'est venu simplement voir, afin, comme il disoit, de pouvoir se vanter dans son pays d'avoir fait connoissance avec moi. Au reste, il me paroît fort honnête et instruit.

Le 29. Écrit une lettre à M. Klauber, oncle de M. Klauber, mon élève et pensionnaire, en faveur de celui-cy et pour l'engager à trouver bon que mon élève, qui va faire le voyage d'Augsbourg, revienne à Paris. Cette lettre est entre les mains de notre pensionnaire, qui doit partir sous peu de jours.

Comme M. Klauber a un cabriolet à lui, il avoit fait insérer dans les Affiches que, si quelque voyageur vouloit en profiter pour aller à frais communs avec lui, il pou-

voit se présenter. Un Anglois s'est présenté et a fait son marché avec lui jusqu'à Strasbourg.

17 Anglois, nommé M. Graelfleed, et qui me paroît forl brave homme, a soupé chez nous, et cela par rapport à M. Klauber. Nous avions invité à notre souper plusieurs amis; le tout s'est passé joyeusement, au contentement de toute la compagnie, et nous nous séparâmes après minuit.

M. Descamps \ directeur de l'Académie de Rouen pour

^Jean-Baptiste Descamps naquit à Dunkcrquc,le 14 juin 1714, de Pierre- Frédéric Descamps et de Marie-Catherine de Cuyper. îl apprit les premiers éléments de dessin de son oncle, Louis de Cuyper, paysagiste; mais son père, voyant qu'il négligeait tous ses autres travaux pour étudier exclusivement le dessin, résolut de le renvoyer à Ypres continuer ses humanités chez les jésuites. Il y passa deux ans. Mais à peine avait-il un moment de liberté et un peu d'argent, qu'il prenait des leçons d'un peintre médiocre qui se trouvait dans cette ville. Descamps apprit que son père avait l'intention de venir le chercher pour le faire entrer dans une fabrique ; il part aussitôt pour Anvers, chez un ami de sa famille, et lui demande d'implorer en sa faveur la clémence de son père, et celui-ci iînit par céder. Descamps redoubla d'efforts, et obtint un prix de peinture dans l'école d'Anvers, la seconde année qu'il y travailla. Tout fier de ce succès, et convaincu d'être bien reçu chez lui, Descamps retourna dans son pays; il entra chez un peintre peu connu, mais cependant assez capable, qui se nommait Bernard. Sous sa conduite et avec son aide. Descamps fit son premier tableau : c'était une vue de la grande place de Dunkerque. Il voulut partir pour Rome en 1757, ses parents ne purent se décider à le laisser aller; il renonça donc à ce projet et vint à Paris l'année suivante; il exécuta, à son arrivée, une Guinguette flamande et une Fête de village. Ces tableaux furent longtemps chez Lalive de Jully. Dulin vit ces tableaux, et vint offi ir à leur auteur de le prendre comme élève; Descamps accepta, et c'est à partir de cette époque qu'il commença à retirer quelque profit de ses œuvres. De l'atelier de Dulin, il passa dans celui de Largillière, et là encore il fit un certain nombre de portraits qui attirèrent sur lui l'attention du public. Vers 1740, Descamps retourna ;i Rouen; il avait bien l'idée d'aller retrouver Carie Vanloo en Angleterre, mais l'air natal, et surtout quelques commandes, le retinrent. La famille de Canv lui confia le soin de faire quatre tableaux dans lesquels il devait conserver le souvenir des hauts faits de cette maison. En 1749, Louis XV étant venu au Havre, on chargea Descamps de faire six dessins où seraient reproduits les principaux événements arrivés pendant le séjour du roi dans cotte ville. C'est l'année suivante (1750) que cet artiste obtint l'autorisation de fonder une écolo gratuite de dessin, peinture, sculpture et gravure, et il en fut naturelle-

la partie du dessein, auteur de la Vie des peintres flamands, alle^nands et hollandois, et mon ancien ami, étant arrivé, nous est venu voir sur-le-champ; malheureusement je n'y étois pas, mais il reviendra.

M. le comte de Respani, de Malines, étant arrivé à Paris, m'a fait TbonneLir de me venir voir sur-le-champ. Il m'a bien voulu apporter une médaille d'argent nouvellement frappée, représentant le grand-duc de Russie, et une, très-ancienne, de Télecteur de Saxe, qui combattit contre l'empereur Charles V. — C'est un excellent seigneur, M. le comie, que j'aime et respecte de tout mon cœur,

Le 1". M. Klauber, après avoir déjeuné avec son camarade de voyage chez pous, s'est mis avec lui dans sa voiture de poste, devant notre porte, et est parti accompagné par M. Preisler, également notre pensionnaire, M. Huber, son compatriote, et notre ami M. Ozou. Ils ont conduit M. Klauber, tous à cheval, à six lieues d'icy, et là, ils ont versé des larmes en se séparant. — J'ay donné

ment nommé directeur. C'était une bonne œuvre qu'il faisait, et il donnait en même temps à la ville de Rouen une institution qui ne tarda pas à être imitée par les autres grandes villes. Malgré les occupations que lui donnaient ces travaux et cette école de dessin, Descamps trouva encore le moyen de faire une Histoire des peintres flamands, allemands et hollandais, qui jouit encore aujourd'hui de quelque estime. Après avoir encore exécuté de nombreux tableaux, après avoir vu prospérer son utile institution. Descamps mourut le 51 juillet 1791 . La ville de Rouen, sa patrie adoptive, faisait ce jour-là une perte irréparable; elle perdait un citoyen dévoué et un savant artiste. Descamps est aussi Fauteur d'une brochure devenue rare, et portant pour titre : « Sur Vutilitc des établissements des écoles gratuites de dessein en faveur des métiers, discours qui a remporté le prix au jugement de l'Académie françoise, par M. J.-B. Descamps. Paris, 1767; » in-8° de quarante-huit pages.

à M. Klauber^ outre une lellre a M. son oncle, une à M. Eberts, à Sirasbourg, et, comme il doit passer par une partie de la Suisse pour voir, vers le lac de Constance, une de ses sœurs, religieuse d'un couvent de ces quartiers, une lettre à mon ancien élève, M. de Mechel, à Basle, et une à M. Salomon Gessner, à Zurich, avec lequel je suis depuis longtemps en correspondance, pour y voir cet auteur célèbre qui a fait tant d'honneur à la littérature allemande. J'avoue sincèrement que nous étions tous pénétrés du départ de M. Klauber, parfaitement grand et bel homme, mais dont les qualités du cœur et de l'âme sont admirables et aussi parfaites qu'il est possible. Je souhaite de tout mon cœur que son voyage soit des plus heureux : il le fait principalement pour contenter sa mère, le sénateur son frère, son oncle et toute sa famille, qui est des plus considérées à Augsbourg. Au mois de janvier prochain, il doit être de retour chez nous.

Le 4. M. Guibal, premier peintre du duc de Wurtemberg, m'est venu voir, me priant d'assister à la lecture qu'il devoit faire à l'assemblée de l'Académie royale, ce jour-là, de VEIoge du Poussin, éloge qui, cette année, a remporté le prix proposé par l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen; et, comme j'ay beaucoup connu M. Guibal dans ma jeunesse, je lui ay promis de m'y rendre. — H y a lu son éloge avec grands applaudissements. Il y fut embrassé par ceux qui le connoissoient, ainsi que par moi; il doit faire imprimer son Eloge * avant que de retourner à Stultgard.

* L'éloge de Nicolas-Poussin par (îuibal parut sons ce litre : Éloge de JSirolns Poussin, peintre ordinaire du roi. Discours quia remporté Le prix à r Académie royale de Rouen le G août 1775, etc. 1785. In-8° tle 5G

DE JEAN-GEORGES WILLE. 73 M. le comte de Respani, ainsi que son parent, M. le comte de Bergeck, ont été à notre assemblée ce jour-là.

Le 9. M. le comte de Respani a pris congé de moi. Je lui ay fait présent de plusieurs estampes de moi et autres; cela l'a flatté singulièrement. Il m'a promis, de son propre mouvement, de m'envoyer une monnoie de toutes celles qu'on frappe dans les Pays-Bas autrichiens; c'est toujours un très-aimable seigneur que j'estime beaucoup.

Le 12. Ma femme, notre fils et madame Braconier, notre sœur, avons été voir à Thiais le fils de notre lils chez sa sevreuse, et qui se porte au mieux, étant, outre cela, un fort joli enfant. Nous avons dîné chez notre bellesœur Deforge, et sommes revenus le soir en bonne santé.

Le J6. Notre ami M. Descamps, après avoir soupé plusieurs fois chez nous, a pris congé pour s'en retourner à Rouen. Je lui ay donné l'acquit-à-caution à remettre à M. Payenneville, resté entre mes mains depuis du temps sans avoir été réclamé. Cet acquit concernoit l'envoy de la caisse que M. Payenneville m'avoit adressée pour être remise à M. Weisbrodt.

Nous avions été invités par lettre, de la part d-e M. de la Fosse pour voir, chez M. Réveillon, faubourg Saint- Antoine, l'expérience aérostatique de MM. de Montgolfier. Je me suis transporté avec mon fils. La foule étoit immense, et la garde double : ceux qui n'avoient point de lettres d'invitation à montrer y furent refusés; mais je trouvai assez de protection pour faire entrer MM. Preisler

pages. Cette notice, que Wille semble trouver excellente, contient une singulière bévue : Guibal prétend que Nicolas Poussin, né en 1594, mourut en 1695, ce qui le ferait mourir âgé de cent un ans.

et 8oiron \ mes élèves^ et M. Huber. Le globe d'expérience, en forme de vase, avoit soixante-seize pieds de haut et quarante-six de diamètre. On le fit monter en l'air quatre ibis, aux acclamalions de plus de deux mille personnes qui étoient dans le jardin ; deux hommes y furent enlevés avec la machine pour fournir constamment le gaz convenable.

Le o. Répondu à M. Soiron, à Genève. Je le remercie des huit bouteilles de vin suisse et des deux de kirschwasser de Morat^ qui est excellent. Je lui dis en outre que son fils, mon élève, désire avoir de ses nouvelles sur plusieurs lettres, et je le prie de ne pas le laisser tout à fait manquer d'argent, etc.

Le 5. Répondu à deux lettres de M. Descamps. Parla première, je lui mande que les deux exemplaires de sa Vie des peintres qu'il m'avoit adressés avoient été remi-, l'un à M. Raader, l'autre à M. Guibal, selon qu'il m'en avoit prié; par la seconde, il m'avoit demandé une livre d'écorce d'orme pyramidal, que j'ay achetée et envoyée aux adresses qu'il m'avoil indiquées.

M. Eberts nous a envoyé un petit tonneau de choucroute de Strasbourg.

Le 19. Répondu à M. Descamps, à Rouen. Je lui dis que les deux livres d'orme pyramidal qu'il m'avoit demandées étoient à la diligence de Rouen en ce moment; que M. Legillon m'étoit venu voir pour m'apporter les

* Cet élève de Wille n'a pas dû graver un grand nombre d'estampes; car son nom n'est conservé dans aucune biographie. Serait-ce F.-D Soiron, qui a gravé au pointillé, vers 1790, quelques estampes en Angleterre?

douze livres que j'avois déboursées, mais lui ayant fait voir vingt-quatre livres de plus par sa nouvelle commission dont il va satisfaire. Je lui dis aussi que mon fils étoit bien content de ce qu'il l'avoit proposé à l'Académie de Rouen pour en être membre. Lesdites trentesix livres m'ont été rendues par M. Legillon, de la part de M. Descamps.

Le 25. M. Haumont nous est venu voir en revenant de Guise en Picardie, sa patrie, où il a vendu le reste de son bien pour quarante-six mille six cent Irente-buit livres, comme il nous a dit. Je fus bien aise de le revoir après plusieurs mois d'absence.

J'allai avec M. Baader voir le cabinet d'histoire naturelle de feu M. Carlin Berùnazzi, célèbre Arlequin de la Comédie-Italienne, qui doit être vendu actuellement. Je me suis noté quelques médailles d'argent, qui me feroient plaisir, et j'ay donné ma commission.

Répondu à M. deBuri, conseiller de la régence et du consistoire à Giessen, qui m'avoit demandé quelquesunes de mes estampes, que j'ay fait rouler et que j'ay adressées à M. Merck, à Darmstadt. Je dis à M. de Buri

d'en remettre le prix, soixante-six livres, à à

Hohensolms. Je lui ay ajouté, comme curiosité de Paris, les estampes représentant la machine aérostatique^ lancée en Pair au champ de Mars, et celle lancée à Versailles. Je le prie de remettre également les mêmes estampes à M. le professeur Bôhm.

Écrit à M. Bohm, premier professeur de mathéma-

* L'invention des ballons préoccupa vivement Wille, comme on le verra dans les pages qui vont suivre; mais il paraît que la préoccupation fut générale, car on publia à celte occasion une quantité étonnante d'estampes, et le cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale possède quatre volumes in-folio remplis de gravures relatives aux aérostats.

tique et de philosophie à l'université de Giessen, à qui je devois une réponse depuis du temps. Je le remercie de quelques plaisirs qu'il m'avoit faits, et l'inforiTie que M. de Buri lui remettra deux estampes de ma part. Ma lettre est dans celle que j'adresse à M. de Buri.

Ecrit à M. le conseiller des guerres Merck, à Darmstadt, en lui donnant avis que je lui adresse un rouleau d'estampes, dont il devra en ôler deux qui sont les mêmes que j'envoye aux deux messieurs susdits, en le priant d'envoyer, par occasion, le rouleau d'estampes à M. de Buri, à Giessen, avec la lettre qui est dans celle à M. Merck.

Le 2. Répondu à M. Descamps, à Rouen, qui m'avoit <lemandé une livre d'orme pyramidal de M. Banau pour M. de Couronne, lieutenant général criminel au bailliage, et secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences," belles-lettres et arts de Rouen, dont je lui annonce le départ par les voitures publiques de Rouen. Je lui écris peu de choses sur sa dernière, parce que je suis pressé de voir, aux Tuileries, l'élévation d'un ballon construit par MM. Robert et Charles.

Après avoir été avec M. Baader au cabinet de feu M. Sénac, y voiries médailles qui y doivent être vendues après-demain, je me suis rendu avec lui vers les Tuileries pour y voir l'élévation du globe aérostatique construit par les frères Robert et Charles, dont j'avois vu les préparatifs, hier dimanche, de bien près. D'abord, vers midi et demi, on tira trois coups de canon (de trois pièces placées sur la terrasse), ensuite deux coups; dans ce moment un petit globe, avant-coureur du grand.

s'éleva à une hauteur si prodigieuse, qu'on le perdit enlin de vue, et les yeux m'en pleurèrent de fatigue. Sa direction étoit entre le couchant et le nord. A une heure trois quarts, encore trois coups de canon ; et peu après le globe de vingt-six pieds de diamètre s'éleva de la manière la plus majestueuse, et un des frères Robert et Charles étant suspendus dans une espèce de vaisseau superbement orné, au bas du globe. Ils partirent en saluant trois cent mille spectateurs, tant dans les Tuileries que des deux bords de la Seine, avec leurs banderoles blanches et rouges (dont une des blanches tomba des mains d'un des voyageurs aériens). Le globe s'éleva constamment, mais pas si haut que le petit dont il prit la même direction. Je le considérai des terrasses des Tuileries, jusqu'au moment qu'il devint obscur vers l'horizon. Ce globe étoit rempli d'air inflammable, dont les dépenses avoient coûté dix mille livres; mais nos constructeurs et hardis voyageurs avoient reçu, tant par souscriptions à quatre louis par personne qu'à trois livres le billet par la suite, environ cent cinquante mille livres; c'est beaucoup, mais j'ay presque envie de le croire, vu la prodigieuse quantité de monde qui étoit dans les Tuileries. Ma femme a vu Télévation très-parfaitement de nos fenêtres, ce qui m'a fait grand plaisir. J'espère que demain nous saurons quelque chose du voyage le plus hardi qui aura jamais été entrepris depuis que le monde est monde. Quelle invention! J'en suis tout étourdi. Je fais des réflexions à perte de vue. En revenant avec M. Baader au logis, mon neveu Coulouli et M. Ozou y étoient; celui-cy avoit vu le tout accompagné par mon élève, M. Preisler. Mon élève, M. Soiron, avoit été voir cette merveille en son particulier. Nous dînâmes chez nous et ne parlâmes que de ce que

nous avions vu et n'en parlâmes qu'avec feu, comme de raison. — Cependant la première invention, selon moi, doit appartenir à MM. de Montgolfier, malgré que le procédé des uns et des antres soit différent.

M. Bûttner, peintre d'histoire de Hesse-Gassel, qui a du talent et que j'ay connu à Paris, et qui, après avoir été quatre ans en Italie, depuis ce temps et après avoir fait le voyage de là par toute l'Allemagne, est revenu à Paris pour y passer l'hiver, me vint voir; je l'ay revu avec plaisir.

Le 9. M. Fuessli, peintre de paysages à la gouache, qui a passé presque toute Tannée avec madame la marquise d'Avraincourt, dans son château près de Gambray, m'est venu voir; il y doit retourner pour enseigner le dessein à ses enfants. Il se loue extrêmement de cette dame ainsi que du marquis et de toute cette maison. C'est un bien bon garçon.

Le 12. J'allai avec mon fils à la nouvelle halle pour y voir toutes les dispositions qu'on y fait pour la fête publique, qui doit avoir lieu dimanche prochain, par rapport à la publication de la paix; le tout nous parut prendre bonne forme. De là nous allâmes à la Grève, pour y voir ce qu'on y fait pour le feu d'artifice qu'on doit tirer le même jour, mais dont les dispositions ne nous parurent pas bien merveilleuses.

Répondu à M. Weisbrodt, qui, du château de Dorwert, est retourné, avec madame la comtesse de Bentinck, à Hambourg. Je lui mande mille choses, mais sans nulle conséquence, comme ballons aérostatiques, etc.

Le 13. Répondu à monseigneur l'évêque de Callinique. Je lui parle entre autres de l'homme qui, le 7 janvier

prochain, doit marcher, pour notre consolation et plaisir, sur Teau avec des pantoufles élastiques, sans se mouiller les pieds

Le 14. Les fêtes de la ville pour la paix. Ce jour, ma femme, mon fils, MM. Preisler, Soiron, Baader, etc., avons dîné chez M. Ozou, et, le soir, avons vu, après avoir allumé nos lampions sur nos fenêtres, de là le feu d'artifice par-dessus les maisons qui nous sont opposées; M. Ozou et son frère, et le sieur Baader, soupèrent chez nous.

^ Tous les journaux du temps sont pleins du récit de cette expérience, ou plutôt du projet do cette expérience. Voici ce qu on lit dans le Journal de Paris, à la date du 8 décembre 1785 : « iMessieurs, je viens vous proposer une découverte qui est le fruit de vingt ans de travaux et de dépenses. Je me flatte d'avoir trouvé l'infaillible moyen de marcher à pied sec sur la surface des eaux. Je propose de passer et repasser la Seine sans mouiller mes souliers, et d'en faire des expériences multipliées le 1" janvier 1784, audessous du pont Neuf, à Paris, mais sous la condition qu'au bout de la première traversée je trouverai deux cents louis sur la rive opposée, pour payer mon voyage. Je n'emploierai d'autre artifice qu'une paire de sabots élastiques, distants l'un de l'autre de la grandeur d'un pas ordinaire et fixés par une barre comme deux boulets ramés. Chaque sabot, long d'un pied, aura sept pouces de hauteur sur pareille largeur; c'est avec cette chaussure que je puis traverser cinquante fois par heure la plus large rivière. Comme je ne doute pas que la curiosité ne fournisse le nombre de souscripteurs convenable pour former la somme que je demande, je vous prie do vouloir bien vous charger du dépôt des sommes. Ma proposition est de traverser la rivière de Seine, entre le pont Neuf et le pont Royal, à fleur d'eau, et avec assez de vitesse pour qu'un cheval, qui partira en même temps que moi, au grand trot, d'une extrémité du pont Neuf, n'arrive pas avant moi à la rive opposée. Je n'ai pas besoin de prévenir que, si à Fépoque du 1*" janvier la rivière est pleine de glaces, l'expérience sera remise. Il ne serait pas étonnant que mes pieds ne se mouillassent point dans un passage où il n'y aurait point d'eau. — D., horloger à Lyon. » L'expérience n'eut naturellement pas lieu, et les souscripteurs en furent pour leurs frais. On peut voir une description détaillée d'une estampe représentant la mise à exécution de ce projet avorté, dans h Revue universelle des arts, iome IV, pages 544-547, numéro de mars 1857.

Le 16. Répondu à M. Soiron, à Genève. Je lui mande que le quartier de trois cents livres, échu le 26 de novembre passé, de la pension de son fils, mon élève, m'avoit été payé sur sa lettre de change; mais je lui mande que nous avions avancé à son cher fils, depuis plusieurs mois, pour ses besoins, Irente et une livres dix sols.

Le 19. Répondu à M. de Rîischmann, secrétaire ordinaire de Leurs Altesses Royales, demeurant à la cour de Bruxelles. Je lui dis que j'ay trouvé un exemplaire, premières épreuves, des costumes; que la première parlie du texte de la description delà Suisse étoit entre mes mains; que je possédois déjà quatre fois, doubles, les premières livraisons des estompes du troisième volume. Je lui donne avis de l'ouvrage de M. Houel ^; — des petites batailles chinoises, par M. Helmann; des costumes des souverains, chevaliers d'ordres, etc. Je le prie de me répondre si Son Altesse Royale désire

* Jean Houel, né à Rouen en 1755, niouriii à Paris en 1815. Mariette lui consacre une petite note, dans son Abecedario ; la voici : « Jean Houel est de Rouen, et a appris les éléments du dessein chez Descamps; depuis, étant venu à Paris, il s'est perfectionné sous Casanova, H s'est fait connoître, et Dazincourt Ta reçu chez lui, et il a fait nombre de desseins qui ont fait parler de lui. M. le duc de Choiseul l'a fait venir à Chantelou, où il a peint des veues de ce château, et cela n'a pas peu contribué à lui ménager un logement dans le palais de l'Académie de France, a Rome, où il ne pou voit pas avoir do place en qualité de pensionnaire; c'étoit, je pense, en 17G9. Il a trouvé à Rome des Anglojs qui lui ont fait faire le voyage de Naplcs, et d'autres qui tout de suite l'pnt conduit en Silésie; et, dans ces contrées, il a fait, à ce que j'entends, quantité d'études qui servoient à améliorer sa manière, qui est agréable, et qui rend assez parfaitement les effets de la nature, car c'est au genre de paysage qu'il s'est consacré. En 1770, il m'a envoyé de Rome un morceau de sa façon, point à gouazzo, qui a reçu des éloges de tous ceux à qui je l'ai fait voir. Outre son talent de peintre, Houel a aussi gravé à l'eau-forte quelques jolies planches; il a aussi employé un genre de gravure au lavis qu'il a su habilement manier. »

DE JEAi\-GEORGES WILLE. 81

de ces ouvrages, afin que je prenne mes dimensions.

Le 20. Répondu à M. Klauber, noire pensionnaire, qui est actuellement à Augsbourg, sa patrie. Gomme il doit revenir nous joindre à la fin de février prochain, je lui donne la commission de m'apporter plusieurs objets de l'Allemagne.

M. Preisler m'a remis une petite k ttre, que j'ay mise dans la mienne.

J'ay acheté la médaille qui vient d'être frappée en riionncur des deux frères de Montgolfier, pour avoir rendu l'air navigable. Ils sont représentés tous deux d'un côté; au revers est le globe aérostatique qui fut lancé au Champ de Mars, le 27 aoust 1785. Ma médaille est en argent, je n'en achète jamais en cuivre.

Le 29. M. Guttenberg l'aîné m'a fait venir et m'a remis un ducat de Liège, dont je lui suis bien obligé, el quelque temps après un de la ville impériale d'Aix-la- Chapelle.

Le 50. Répondu à M. le chevalier de Fornier, chevalier d'honneur au bureau de finances de la généralité de Montpellier, 5 Narbonne. Je lui envoyé, selon qu'il l'a désiré, une liste avec les prix de quelques-unes de mes estampes, avec et avant la lettre.

Le 51. Répondu à M. Descamps, à Rouen. Sa lettre étoit du 8, mais elle ne me fut remise que hier au soir, parun jeune homme se disant son élève. Il désiroit quatre livres d'écorce d'orme pyramidal, dont ledit me remit deux louis, prix des quatre livres. Je les ay achetées, emballées et fait mettre à la diligence de Rouen aujour- II. 6

d'huy et à son adresse, le tout selon la volonté de ce cher ami.

Le 1^'. Beaucoup de personnes sont venues nous souhaiter la bonne année. Mon fils m'a présenté trois belles têtes de femme bien dessinées au crayon rouge, et il en a offert autant à sa chère mère. Tout cela m'a fait plaisir. Madame Coutouli. notre nièce, nous a présenté un temple chinois de sucrerie.

M. Preisler, notre pensionnaire, a donné à ma femme nn nécessaire de nacre de perle, garni de toutes les petites pièces d'utilité, il est de vermeil.

Beaucoup d'oranges! beaucoup d'oranges ! beaucoup d'almanachs!

Le 8. Répondu à M. Weisbrodt.

Répondu à madame la comtesse de Bentinck, à Hambourg. Je lui dis entre autres qu'on lui demande tous les détails de la maladie de la personne pour laquelle elle s'intéresse, pour lui prescrire les remèdes convenables. La lettre à M. Weisbrodt est dans celle de madame la comtesse.

Le 15. Répondu à monseigneur l'évêquedeCallinique, à Sens. Je lui parle globe, ballon, air inflammable, et des villenies dont nos rues sont actuellement si surchargées, que de mémoire d'homme on n'a rien vu de pareil. C'est M. Délions qui, partant pour Sens, se chargera de cette lettre.

Le 18. Nous avons tous dîné chez le neveu Coutouli. Le 20. Répondu à M. Soiron, à Genève. Je le remercie

des souhaits qu'il nous a faits pour la nouvelle année, et je lui marque les diverses petites sommes que j'ay avancées, d'après ses ordres, à son fils, notre pensionnaire.

Le 21. Nous vint voir M. Bartsch, de Vienne \ Il est garde du cabinet d'estampes de Tempereur. Une lettre de M. Schmuzorj qu'il me remit, contenoit une petite monnoie obsidionale qui m'a fait plaisir, et pour laquelle je lui avois écrit plusieurs fois. Cette pièce est à peu près carrée; d'un côté il y a pour inscription : Tnrck hiegerl Wien, 1529; cela veut dire : Le Turc assiège Vienne (le mot blegert est ancien et mauvais; en bon allemand, il faudroit belagert), M. Bartsch me paroît avoir de l'esprit et de la vivacité. Il a dessiné dans l'Académie de M. Schmuzer.

M. Meyer, de Hambourg, où il est chanoine, qui a ramassé, dans ses voyages d'Allemagne et d'Italie, une trèsjolie collection de desseins de tous les artistes avec lesquels il a fait connoissance, m'a prié de lui en faire un aussi; en conséquence, il l'a eu de moi, selon ses désirs, comme il m'en a paru : il est à la plume au bistre et coloré de diverses couleurs; c'est un paysage avec trois figures. Tous ses desseins sont de même grandeur.

Le 7. Écrit à madame la comtesse de Bentinck, à Hambourg, en lui annonçant que j'avois remis à M. le chanoine Meyer, actuellement ici, un petit rouleau contenant l'estampe que je lui avois promise par ma réponse

' L'auteur du Peintre-graveur, publié à Vienne en vingt et un volmiies m-S . 1803-1821.

Ni JOURNAL

du 8 du mois passé, et trois autres qui ont paru depuis, dont deux représentent aussi l'élévation de MM. Charles et Robert, et la troisième le célèbre ballon lancé en dernier lieu à Lyon. Je la prie de les accepter de moi, comme production de Paris. M. Meyer se charge également de ma lettre à madame la comtesse, étant résolu de partir la semaine prochaine pour Hamboui g, sa patrie.

Le 8. Répondu 5, madame la veuve Schafer, ma sœui', à Hohen-Solms, près de Giessen. Je lui dis que je l'avois prévenue que les gens du prince héiéditaire de Hesse- Darmstadt s'étoient chargés d'une lettre de ma part à M. de Ruri, conseiller de régence à Giessen, et que je croyois que celui-cy auroit arrangé son affaire selon ses désirs et les miens. La lettre que j'écris à ma sœur est dans une enveloppe avec l'adresse à M. Kayser, secrétaire de S. E. M. le comte de Solms, à Hohen-Solms, comme elle me l'avoit demandé.

Le i l . M. Meyer, chanoine de Hambourg, dont je connois beaucoup les deux frères, et qui a passé quelques jours à Paris, et ayant mangé chez nous plusieurs fois, a pris congé de nous. l\ est très-bel homme et extrêmement aimabk;; il va directement à Hamliourg. Je l'ay chargé d'une lettre pour M. son frè e Y. Meyer, de même une seconde pour madame Meyer sa belle-sœur, car je devois réponse à l'un et à l'autre. Il emporte également un petit rouleau d'estampes et une lettre de moi à madame la comtesse de Rentinck.

Le 25. Ce jour nous prîmes une voiture, ma femme et moi (M. Raader et M. de Luzi étoient avec nous), et allâmes, comme tout Paris, voir 1 expérience du globe de M. Rlanchard, qui devoit, au Champ de Mars, gou-

DE JEAN-GEOnOES WILLE. 85

verner sa machine en Tair, par de nouveaux moyens et à sa volonté; mais ses ailes lui ayant élé brisées par la rage d'un jeune homme qui, l'épée à la main, voulut monter dnns le char de M. Blanchard malgré lui, il fallut arrêter le jeune homme d'abord, mais le but de M. Blanchard étoit impossible d'après cet accident; cependant il fit partir son globe, et monta suspendu au bas de son char à une hauteur prodigieuse, d'abord sur Passy, après retourna d'où il étoit parti, et tomba ensuite sans accident près de la verrerie de Sèvres. Après cela nous retournâmes au logis.

La rivière éloit si prodigieusement gonflée ces jourscy, que nous fûmes obligés pendant quatre jours de sorlir et revenir dans ma maison (entre hs rues Gît-le- Cœur et Pavée) en bateau. Cela sera peut-êlre la fin des misères d'un hiver des plus affreux que j'aye jamais vu.

M. Frankenberi^, Hessois, a pris congé de moi, en partant pour l'Anglelerre, après avoir vu l'Allemagne, l'Italie et la France.

La Seine étoit si prodigieusement gonflée, qu'elle passa sur le quai des Augustins, entre les rues Pavée et Gîtle-Cœur; si bien que pendant trois jours de suite, nous étions obligés d'aller en bateau pour sortir et rentrer dans notre maison. Cet hiver a été cruel et aussi froid qu'en 1709.

Le 14. Bépondu à M. Soiron, à Genève. Je lui dis que j'ay touché, d'après sa lettre de change, la scm;iine passée, la pension de son fils, et ce que je lui avois avancé pendant les trois derniers mois. Je lui mai^de en outre que nous avions encore avancé depuis dix-huit livres à

86 JOURxNAL

son fils, et qu'il devoit avoir reçu une épreuve d'une

planche qu'il grave actuellement.

M. le comte de Diebach, de Fribourg, chambellan de l'empereur, m'est venu voir.

Le lendemain, M. le comte de Diebach m'est venu voir de nouveau avec un prélat autrichien qui est expert, à ce qu'on dit, en physique.

Un jeune graveur suédois est venu me montrer son ouvrage; il n'est pas fortement avancé, mais il m'a dit qu'il imprimoit assez bien. C'est du moins savoir quelque chose.

Le 15. Répondu à mademoiselle Pastre, chez M. le comte de Gailenberg, à Musean, dans la haute Lusace. Je la plains des terribles malheurs qui lui sont arrivés en courant dans un traîneau. Je lui dis que les estampes qu'elle a reçues cy-devant m'avoient été payées de sa part par madame la comtesse de Golowkin, et qu'elle doit recevoir celles qu'elle m'avoit demandées de nouveau par M. Crayen, à Leipzig.

Le 16. Répondu à M. Rôhde, conseiller de M. le comte de Callenberg, à Museau, en haute Lusace. Je lui fais mon compliment, tant sur son mariage que sur la naissance d'un fds.

Le 8. M. Klauber, notre pensionnaire, est revenu <rAugsbourg, sa patrie, où il éloit allé Taulomne passé, pour y voir ses parents; il a été absent six mois et quelques jours; heureusement il est revenu en bonne santé. 11 a apporté en présent à ma femme un étui d'argent garni d'or, et nous a donné du kirschwasser très-vieux

et excellent de Salsboiirg. Nous avons reçu avec grand plaisir ce brave homme, qui est très-honnête et du meilleur caractère, et qui compte rester encore du temps avec nous.

Le 11. Écrit à M. Descamps, à Rouen. Je le prie de me céder, s'il y a moyen, un exemplaire imprimé à part des portrai(s qu'il a fait graver (dont la plus grande partie par M. Ficquet) pour sa Vie des peintres, et dont je lui offre un bon prix.

Le 18. Répondu à M. deNicolaï, secrétaire du cabinet du grand-duc de Russie et son bibliothécaire; de même qu'à M. Yiollier, son peintre.

Il m'est venu voir un médecin très-honnête et ayant fait ses études à Giessen; il m'apporta dos compliments du célèbre professeur, M. Bôhm, et de M. de Buri, conseiller de la régence.

Le 19. Répondu h M. Descamps. Je lui dis que j'accepte son offre avec reconnoissance; je lui demande de plus un exemplaire de sa Vie des peintres; je lui promets de faire faire des burins pour son élève.

Écrit à MM. les frères Franck, à Strasbourg. Je leur envoyé un passe-port des fermiers généraux, qui ordonne au commis du bureau de Strasbourg de laisser passer mon bœuf fumé, venu de Hambourg, qu'ils avoient jugé à propos d'arrêter, on ne sait pourquoi, apparemment pour s'en régaler eux-mêmes.

Le 20. Répondu à M. G.-F. Prévost, à Bruxelles. Je lui envoyé six lettres de change, faisant ensemble pour la somme de dix mille livres, qu'il m'avoit envoyées pour les faire accepter par deux banquiers d'icy, etc'est ce que j'ay fait. Je le remercie en outre de m'avoir fait passer la

petite somme, contre ma quittance, que S. A. R. le duc de Saxe-Tcschen me devoit^ et de ce qu'il me devoit luimême, en un billet sur Amiens de deux cent quatrevingts livj es, signé TEscot; je l'ay donné à M. Jeaufret, qui veut bien me le faire payer, comme ayant beaucoup de connoissances dans ladite ville. Ce billet est payable à la fin de ce mois.

M. Soiron, notre élève pensionnaire, a été des plus malades, d'une inflammation de bas-ventre. Il fallut médecin, chirurgien et apothicaire, et, après douze jours de souffrances, rien à manger, mais saignées, sangsues, cataplasmes, etc., et nos grands soins, il a été rétabli; mais qu'il est foible!

M. Haumont m'afait présent d'une médaille deHenri IH. Je lui en donnerai quelques autres à la place.

Ecrit une longue lettre à M. Soiron, de la maladie et du rétablissement de son fds.

liépondu à ^1. Weisbrodt, à Hambourg. Je l'exhorte de continuer à m'avoir des médailles.

Répondu à M. Schopenhauer l'aîné, à Danizig. Je lui dis que ce qu'il m'a demandé est parti pour le Havre, à l'adresse de MiVL Grégoire et fils.

Le 9. J'ay acheté une médaille de Jacques H, roi d'Angleterre, dont le revers représente le duc de Montmoulh et Archibald, auxquels on a coupé les têtes. Elle est bien conservée et m'a coûté vingt-deux livres.

Le 12. Ma femme a tenu sur les fonts du baptême le premier enfant de Joseph, notre domestique, avec M. Klauber, un de nos pensionnaires. Cette cérémonie

s'est passée dans l'cglise de Montmartre, car la fennme de Joseph y denieure. L'enfant a reçu le nom de Louis- Ignace Joseph.

Le 15. Notre bœuf fumé de Hambourg nous arrive en ce moment.

Le 15. J'ay envoyé, par iVL Pariseau, qui va à Rouen y voir son frère, un paquet d'instruments de graveurs que M. Descamps m'avoit demandés. J'ay accompagné ledit paquet d'une lettre dans laquelle, entre autres, je prie M. Descamps de m'envoyer le plus tôt possible l'exemplaire de sa des peintres.

Le 18. Répondu à madame la comtesse de Rentinck, à Hambourg. Je la remercie du bœuf fumé excellent de son pays qu'elle m'a envoyé, et je lui dis en avoir distribué une partie aux personnes désignées. Je la remercie aussi pour les quatre différents almanachs curieux qu'elle m'a fait parvenir. De plus, je lui envoyé la consultation par écrit faite par mon neveu Goiitouli, sur une maladie de femme qu'elle désiroit avoir.

Répondu à M. Weishrodt, chez madame la comtesse de Rentinck. Je le remercie du joli ducat de Rrunswick qu'il m'a envoyé, et je l'exhorte de me [)rociirer encore des pièces curieuses, et que nous attendons son retour.

Le 20. Répondu à M. Soiron. Je le remercie des deux bouteilles de kirschwasser que son fils m'a remises de sa part. Je lui dis qu'il se porte parfaitement bien et qu'il va partir pour Genève jeudi procliain, parla diligence de Dijon. Je lui envoyé aussi le compte de tout l'argent que je lui ay avancé d'après ses ordres.

Le ^27. M. Soiron fils, mon élève pensionnaire, sur la

demande de son père et d'après nos conseils, est parti pour Genève y respirer son air natal, pour le rétablissement parfait de sa santé après sa terrible maladie.

Quelques jours après, j'écrivis de nouveau à son père pour lui donner avis que j'avois encore, le jour avant son départ, avancé six louis à son fils.

Le 51 . Nous avoirs été, ma femme, mon fils, MM. Preis- Jer et Baader, dîner près de la grille de Chaillot; de là nous avons été, d'après un billet signé par M. Bajon, voir sa chartreuse, et au retour de là nous avons été au spectacle des Variétés-Amusantes.

Le 1'". M. Guttenberg m'a gravé l'inscription de ma nouvelle planche, \es Soins maternels.

Le 5. Répondu à M. Weisbrodt, actuellement à Door- Averth en Gueldre, avec madame la comtesse de Bentinck.

Le 7. J'allai voir mon imprimeur, qui commença ce jour l'impression de ma nouvelle planche, les Soins mch ternels.

Le 17. Jour de l'octavede la fête de Dieu. J'allai de grand matin voir ce que les jeunes artistes avoient, selon Tusage, exposé à la place Dauphine. Après cela nous partîmes en deux remises pour Choisy, ma femme, mon fils, M. et madame Guttenberg, MM. Baader, Klauber et Preisler. Nous y fîmes venir de Thyais, notre petit-fils avec sa sévreuse, pour dîner avec nous. M. Baader avoit apporté, pour lui faire présent, un petit violon qui lui fit plus de plaisir que s'il lui avoit donné dix mille écus;

il en joua toute la journée et nous divertissoit beaucoup. Bref, il faut avouer que c'est un très-joli enfant, d'un très-bon caractère. Le soir, nous revînmes à Paris en trèslionne santé, bien contents d'avoir vu notre petit-fils aussi gentil.

Le 21. Il y a icy une faute de date, puisque ma réponse que j'ay faite à M. 0. Caliill, lieutenant au régiment de Walsh, est datée du 14. Ce monsieur m'avoit prié, par lettre datée de Rastadt, d'en faire retirer une qu'il savoit icy à la poste, et qui, n'étant point affranchie, ne pouvoit lui parvenir, et que nous pouvions faire rayer le nom de Rastadt et mettre celui de Strasbourg sur ladite lettre; cela fut fait. Je lui ay répondu de plus, sur sa demande, que je n'avois jamais souhaité de savoir faire des sièges et des batailles, et que certainement je ne m'exercerois jamais dans cette espèce de gravure; qu'il y avoit des gens qui en faisoient leur talent, mais que je n'en connoissois pas, et que je n'étois en aucune communication avec eu:x, par conséquent nullement en état de lui être secourable dans son entreprise. J'ay envoyé également ma réponse à Strasbourg.

M. le baron de Wessenberg, grand prévost du chapitre de Spire, m'est venu voir; il est chevalier de Malle, et rhomme le plus vif possible. Il m'étoit déjà venu voir il y a quatre ans; depuis, il a voyagé dans toute la Grèce, habité Consiantinople, vu l'Asie et l'Egypte. Il est trèsinstruit et intéressant ; il va faire imprimer le journal de ses voyages.

Le 24. Remis à M. Lefebvre, d'Amsterdam, banquier, rueSainl-Denis, cour de l'Ancien-Grand-Cerf, deuxcaisses pour les expédier à Pétersbourg, dont l'une contient des estampes pour Son Altesse Impériale monseigneur le

grànd-tluCj et l'autre contient sous glace, dans une bordure richement sculptée et dorée, l'estampe (jue je viens de terminer et que madame la grande-ducliesse de Piussie m'avoil prié de lui dédier. Son titre est les Soini< maternels. En même temps, j'ay écrit une lettre à Son Altesse Impériale, que M. Viollier, son peintre, a été prié de ma part de lui présenter lorsqu'il lui présentera mon estampe, accompagnée d'un portefeuille contenant vingtquatre épreuves pour la même princesse.

Le 26. Écrit à M. Viollier. Je lui envoyé la note ou facture de ce que j'ay dépensé cette fois-cy en achat d'estampes pour monseigneur le grand-duc. Je le prie d'accepter six épreuves de la susdite planche pour lui.

Ecrit à M. de Nicolaï, secrétaire du cabinet de Son Altesse Impériale; je lui offre aussi six épreuves du portefeuille, car il y en a douze au delà des vingt-quatre pour madame la grande-duchesse.

Le 27. EcritàSon Altesse Impériahi madame la grandeduchesse^, concernant la dédicace que j'ay eu l'honneur de lui faire de ma nouvelle estampe; cette lettre (^st dans celle de M. Viollier.

Toutes ces lettres, je dois aussi les l emettre à M. Lefebvre, banquier, qui les fera partir.

MM. les barons de iïolst frères, gentilshommes danois, venant de Vienne, me sont venus voir, nr apportant des livres et lettres de mon ami M. Weiss, à Leipzig, où ils venoient de faire leurs études. Ils sont fort aimables : l'un est officier de marine, et ayant déjà lait plusieurs

* Celte princesse m'a prit' cllc-iuèine de lui faire une déclicacc, lorsrjirrile dé'^ira me voir pendant son séjour à Paris.

i^'otede ]ViIle.)

voyages aux Grandes-Indes, et l'autre est officier des troupes de terre danoises.

Le 21. Hépondu à M. Soiron. Je le félicite de ce que son fils, mon élève, est arrivé en bonne santé dans la maison paternelle, après avoir été si malade chez nous. Je lui accuse aussi réception et remboursement de l'argent que j'avois avancé à son fils.

M. Wûst, dontj'ay connu le père, qui étoit, étant en core jeune^ voyageur à Paris; son fils, dont il est question, ayant fait ses études à Hall, en Saxe^ vient directement de Zurich, sa patrie, et m'est venu voir tout de suite.

M. Arens, jeune architecte de Hambourg, m'a apporté des lettres de recommandation de M. Meyer l'aîné, delà même ville; il compte rester deux ans icy, et, après, aller en Italie.

Le 4. MM. Carpentier frères \ l'un architecte^ l'autre désirant être graveur, m'ayant été adressés par M. Descamps, ont pris congé de moi, surtout le graveur, pour retourner à Rouen, leur patrie. Je Tay chargé d'un pa- (juet de livres que M Descamps m'avoit demandés (quarante-deux livres; je dois vingt et une livres huit sols, donc il me revient vingt livres douze sols), et d'un rouleau aussi pour cet ami, contenant quatre épreuves de mes dernières estampes. J'ay donné qucl([ue peu d'instruction concernant la gravure à ce jeune homme; je Tay aussi chargé d'une lettre pour M. Descamps.

* Nous iravons trouve aucun détail biograpliiquc sur ces artistes : ne seraient-ils [)as parents de l'iiistorien de l'art le (Carpentier, qui était de Rouen, 4'nmme eux?

9i JOURNAL

Mon neveu de Villepesie nous est venu voir.

Le 11. C'étoit un dimanche destiné pour l'ascension de la machine aérostatique faite par M. l'abbé Miollan et M. JaninetS graveur. Celte machine, la plus grande de toutes celles qui avoient déjà été lancées en l'air, devoit partir du jardin du Luxembourg, où elle avoit été transportée le jour d'auparavant. Comme il faisoit un temps admirable, je proposai à ma femme de la mener au Luxembourg même, moyennant la somme de trois livres par personne, pour y voir de près l'élévation de ce ballon, qui avoit cent dix pieds de haut, et devoit être monté par les deux auteurs, le marquis d'Arlande et un mécanicien; mais elle ne voulut point consentir à être dans une foule de monde aussi considérable que celle qui devoit y être. Nous allâmes donc au nouveau boulevard, chez un jardinier de notre connoissance; là, nous étions très-commodément à l'ombre, mais aussi le mieux du monde pour voir le départ de la machine. Il y avoit dans cette partie également un peuple infini : MM. Preisler, Baader, Guttenberg, madame Guttenberg et son frère, étoient de notre bande. La machine devoit partir à midi précis; mais les pauvres auteurs, apparemment faute de science, n'ayant pu parvenir à remplir leur ballon d'air inflammable, y mirent, au contraire, le feu, qui le consomma entièrement, et nous ne vîmes, de notre place, qu'une fumée épaisse. Cela arriva vers les deux heures. L'abbé Miollan et l'ami Janinet, voyant que tout étoit perdu, jugèrent prudent de prendre la fuite; cependant, sous la protection de la garde, dont bien leur en prit, carde ce moment les spectateurs arrachèrent la barrière,

^ François Janinet, peintre et graveur, naquit à Paris en 1752, et mourut dans la même ville en 1813. Il gravait en couleur avec un certain talent, et les premières épreuves de ses estampes sont fort recherchées.

DE JEAN-GEORGES VVILLE. 95 composée de planches et de charpentes, et les jetèrent dans le feu ballonique, et toutes les chaises qui leur avoient servi par-dessus, si bien que ce feu étoit un feu d'enfer; la garde même, quoique nombreuse, n'a pas osé s'opposer à la fureur de ce peuple. J'ay vu moi-même ce feu à notre retour, et qui a brûlé, selon le rapport de plusieurs de notre connoissance, plus de vingt-quutre heures.

Le lendemain et toute cette semaine, on n'a vendu et chanté que des chansons satiriques sur MM. Miollan et Janinet; de même plusieurs estampes parurent, pour les rendre aussi ridicules que f;iire sepouvoit.

Le 1 7. J'allay voir M. Pierre, pour une affaire qui n'a pas réussi, ou dont je ne me souciois pas de faire des poursuites.

Le 19. Répondu à M. Quirin Mark ^, graveur à Arienne. Je lui fais sentir qu'il feroit bien de s'attacher à des tableaux intéressants et finis, pour son bien et sa réputation. Je lui fais également sentir que je ne pourrois me charger de lui débiter de ses estampes, et je lui mande que j'avois distribué les trois épreuves de son estampe d'après Rubens, selon sa volonté.

Le 21. M. de Rachelbel, fds de l'envoyé du duc de Deux-Ponts en France, m'est venu voir. C'est un jeune homme fort aimable; il vient de finir ses études à Giessen et à Gôtlingen. J'ay beaucoup connu son père, fort brave homme, à Paris, où il a résidé nombre d'années de la part de son prince.

Écrit à M. Agnès, à Lille. Je le fais tout doucement

* Quirin Mark, dt^-ssinateur et graveur, naquit vers 1755, et mourut en 181 1; il avait été élu membre de l'Académie de Vienne en 1794.

souvenir qu'il m'étoit encore parent, selon mon livre de compte, avec quelques reproches que je lui fais de ne m'avoir pas honoré de sa visite, étant à Paris en dernier lieu.

Le 22. Répondu à M. Desfriclies, à Orléans. Je lui accuse la réception de deux et demi quartauls de vinaigre qu'il m'a envoyés, dont je le remercie, et je lui marque de l'avoir payé vingt-deux livres à M. Pluvinet fils, rue des Lombards, selon sa volonté. Je lui promets, en outre, sur son invitation pressante, de l'aller voir. Ce pauvre ami a été fort malade depuis peu.

Le 27. J'ay mis au jour les Soins maternch \ le pendant des Délices Dialenielles \

Le 29. Répondu a M. Descamps, à Rouen. Je lui donne avis que son vernis, contenu dans une bouteille, et la bouteille dans une boôte, lui parviendra par le coche, qui part demain d'icy.

Le 31. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale, où M. Robert fut élu conseiller, M. Wertmûller, peintre

< N° 59 (lu Catalogue de J.-G. Wille, par Ch. Lehlanc.

- N° 58 du même Catalogue. Hubert Uohert naquit à Paris en \17k). Il fut d'aLoid destiné à Tétat <'cclésiastique ; mais son goût pour le dessin était tellement violent, qu'il ne put se résoudre à suivre une autre voie. Sa faiiiille ne voulut pas s'opposer à sa vocation, et le laissa partir pour Rome, où il passa douze ans à dessiner tous les sites l(!s plus agréidjles et les plus riclies de Tltalie. Robert se lia, à Rome, avec Honoré Fragonard et l'aljbéde Saint-Non : ce dernier s'attacha à graver toutes les productions de Robert, et nous a conservé ainsi un grand nombre d'œuvres dont, sans lui, il ne resterait plus aucune trace. En 1700, II. Robert vint à Paris, et, sur Tinvitation de ses amis, il se présenta à TAcadéniie II y fut reçu le 20 juilk t de cette aimée, sur « un tableau représentant le port de Ripelta, dans Rome, sur le bord du Tibre, où il paiait un peu du Vatican, une très-belle teriasse, la rotonde du Panthéon, placée derrière, ot un très-beau ciel. » Catherine II lui fit plusieurs fois des propositions pour le fiiire v. nir ;'i Saint-Pétersl-'.;ui g ; mais Roiicrt refusa toujours.

de portraits du roi de Suède, reçu, et M. Taunay \ peintre de paysage, agréé; mais le tableau, que M ,

peintre d'histoire, avoit fait pour sa réception, refusé.

Le 1"". Ma femme, moi et notre fils, allâmes en voiture chez Bancelin, y dîner. Après, nous allâmes à la foire Saint -Laurent, y voir en divers endroits les figures de Curtius, les animaux rares, etc., et ensuite au spectacle chez Nicolet, où nous eûmes beaucoup de plaisir.

Le 2. J'ay envoyé, par la diligence de Flandre, un rouleau contenant deux épreuves de ma nouvelle estampe,

Il se contenta d'envoyer à l'impératrice des ouvrages qui lui furent très-bien payés. En 1791, H. Robert perdit toutes ses places de conseiller de l'Académie, de garde des tableaux du roi et de dessinateur de tous les jardins royaux; il fut même emprisonné pendant dix mois. 11 se] consola en travaillant, et trouva moyen de faire encore, dans sa captivité, une quantité prodigieuse de dessins que se partageaient ses compagnons d'infortune; et, outre cela, cinquante-trois tableaux. Jusqu'à son dernier jour, Hubert Robert dessina avec ardeur ; ses nombreux travaux n'ont plus la même habileté ni la même liberté de pinceau, mais on y retrouve toujours la même fermeté d'exécution. Robert mourut dans son atelier, où il était occupé à peindre, le 15 avril 1808.

Les quelques eaux-fortes gravées par Hubert Robert sont spirituellement touchées. On peut seulement leur reprocher d'être trop peu variées : toujours une ruine, un monument garni de feuillage, une figure pour indiquer la proportion, et c'est toujours la même chose; le travail est fin, la lumière bien distribuée, et le dessin correct. L'abbé de Saint-Non a dù certainement donner les premières leçons de gravure à Robert ; il a dù même retoucher quelques-unes de ses planches, car la manière de graver de ces deux artistes se ressemble singulièrement. Les Soirées de Rome, suite de dix planches dessinées et gravées par Hubert Robert, sont dédiées à madame Lecomte, des Académies de Saint-Luc de Rome , des sciences et arts de Rologne, Florence, etc. Le portrait de Hubert Robert a été gravé par Miger.

* Nicolas- Antoine Taunay, né à Paris le 11 février 1755, mort dans la même ville le 20 mars 1850, était élève de Brenet et de Casanova; il fut jnembre de l'Institut.

dont une, avant la lettre, à M. le comte de Respani, mon ami et bon patron, demeurant à Malines. Je lui ay écrit le même jour par rapport à cet envoy, en le priant de vouloir bien accepter ce don gratuit.

J'ay envoyé les mêmes estampes en même nombre à M. le baron de Joursanvault, à Beaune, en présent; et le même jour je lui ay écrit pour le prier de les accepter, etc.

Le 6. Écrit de nouveau à M. Weisbrodt, au château de Doorwerth. Ma lettre adressée à M. Nyhoff, procureur à Arnheim, en Gueldre, comme à l'ordinaire. Je me plains du silence de Weisbrodt.

Répondu à mon neveu Desforges, à Villepesle, qui m'avoit mandé qu'il me rendroit la moitié de mon argent à la fin de cette année, dont je le laisse le maître de le faire.

Le 9. Mon fils m'a livré le tableau, composé de quatre figures, que je lui avois commandé, et représentant le maréchal des logis délivrant, par son courage, une jeune fille que deux brigands avoient presque dépouillée et liée à un arbre. Ce tableau est beau et bon, et je me propose de le graver aussi bien qu'il me sera possible. J'en fus si content, qu'outre le payement de seize cents livres que je lui ai fait, je lui fis présent d'un cachet d'or que j 'avois acheté et fait graver à son chiffre exprès.

Le 11. Nous avons été, ma femme et mon fils, de même que MM. Baader, Klauber, Preisler, à la foire Saint-Laurent, aux Variétés amusantes, pour y voir les Ombï^es, dont une scène de feu Carlin, Arlequin, nous a fait quelque plaisir, nous faisant souvenir, parla représentation, de ce célèbre acteur; mais le Sculpteur ou la

DE JEAN-GEORGES WILLE. 99 Femme comme il y en a peu fait encore plus de plaisir.

Le 12. Ayant été invités, ma femme, notre fils et moi, à dîner chez M. de Sandoz-Rollin, à sa maison de campagne, à Belleville, nous y fûmes traités au mieux dans son jardin. Après le dîner, comme nous avions un carrosse de remise, nous allâmes à la foire Saint-Laurent, chez Audinot, pour y voir entre autres les Quatre Fils Aymon, pantomime du plus grand genre et d'un effet admirable. Il fit d'autant plus de plaisir à madame Wille, qu'elle ne Favoit pas encore vu.

MM. Usteri fils et Wyss, de Zurich, ont pris congé de nous.

Le 17. Ayant résolu, car il faisoit assez beau, de partir pour Montcerf, pour y dessiner les ruines du château de Becoiseau, qu'on m'avoit vanté plusieurs fois, je parlis effectivement, d'abord avec les voitures publiques et très-commodes de Corbeil, ayant avec moi MM. Guttenberg, Klauber et Preisler. Arrivés dans celte ville, nous y trouvâmes mon neveu de Yillepesle, qui voulut nous envoyer, en partant à cheval avant nous, son cabriolet pour nous mener chez lui ; mais nous aimâmes mieux y aller à pied, en faisant partir nos bagages par un jeune homme de Corbeil. Ensuite, étant arrivés, mon neveu nous donna un dîner splendide, nous obligea de rester à souper de même et coucher dans sa maison. Le lendemain, de grand matin, son cabriolet, avec deux chevaux et le conducteur, étant prêt, et après avoir déjeuné, nous partîmes, fort satisfaits de sa réception, pour Montcerf. Nous avions sept bonnes lieues à faire. Nous passâmes par Brie-Comte-Robert et par Tournan avant que d'arriver à la forêt de Cressy. Nous passâmes une grande partie de la forêt de Cressy et arrivâmes près de Montcerf vers

100 JOURNAL les onze heures. Becoiseau se trouva à notre droite, et^ sans songer que nous avions faim, nous descendîmes et parcourûmes ses ruines de toutes parts, qui sont excellentes à faire nombre de desseins. Après cela, nous entrâmes dans Montcerf, situé sur la hauteur, et le traversâmes à pied. Gomme les voyageurs se montrent rarement dans ce pays, qui est une espèce de sauvagerie, sans aucune grande route, les habitants accoururent, moitié consternés, moitié admirant notre accoutrement parisien, qui les frappa; mais tous nous saluèrent assez honnêtement. Nous allâmes loger à la Chasse roijale, seul cabaret de l'endroit : il y avoit, chose remarquable, des lits dans deux chambres, mais des lits faits de joncs de marais et des oreillers remplis de sable et de coquilles d'œufs. Les vitres, aux croisées, manquoient en grande partie; mais notre hôte, qui portoit une culotte plus fendue par derrière que par devant, y colla du papier brouillard avec de la fiente de vache nouvellement pondue, et cela étoit aussi utile qu'agréable à la vue. Les portes des chambres, où il y en avoit de vermiculées, furent fermées chaque soirée en dedans, et par nos soins, avec des espèces de chaises et nos cannes de voyage fichées obliquement, selon les règles de la prudence et de la mécanique; mais il n'y avoit rien à risquer, nous étions chez de bonnes gens, et si bonnes gens, que, dès la première soirée, ils nous avoient fait cuire des choux au lard, qui me firent vomir à la seconde fourchettée que j'eus l'imprudence de porter à ma bouche. Par la suite, nous fûmes mieux; mais, comme nous n'étions pas accoutumés à la cuisine de Montcerf, nous mîmes la main à la pâte nous-mêmes. M. Klauber alloit traire les vaches pour une soupe au lait. M. Preisler avoit le département des pommes déterre, qu'il avoit contre son intention, mais propre-

ment réduites en marmelade^ y compris leur enveloppe ; pour moi, je m'étois chargé de faire bouillir les haricots dans un chaudron, qu'un Auvergnat raccommoda préalablement en ma présence; mais les haricots^ sur un feu trop violent et n'ayant pas assez d'eau, s'attachèrent au fond si bien, que, craignant pour mon honneur en fait de cuisine, je courus de tous côtés, cherchant quelque instrument pour les détacher, et, ayant trouvé dans la cour une espèce de pelle de bois destinée, selon les apparences, à charger du fumier dans l'occasion (car notre hôte se mêloit un peu d'être laboureur), cette pelle donc me fut d'un grand secours. Bref, je ne fis rien qui vaille. Pendant tout ce temps, où chacun devoit avoir son occupation, M. Guttenberg fumoit sa pipe. Tout bien considéré, pendant les huit jours que nous passâmes à Montcerf, il ne nous manqua rien, excepté ce que nous désirions. Mais, je le répète, nous étions chez de bonnes gens : notre hôtesse, quoiqu'elle eût un visage plissé comme du parchemin qui auroit été trop près du feu, ne faisoit pas moins encore des enfants, et, quoiqu'elle fît des enfants, n'en portoit pas moins des souliers de cuir bouilli à talons d'acier et plats, les fêtes solennelles; c'étoient ses souliers de noce... Elle les tenoit précieusement enveloppés, depuis trente-six ans, dans un tablier de peau, qu'elle avoit hérité de son père. Cette femme, bonne comme elle l'étoit, nous montra, les larmes aux yeux, encore plusieurs effets qu'elle avoit de la succession de son père, qu'elle respectoit, comme manches sans tranchants et tranchants cassés en deux, des alênes rouillées, mais trempées dans du suif de bélier, pour leur plus grande conservation, le tout, par précaution, envelop'pé dans un linge trempé dans du vinaigre, pour écarter les rats et les ^ouris, dont il y avoit abondance chez

elle. Le plus curieux de tout étoient six paires de formes pour servir à faire des souliers quarrés ; elles étoient pendues au plancher et si enfumées, que nous pensâmes d'abord que c'étoienl des morceaux de lard. Celte femme, par une distinction particulière pour moi, et quoique Irès-atlachée à ses formes, me proposa de les acheter, au prix modique de quinze francs la paire, vu leur rareté actuelle et leur solidité reconnue. Elle ajoutoit qu'à Paris, où elle n'avoit jamais été, et où il devoit se trouver nombre de curieux d'antiquités, je pourrois certainement faire un profit très-considérable en ne vendant la paire de forme que quinze ou vingt louis argent comptant de la main à la main. J'embrassai cette bonne femme de sa bonne volonté, de sa loyauté et de son amour pour moi. La préférence qu'elle voulut bien avoir pour moi me toucha grandement, et je l'assurai qu'à mon retour à Paris je ferois mettre un article concernant ses formes dans les affiches, et, d'après cela, elle seule devoit avoir honneur et profit, comme de raison. Mais, le temps étant devenu, par intervalle, très-mauvais, nous résolûmes de retourner chez nous; mais comment et par quel moyen? Après bien du mouvement, nous trouvâmes le sellier du village, qui avoit un cheval et une charrette; c'étoit un drôle bien madré. Il vit que nous avions besoin de lui, et en profila, par la raison que nul autre ne nous mèneroit. Nous fûmes donc sur de la paille et cahotés à merveille jusqu'à Paris, où nous arrivâmes entre minuit et une heure, ayant fait quinze lieues dans cette journée, la plupart du temps plus à pied qu'en charrette, et n'ayant rapporté, pour ma part, que cinq desseins, dont quatre faits dans les ruines de Becoiseau. Tout ce qui me fit plaisir éloit que ma femme n'étoit pas encore couchée, car, comme c'étoit la veille de la Saint-

Louis, sa fêle, elle avoit eu du monde à souper; elle fui surprise et enchantée de me revoir; nous nous embrassâmes tendrement. Heureusement, pour gens pas mal affamés, nous trouvâmes encore quelques restes du repas, que nos deux pensionnaires, MM. Klauber et Preis- 1er, mangèrent avec moi avec bien du plaisir. M. Gutlenbergnous avoit quittés à la porte, pour coucher chez lui, avec sa femme, comme de raison.

Le 28. J'allay à l'assemblée de notre Académie pour les jugements des grands prix. Les jeunes peintres avoient généralement mieux fait que les années précédentes; surtout celui de Drouais le fils * étoit plutôt l'ouvrage d'un peintre consommé que d'un jeune homme, aussi eut-il toutes les voix, excepté une seule, dont je plains celui qui pouvoit l'avoir donnée. Il y eut encore un grand prix de peinture en réserve de Tannée passée, de même qu'un second, en tout six prix, dont trois grands et trois petits. Au sortir de nous autres de l'assemblée, les tambours battirent aux champs, de l'ordonnance de tous les élèves de l'Académie, pour nous marquer qu'ils étoient très-contents de nos jugements. Ensuite ils se transportèrent en foule dans la galerie d'Apollon, mirent des couronnes de laurier sur la tête des gagnants, les élevèrent sur leurs épaules et les porlèrent ainsi, à la clarté des flambeaux, dans les divers quartiers de la ville, avec une allégresse admirable. J'avois oublié de marquer que ces jeunes artistes avoient jonché notre passage de fleurs et de feuillages. Cette action, de leur invention,

* Germain-Jean Drouais naquit le 25 novembre 1765 ; il était fils de Hubert Drouais, peintre de portraits, qui jouissait d'une certaine réputation. On trouve une longue notice sur Germain Drouais dans « le Pausanias français, ou description du Salon de 1806, publié par un observateur impartial (Chaussard). » Paris, 1806; in-8o, à la page 537.

étoil la première de celle espèce que nous ayons vue et remarquée avec plaisir.

Le 9. A mon retour de Montcerf, du mois passé, je vis à la Queux, village à ma droite, une grande tour ruinée, qui me parut digne d'être dessinée, et, comme elle plut également à ceux qui m'accompagnoient, nous résolûmes qu'aux premiers beaux jours nous y ferions un voyage exprès, et c'est aujourd'huy que nous partons, par un carrosse du bureau, près de la porte Saint-Antoine et par le plus beau temps possible.

A onze heures, nous sommes arrivés, MM. Guttenberg, Klauber, Preisler et moi, à la Queux; nous logeâmes à l'auberge de Saint-Nicolas, qui est près de la grande route de Paris à Tournan. Notre hôte, d'après nos prières, nous donna une de ses filles pour nous conduire près de la tour en question, située au delà du village, vers la campagne. En y arrivant, je m'écriai : Voilà qui est admirable ! En effet, cette tour et ses accessoires pittoresques nous plurent infiniment à tous, et, dès l'aprèsdînée, chacun y fit un dessein, malgré une chaleur presque insupportable; mais le lendemain, qui étoitun vendredi, un brouillard général et épais couvrit toute la contrée jusqu'à midy; cela nous empêcha d'opérer selon notre fantaisie. Bref, nous restâmes dans cet endroit jusqu'au dimanche 12 de septembre, et la même voiture, très-commode, y vint vers midy pour nous ramener à Paris, où nous arrivâmes en bonne santé. Je n'ay cependant apporté que quatre desseins au crayon rouge et au bistre. Ma femme et mon fils me revirent avec autant de plaisir que je les revoyois.

Pendant mon absence, M. de Sandoz, mon ancien et bon ami, est venu deux fois pour prendre congé de moi avant son départ pour Madrid, où il se rend en qualité d'envoyé plénipotentiaire du roi de Prusse. Je fus trèsfâché de ce qu'il ne m'avoitpas trouvé, d'autant plus que nous vivions dans une parfaite amitié depuis bien du temps. Il avoit amené avec lui" M. Lionel, son successeur, pour me le présenter (celui-cy m'est venu voir quelques jours après). M. de Sandoz, outre son talent en fait de politique, dessinoit très-bien le paysage et même les animaux, et mieux peut-être qu'aucun amateur de l'Europe, n m'a laissé un paysage peuplé fait au bistre avec une grande hardiesse, par sa propre main, que je garderai toujours pour me souvenir de lui.

Je viens de commencer une nouvelle planche, d'après un tableau démon fils, représentant le maréchal des logis délivrant une fille, dans une forêt, des mains de deux brigands.

Comme j'ay enfin résolu de vendre tous les tableaux qui composent mon cabinet, de même que les desseins que je possède en portefeuille, au nombre d'environ quatre cents pièces, M. Basan, destiné à en faire la vente, est venu tous ces jours-cy pour prendre notes des uns et des autres, notes nécessaires pour composer le catalogue qui sera imprimé tout de suite, car la vente doit avoir lieu au 1^' décembre prochain. La défaite de toutes ces curiosités m'a fait quelque peine; mais enfin j'en ay joui depuis nombre d'années, et il faut s'en consoler. Je garde cependant tous les desseins de grands maîtres encadrés dans mon cabinet de travail \

* Le Catalogue de cette vente est très-rare aujourd'hui, et nous avons eu

m JOURNAL

Le 27. A paru le catalogue imprimé de mon cabinet, c'est-à-dire des tableaux et desseins destinés à être vendus le 6 du mois de décembre prochain.

Pendant ce mois-cy, mon fils s'est occupé à nettoyer et vernir tous les tableaux destinés à être vendus.

Le 31. Répondu à M. Weisbrodt, qui, avec madame la comtesse de Benlinck, est retourné de Doorwerth à Hambourg, dont nous avons tous été bien fâchés. Je le remercie d'avance de ce qu'il m'envoye par le consul de France résidant à Rostock, et lui marque mon inquiétude de ma revanche. Je lui fais la description un peu grotesque d'un voyage que j'ay fait à Montcerf. Je lui envoyé aussi, d'après sa demande, la note de ce que j'avois avancé pour lui depuis le mois de septembre 1783.

Le 3. Écrit à M. G. Winckler, à Leipzig. Je lui annonce que je ferai vendre mon cabinet de tableaux et de desseins le 6 décembre prochain. Je lui envoyé quelques articles des plus curieux coupés dans le catalogue imprimé, dans ma lettre pour son instruction ; car, de lui envoyer par la poste le catalogue entier, auroit été pour lui, quoique amateur zélé, trop coûteux.

Le 6. Un jeune graveur de Stuttgardt, nommé M. Heideloff ^, et élève de mon élève M. Mûller, m'est venu voir.

toutes les peines du monde ù nous en procurer un exemplaire. Il est anonyme; Tinitiale seule de Wille s'y trouve, et c'est en grande partie, sans doute, ce qui a empêché de le conserver. Il comprend deux cent vingt-trois numéros, parmi lesquels on remarque des œuvres fort précieuses. 11 est inutile d'en donner le détail ici, ou d'en citer quelques-unes, car l'exact Wille ne manque pas de faire mention, dans son journal, de ses moindres acquisitions.

* Serait-il question ici de Victor-Pierre Heideloff, peintre, né à Stuttgard

Il éloit déjà venu plusieurs fois sans me trouver. Il grave le paysage dont il m'a montré plusieurs différentes épreuves. Il a du chemin à faire.

M. de Lagau, consul de France à Rostock, m'a remis une boëte de la part de madame la comtesse de Bentinck et de M. Weisbrodt, à Hambourg. Cette boëte contenoit de superbes médailles d'argent et quelques monnoies d'or, celles-cy au nombre de et celles-là au nombre de

Le 24. Répondu à M. Schmuzer. Comme il m'avoit envoyé dans sa dernière lettre un ancien ducat de Mayence, je lui envoyé^ dans ma réponse, remise à M. de Blumendorf, un de Hollande, pour payement du sien, comme de raison.

Le 5. J'ay acheté un tableau nouvellement fait par mon fils et de lui-même. C'est un vieillard qui fait l'aumône à des vieillards qui sont devant sa porte. Ce tableau m'a plu.

Ayant résolu de vendre tous les tableaux, au nombre de près de cent, de mon cabinet, de même que les desseins en porte-feuille, au nombre de plus de quatre cents, le tout de bons maîtres tant anciens que modernes, et ayant commis pour cela M. Basan, mon ancien ami, il a composé et fait imprimer le catalogue du tout, qui a été distribué pendant un mois aux amateurs et connoisseurs. La vente se devant faire à l'hôlel de Bullion, le 6 de décembre, M. Basan a fait transporter tous les objets

en 1757, et mort en 181G? Si cest de cet artiste qu'il s'agit, il aurait été artiste décorateur, et nous ne voyons pas que Nagler parle de ses gravures.

le 2, le 3 et le 4 de ce mois, pour les arranger dans la grande salle dudit hôtel, afin que le public pût les y voir le 5, qui est un dimanche.

Je garde tous mes desseins superbes de grands maîtres tant anciens que modernes, qui sont encadrés dans mon cabinet. Je crois cela bien juste!

Le 5. Je me rendis de grand matin à F hôtel Bullion, pour y voir pour la dernière fois mes tableaux et mes desseins. Le tout y étoit distribué contre les murs avec beaucoup de goût et d'intelhgence, et faisoit un effet merveilleux. J'avoue que cette vue me causa quelque peine; je désirois presque que le tout fût encore chez moi, ou du moins une partie, c'est-à-dire les pièces tant en peinture qu'en desseins que j'avois estimées et chéries le plus; mais enfin il n'y avoit pas à reculer. Lorsque l'affluence des curieux, amateurs et artistes, commença à faire foule, je décampai seul; mon fils, qui m'a été fort utile dans cette affaire en me vernissant singulièrement mes tableaux avant la vente, y étoit aussi venu, mais il y resta encore après moi.

Le 6. Ma vente a commencé; elle doit durer quatre jours.

J'ay de plus mis dans ma vente deux tables de granit oriental superbe et deux tables très-curieuses de marbre de Saxe, composé par la nature de cornes d'Ammon.

J'ay aussi ajouté une partie de mes porcelaines, figures et poterie.

Le 15. Répondu à M. Soiron, à Genève. Je le remercie des deux bouteilles de kirsch-wasser qu'il m'avoit envoyées.

Le 17. Répondu à M. le docteur AVolck'mann, à Leip-

zig. Je l'exhorte à ne pas s'impatienter, que je ferai sa commission j mais vraisemblablement pas cette année.

Le 19. M. Klauber, notre pensionnaire, m'a fait présent de trois médailles et une monnoie d'argent; il me pria de les accepter pour mes étrennes. 11 est bien honnête homme !

Le 30. M. Rôntgen, célèbre ébéniste de Neuwied, et mon ancien ami, m'est venu voir; il m'a apporté un petit tableau que mon ami Zick, de Coblentz, m'envoye, représentant un aveugle qui joue d'une petite trompette pendant que son petit garçon tend le chapeau pour recevoir quelques aumônes. Ce tableau est spirituellement fait. M. Zick m'a aussi écrit par l'occasion de M, Rôntgen. Gelui-cy a passé l'hiver dernier àPétersbourg, où il a vendu toute sa belle ébénisterie à l'impératrice pour vingt mille roubles, et cette princesse en fut si contente, qu'elle lui fit présent de cinq mille roubles de plus, avec une tabatière d'or.

Écrit une lettre à monseigneur l'évêque de Callinique, pour lui souhaiter, selon l'usage, la nouvelle année et ce qu'on peut dire en pareil cas.

Grand concours chez nous le premier de ce mois, et force oranges en dons sur nos cheminées. MM. Klauber etPreisler, nos pensionnaires, nous ont présenté quatre salières en argent à la mode. Notre fils m'a présenté pour mes étrennes deux beaux desseins, fièrement faits à la plume. L'un représente des ivrognes en colère; l'autre, des joueurs habillés selon l'ancien costume, et qui sont furieux l'un contre l'autre.

Plusieurs voyageurs de Zurich et de Leipzig me sont venus voir. Le premier est M. Landolt; le second, M. le chanoine de Neckermann (celui-cy est de Gohlentz). Celui de Leipzig est M. Mathey.

M. Diemar, de Berlin, mais établi à Londres et mon ancien ami, est venu avec sa femme à Paris. Je fus bien charmé de le revoir et d'embrasser sa femme, qui paroît avoir un bon caractère. 11 m'a fait présent de plusieurs estampes dont M. Bartolozzi * lui a gravé les planches; et moi je lui ai fait présent en revanche des miennes. Ils ont soupé plusieurs fois chez nous.

Écrit à M. Wolckmann, à Leipzig. Je lui dis que les cartes et livres qu'il m'avoit prié de lui acheter étoient partis pour Strasbourg, à l'adresse de M. Treutell, libraire, comme il l'avoit désiré.

Le 21. Répondu à M. Weisbrodt, à Hambourg. Je le prie de me dire où nous en sommes avec le dernier envoy des médailles que j'ay eu de lui. Je lui en marque mon extrême contentement, car elles sont excellentes et très à ma fantaisie.

Ecrit à madame la comtesse de Bentinck une lettre de

* François Bartolozzi naquit à Florence en 1750. Il apprit le dessin, dans cette ville, de llugfort Ferretti, etja gravure, à Venise, de Joseph Wagner. Il lit, dans ces deux villes, un certain nombre de planches à Teau-forte qui lui étaient commandées par les marchands ; mais bientôt il se rendit à Londres, oîi Tattendait une grande réputation : c'était en 1784. Bartolozzi avait beaucoup de facilité, et son talent se pliait volontiers à des sujets absolument différents; il gravait avec la même promptitude un portrait ou un sujet, et on doit reconnaître qu'il savait assez bien traduire le tableau qu'il copiait. Les œuvres de Bartolozzi ont. pendant fort longtemps, été vivement recherchées des amateurs, et on en voyait quelquefois passer en vente des collections fort considérables qui arrivaient à de grands prix; mais cette vogue ne devait avoir qu'un temps; aujourd'hui le mépris le plus complet a remplacé cet enthousiasme, et les gravures de cet artiste sont à peine mentionnées dans les catalogues. Bartolozzi mourut à Lisbonne en 1815.

reinercîment, par rapport à quatre superbes médailles d'argent dont elle m'avoit fait présent. En écrivant cette lettre, il m'en vient une d'elle, par laquelle elle désiroit que je lui fasse faire quatre grands cuivres destinés à être gravés. Je l'assure donc par un post-scriptum que je les avois commandés : car cela étoit vrai.

Le 25. Au soir, M. de Laago, de Bellefay, fermier général des plus aimables et amateur zélé, me vint prendre dans sa voiture, me mena chez lui pour me faire voir sa collection d'estampes, toutes avant la lettre et bien encadrées. Je fus enchanté tant par rapport à la beauté des épreuves que par leur rareté, et de plus de la grande politesse du possesseur.

Le 26. M. Jacques, graveur et marchand d'estampes de Rouen, m'apporta une lettre par laquelle il réclamoit un dessein que j'avois promis à M. Ribart fils, pour du crayon noir qu'il m'avoit envoyé de sa part. J'ay donc remis à M. Jacques un dessein de ceux que j'ay fais l'année passée dans les ruines du château de Becoiseau, près de Montcerf.

Le 1'". J'ay répondu à M. Nicolaï, secrétaire du cabinet et bibliothécaire de S. A. S. le grand-duc de Russie, à Pétersbourg. Je le remercie des trois derniers volumes de ses poésies allemandes, qui sont charmantes, qu'il m'a envoyés en présent. Je lui demande aussi si madame la grande-duchesse avoit été contente de l'estampe que je lui ay dédiée, etc.

Le 2. Nous avons donné un bon repas à M. et madame

Basan; M. et madame Poignant, MM. Daudet et Baader, de même que notre fils, y étoient, comme aussi M. Basan le fils et ceux de notre maison. Nous étions en tout douze personnes très-joyeuses et de bonne humeur. Tous ont également soupé le soir, et nous sommes restés ensemble jusqu'à minuit.

Le 3. M. et madame Diemar sont venus prendre congé de nous pour s'en retourner en Angleterre; mais ils sont restés ce soir pour souper avec nous. Ce sont de trèsbraves gens que nous aimons.

Le 4. M. Grognard, négociant de Lyon et venant de Pétersbourg, m'apporta et me remit une superbe médaille d'or de la plus grande espèce, dont S. A. S. madame la grande-duchesse l'avoit chargé pour me témoigner son contentement de la dédicace qu'elle avoit désiré que je lui fisse des Soins maternels, ma nouvelle estampe, qui lui étoit arrivée l'automne passé. Ce témoignage et la munificence de cette aimable et excellente princesse m'a touché très-sincèrement et je n'en perdrai jamais le souvenir. Cette médaille représente d'un côté le buste de l'impératrice et au revers la statue équestre de l'empereur Pierre le Grand, sur le célèbre rocher qui forme son piédestal; monument que cette grande impératrice a fîiit ériger.

Le 12. Répondu à M. Jacques Soiron, graveur à Genève, au bas de la rue Chevelue-aux-Étuves. Je le remercie des quatre bouteilles de kirsch-wasser qu'il nous a envoyées, et je lui mande que M. son lils, mon ancien élève, devoit recevoir, par l'entremise de M. Preisler, une épreuve des Soins maternels, que je le prie d'accepter.

DE JEAN-GEORGES WILLE. 115 Le 14. Répondu à M. Ch. Fr. Prévost, à Bruxelles. Je le préviens que le torl est réparé et que j'ay actuellement les épreuves avant la lettre, qu'il désiroit avec ardeur, entre mes mains; que je les garderai jusqu'à ce que je puisse avoir encore quelque chose de nouveau et convenable pour lui, à moins qu'il ne me les demande plus tôt.

. Le 19. Madame la comlesse de Bentinck m'ayant écrit de Hambourg pour avoir douze planclies de cuivre pour la gravure, chacune de trois pieds sur deux; cette mesure me paroissant énorme, je' ne fis faire que quatre cuivres de cette mesure, qui ont coûté quatre cent sept livres cinq sols, en attendant, d'après mes observations faites à madame la comtesse, de nouveaux ordres d'elle sur celte partie. Ces quatre cuivres, je les ai fait partir par la diligence, à l'adresse de MM. Franck frères, à Strasbourg, qui ont ordre de moi de les faire passer sans délai à MM. Schram et Rarslens, à Hambourg. (La caisse a coûté dix-huit livres huit sols, donc madame la comtesse me doit quatre cent vingt-trois livres treize sols de mes déboursés \) Si cette dame ne m'avoit tant pressé je me serois servi des voituriers ordinaires, vu la moindre dépense. Je fais toutes ces observations dans ma réponse d'aujourd'hui à cette dame, qui veut que l'affaire soit secrète pour M. Weisbrodt. Il n'y a que sa deuxième lettre qui m'instruit que lesdites planches sont destinées à être gravées par M. Weisbrodt, et qu'elle veut le surprendre par ses soins à lui inconnus. (Sur cecy je pense qu'il ne sera pas des plus contents; car il désire fortement de quitter, pour revenir à Paris, la ville de Ham-

* llettc somme m'a été remboursée par imo lettre de change.

i^otede Wille.) 11. 8

bourg.) J'observe encore à madame la comtesse que ces quatre planches seroient suffisantes à occuper M. Weisbrodt pendant huit ou dix ans, très-complétement. Je la prie en outre de faire ma paix avec cet ami, s'il se fâche contre moi de ce que je me suis prêté au secret qu'elle m'avoit recommandé. J'ay mis dans la caisse une épreuve de ma dernière estampe, que je la prie d'accepter; une seconde s'y trouve pour M. Weisbrodt.

Ecrit à MM. Franck, à Strasbourg, pour leur instruction par rapport à la caisse contenant les susdits cuivres.

Le 4. Répondu à M. de Sandoz-RoUin, envoyé plénipotentiaire du roy de Prusse, à la cour de Madrid. Je le remercie d'abord de m'avoir fait une si excellente description de son voyage en Espagne, et je lui conte ensuite que mon cabinet de tableaux et de desseins, qu'il <ionnoissoit si bien, avoit été vendu; que j'avois reçu une superbe médaille d'or de S. A. I. la grande-duchesse de Russie, etc. Je le prie de me conserver toujours son amitié; car nous avons été liés nombre d'années à Paris. Je le remercie aussi du beau paysage qu'il m'a laissé pour im souvenir.

M. le comte de Calemberg, seigneur saxon, m'a fait l'honneur de me venir voir. Il me paroît avoir de l'esprit.

Un architecte saxon, venant de Rome, m'a remis une lettre de M. Hackert, et la Ville de Rome, grande estampe gravée d'après le tableau de ce peintre, par un de ses frères. L'architecte en question se nomme M. Dôhn.

Le 26. Répondu à M. Weisbrodt, mon ami, à Hambourg. \[ m'avoit envoyé une note de divers ducats qu'il

DE JEAN-GEORGES WILLE. 115 possédoit, disoil-il, au nombre de vingt-deux; je lui en marque onze et le prie en outre de m'en acquérir quelques-uns, selon sa fantaisie, dans une vente de quinze cents pièces qu'on doit faire publiquement à Hambourg, et dont le Catalogue, que M. Meyer, selon la lettre de celui-cy, me dit avoir envoyé, ne m'est pas parvenu. Je prie en outre M. Weisbrodt de me procurer un ducat d'un électeur de Cologne. Je lui parle aussi de la belle médaille que S. A. I. la grande-duchesse de Russie m'avoit envoyée; de même que des cuivres que madame la comtesse de Bentinck m'avoit demandés et que je lui avois expédiés, et dont l'objet et leur destination dévoient

actuellement lui être très-connus.

Le 27. Premier jour de Pâques, pendant que nous étions à souper, le canon commença à ronfler sur la Grève. Nous nous écriâmes tous : Vive la reine! elle est accouchée! C'étoit vrai; mais quel enfant a-t-elle eu, un fils ou une fille? Je disois : C'est un prince; M. Guttenberg, qui soupoit avec nous, disoit comme moi. Mon fils et M. Klauber parièrent contre nous que c'étoit une princesse, l'argent fut posé sur la table. Alors, j'envoyai notre domestique au corps-de-garde du pont pour y prendre langue, et il revint nous apprendre que c'étoit uu prince; cela nous fit beaucoup de plaisir, et nous deux ramassâmes notre argent. Il y eut en même temps sur la Grève un feu d'artifice, que nous vîmes de nos fenêtres.

Le 28. De grand matin, nous sûmes que le prince nouveau-né avoit été nommé par le roi, duc de Normandie, et qu'il se portoit aussi bien que son auguste mère. Le canon ronfla partout; la joye étoit universelle. Le soir, il y eut feu d'arùfice sur la Grève et illumination générale.

lîO JOURNAL

Le 30. M. Isembertj secrétaire de madame la comtesse de Bourbon-Buisset, et la belle-mère de mon fils ont été retirer notre petit-fils, le fils de notre fils, d'entre les mains d'honnêtes gens de Tliyais, chez qui il a élé plusieurs années, d'abord en sevrage et après pour le mener un peu plus loin. M. Isembert le mena à son arrivée chez nous, cela nous fit le plus grand plaisir. C'est un joli enfant.

Le 2. Notre fils est venu dîner avec son fils chez nous; il y parut [«our la première fois en culotte et habillé selon l'usage, en matelot. C'est un gentil garçon, qui aura, selon nous, bien de l'esprit. Je lui ay mis de l'argent dans sa poche, qui est, je crois, le premier qu'il a possédé en propriété. Ce don étoit un louis d'or, un demi-louis, un écu de six livres, un de trois livres et de suite toutes les monnoies jusqu'au liard. Cela l'a bien réjoui et nous aussi.

Le 6. M. le chanoine de Neckermann et M. Landolt, de Zurich (qui m'avoient été recommandés par M. Lavater), ont pris congé de nous. Ils s'en vont à Bome, Naples, etc. Je leur donnai une lettre de recommandation pour mon ancien ami, M Hackert, peintre de paysage et célèbre dans l'Italie.

Notre fils, avec son fils, a dîné encore chez nous. Cet enfant est toujours charmant. Mon fils m'a promis de faire quelques petits changements ou augmentations^ dans le tableau que je grave d'après lui.

Le 20. M. Mûller, graveur du duc de Wurtemberg, membre de l'Académie royale de Paris et mon ancien

élève, m'est venu voir. M. le comte d'Angiviller, notre directeur général, l'a fait venir à Paris pour graver le portrait du roi en pied, d'après le tableau de M. Duplessis^ J'ay reçu M. MûUer avec plaisir. Depuis il a soupé chez nous.

Notre fils a été si fortement enrhumé, qu'il n'a pu venir, comme à son ordinaire, souper chez nous; mais, Dieu merci, il est mieux actuellement, ayant déjà dîné, accompagné de son fils, plusieurs fois chez nous.

Ma femme ayant été aussi malade, principalement d'un terrible catharre, depuis plus de deux mois, commence, grâce au ciel, à être mieux.

Le 28. Répondu sur plusieurs lettres de M. Viollier, peintre de LL. AA. IL de toutes les Russies, à Pétersbourg. Je lui dis entre autres que le portrait de M. de

^ Joseph Siffred Duplessis naquit à Cai pentras, en 1725, d'un pere qui, après avoir exercé pendant quelque temps la chirurgie, s'était livré à la peinture. Ce fut probablement chez son père que prit naissance le goût de Duplessis pour les arts, et, dans tous les cas, ce fut chez lui qu'il en apprit les premiers éléments; il passa, de là, chez le frère linbert, peintre assez habile, qui résidait, à cette époque, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Duplessis passa là quatre ans, puis il partit pour Rome (1745), où il entra dans Tatelier de Subleyras, et où il s'adonna à tous les genres, le portrait, l'histoire et le paysage. Son goût personnel l'aurait volontiers entraîné du côté du paysage; mais il lui fallait gagner de l'argent, et les portraits seuls pouvaient lui en rapporter. C'est donc le besoin qui décida de sa carrière; mais, une fois bien résolu à se livrer au genre du portrait, Duplessis s'y attacha spécialement et y réussit fort heureusement. L'Académie de peinture le reçut dans son sein le 30 juillet 1774, sur le portrait d'AUegrain, et il promit celui de Vien, qu'il fournit au mois d'août 1785. Ses portraits sont peints avec facilité, et la physionomie de ses personnages est généralement vraie; ils pèchent quelquefois un peu par la couleur, mais ce n'est pas la partie importante du portraitiste, La Révolution l'avait ruiné, et, quand le calme revint, il fut nommé directeur des galeries de Versailles. Duplessis mourut d'une attaque de paralysie, le 1" avril 1802, 11 parut, en 1775, une l)rochure de M, Nodille de Rosny, portant pour titre : « Épïlre à Duplessis, sur le portrait du roi exposé celle année au Salon du Louvre. » ln-8° de six pages. C'est une critique rimée assez insignifiante.

Nicolaï qu'il a dessiné, et qu'il m'avoit envoyé pour le faire graver, étoit pour cet effet actuellement entre les mains de M. Guttenberg l'aîné

Le 29. J'ay écrit une lettre de remercîment à S. A. J. madame la grande-duchesse de Russie, pour lui marquer ma gratitude et sensibilité de ce qu'elle m'avoit envoyé une si superbe médaille d'or, en reconnoissance de la dédicace de ma dernière estampe, qu'elle avoit désirée de moi.

Le 50. Je me rendis à l'assemblée de noire Académie royale, parce que M. Klauber, mon élève-pensionnaire, y devoit présenter, pour être agréé, le portrait de Carie Vanloo, qu'il a gravé d'après le tableau fait pour la réception de M. Lesueur^ et appartenant à l'Académie. C'étoit M. Pierre, premier peintre du roi, qui présenta l'ouvrage de M. Klauber à la compagnie, qui, après l'avoir examiné, l'agréa à sa satisfaction et à la mienne. M. Klauber, en entrant dans l'assemblée, se présenta très- bien, étant bel homme, grand et bien fait, avec un extérieur rempli de candeur; il se tira en faisant ses diverses cérémonies et révérences au mieux, et chacun disoit : Voilà un bel Lomme qui paroît bien honnête. 11 doit faire un second portrait, et j'ay donné ma parole à l'Académie qu'il le feroit incessamment. Cet événement heureux a rempli de joye et grand contentement ma femme et mon fils, comme toute ma maison et plusieurs

* M. de Nicolaï est roprésonté de trois quarts à droite, dans un médaillon rond, et est gravé assez finement par Guttemberg, d'après le miniaturiste Viollier. Cet artiste, que Ton appelle aussi Jean Voille, peignit, en 1789, le portrait du grand-duc l'aul, (jùe I.-S. Klauber grava en 1797.

^ Pierre Lesueur tut reçu à FAcadémie, le 50 septembre 1747, sur les portraits de Carlo Vanloo et de Robert Tournières; celui de Tournières est au Musée de Versailles, et celui de Vanloo à l'École dos beaux aris.

DE JEAN-GEORGES WILLE. 119 amis, parce que M. Klauber mérite la distinction qu'il a reçue à l'Académie par son talent, comme il mérite d'être estimé de chacun par ses mœurs. Il doit faire pour sa réception le portrait de M. Allegrain^, sculpteur, dont il a déjà le tableau.

M. Massard', graveur, et M. Vestier^ peintre, furent également agréés ce même jour. M. Vestier a voit exposé plusieurs portraits, entre autres celui de sa fille, grand comme nature, d'une très-belle exécution et bien fait dans toutes ses parties; principalement les vêtements de satin étoient traités d'une manière excellente.

Gomme M. le chevalier de Yalory, amateur honoraire de l'Académie, étoit décédé à l'âge de quatre vingt-sept ans et sa place étant par là vacante, quatre seigneurs s'étant présentés pour l'obtenir, le plus grand nombre des voix fut pour M. le baron d'Andon, qui l'emporta sur ses concurrents.

Le 16. Ayant su que M. et madame Guttenberg avoient été volés le jour précédent, qui étoit le premier jour de

* Allegrain est représenté à mi-corps, assis aux côtés d'une statue dont on ne voit que les jambes. On lit au bas : « Christophe- Gabriel Allegrain, sculpteur du roi, recteur en son Académie de peinture et de sculpture, né à Paris. — Peint par Duplessis, pour sa réception, 1774, — et gravé par I.-S. Klauber, pour sa réception à PAcadémie de Paris, 1787. »

^ Jean i\lassard naquit à Bellesme, dans le Perche, vers 174.0, et mourut en 1822. Il grava le portrait de M. de Livry, Pévêque de Callinique, dont parle si souvent Wille; la Famille de Charles d'après Van Dick; le Lever de la mariée, d'après Baudouin; la Cruche cassée, d'après Greuze; et une grande quantité d'autres planches qui, quoique assez froidement traitées, ne manquent pas d'une certaine habileté.

^ Antoine Vestier fut reçu à l'Académie, le 30 septembre 17b6, sur les portraits de Doyen et de Brenet, qui sont aujourd'hui tous deux à l'École des beaux-arts.

la Pentecôte, je courus chez eux pour les consoler efficacement. L'argent comptant, une épée d'argent, un gobelet, des bas de soye, etc., tout étoit emporté et l'avoit été en plein jour, pendant qu'ils étoient à la promenade.

Une médaille d'argent que j'avois prêtée à M. Gultenbergfut également volée. Quel coquin de voleur!

Le 21. Répondu à madame la comtesse de Bentinck, sur deux de ses lettres. Je lui dis avoir été payé des déboursés que j'avois fait pour elle; — que le présent qu'elle destine à ma femme devoit m'être adressé, et que, s'il étoit arrêté à la douane, un fermier général m'avoit promis de me le faire ravoir aussitôt qu'il sauroil ce que c'étoit,

Le 22. Répondu à M. VVeisbrodt. Je me plains de sa dernière courte lettre, et lui apprends que, de nouveau, j'avois payé son terme; que M. Klauber, mon élève, avoit été agréé a l'Académie royale; que M. et madame Guttenberg avoient eu le malheur d'être volés, et que M. Mûller avoit été appelé de Stuttgard pour graver icy et en pied le portrait du roi, dont il avoit commencé le dessein depuis peu.

Le 28. J'allai à l'assemblée de l'Académie, où M. Lebarbier l'aîné^ présenta, pour la seconde fois, son ta- Lleau de réception, et cette fois-cy il fut reçu. M. Stouff sculpteur, présenta également pour sa réception une figure, la Mort cFAbel, qui fut reconnue si belle, qu'il fut reçu d'une voix unanime.

* Il s'appelait Jean-Jacqties-François le Bàrbicr, et son tableau de réception représentait Jupiter endormi sur le mont Ida.

- .lean-Baptiste Stouff fut membre de Tlnstitut, et mourut en 1819.

Le 4. Répondu à M. le baron de Sandoz-Rollin, ministre plénipotentiaire du roi de Prusse, à la cour de Madrid. Par sa lettre du 11 avril passé, il m'avoit demandé un dessein de ma main, comme aussi du papier à dessiner pour son usage. Je devois, comme je le fais, remettre le tout à M. le chevalier Heredia, chez M, le comte d'Arenda, pour lui être envoyé par le courrier d'Espagne. Je lui ay mis, au lieu d'un dessein, deux enclavés dans le papier à dessiner, que j'ay roulé sur un bâton pour être mieux conservé. Je donne donc avis à M. de Sandoz que j'ay fait sa commission, et je lui marque aussi la réception de M. Klauber à l'Académie. Je lui parle des arls et de la sensibilité de ma femme, et de notre fils, de son souvenir. Je lui fais la description de plusieurs tableaux de celui-cy, comme il l'avoit désiré.

J'ay acheté une médaille d'argent chez un orfèvre, représentant Clémentine, femme du roi Jacques, et faite par Hamerani à Rome, 1719.

M. de Haller, le plus jeune des fils du très-célèbre M. de Haller, de Rerne, m'est venu voir, et me porta des lettres de M. Fuetter, excellent graveur en pierres de la même ville. Ce M. de Haller est aimable, grand et de la plus superbe figure du monde.

Madame de la Roche, femme savante de l'Allemagne et auteur, entre autres d'un journal fort approuvé, écrit en allemand, concernant l'éducation des filles, intitulé : Pomena, m'est venue voir. Cette dame est singulièrement instruite, sa conversation est des plus intéressantes et m'a fait le plus grand plaisir.

D'après l'invitation fîiitepar M. Basan, nous avons été, en remise, dans sa maison de campagne de Bagneux^ où nous avons dîné, ma femme, MM. Baader, Preisler et moi. Après cela, nous nous sommes rendus à Sceaux y voir jouer les eaux.

Un jeune graveur de Brunswick, nommé M. Schrôder^, m'est venu voir, me montrant de ses ouvrages. Il a de l'éloquence.

M. Sinzenich\ graveur de Mannheim, m'est aussi venu voir.

Le 17. Ma femme, MM. Preisler, Baader et moi, avons été dans une remise à Bagneux, dîner chez M. Basan, qui nous avoit invité, dans sa maison de campagne. 11 y avoit grande compagnie. Vers le soir, nous allâmes à Sceaux y voir jouer les eaux, et revînmes à Paris vers la nuit.

Un gentilhomme portugais, M. Feyre, m'a apporté de Madrid, delà part de M. de Sandoz-Rollin, ministre plénipotentiaire du roy de Prusse, un paquet d'excellents crayons noirs du pays qu'il hahite; cela m'a fait bien du plaisir.

* Carie Sclirôcler, né à Brunswick vers 17G6, gravait au burin, à Teauforie et au Livis. On recherche encore aujourd'hui quelqucs-uncâ de ses estampes, telles que la Jeune Sahboiirgeoise, d'après Ant. Pesne, et Judith tenant la tête clHolopherne, d'après Rubens.

- Henri Sinzonich naquit à Mannheim en 1752. 11 apprit les premiers éléments de l'art dans sa patrie, et alla, en 1775, à Londres, pour étudier dans l'atelier de Bartolozzi. L'électeur, qui l'avait envoyé dans ce pays, le rappela en 1779, et lui donna le titre de graveur de la cour. Son œuvre est assez considérable, et contient un certain noud3re do pièces importantes. II. Sinzenich mourut en 1812.

Le '2. Répondu à M. Weisbrodt, qui est toujours à Hambourg avec madame la comlesse de Bentinck. Je l'exhorte enfin de revenir nous voir, lui qui est le meilleur de nos amis. Il y avoit dans la lettre un joli quart de ducat du feu roi de Prusse, qui m'a fait plaisir. Je lui mande que j'avois de nouveau payé son terme, c'està-dire, celui de la Saint-Jean dernier.

Un jeune graveur, nommé M. Schroder, de Brunswick, m'est venu voir; il a de l'éloquence beaucoup et raisonne assez bien; il me paroît bien joli et très-bon garçon.

MM. les barons d'Altembourg et de Sonnenberg me sont venus voir. Le premier est un jeune homme fort aimable, grand et bien fait, mais il marche avec une béquille; un accident, chute négligée, étant plus jeune, lui ayant causé des playes à la jambe, qui ne profila point et resta plus courte que l'autre, il vint donc icy pour se faire traiter, et ce traitement a réussi pour ce qui est des playes, mais sa jambe restera plus courte, selon les apparences. M. de Sonnenberg, âgé d'environ cinquante ans, l'a accompagné par amitié, pour avoir un soin particulier de lui. Il m'a fait souvenir qu'il m'étoit venu voir il y a dix-huit ans. C'est un homme d'une grande politesse et de beaucoup d'esprit. Ils sont l'un et l'autre de Bernbourg.

M. Desfrîches, négociant d'Orléans, mon ancien ami et bon dessinateur de paysage, m'est venu voir, cela m'a fait plaisir. Il est venu icy par amour pour les arts et y voir l'exposition actuelle de l'Académie, au salon.

Le 24. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale. Les

morceaux du concours pour les prix des jeunes peintres el sculpteurs y étoient exposés.

Le 25. Jour de Saint-Louis, le salon où sont exposés les divers ouvrages des membres de l'Académie royale a été ouvert au public. Celte année, je n'ay rien exposé, mais mon fils y a deux tableaux : Les dernières volontés d'une épouse chérie et le Maréchal des logis qui délivre une jeune villageoise des mains de deux brigands.

Le 27. J'allay de nouveau à l'assemblée de l'Académie, dans laquelle nous adjugeâmes deux premiers prix de peinture et un second prix; un premier et un second de sculpture.

M. l'abbé d'Owexer, d'Augsbourg, a soupé cbez nous avec M. Starckmann, médecin du prince-évêque d'Augsbourg. Ce médecin, qui m'est venu voir plusieurs fois, me paroît un bien excellent et babile homme.

Le 28. M. Baader ayant résolu de faire un voyagea Eichstâdt, sa patrie, avec M. l'abbé d'Owexer d'Augsbourg (qui m'a honoré de sa visite aujourd'hui), je l'ay chargé d'un petit rouleau contenant deux estampes : les Soins maternels et le Concert de famille^ pour M. Éberts, à Strasbourg, pour lequel il a aussi une leltre de recommandation. M. Baader doit partir demain matin.

Le 29. J'ay soupé chez M. l'abbé d'Owexer avec plusieurs personnes qui y étoient invitées. M. le docteur Starckmann, premier médecin du prince-évêque d'Eichstiidt, y étoitaussi bien que M. Baader. A minuit, M. Baader revint avec nous pour prendre congé de ma femme, qui le reçut très-mal, disant qu'il l'avoit apparemment gardée pour la bonne bouche. Enfin, ce pauvre chrétien se mit à genoux devant elle, sans qu'il put obtenir son

pardon. Cependant ma femme (qui paroissoit plus fâchée qu'elle n'éloit en effet) Ta- laissé partir le cœur navré. Comment, madame, s'écrioit-il, depuis vingt-cinq ans que j'ay l'honneur d'être reçu à votre tahle, à laquelle je me suis conduit par ma voracité d'une manière digne de mon appétit, vous ne daignez pas me pardonner une faute qui me paroît bien mince, puisque j'ay soupé hors de votre maison avant de vous rendre mes devoirs? Enfin il est monté en voiture, entre une et deux heures, avec M. l'abbé d'Owexer qui est très-riche, et qui le mènera jusqu'à Augsbourg, sans qu'il lui en coûte un liard. De là il arrivera dans une journée à Eichslàdt, sa patrie. M. Baader compte être de retour à Paris avant l'hiver prochain.

Le 2. M. le docteur Starckmann, qui a dîné et soupé plusieurs fois chez nous, est parti pour retourner d'icy directement à Eichstâdt. Ce médecin, qui pouvoit avoir cinquante-quatre ans, me parut avoir beaucoup de science et me plut intiniment, tant par ses raisonnements solides que par sa politesse et son bon cœur. 11 avoit fait les voyages de la basse Allemagne, de la Hollande et de Paris pour son plaisir, et pour se dissiper un peu de ses occupations immenses et constantes de la cour et de la ville. 11 a prescrit un médicament pour ma femme qui pourra lui faire le plus grand bien, selon le sentiment même des gens de l'art de ce pays-cy. Je lui ay fait prés nt de plusieurs de mes estampes, qu'il a reçues avec reconnoissance. Ce docteur, en outre, a un avantage bien digne de lui : c'est qu'il est extrêmement riche; il le mérite, car il est très-charitable.

126 JOUHNAL

M. Miiller, de StuUgard, mon ancien élève, que la cour avoil fait venir de l'Allemagne pour graver le portrait du roi en pied, ayant fini son dessein, est venu prendre congé de nous. Il s'en retourne chez lui par la Flandre, la Hollande et par Dusseldorf^ pour y voir là, comme partout ailleurs, ce qu'il y a de curieux. Il va même jusqu'à Arliolsen, pour y voir notre ami l'habile peintre Tichshein, au service du prince de Waldeck. De là il se propose d'aller à Casset, pour satisfaire son envie d'y voir ce qu'il y a de curieux en tout genre, et relourner ensuite à la cour de AVurtemherg, sa patrie. Il est professeur de l'académie du duc, avec mille florins de pension annuelle. M. Millier a soupé souvent chez nous.

J'allay avec M. Klauber, notre pensionnaire, à la Comédie-Italienne y voir principalement Richard Cœurde-Lion, par M. Sedaine, qui m'a plu singulièrement.

Le 3. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale, où M. Yien fut fait chancelier à la place de feu M. Pigalle^ en conséquence M. Belle' eut la place de recteur, M. Taraval'^ celle de professeur, et M. Voiriot* celle de conseiller. Et, quoique je n'eusse point fait de démarches pour cette dernière place, il y eut deux voix publiques

* Jean-Baptiste Pigalle naquit à Paris en 1714, et mourut le 20 août 1785; il fut reçu à rAcadéinic, le 50 juillet 1744, sur Mercure se chaussant des ailes.

' Clémenl-Louis-Marianne Belle avait été reçu académicien le 28 novembre 17G1, sur le tableau à'Uhjsse reconnu par sa nourrice Euryclée.

Hugues Taraval, peintre d'histoire, né à Paris en 1728, mort dans la même ville en 1785, avait été reçu membre de l'Académie, le 29 juillet 1700, sur le plafond de la galerie d'Apollon, le Triomphe de Bacchus.

" Guillaume Voiriot fut reçu à l'Académie, le 28 juillet 1750,, sur les poi trails «lo J -H. -M. Pierre et de Nattior.

pour moi. Comme il y avoit aussi une place d'amateur vacante par la mort du clievalier de Breteuil, plusieurs seigneurs se sont présentés, mais les voix ont été pour M. le comte de Barrois.

Du 16 au 17. Mourut, âgé de plus de quatre ans, le fils de mon fds à la suite de la rougeole. C'est à Choisyle-Boy qu'arriva ce malheur. On l'avoit transporté là pour y être dans un meilleur air qu'à Paris. Nous l'avons pleuré singulièrement. C'étoit un enfant excellent, beau de figure et d'un esprit précoce de toute manière. Enfin Dieu l'a voulu ainsi !

M. Byrne, graveur anglois, qui a travaillé icy et pour moi, il y a une quinzaine d'années, étant revenu à Paris, m'a surpris agréablement en me rendant visite tout aussitôt. Quelques jours après il a soupé chez nous, et prit congé en même temps pour retourner dans sa patrie. Il m'a fait présent de l'estampe, avant la lettre, de la Mort du capitame Cook \ dont il a fait le paysage et Bartolozzi les figures. De plus j'ay reçu de lui, en pur don, un canif anglois à deux lanies, qui est d'un travail excellent. Je lui ay fait en revanche présent de plusieurs de mes estampes.

M. Hurter, revenant d'Angleterre, où il a travaillé plusieurs années en émail, m'est venu voir. 11 retourne à Schaffhouse, sa patrie. Je l'ay connu autrefois à Paris.

Le fils du célèbre peintre italien, M , établi en

Angleterre, m'est venu voir. 11 me paroîl fort joli garçon, mais malheureusement il ne sait pas un mot de françois.

* Cette estampe est gravée d'après John Weber. Le tableau ou le dessin ne devaient rien valoir, et la gravure n'est [va ; préférable ; elle est froide et métallique.

M. Preislei'j notre pensionnaire, me voulant donner," près du jardin de M. Guttenberg, le speclacle de l'ascension de son célèbre ballon de papier, dont il faisoit grand bruit, me donna celui de son anéantissement. Ce ballon, revêche à ses désirs, ne s'éleva pas à un pied de terre, et fut réduit en cendres dans la minute par une flamme intérieure trop considérable. Les polissons accourus de la campagne achevèrent de le détruire, lorsqu'il rouloit tout en feu sur le grand chemin. Voilà une belle expérience! Il étoit déjà nuit lorsque cela arriva. M. Preisler avoit attiré nombre de spectateurs, et cet accident lui causa d'autant plus de chagrin.

Le 24. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale. Un peintre d'histoire, soi-disant, avoit présenté de ses ouvrages, et n'eut pas une pauvre petite voix au scrutin pour lui. J'ay connu, il y a bien trente-cinq ans, ce peintre lorsqu'il revenoit de Rome.

Un autre peintre, de ceux qu'on nomme peintres de genre, et nommé M. Bilcoq\ ayant présenté de ses tableaux remplis de mérite, fut agréé; cependant, s'il avoit eu deux voix de moins, il éloit refusé.

Dans cette même séance, M. Voiriot prit place en qualité de conseiller. M. Lecomte^, sculpteur, fut fait adjoint à professeur; de même de M. Vincent^ peintre. La mort de M. Pigalle causa tous ces avancements.

* Louis-Marc- Antoine Bilcoq fut reçu académicien, le 27 juin 1781), sui un tableau représentant rinlérieur du cabinet d'un alchimiste.

Félix Lecomte fut reçu académicien, le 22 juillet 1771, sur une statue en marbre représentant OEdipe enfant, détaché par un berger de Tarbre où il avait été lié.

François-André Vincent, né à Paris le 50 décembre 1746, reçu à TAcadéniie le 27 avril 1782, mourut le 3 aoi!it 1810. Migcr devait prononcer un discours à Tenterrement de Vincent; une indisposition l'en empêcha, et

DE .IEAN-GE01\GËS WILLE. 129 Le 50. J'ay donne congé à Joseph Menet^ notre domestique^ principalement pour cause d'ivrognerie, négligence et autre conduite répréliensible; mais je lui dois la justice qu'il éloit fidèle.

M. E. Eellier de la Chavignerie a bien voulu nous communiquer ce discours, dont il possède l'original :

« Le peintre célèbre auquel nous rendons aujourd'hui les derniers devoirs vient se placer, dans cotte enceinte sacrée, auprès du Virgile français, avec lequel il a une gloire commune. En elTet, messieurs, que de charmants tableaux dans les poésies de F un ; et, dans les tableaux de Tautre, que de génie poétique! La nature les avait créés tous deux ce qu'ils ont été, de grands hommes. Si l'un, dans sa jeunesse, s'est montré, dans l'Université de Paris, avec la plus grande distinction, l'autre, à la fleur de l'âge, a brillé avec un éclat éionnant dans l'école de M. Vien, dans cette école régénératrice des arts, pour l'honneur de la France.

« M. \ incent, après y avoir étudié les grands principes, et s'y être attaché à prendre la nature pour guide, et à la tenir toujours par la main, pour ainsi dire, a remporté le premier prix de peinture à l'âge de vingt ans. Dans son séjour à Rome, il s'est occupé à méditer les ouvrages des grands hommes et à ne peindre qu'à l'inspection de leurs tableaux, et, pour ainsi dire, sous leurs yeux et sous leurs auspices. Aussi, dès son retour en France, M. Vincent a-t-il été accueilli par nombre de vrais connaisseurs, et à peine un lustre s'était écoulé depuis que l'Académie royale l'avait couronné élève, lorsqu'elle le proclama académicien.

« M. Vincent, alors forcé, par sa réputation et à la soUicitation comme au désir d'un grand nombre d'amateurs (entre autres M. de Vandœuvre, qui lui a donné, à son arrivée à Paris, un atelier chez lui, est devenu son élève et un de ses plus intimes amis), ouvrit une école où de suite beaucoup d'élèves ont afflué de toutes parts, même de chez l'étranger.

« Mais ce qui distinguera particulièrement M. Vincent, et ce qui d'abord lui a fait le plus grand honneur, c'est non-seulement son talent personnel, mais son ardeur pour l'avancetnent de ses élèves. Sa manière d'enseigner était admirable : comme il sentait furteuient, il s'exprimait de même, et avec une facilité, une netteté inconcevables. Le don delà parole lui avait été accordé avec le génie de la peinture; aussi son école n'a-t-ellc pas tardé à être connue pour une de celles où les progrès étaient le plus rapides, et peu de concours pour les grands prix se sont passés sans qu'il y ait eu une couronne pour un de ses élèves; et c'est une gloire dont le maître a encore joui cette année, à la fin de sa carrière.

« Mais, messieurs, si le maitie avait un tel zèle pour ses élèves, quel n'a pas été leur amour pour lui ! avec quel transport ont-ils lêté le jour anniversaire du demi-siècle depuis lequel M, Vincent avait commencé à embras- II. 9

Nous fûmes voir M. Guinot, médecin, pour ordonner quelques remèdes à ma femme, qui se Irouvoil incommodée depuis du temps.

Ma femme, depuis du temps, étoil traînante, et enfin une maladie s'étant déclarée, nous avons fait \enir M. Guinot, médecin de la Faculté, pour lui ordonner les médicaments nécessaires, et même pendant plusieurs jours, le docteur est venu deux fois par jour.

Le 1". J'assistai à l'assemblée de l'Académie royale. M. le comte d'Angiviller, directeur général, distribua ce jour tous les prix en médailles, tant d'or que d'argent, qui avoient été remportés par les jeunes artistes. Le nombre étoit grand; car depuis environ six ans il n'y en avoit pas eu de distribués.

ser les arts! 0 jour mémoral)lo pour Thahile peintre, pour l'homme aimable, pour le parent affectueux, pour Tami tendre, pour M. Vincent! Messieurs, c'est, en peu de mots, vous l'avoir défini; mais, messieurs, dans ce séjoui où vient se perdre et s'anéantir le souvenir de toutes jouissances terrestres, me sera-t-il permis et me pardonnerez-vous de vous rappeler cette réunion d'élèves, d'artistes de tout genre, d'amateurs et de gens de lettres qui tous, pour célébrer cette cinquantième année et fêter M. Vincent, ont été inspirés parle cœur? Voyez-le, messieurs, entouré d'élèves qui, parleurs hommages, lui disaient : « Nous sommes votre ouvrage! » Et ce m.aître, attendri, et glorieux de leurs progrès, leur donnait à prendre quelque lleuron sur la couronne dont sa tête était ceinte depiïis longtemps. Mais pardon, messieurs, c'est mêler trop de roses à des cyprès.

« Depuis cet heureux jour, messieurs, jour que la nature avait réservé pour le triomphe de cet estimable maître, M. Vincent n'a joui que d'une faible santé. Cette faiblesse pourtant n'a pas pris sur la vigueur de son âme; il a conservé, jusqu'au dernier moment, tous les ressorts de son cœur et de son esprit. Mais, devenu depuis longtemps mùr pour l'immortalité, et enfin épuisé par une maladie si longue, qu'il scjnblait que la mort même se refusait à nous l'enlever, il a, avec une tranquille résignation aux ordres de la Divinité, mis l'éternité entre lui et nous, et nous n'avons plus de lui que le souvenir de ses talents et les regrets de sa personne. »

Le 5 Frcmin, de , près de Meaux, est entré

chez nous en qualité de domestique. 11 est gros et gras, et âgé de trente-six ans et demi. Il aura, comme ses prédécesseurs, cent vingt livres par an, et il est habillé à mes dépens. S'il eût su m'accommoder les cheveux, il auroit eu cent cinquante livres. Je l'exhorte de l'apprendre.

Notre neveu Coutouli vient, outre le médecin, deux fois par jour, pour panser le bras de ma femme, sur lequel il a posé

Nous avons aussi pris une garde, pour que ma femme soit bien et exactement soignée la nuit comme le jour.

Le 9. Répondu sur deux lettres de M. le baron de Sandoz-Rollin, ministre plénipotentiaire de S. M. le roy de Prusse, près de la cour de Madrid. Je lui marque la mort de notre petit-fils et la maladie de ma femme, laquelle il estime beaucoup. Je lui mande entre autres que M. le baron de Dreyer, envoyé du roy de Danemark auprès de Sa Majesté Catholique, s'étoit chargé d'un rouleau pour lui remettre, contenant du papier à dessiner,le catalogue des ouvrages exposés cette fois-cy au Salon; une estampe représentant une partie des tableaux qui y sont^ et une brochure critique, par madame^ (soi-disant telle), des -mieux raisonnées. (Les autres critiques, remplies de sottises, d'inepties, ignorances et grossièretés, ne méritant pas d'être lues par un homme d'esprit.)

Je lui dis aussi que mon fils espéroit faire, Tannée

* Cctto planche est gravée par Martini, et on lit au bas : « Coup d'œil exact de Tarrangement des peintures au salon du Louvre, en 1785. Gravée de mémoire et terminée durant le temps de Texposition. A Paris, chez Bornet, peintre en miniature, rue Guénégaud, 24. »

« Sans doute la brochure qui porte pour iiire: Avis important d\inc femme sur le salon de 1785, par madame E. A. R. T. L. A. D. C. S., dédiée aux femmes, 1785, in-8^ de trente-neuf pages.

prochaine, le voyage de Fiancfort-sur-rOder, pour y dessiner le local de l'endroit où le bon et malheureux prince de Brunswick a péri, et faire le tableau de cet événement déplorable. — Je demande à M. Sandoz des lettres de recommandation pour mon fils, s'il persiste dans son dessein.

Je lui mande aussi que Louis Gillel, maréchal de logis, que mon fils a peint délivrant une fille des mains de deux brigands, et qui se trouve actuellement aux Invalides, avoit reçu du gouverneur de cette maison, après avoir vu cette représentation au Salon, une pension de deux cenls livrcîs, dont ce brave maréchal de logis avoit été si enchanté, qu'il étoit allé chez mon fils le remercier comme le mobile de sa fortune actuelle. 11 est vrai que sans ce tableau, qui toucha le gouverneur sensiblement par l'action représentée, le brave étoit confondu dans la foule des vieux guerriers de la maison et oublié à jamais.

M. Zentner\ jeune graveur de Darmstadt, a prib congé de nous. 11 est allé à Brunswick pour y graver des paysages d'après M. Weitsch, habile peintre de ce pays.

Ma très-chère femme est tombée dangereusement malade. Nous avons fait venir le médecin, et mon neveu Goutouli lui donne tous ses soins. Je suis bien inquiet de tout cela.

M. Baader est revenu d'Eichstàdt, sa patrie. Il est plus gros et gras qu'a\ant son départ, quoiqu'il ne l'éloit pas mal. 11 m'a apporté quelques monnoies et médailles du pays, entre autres une médaille que le premier mé-

* J. L. L. C. Zentner, dessinateur et graveur; Nagler nous apprend qu'il -grava une série d'estampes sous ce titre : « Collection choisie de paysages ou spécimen d^ chacun des meilleurs mailres, gravé par L. Zentner, d'après -ses propres dessins, 1791, grand in-folio, n

decin du prince-évêque, M. Slarkmann, m'envoye. Elle est de l'empereur Léopold, avec l'inscription : c< Veimehrer des Reichs, » allusion sur le nombre de forteresses prises sur les Turcs en Hongrie. Feu mon père avoit également cette médaille, qu'il me montroit lorsque j'étois encore enfant, et je m'en suis toujours souvenu.

Le caractère de mon aimable femme est admirable. Elle supporte son mal avec beaucoup de courage et de résignation.

La maladie de ma pauvre femme empire considérablement. J'en suis au désespoir. Je fais tout ce qui dépend de moi. Elle a une bonne garde, de plus la cuisinière (outre la nôtre) de mon fils. M. Joseph Berger quittant sa maison pour veiller, assisté de notre domestique, jour et nuit auprès d'elle. Enfin rien ne manque pour la soulager dans sa cruelle misère.

Le 29. Ce jour, 29 d'octobre 1785, a été le jour le plus fatal et le plus malheureux de ma vie. — Ma femme, la plus excellente femme possible, s'est endormie avec la ferme confiance en la bonté de son Créateur. — Dieu ! que de larmes me coûte cette séparation ! que ne suisje avec elle, avec cette femme aimable, honnête et vertueuse, qui m'aima sincèrement et sans détour. Que les trente-hnit ans que j'ay passés heureusement avec elle se sont promptement écoulés! Elle avoit, selon mon calcul, environ soixante-trois ans; mais, étant forte et bien faite, il n'y a qu'environ un an qu'elle se plaignoit d'oppression à la poitrine, et depuis ce temps une hydropisie s'est insensiblement déclarée sans que nous nous en doutions.

Les deux frères, MM. Winckler, de Leipzig, accompagnés d'un neveu de M. Mertz, M. Merckel, de Nuremberg, me sont venus voir. Le père des premiers étoii icy mon ami dans sa jeunesse, el, depuis son retour à Leipzig, nous avons constamment été en correspondance; c'est un des plus grands amateurs possibles. L'oncle du second, également amateur, a été de ma connoissance icy il y a nombre d'années. J'ay vu ces aimables jeunes gens avec plaisir, autant que ma triste situation me le permettoit.

Le 14. Écrit à M. Weisbrodt. Je lui mande la mort de ma obère et vertueuse femme. Je suis sûr qu'il en sera bien affligé, car il l'estimoit comme sa propre mère. Je lui dis aussi que Zentner étoit allé à Brunswick, et que M. Arend, jeune architecte de Hambourg, avoit pris sa place dans son appartement, comme garde, mais autant qu'il plairoit à M. Weisbrodt de le laisser en possession. Je lui dis aussi que j'ay payé son terme et deux ans de sa capitation; de plus, que M. Baader ëtoit de retour d'Eiclislàdt, sa patrie.

Le 20. Écrit à M. l'évêque de Callinique, h Sens. Je lui apprends, les larmes aux yeux, la mort de ma chère femme qu'il estimoit lui-même, depuis le mom-ent de notre connoissance, et cette connoissance date de bien iloin. Je suis sûr qu'il la regrettera et me plaindra sincèrement.

J'ay écrit à M. Schmuzer, graveur de l'empereur et directeur des académies impériales, que sa bonne et vertueuse maîtresse (M. Schmuzer a été mon élève), ma pauvre femme, étoit morte, et que cette mort m'avoit

presque jelé dans le désespoir. Aussi quelle séparation! Hélas! je suis bien sûr que M. Schmuzer, qui a un cœur excellent, plaindra ma chère défunte, comme il me plaindra sensiblement. J'ay mis dans sa lettre une à M. Frister, marchand d'estampes de Vienne, en lui envoyant la note de ce qu'il me doit, et en l'exhortant de m'envoyer le montant par les raisons que je lui marque.

Wille n'a pas continué son Journal fendant les onze premiers mois de 1786; il en explique plus loin la cause au mois de février 1787.

Le 11. A commencé le vente publique que j'ay fait faire de la plus grande partie de ma collection d'estampes. Elle s'est faite à l'hôtel de Bullion, par M. Basan, qui avoit composé et fait iiiiprimer le catalogue \ et qui fut distribué au public amateur. Sur bien des estampes j'ay perdu, sur d'autres j'ay gagné, comme il arrive ordinairement.

J'ay reçu, par les soins de M. Crayen, à Leipzig, mais recueillies par M. Dufour, de la même ville, un certain nombre de monnoies d'or et d'argent, dont je lui rendrai compte.

Également j'ay reçu un paquet de monnoies et médailles, dont celles frappées sur la mort du roi de Prusse et sur Tavénement de son successeur au trône, en argent; Cet envoy étoit de M. Crayen même, et dont

* Nous n'avons pu parvenir à trouver ce catalogue, qui, comme l'autre, est probablement anonyme.

je lui ay déjà remboursé une partie de la dépense; mais je prie ces messieurs de ne plus rien m' envoyer que je n'aurois pas demandé, car la plupart des pièces de leur collection ou m'étoient indifférentes, ou je les possédois déjà.

Le 24. Ce jour je présentai à l'assemblée de l'Académie royale, pour y être reçu comme membre ordinaire, le sieur I.-S. Klauber\ natif d'Augsbourg, mon élève et pensionnaire. Il y fut reçu sur son second portrait, (jui est celui de M. Allcgrain. Cette présentation étoit la première que je faisois depuis que j'étois conseiller de l'Académie.

Depuis le mois de décembre 1785, je n'ay presque rien écrit dans ce Journal, ayant toujours eu la tristesse dans le cœur à cause de la perte de ma très-cbère femme, que je ne saurois jamais oublier.

Et nous voilà au mois de mars de 1787.

M. Winkelmann faisoit ses études à Francfort-su irOder lorsque le prince de Brunswick s'y noya, et comme mon fils peint actuellement cet événement, et que M. Winkelmann a des amis dans ladite ville, il m'a fait venir, d'api^ès mes prières, les desseins de l'uniforme et appartenances de ce malheureux homme. J'ay

* Ignace-Sébastien Klauber, né en 1754, fut d'abord élève de son pèiv, Jean-Baptiste Klaubcr, vint ensuite à Pai is, retourna à Augsbourg et à Nuremberg, et Unit par aller à Saint-Pétersbourg, où il mourut en 1820. I.-S. Klaubcr gravait le plus habituellement des portraits.

DE JEAN-GEORGES WILLE r,7

remis le toul à mon fils, qui est enchanté de l'exactitude de ces desseins, qui doivent lui être très-utiles.

Le 7. M. Arbaur, négociant de Francfort, actuellement icy, s'est chargé, par l'entremise de M. Klauber, son ami, de faire passer à M. le professeur Bôhm, à Giessen, la somme de quatre-vingt-seize livres que j'ay payée. En conséquence, j'ay écrit ce jour à M. le professeur en le priant de recevoir ladite somme, et de la remettre à la personne que je lui ay nommée.

Le 8. Répondu à M. Frédéric Golonius, ministre à ' Hohen-Solms, près de Giessen.

Le 10. Est parti, pour s'en retourner à Custrin, M. Winkelmann.

Le 22. Répondu sur deux lettres à M. le baron de San- (loz-Rollin, chambellan de S. M. le roy de Prusse et son ministre plénipotentiaire près de Sa Majesté Catholique à Madrid. Je lui dis que l'eau-forte du trait, d'après son dessein, est faite par M. Pariseau, et qu'il m'a promis de ne pas quitter son travail jusqu'à parfaile finition. Je lui mande aussi que ni le chocolat, ni les estampes ne nie sont parvenues; que les pinceaux qu'il a désirés sont chez moi prêts à lui être envoyés; mais l'occasion me manque. Je le remercie des soins qu'il s'est donnés pour les objets nécessaires à mon fils pour son tal)leau; mais que je me les étois déjà procui és par un autre canal.

Après avoir été, M. Guttenberg et moi, voir les travaux du nouveau pont, dont on creuse actuellement les fondements vis-à-vis la place de Louis XV. Nous allâmes voir le simulacre du feu roy de Prusse, que des Berlinois font voir au Palais-Royal, revêtu de pied en cap de ses propres habits qu'il portoit ordinairement.

J'ny reçu les estampes que M. Sandoz ra'envoye de Madrid. Celles du sieur Cai'mona ^ sont mauvaises; les autres, faites apparemment par des jeunes gens, ne sont que copiées d'après M. Bartolozzi, etc.

Le 51. Il y eut assembléeà l'Académie royale. M.Klauber, mon élève, ayant été reçu membre il y a un mois, et d'après la confirmation du roy, y prêta le serment et prit place parmi les académiciens ordinaires. M. de Valenciennes^ peintre de paysages, y a présenté trois de ses tableaux, vues d'Italie, qui étoient très-bien; aussi fut-il agréé sans avoir aucune voix contraire. Après cela je présentai M. Denon'^, gentilhomme de la chambre du

^ Emmanuel Salvador Carmona, dessinateur et graveur au burin, naquit à Madrid vers 1740 ; il vint de bonne heure à Paris et il entra dans l'atelier de Charles Dupuis ; il y fit des progrès rapides, et fut reçu, le 5 octobre 1761, membre de l'Académie royale, sur les portraits de Boucher et de CoUin de Vermont. E S. Carmona mourut dans sa ville natale, en 1807.

^ Pierre Henri Valenciennes naquit à Toulouse en 1750, et fut envoyé fort jeune à Paris, dans Tatelier de Doyen. Il commença par faire des tableaux d'histoire; mais son goût pour le paysage l'emporta bientôt, et il partit pour l'Italie. Après avoir exécuté d'importants travaux, guidé par les tableaux qui l'entouraient, Valenciennes songea à revenir en France, et, sitôt son retour, il fut reçu académicien, — le 28 juillet 1787, — sur un paysage sur le devant duquel on voit Cicéron taisant abattre les arbres qui cachent le tombeau d'Archimède. Ce retour subit aux paysages historiques fit une certaine sensation dans l'art à une époque où le paysage existait à peine. Non-seulement par ses tableaux, mais aussi par un volume intitulé: Traité de perspective et de Vari du paysage, 1800, in-4% Valenciennes fit îi peu près dans la peinture de paysage ce qu'avait fait Vien dans la peinture historique; c'était une vr;iie lestauration ; il ne fut pas de l'Institut, et HioiuHit à Paris, membre de l'académie de Toulouse, le 16 février 1819.

^ Dominique Vivant Denon naquit h Chàlons-sur-Saône le 4 janvier 1747^ et vint à Paris, accompagné de l'abbé Buisson, qui devait lui servir de précepteur, tandis qu'il étudierait le droit; mais son goût pour les arts se lit bientôt voir, et, une fois décidé à embrasser cette carrière, il s'y donna tout entier. Deiion publia un grand nombre d'ouvrages, et fit une immense quantité de gravures et de lithographies; il maniait Teau-fortc avec habileté et a lithographié les dessins des grands maîtres (ju'il possédait. V. Denon avait rapporté de ses voyages une grande quantité d'objets d'art,

loy, à l'assemblée, qui l'agréa en qualité de graveur, ayant présenté plusieurs de ses gravures à l'eau-forte, faites de diverses manières avec goût et esprit. L'un et l'autre firent leurs remercîmenls à l'assemblée. Le même jour, nous jugeâmes les figures peintes et modelées par les jeunes artistes, pour être admis aux concours des grands prix. Les peintres avoient mieux fait que les sculpteurs, aussi sept furent nommés au scrutin; mais nous ne jugeâmes pas à propos d'aller aux voix par rapport aux sculpteurs. Il leur fut seulement ordonné de recommencer leur travail. Les jeunes peintres admis sont : Fabre \ Thévenin^, Meynier^ Tardieu\ Girodet^ Garnier^, et Mérimée^

et il avait formé une des coUoctions d'estampes les plus considérables de répoque. Après sa mort, arrivée le 27 avril 1825, tous ces trésors furent disséminés, et une grande partie passa dans les cabinets royaux. En relation avec tous les artistes de son temps, en rapport avec les cours étrangères, Denon trouva facilement moyen de réunir ces richesses, aujourd'hui disséminées dans toute l'Europe. Denon a gravé bien souvent son propre portrait; il s'est représenté tantôt rieur, tantôt sérieux, mais chaque ibis il a su se donner une figure enjouée et spirituelle qui s'accorde bien avec le récit de ses biographes, qui le disaient galant et fort recherché dans le monde.

' [■'rançois- Xavier Fabre, peintre d'histoire, naquit à Montpellier en 1766, et laissa en mourant toutes ses collections à sa ville natale.

- Charles Thévenin, peintre, né à Paris en 1760, mourut, en 1836, conservateur du cabinet des estampes de la Bibliothèque royale.

^ Charles Meynier, peintre d'histoire, né à Paris en 1768, fut nommé membre de l'Institut en 1815, chevalier de la Légion d'honneur en 1822, et mourut en 1832,

Jean-Charles ïardieu, dit Cochin, était ne à Paris en 1765; il était tîls du graveur Jean-Nicolas Tardieu et élève de J.-B. Regnault. ° Anne-Louis Girodet Trioson.né en 1767, mort en 1824.

Étienne-Barthelemy Garnier, né à Paris en 1759, devint membre de rinstilut en 1816.

' J.-F.-L. Mérimée, peintre d'histoire, publia, en 1830, un livre curieux dont voici le titre : De la peinture à Lliuile ou des procédés matériels employés dans ce genre de peinture depuis Hubert et Jean van Eyck jusqu'à nos jours. Paris, in-8°. 11 mourut en 1856.

Le 1". Aujourd'hui j'allai voir à l'hôlel de Bullioii l'exposition d'une collection de desseins, qui y doit être vendue. Mon fds m'y trouva, et nous revînmes ensemble au logis.

Le 4. M. Bourgeois, secrélaire du bureau des consignations d'Amiens, est arrivé chez moi avec son fils qui doit être mon élève, et qui me paroît joli garçon.

Le lendemain, ils ont déjeuné chez moi, comme je n'ay point de place acluellement à lui donner dans ma maison, nous l'avons logé à l'hôtel d'Auvergne, à côté de notre porte, où il sera bien.

Le 8. J'ay retouché, chez M. Dennel^, l'estampe qu'il grave d'après un tableau de mon fils.

Le 10. Comme depuis peu nous avions reçu M. de la Reinière à l'Académie, en qualité d'honoraire, il a trouvé bon et convenable de donner successivement h dîner à tous ceux qui ont voix et le droit d'élire; je fus donc invité aujourd'hui et me rendis en son hôtel. Le repas étoit magnifique. Plusieurs convives s'y trouvèrent,.* entre autres M. le maréchal de Stainville, M. le duc de Laval, M. le baron de AVurmser, lieutenant génér.il; M. l'abbé Barthélémy, garde des médailles du roy, etc. Après le repas et la visite des magnifiques appartements de M. de la Reinière, je revins avec M. Voiriot, aussi

* A. -F. Dennel a gravé, à notre connaissance, deux estampes d'après P.-A. Wille : Dédicace d'un poème épique et VEssai du corset. C'est, sans aucun doute, d'une de ces deux pièces que J.-G. Wille veut parler ici, car on reconnaît dans l'une et dans l'autre la main du brillant graveur.

DE JEAN-GEORGES VVILLE. iM

conseiller de rAcadémie, en nous promenant par les Tuileries.

Ce jour, M. Bourgeois et sou lils dévoient dîner chez moi (chose convenue avant que je n'eusse reçu l'invitation de M. de la Reinière), et, comme je ne pouvois pas y être, je priai MM. Klauber et Preisler de leur faire les honneurs, et cela fut fait.

Le 12. Madame la marquise de RoncheroUes m'ayant averti que, si j'avois quelque chose à envoyer à M. de Sandoz, à Madrid, elle s'en chargeroit, je lui ay envoyé une petite boëte contenant les pinceaux que M. de Sandoz m'avoit demandés, et dont je lui ay parlé dans la dernière réponse que je lui ay faite.

Le 19. Écrit à M. In baron de Sandoz-Rollin. Cette lettre, de même qu'un petit rouleau contenant l'eauforte d'après son dessein, par Pariseau, et deux estampes qui m'ont été dédiées, par M. de Mouchy^ sera envoyée demain matin chez madame la marquise de RoncheroUes, qui m'avoit averti qu'elle avoit une occasion pour Madrid, et qu'elle se chargeroit volontiers de tout ce que je pourrois avoir pour M. de Sandoz.

Dans ladite lettre je dis mon sentiment sur les estampes de M. Carmona et autres, dont M. de Sandoz m'avoit fait envoy.

Je crois que M. le vicomte de Gand, qui me vint voir quelques jours après, se sera chargé des deux objets, puisqu'il part pour Madrid et qu'il est de la connoissance de madame la marquise, et ami de M. de Sandoz.

Le 28. J'allai à l'assemblée de l'Académie, où M. Du-

* Martin de Mouchy, né à Paris en 1746, était élève de Saint-Aubin ; il gravait au burin avec finesse, et ses estampes traduisaient bien les peintures prdies voulaient rendre.

creux ^, peintre de portraits, avoit exposé ses ouvrages tant au pastel que peints à l'huile; mais, par le scrutin, il se trouvarefusé. C'étoit malheureux, d'autant plus quec'éloit pour la troisième fois qu'il seprésentoit pour être agréé.

De même M. Moreau', peintre de paysages, et frère du dessinateur graveur, qui avoit exposé plusieurs tableaux de ses ouvrages, eut le même sort et ne fut point agréé, n'ayant pas le nombre suffisant de voix en sa faveur.

Le 29. J'ay envoyé à la diligence de Strasbourg, à l'adresse de M. Eberts, un pelit paquet en toile cirée contenant la vie et le catalogue des ouvrages de feu mon ami Schmidt, que M. Crayen, à Leipzig, a composés, et qu'il m'avoit envoyés manuscrits pour y mettre mes remarques, comme ayant vécu familièrement avec ce célèbre graveur, pendant son long séjour à Pai is. Je prie M. Eberts d'envoyer ledit manuscrit à M. P.-Jac. Cornill, à Francfort sur-le-Mein, avec ordre à celui-cy de l'expédier sûrement à M. A. Crayen, à Leipzig.

Le 30. Écrit à M. A. Crayen, à Leipzig, par rapport à l'envoy de son manuscrit. Je lui nomme les ducats des évêques de Westphalie que je désire, de môme que des électeurs de Cologne et de Trêves. A propos des quatre bouteilles de vin de Tokay qu'il m'a promises, je lui dis qu'il faut les faire déclarera la barrière de Paris, et que je payerai volontiers les entrées.

* Joseph Ducrcux est né à Nancy en 1757, et mort à Paris en 1802 ; il tut chargé de peindre le portrait de la jeune archiduchesse d'Autriche Mai ii' • Antoinette, et on en fut si satisfait, que la princesse le nomma son premier peintre, et que l'académie de Vienne le reçut immédiatement dans son sein. Il était élève de Maurice Quentin de La Tour, le pastelliste, cl il se jdut fort à faire son propre portrait. Il s'est représenté en joueur ruiné, en hàilleur, en dormeur et en rieur, et sa peinture est plutôt originale que honne : c'était un peu comme son caractère.

2 Louis-G. Morcau mourut en 1806; il était élève de de Machy.

Le 14. Répondu à M. Schûlze, graveur de l'électeur de Saxe, à Dresde. Je lui dis que sa proposition ne pouvoitpasme convenir, parce que je n'achetois plus de tableaux. De plus je lui promets une épreuve de ma dernière planche, avant la lettre, qu'il m'avoit demandée gratis, quoique M. Lebrun, pour qui il en avoit fini une à Dresde, ne m'en eût pas donné, malgré l'ordre de M. Schiilze.

Le 20. Pendant quelque temps je ne me portai pas trop bien et j'avois des étourdissements considérables; malgré cela, comme j'avois été invité, de même que mon fils et sa femme, par M. Isembert, officier du roy à Versailles, à y aller, et que ses deux tlls, dont l'aîné, secrétaire de madame la comtesse de Narbonne, dévoient nous y accompagner (celui -cy avoit eu soin de prendre une très-bonne voiture). Nous partîmes ce jour-là, (jui étoit un dimanche, par le temps le plus admirable qu'on pouvoit désirer, et nous arrivâmes vers les dix heures dans cette résidence royale, où nous fûmes reçus par M. et madame Isembert de la manière la plus amicale possible. Apres avoir déjeuné, M. Isembert nous mena voir monter la garde des troupes françoises et suisses; ensuite nous allâmes au château, à la chapelle, et de là^ traversant le parc pour nous rendre au petit Trianon, autrement la Petile-Yienne, que la reine a fait construire, et dont le jardin à l'angloise est des plus curieux, nous vîmes monseigneur le Dauphin. De là M. Isembert père nous mena (avec les dames et M. Baader, qui s'étoit aussi rendu à Versailles) chez le suisse de la porte de

,011 il avoit fait préparer un excellent dîner.

Vers les sepl heures, nous retournâmes à Versailles, ventre plein, et partîmes tout de suite pour Paris où nous arrivâmes vers les dix heures passées, fort satisfaits de notre excursion.

Ces jours-cy, M. Guttenberg est parti pour l'Angleterre; depuis longtemps il avoit envie de voir Londres. Je lui ay donné une lettre de recommandation pour M. Byrne. M. Guttenberg est plus heureux que moi de pouvoir s'absenter ainsi. Depuis nombre d'années j'ay désiré faire cette excursion, sans jamais pouvoir l'effectuer. Il faut se soumettre à sa destinée lorsqu'il n'y a pas moyen de la changer à volonté.

Le 24. M. Kientzel, négociant de Schmideberg, en Silésie, venant de Madrid et ayant été chargé par M. le baron de Sandoz, envoyé de Sa Majesté Prussienne, de six livres de chocolat qu'il m'avoit destinées en présent, me les remit. M. Kientzel m'a conté avoir essuyé bien des tracasseries et des embarras dans les divers bureaux de France, par rapport à ce chocolat. J'en suis très-fâché, car il me paroît un brave et honnête homme. Je l'avois invité à dîner; mais, le 2 juin^ il vint prendre congé, s'excusant de ne pouvoir profiter de mon offre, faute de temps.

Le ol. M. Nicolet m'ayanl invité, de même que mon lils et sa femme, à son spectacle sur les boulevards, M. Isembert fut de la partie, pour y voir principalement les huit sauteurs catalans, dont un fait le paillasse et est supérieur aux autres, quoique tous fassent des prodiges en divers jeux, et des sauts étonnants et neufs pour nous qui étions accoutumés à nos sauteurs connus de tout

Paris. M. Nicolet nous avoil placés dans une des loges d'honneur.

Le 1". M. le comte de Rechteren, ambassadeur de Hollande à la cour de Madrid, venant d'Espagne par Paris, m'est venu voir avec madame son épouse, qu'il m'a dit avoir épousée en Espagne, et qui est belle et jeune. Il m'a apporté des compliments de M. le baron do Sandoz, avec lequel je suis lié depuis nombre d'années. Ce seigneur, parlant presque toute les langues de l'Europe, m'a paru très-honnête, franc et familier. Nous avons conversé longuement ensemble, comme si nous nous étions fréquentés depuis nombre d'années. Il expliquoit ordinairement à sa jeune comtesse en espagnol ce que nous disions en françois ou en allemand. Comme il ne fait le voyage en Hollande que pai* congé, il m'a assuré qu'à son retour, l'année prochaine, il me reviendroit voir.

Tous ces jours-cy j'ay été incommodé, mais ayant pris des précautions je compte me délibérer incessamment.

Madame Guttenberg me mande, par un billet que son mari lui avoit écrit, qu'il éloit heureusement arrivé à Londres.

M. Webber, cet ancien ami, qui a fait le tour du monde avec le célèbre capitaine Cook en qualité de dessinateur, engagé pour cela par l'amirauté d'Angleterre, étant arrivé de Londres, me vint voir tout de suite; aussitôt qu'il se fut fait connoître, étant changé en bien, nous nous embrassâmes cordialement.

M. Guttenberg étant revenu de Londres fort content de sa promenade, m'est venu voir tout de suite. Il m'a apporté plusieurs estampes dont M. Webber Tavoit II. 10

chargé, et que ce peintre a gravées lui-même à Teanforte, d'après des desseins qu'il avoit faits dans le voyage autour du monde avec le capitaine Cook. Il étoit présent lorsque ce célèbre navigateur fut tué à l'isle de Sandwich. Ces estampes ont été lavées de bistre par madame Prestel, qui se trouve actuellement à Londres, mais son mari est resté à Francfort. J'ay été bien aise de revoir M. Guttenberg.

Plusieurs aspirants pour être reçus et agréés à l'Académie me sont venus voir successivement, me priant de voir leurs ouvrages et de leur accorder ma voix.

M. Rontgen, le plus célèbre ébéniste de l'Europe, étant arrivé de Neuwied, m'est venu voir, et je Tay revu avec plaisir.

Le 24. Jour de la Saint-Jean, ma fête, j'ay eu des bouquets nombreux; mes deux pensionnaires, MM. Klauber et Preisler, m'ont formé un jardin fruitier complet sur mes fenêtres. Mon fils m'a donné un dessein de même que M. Pariseau. M. Isembert m'a présenté un gobelet de cristal, sur lequel il a gravé mon chiffre et les mots latins : Arlium decus^ bien flatteurs pour moi. Le soir nous étions douze à table, et de très-bonne humeur.

Répondu à M. Yiollier, pour ce qui concerne LL. AA. II. monseigneur et madame la grande-duchesse.

Le 28. M. Webber, après avoir soupé plusieurs fois chez moi, est venu prendre congé; il va à Berne y voir ses parents. Il m'a promis, ce cher ami, qu'à son retour à Londres il m'enverroit un des desseins qu'il a faits dans le havre de quelques-unes des isles dont ils ont fait la découverte dans le voyage autour du monde, qui a duré quatre ans et Irois mois. Il m'a fait des récits incroyables de ce voyage.

Le 50. J'ay été à rassemblée de l'Académie royale, où cmq aspirants avoient exposé leurs ouvrages, et, après avoir examiné le tout, je résolus d'accorder ma voix 5 chacun d'eux, et j'ai tenu ce que j'avois résolu. M. Peyron, agréé et peintre d'histoire, y fut reçu, cependant il eut quatre voix contre lui. M. Monsiau * fut agréé sur un tableau historique, malgré cinq ou six voix contraires. M. Bertault% peintre de batailles, eut dixhuit voix pour lui, mais, comme ce nombre ne suffisoit pas, il fut refusé; cela me surprit, car il y avoit bien du mérite dans ses ouvrages. M. TorneP, peintre de paysages, n'eut que onze voix, et fut par conséquent refusé aussi; mais M. de Lespinasse*, chevalier de Saint-Louis, n'eut qu'une seule voix contre lui à son agréémenl, cl, comme il fut proposé que si l'Académie désiroit accepter pour sa réception sa grande Vtie de Paris il en seroil très-flatté, sur cela il y eut un scrutin et il eut toutes les voix complètement pour lui; il fut donc introduit de nouveau.

Ecrit à M. Prévost, à Bruxelles, pour lui demander si je dois lui envoyer, dans les circonstances actuelles, les estampes que je possède pour lui.

* Nicola -André Monsiaii, né en 1754, mort en 1857, était élève de Peyron. Voici quelques-uns de ses tableaux qui sont encore aujnurd'tiui les plus connus : Molière lisant le Tartufe chez Niiion de Lenclos, M. de Belzunce donnant des secours aux pestiférés de Marseille, et V Établissement de r ordre de Saint-Bruno à Paris.

- On trouve bien peu de détails sur cet artiste dans les biographies; elles seconfentent toutes de dire la même chose que Wille, qu'il était peintre de batailles.

5 Cet artiste n'est pas même mentionné par Nagler dans son Kunsl- Lexicon.

*Louis-]Nicolas de Lespinasse. La Vue de Paris, qu'il donnait à l'Académie comme morceau de réception, était prise d'une maison située rue des Boulangers.

AOUSÏ 1787.

Le 4. M. Jean-Georges Preisler^ fils de mon ancien camarade, et mon élève, ayant achevé la gravure d'après le tableau que M. Yien a fait pour sa réception à l'Académie, j'eus le plaisir de le présenter à l'assemblée pour y être agréé, et il le fut, à quelques voix près, avec applaudissement. Yoila le quatrième de mes élèves membre de l'Académie royale. Peu de graveurs peuvent avoir fourni ce nombre.

Le 5. Piépondu à M. le baron de Sandoz-Rollin, envoyé du roy de Prusse à Madrid. Je le plains sincèrement de ce que la fièvre le tourmente. Je lui mande que M. Pari seau prétend finir incessamment la planche de son Combat de taureaux. J'ajoute que M. Preisler a été agréé à l'Académie; je dis cela parce que M. de Sandoz est aussi ami des artistes, comme il est artiste lui-même. Je le remercie du chocolat qu'il m'avoit envoyé.

J'ay retouché une épreuve pour ce cher M. Dennel, de la seconde planche qu'il grave d'après un tableau de mon fils.

Le 12. Écrit à mon cousin J. W, Willc, à Giessen. Je lui ay dit qu'il recevroit douze pièces, que M. Aibaur, de Francfort, lui feroit tenir, je le prie de les remettre à mon frère Louis.

* Jean-Georges Preisler est un graveur encore plus froid que son père, et l'estampe dont il est ici question est fort peu remarquable. On lit au bas: « Dcdule el Icare, d'après le tableau original de cinq pieds onze pouces de haut sur quatre pieds de large, peint par M J. M. Vien, chevalier de Tordie du roi, chancelier et recteur de TAcadémie royale de peinture et sculpture de Paris, pour sa réception en 1754, gravé par J.-G. Preisler fils, pensionnaire du roi de Danemark, pour sa réception à la même Académie, on 1787.»

DE JLâN-GEORGES WILLE. . 149

Ces joui's-cy m'est venue voir une dame allemande, qui me disoit connoître ma famille, en me donnant réellement quelques indices, mais elle-même ne voulut pas se faire connoître. Je la soupçonne cependant d'être de la

maison des comtes de H S.... Elle a un esprit infini,

parle beaucoup et très-bien l'allemand et le François; je ne sais que penser d'elle, car elle étoit aussi simplement vêlue qu'une bourgeoise et marchoit à pied.

Le 16. Cette même dame est revenue chez moi, me disant qu'elle prenoit congé, mais qu'elle seroit curieuse de voir mes curiosités; je lui en montrai plusieurs.

M. Cocliin m'ayant prié de me trouver ce jour chez M. Née^ avec MM. Tardieu^ Lempereur et Saint-Aubin, pour y estimer l'ouvrage fait sur plusieurs grandes planches les unes plus avancées que les autres; c'est ce que nous avons fait et signé. Ces planches, commandées par M. le chevalier de Mouratgea, ne lui doivent pas servir actuellement; son sentiment est de les faire recommencer d'une forme plus petite; d'après cela il paroît juste qu'il paye à MM. Cochin et Née l'ouvrage déjà fait sur les grandes planches.

Le 20. Répondu à M. Schmuzer, à Vienne. Je lui mande que, comme il me recommande M. F. A. Schràmbl, je n'ay pas hésité à entrer en correspondance avec lui, et que le premier envoy que ce marchand a demandé est parti aujourd'hui. Je le prie aussi de me dire quelque chose par rapport à M. Frister, qui ne songe guère aux obligations qu'il a contractées vis à-vis de moi.

Répondu sur plusieurs lettres à mon filleul J. Gc Wille,

^ Denis Née est élève de J. Ph. Lebas; il naquit vers 1732. - Sans doute Pierre-François Tardieii, né à Paris vers 1720, qui grava, pour la galerie du comte de Briihl, le Jugement de Paris, d'après Rubens.

avfder Oberbieber Miihle zu Kônigshcrg, in Hessen, nahe bey Giesuen^ Elle ne contient que compliments et choses indifférentes. Il y a une lettre dans la sienne, que je le prie de remettre à mon frère Louis.

M. Desfriches, d'Orléans, ami de quarante ans, m'est venu voir avec M. Paupe, amateur d'icy.

M. l'abbé Poissoneau, ancienne connoissance, venu de Lyon, m'a rendu visite. Il est âgé de quatre-vingt-cinq ans et se porte bien.

M. Dufour, fils du riche négociant de Leipzig, m'a apporté des lettres de recommandation de M. Crayen de la même ville, et mon ancien ami.

Le '2A. Ce jour je présentai à l'Académie royale, pour y être reçu, M. Jean-Georges Preisler, mon élève, précédemment agréé. Le scrutin fini il eut toutes les voix, excepté une, pour lui; il en fit ses remercîments et révérences selon l'usage à l'assemblée et sortit; l'usage est aussi qu'il faut attendre la confirmation du roy avant que prendre sa place; mais comme M. le comte d'Angivil- 1er, directeur général, étoit présent, il le fit rappeler (ayant prévenu le roy) pour prêter le serment usité et prendre place parmi les académiciens. Tout cela me fit plaisir. Voilà le quatrième de mes élèves complètement membre de l'Académie.

Au sortir de l'assemblée, je m'arrêtai quelque temps au salon pour y voir ce que f Académie exposoit cette année, en fait de peinture, sculpture et gravure, etc..

Le 25. Se fit l'ouverture du salon de notre Académie, ou l'exposition des ouvrages des membres de l'Académie, visibles pendant un mois entier. Mon fils Willea exposé la Mort du duc de Brunswichy qui lui hh honneur.

' Au moulin d Oberbieb, à Konigsberg, eu tlesse, près de Giesscn.

Le 26. Après avoir retouché une estampe à M. Daudet, j'allay en faire autant chez M. Dennel.

Le 28. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale, pour y donner ma voix aux élèves qui avoient concouru pour les grands prix. Le nommé Fahre eut le premier prix de peinture, Garnier le second, Corneille le premier de sculpture et Vanledte le second.

Le 1". Je fus de nouveau à l'Académie royale; l'assemblée comme à l'ordinaire.

M. Dufour, fils d'un riche négociant de Leipzig, m'esl venu voir, ayant des lettres de 'recommandation de M. Crayen, de la même ville. 11 est très-joli garçon, parlant le François aussi bien que l'allemand.

Ces jours-cy me vint voir M. Smith célèbre graveur de Londres, avec quelques autres Anglois qui furent ses interprètes, car M. Smith ne parle pas françois; cela n'empêcha pas qu'il me parût très-galant homme. Il me flatta beaucoup par rapport à mon talent, et désira en bonnes épreuves avant la lettre VAgaï\ les Musiciens ambulants et son pendant, mais je ne pus lui donner que VAgar parfaite avant la letire et une belle épreuve seulement des OU'res réciproques avec la lettre. M. Smith voulut me les payer tout ce que je désirerois, mais je le forçai de les prendie de moi en présent, à condition qu'il iii'enverroit quelque chose de sa main. Cela le flatta tant, que, non-seulement il me le promit, mais il me pria avec instance de dîner chez lui avec d'autres Anglois au

' Jran-Rnphacl Smith, né à Londres vers 1740, gravait fort habilement en manière noire ; il a beaucoup travaille pour Boydell, et est mort à Londres, en 1811, graveur de la cour du prince de Galles.

nombre de sept; ne pouvant pas les refuser absolument je me rendis à l'hôtel de Saxe. Après le dîner je leur souhaitai un bon voyage, car ils partoient le lendemain pour Londres.

Je me suis fait faire une petite veste en peau de chevreuil. Elle est très-bien faite, et rien n'est plus excellent en hiver contre les vents qui vous saisissent quelquefois et vous causent des rhumes. Il y a plusieurs personnes qui en portent pour la même raison. Elle m'a coûté quaranle-deux livres, et je suis bien aise de l'avoir.

Le 13. Madame la comtesse d'Angiviller, femme de M. le comle d'Angiviller ^, noire directeur général, m'ayant fait l'honneur de m'inviter à dîner, je me rendis en son hôtel avec d'autres officiers de notre Ac.ulémie également invités, et là nous fûmes reçus le plus honnêtement du monde par madame la comtesse, qui a infiniment d'esprit. Nous étions, si je ne me trompe, au moins trente-six à trente-huit à table. Le repas éloit d'une magnificence extraordinaire, servi dans une argenterie immense et des plus superbes. Rien ne uianquoit. Madame la comtesse fit les honneurs de la table dé la manière la plus gracieuse, ayant soin d'un chacun et parlant avec bonté à tous ceux qui y étoient. Bref, nous fûmes tous, comme il me parut, des plus contents; du moins je l'étois singulièrement en mon particulier.

Le 17. Écrit à M. le baron de Sandoz-Rollin, à Madrid. Je lui mande que la planche, d'après son dessein, éloit finie, et que j'avois remis au graveur l'inscription (ju'il m'avoit envoyée; que je le priois de m'indiquer une oc-

^ Après avoir eu une des premières positions du royaume, le cdintc Charles-Claude Labillarderie d'Argiviller mourut dans un couvenl ('c moines, en 1810.

casioli pour Madrid, afin qu'aussitôt l'impression faite je pusse lui expédier un rouleau d'estampes. Je lui dis aussi que nies deux élèves, après six années de séjour chez moi et après avoir été reçus à l'Académie royale, alloicnt partir et retourner dans leur patrie; que notre salon au Louvre étoit ouvert et que le concours étoit prodigieux.

Le 20. M. Boydell \ ce célèbre marchand d'estampes de Londres, m'étant venu voir il y a quelques jours avec M. Basan, celui-cy m'invita ledit joiir à dîner avec M. Boydell, sa nièce, sa fille, M. Nicol, son mari, libraire de Londres, M. Midy, négociant de Rouen, et plusieurs autres. Le repas étoit excellent, et nous étions tous de la meilleure humeur du monde. C'éloit dommage que madame Nicol ne sût pas le françois, cela n'empêcha pas qu'elle ne me fit mille caresses.

Le 29. J'ay rendu visite à M. Boydell, de Londres, marchand d'estampes et alderman de ladite ville.

M. Verhclst, neveu de M. Klauber, m'a fait présent de deux médailles d'argent, apparemment en considération de ce que je l'ay un peu conduit dans la gravure.

Ce jour je donnai ma voix, élant à l'assemblée de l'Académie royale, à M. le baron de Breleuil, ministre, qui étoit un des concurrents pour la place d'amateur honoraire, vacarUe parla mort de M. de Montulé. Tous les officiers de l'Académie nyant agi de même, ce ministre fut en conséquence agréé d'une manière unanime.

* Jean Boydell naquit à Londi es vers 1 730, et mourut dans la même ville en 1804. C'était un des principaux marchands d'estampes de l'Europe, et il a publié, en 1779, le Catalogue de son fonds sous ce titre: « Catalogue raisonné d'un recueil d'estampes d'après les plus beaux tableaux qui soient en Angleterre, avec les prix de chaque pièce. A Londres, ch' z Jean Boydell, graveur et marchand d'estampes, 1779, in-4°. »

Le 50. La femme de mon fils, M. Isembert el moi allâmes à Yincennes et montâmes dans ce célèbre donjon, et vîmes les endroits qui servirent cy-devant à y mettre les prisonniers d'Etat. Tout cela a un air bien triste.

M. Preisler, mon élève, est revenu du voyage qu'il a fait à Londres.

Un peintre de Vienne, en Autriche, nommé M. Hôckel, m'est venu voir; il a sa jeune femme avec lui; elle peint en miniature, et lui en huile, portraits, histoire, etc., à ce qu'il m'a dit.

Le 14. MM. Klauber et Preisler m'ont donné un repas magnifique aux Tuileries. Us avoient invité mon fils et sa femme, MM. Baader, Isembert et plusieurs de mes amis et des leurs; nous étions exactement vingt tant hommes que femmes. Rien ne manquoit sur la table. Les mets et les vins les plus rares y furent servis. Nous restâmes là jusqu'à neuf heures du soir, et tous en trèsbonne humeur. G'étoit leur repas d'adieu, car ils doivent partir au premier jour pour retourner chez eux.

MM. Klauber et Preisler ont acheté une très-bonne voiture qui leur a coûté mille livres, et qui doit les conduire en Allemagne.

M. Preisler m'a donné l'estampe qu'il a gravée pour sa réception à l'Académie. Il l'a fait très-proprement encadrer, et m'a présenté de plus quelques épreuves en feuilles. Cela m'a fait plaisir.

M. Klauber m'a aussi présenté tout encadré le portrait de G. Netschor^, qui est la dernière estampe qu'il

* Ce poiii ait, qui fait partie de la galerie du Palais-Royal, est gravé avec

a gravée chez moi. Il a fait celle gravure pour M. Guchet, et elle paroîtra dans un des cahiers prochains.

J'ay fait présent à l'un et à l'autre de ces deux chers élèves de plusieurs estampes de moi qui pouvoient leur manquer, et cela leur a fait beaucoup de plaisir comme il m'a paru. J'en ny aussi donné quelques-unes à M. Yerhelst, neveu de M. Klauber, qui retourne avec son oncle à Augsbourg. C'est dommage qu'on ne Tait pas laissé plus longtemps icy, car il avoit de bonnes dispositions pour la gravure et étoit très joli garçon de figure et de conduite.

Le 20. Mes deux élèves et pensionnaires MM. Klauber et Preisler, après avoir demeuré chez moi à peu près six années, ont pris congé de moi à huit heures du soir, en versant des larmes en m'embrassant, et ne pouvant presque proférer une parole. 11 m'arriva la même chose, car je les aimois autant qu'ils m'aimoient et certainement ils m'aimoient beaucoup, car ils m'en ont donné des preuves pendant ce nombre d'années qu'ils ont reçu de mes instructions. Ils étoient des plus polis et en même temps des plus respectueux de tous les élèves que j'ay eus. Ils étoient même très-serviables en tout ce qui me concernoit, mais je n'en ay jamais mésusé. Ils montèrent dans leur propre voiture avec le jeune M. Verhelst. Il étoit à peu près neuf heures et ils partirent avec quatre chevaux de poste vers l'Allemagne, accompagnés de plusieurs de leurs amis à cheval jusqu'à la première station.

Suivent les lettres que j'ay écrites en faveur de MM. Klauber et Preisler, sous diverses dates:

finesse, et rend bien la iiianicrc de peindre fine et lilji'e de (iaspard Netscher.

15) JOUHiNAL

Le 10. Comme j'avois préparc plusieurs lettres, la plupart de recommandation à quelques amis en Allemagne, j'en ay donné une en réponse à M. Preisler le père, qui m'avoit écrit une lettre de remercîment par rapport à son fils; cette lettre, je l'ay remise à M. Preisler. Elle est datée du i 0 octobre; et une autre à M. Weisbrodt, à Hambourg, car c'est par cette ville que doit passer M. Preisler pour aller à Copenhague.

Le 12. Une lettre à MM. Klauber et Preisler à remettre à M. Miiller, mon ancien élève, à Stuttgard.

Le 14. A M. Preisler une lettre de recommandation adressée à M. Rode, directeur de l'Académie de Berlin. Je lui envoyé une estampe de moi, dont M. Preisler s'est aussi chargé.

Donné une lettre et quelques estampes de moi à M. Preisler à remettre à M. Nicolaï, célèbre imprimeur et littérateur à Berlin.

Une lettre que M. Preisler remettra à M. Schûlze, graveur de l'électeur de Saxe à Dresde.

Le 15. Une lettre en réponse à une lettre de M. Mathias Rode, négociant à Lubeck, que je remercie des discours académiques de M. le comte de Herzberg, qu'il m'avoit envoyés. Cette lettre sera remise par M. Preisler à M. Rode.

Le 16. Chargé d'une lettre MM. Klauber et Preisler pour M. Kobell, peintre de l'électeur palatin à Mannheim, à qui je recommande mes deux élèves et confrères académiques. — Us sont aussi chargés de deux estampes de moi pour M. Kobell.

Le 17. Une lettre que j'ay donnée à M. Preisler pour M. Bause, graveur à Leipzig.

J'ay remis une lettre à M. Preisler pour mon ancien ami M. Huber, professeur de langue Françoise à Leipzig, et célèbre traducteur de plusieurs ouvrages de l'allemand en François.

Le 20. J'ay écrit la lettre suivante en faveur de M\[. Klauber et Preisler, et ils doivent la remettre à monseigneur le baron de Dalberg, élu coadjuleur de Tarcbevêque et électoral de Mayence.

« Monseigneur,

« A votre dernier voyage à Paris j'eus l'honneur de vous prédire ce qui a été accompli et devoit s'accomplir selon la justice. Ma mission de prophète est finie par là, mais l'événement me rend glorieux et fait le bonheur de ma vieillesse, comme il le fera de tout un peuple.

« Les deux porteurs de cette lettre sont MM. Klauber et Preisler mes chers élèves, mais actuellement graveurs du roy et membres de notre Académie royale de peinture et de sculpture : preuve de Texcellence de leurs talents.

« J'ose, monseigneur, vous les recommander en vous priant de me considérer comme celui qui se fait un véritable devoir d'être avec le plus profond respect,

« de monseigneur « le »

Je connois très-particulièrement M. le baron de Dalberg; il est venu plusieurs fois à Paris et a passé souvent des heures avec moi. 11 est très-bel homme, aimable et fort instruit. C'est à lui que j'ay dédié la Petite Ecolier e.

Le 2 1 . J'ay écrit une lettre à M. Eberts, à Strasbourg,

1Ô8 JOUHNAL

concernant deux caisses, chargées ce jour par les voilures de ladite ville et appartenant à MM. Klauber et Preisler.

Le 22. Répondu à MM. les conseillers municipaux de la ville d'Amiens. La lettre que ces messieurs m'avoient écrite concernoit mon élève Bourgeois, de ladite ville. Ma réponse est en sa faveur avec justice, et j'espère que la ville aura des bontés pour lui en soulageant plus noblement M. son père, par rapport aux dépenses de son tlls pour son avancement dans son art.

Le même jour que ladite lettre est partie, j'ay reçu de M. Bourgeois, père de mon élève, un pâté considérable, façon d'Amiens.

Le 24. Écrit à mon ancien ami M. Descamps, à Rouen. Je le préviens que je lui adresse une petite caisse contenant les deux portraits que M. Klauber a faits pour sa réception à l'Académie royale, et l'estampe historique gravée par M. Preisler, également pour sa réception à la même Académie; toutes trois proprement encadrées; elles sont destinées pour la salle de l'Académie de Rouen, et M- Descamps s'est chargé de faire recevoir l'un et l'autre membres de cette Académie.

Ls 25. Répondu à M. Frister, marchand d'estampes à Yienne, en Autriche, duquel je n'ay pas lieu d'être trop content.

Le 50. Répondu à M. de Nicolaï, secrétaire du cabinet et bibliothécaire de S. A. I. monseigneur le grand-duc de Russie. Je lui offre son portrait que j'ay fait graver, et je pense que M. Viollier ne s'opposera pas à mon intention. Je me mets donc à sa place. M. de Nicolaï m'a demandé si le présent que me desline Son Altesse Im-

péiiale étoil entre mes mains, et je réponds qu'il ne m'étoil pas encore arrivé, comme cela est très-vrai. Je verrai ce qui arrivera de tout cela.

Le 5. Ce jour j'nllay à l'assemblée de l'Académie royale, en laquelle il ne se passa presque rien.

Le 11. M'est venir voir un peintre de Krems, en Autriche. 11 se nomme M. Gultenbrum, et vient en dernier lien de Turin. Il m'a dit avoir passé nombre d'années à Rome et ailleurs. Il a remis au roy, à la reine et à madame Elisabeth des lettres que la princesse de Piémont avoit écrites en sa faveur. Il m'a dit qu'il a déjà commencé le portrait de madame Elisabeth. Au reste il est bien équipé et me paroît joli garçon; je ne connois pas encore son mérite, mais j'irai le voir; il est élève du célèbre ciievalier Mengs.

Ces jours- cyj'ay été voir les portes des barrières hors des faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, que bâtit M. LedouxS architecte de ma connoissance; M. Baadcr étoit avec moi. Ces bâtiments sont des plus solides, mais d'un style singulier par l'emploi des formes moitié étrusques, etc.

J'ay été voir ces jours-cy plusieurs expositions de tableaux et autres objets, qui doivent être vendus publiquement.

Le 18. Je me rendis à l'exposition des tableaux, estampes, médailles, dont la collection est considérable,

* Claude-Nicolas Ledoux, ne à Dosmans, département de la Marne,^ en 1736, mort à Paris en 1806. l.edoux bâtit encore les barrières du Trone^ de Cbaronne, d'Italie et de la Vilette.

ot outres objets délaissés par feu M. de Boullongne, conseiller d'Étal, et qui doivent être vendus denriain et jours suivants. Je tâcherai de me procurer quelques articles des médailles d'or et d'argent, s'il y a moyen, pour en augmenter ma petite collection.

Le 21. J'allay moi-même chez de M. de Rougemont, banquier et agent du roy de Prusse, pour lui remettre uneboëte en toile cirée, contenant une planche que j'ay fait graver par M. Pariseau, pour et d'après le dessein de M. le baron de Sandoz-Rollin, représentant un combat de taureaux à Madrid, item trente-neuf épreuves de ladite planche, dont huit avant la lettre, en priant M. de Rougemont que, selon les intentions de M. de Sandoz, il eût pour agréable de lui envoyer ladite boëte sans retard à Neufchâtel, où il se trouve actuellement par congé du roy de Prusse, son souverain.

Après avoir quitté M. de Rougemont, je me rendis à l'hôtel de feu M. de Boullongne, où je choisis plusieurs articles de médailles, dont je donnai la commission à M. de Lalande pour me les acquérir, et je chargeai M. Haumont de me les apporter le soir; d'autant plus que selon notre convention nous devons partager quelques lots entre nous deux.

Le soir du même jour, M. Haumont est venu me remettre ce qu'il a eu pour nous, et nous partagerons nos médailles amicalement, je l'espère.

Le 22. J'allay de nouveau aux médailles, en notant quelques lots que je voudrois avoir et en donnant encore ma commission à M. de Lalande qui fait la vente, et en m'arrangeanl avec M. Haumont qui sera présent, pour plusieurs articles à partager entre nous.

Comme j'avois reçu un billet d'entrée au musée qui

se tient dans une des salles des CordelierS; je m'y suis rendu; on y a fait lecture de pièces de différents genres; il y avoit de très-beau monde et la salle étoit complètement remplie.

Le 24. J'allay à l'assemblée de notre Académie, où il ne se .passa rien de nouveau ce jour-là.

Le 25. Répondu sur deux lettres que M. le baron de Sandoz-Rollin m'avoit écrites deNeufchâtel. Je lui donne avis qu'une petite caisse contenant la planche que M. Pariseau a gravée d'après son dessein, de même que trenteneuf épreuves de cette planche, dont huit avant la lettre, étoit entre les mains de M. de Rougemont pour lui être expédiée à Neufchâlel, comme il l'avoit désiré. De plus je lui mande que j'ay proposé de sa part à M. Pariseau de graver le pendant de ladite planche, et qu'il m'a répondu qu'il se chargeroit plus volontiers de graver ses trois desseins qui doivent faire suite que d'un seul, parce que cela lui feroit variété d'occupation. Je lui dis que mon fils, au lieu d'une description qu'il avoit désiré de son tableau delà Mort du duc Léopold de Brunswick, comptoit faire un croquis, ce qui vaudroit encore mieux qu'une description. J'instruis aussi M. de Sandoz que, d'après sa volonté, j'ay distribué les épreuves représentant un combat de taureaux à toutes les personnes qu'il m'avoit indiquées.

Le 1". Je fus à l'assemblée de l'Académie royale; là l'Académie nomma quatre commissaires pour examiner et faire le rapport des ouvrages de peinture et de sculpture envoyés de Rome par les jeunes artistes pension- II. 11

noires du roy. Je fus un des quatre commissaires nommésj et le lendemain, 2 du mois, qui étoit un dimanche, nous nous rassemblâmes à onze heures du matin; MM. les directeurs professeurs du mois, les secrétaires s'y trouvèrent, et, après que le secrétaire eût écrit nos observations, nous signâmes nos noms, et chacun alla de son côté.

Le 0. Ayant acheté, en société avec M. Haumont, dans la vente des médailles délaissées par M. de Boullongne, plusieurs articles de monnoies et médailles d'argent et d'or, nous les avons partagées aujourd'hui, et chacun a mis à part ce qui lui convenoit. Les pièces indifférentes et de nulle importance iront tout uniment chez Forfévre, qui en fera ce qu'il voudra, en nous les payant, comme de raison.

Le 6. Après avoir été chez M. Chotinsky pour avoir une lettre de change sur MM. Tourton et Ravel, selon l'instruction de M. Yiollier, de Pétersbourg, en remboursement de mes avances pour Leurs Altesses Impériales; et là, ayant touché mon argent, je me rendis avec M. Baader chez M. et madame Seidelmeyer, de Vienne, où nous étions invités à dîner. Je fus très-bien reçu par ces braves gens. Tout était préparé à Tallemande et de bon goût, même plusieurs mets m'étoient inconnus. Le bon cœur etla politesse que ce monsieur et cette dame me firent sentir, et qu'ils me prodiguèrent, me firent grand plaisir. Le tout se passa dans la joye, et nous avons beaucoup ri.

J'ay donné à souper à M. l'abbé Heiss, de Vienne, qui a ramené, par ordre de l'empereur, une colonie de bénédictines en France, et à M. et madame Seidelm;>yer, de la même ville. Tous de bonnes et braves gens,

M. l'abbé Heiss a pris congé de moi. Il m'a promis

DE JEAN-GEORGES WILLE. 403 de me procurer quelques monnoies ou médailles rares.

Mon fils s'élant fortement blessé à la jambe, en sortant de nuit du Palais- Royal, contre une barrière de bois pourri, je vais chez lui tous les soirs pour le voir, car je l'aime et je souffre pour lui.

J'ay encore, indépendamment des médailles achetées en société avec M. Haumont, acheté plusieurs autres en différents endroitS; provenant de la vente de M. de Boullongne.

Le 12. M. Arbauer, négociant de Francfort-sur-le- MeiUj ayant été chargé par MM. Bethmann, célèbres banquiers de la même ville, de me remettre une petite boëte contenant une bague magnifique de brillants que S. A. I. monseigneur le grand-duc de Russie m'envoye en présent (et elle étoit accompagnée d'une lettre de la part de ce prince, écrite par M. Viollier), le tout m'a été remis ledit jour par ou de la part de M. Arbauer à son arrivée à Paris.

J'allay à la Comédie-Françoise avec M, de Torcy, pour y voir la première représentation d'un drame en cinq actes, traduit de fanglois par M. Imbert. Au commencement du troisième acte, cette pièce tomba à plat. Jamais tumulte et tapage ne furent plus grands, des cris et des sifflements continuels chassèrent les acteurs du théâtre.

Ces jours "Cy j'allay à la Comédie-Françoise avec M. Isembert, dans la loge à l'année de M. le comte de Narbonne-Frizlar, pour y voir le jeu du nouvel acteur Talma.

Le 27. J'allay voir M. Ledoux, architecte, qui me montra plusieurs desseins de bâtiments qu'il a résolu, sur la demande de S. A. L le grand-duc de Russie, d'envoyer à ce prince qui aime généralement tous les arls. Je dînai

chez M. Ledonx, el me rendis le soir à l'assemblée de notre Académie, où les embrassades pour la nouvelle année ne fînissoient pas.

Donné avis à MM. Bethmann, par écrit, pour leur annoncer la réception de la bague dont S. A. L le grandduc m'a gratifié, et qui leur avoit été confiée pour me la faire passer, et je les remercie de leurs soins à cet égard.

Le 28. J'ay reçu un paquet de lettres datées d'Augsbourg, que MM. Kiauber et Preisler m'avoient adressées, dont une' grande lettre pour M. Descamps, à Rouen, que je lui ay fait passer ce jour, accompagnée d'une autre que j'écris à cet ancien ami. Les lettres des susdits messieurs, mes anciens élèves, contenoient la description de leur voyage et aventures d'icy à Augsbourg.

M. le baron Vietinghof, aimable gentilhomme livonien, m'est venu voir. Il vient d'Italie, et paroît avoir beaucoup de connoissances dans les arts.

Le 1". Grand concours chez moi de plusieurs ami.; ou gens qui m'aiment ou qui paroissent m'aimer. Toutefois je pense que le nombre des derniers est bien moindre que des premiers, ayant constamment tâch de rehdre plutôt service que de nuire à qui que ce soit.

Le 3. Ce jour l'Académie royale a coutume de se rendre en corps chez notre directeur général, M. le comtC d'Angivilier, pour lui souhaiter la bonne année; je m'y vendis pour faire nombre, étant conseiller de l'Académie.

Depuis que mon fils s'est blessé je me suis rendu tous les soirs chez lui poiu^ le voir et y jouer au loto, tant avec lui qu'avec d'autres personnes qui s'y trouvent.

Ces jours-cy ayant été invité par M. Lelièvre à plusieurs reprises, je me rendis, pour cet effet, chez lui et fus très-bien reçu.

Mon fils, dont la blessure à la jambe ne guérissoit pas, donna congé à son chirurgien, en le payant cependant, et prit celui qui lui avoit fait sa première culotte, c'est-àdire le sieur de la Haye, tailleur, qui lui appliqua un emplâtre, dont il sentit sur-le champ quelque soulagement, et dont la vertu étoit telle, qu'au bout de douze jours il fut guéri. La composition de cet emplâlre avoit été donnée à ce tailleur par un vieux baron allemand, et il avoit fait avec elle des cures étonnantes.

Le 15. Mon fils est venu déjà deux fois chez moi depuis sa guérison pour y dîner; mais ce jour-cy nonseulement il a dîné chez moi avec sa femme, mais aussi ils y soupèrent. Je suis bien charmé que ce bon fils se trouve quitte de sa souffrance, et de notre inquiétude à l'égard de cette blessure, qui étoit considérable.

M. le baron de Vielinghof et M. Heisch, conseiller du roy de Pologne, me sont venus voir avec M

Le 17. Un jeune étudiant en médecine et chirurgie de Neufchâtel, en Suisse, nommé M. Lichtenhan, fils du médecin de la dite ville, me vint voir. Il m'avoit été préalablement recommandé par M. le baron de Sandoz-Rollin; . il me parut fort aimable, montrant grande envie de faire de profondes études dans son art, à quoi je l'ay fortement encouragé.

Le 18. Reçu une petite boëte de M. Clémens, à Co-

m JOUKNAL

penhaguc, con tenant plusieurs estampes faites par lui, dont unSocrate, qui est très-bien.

Répondu à M. le baron de Sandoz-Rollin, chambellan du roy de Prusse et son envoyé à la cour de Madrid, mais actuellement à Neufchâtelj en Suisse. Je lui demande des nouvelles de la planclic et des estampes que je lui ay envoyées. Et comme il avoit désiré un petit dessein du tableau de mon fils, représentant la mort du duc Léopold de Brunswick, je le lui envoyé dans ma lettre. Il est fidèlement fait par mon fils. Je lui parle aussi de la blessure que mon fils s'étoit faite à la jambe, et qu'il avoit été guéri, non par un chirurgien malin ou ignorant, mais par notre ancien tailleur. Je conte tout cela à M. de Sandoz, parce qu'il estime mon fils. Je lui mande de plus que le jeune M. Lichtenhan, qu'il m'avoit recommandé par sa dernière, m'étoit venu voir, et que j'étois fort content de lui.

Le 19. Répondu à M. Khuiber, actuellement dans sa famille à Augsbcurg. Je dis à ce cher et ancien élève et aujourd'hui mon confrère académique, la raison de mon silence par rapport à sa première lettre, qui m'annonçoit son arrivée chez lui, accompagné de MM. Preisler et Ycrhelst. Cette raison étoit que je n'avois pas reçu de nouvelles sur les lettres que ces messieurs m'avoient adressées pour M. Descamps, à Rouen, mais que préalablenjent celui-cy m'avoit mandé que l'un et l'autre avoient été reçus membres de l'Académie de Rouen. Je lui dis aussi que j'avois envoyé dans une caisse leurs estampes encadrées, destinées pour l'Académie de Rouen; de plus que mon ancien élève, M. Bervic, s'étoit marié avantageusement; que j'avois remis ses lettres à mon fils et ù M. Baader. Au reste, je l'encourage, puisqu'il

DE JEAN-GEORGES WILLE. 167 m'en marque quelque envie, de revenir dans ce pays-cy.

Le 24. Une lettre donnée à M. Allais, architecte, pour M. Descamps, à Rouen. Je l'ay également chargé de cinq estampes que M. Descamps m'avoient demandées.

Le oO. Ayant reçu de Hollande une lettre pour M. Klauber, je la lui envoyé par la poste à Augsbourg, ne sachant pas si elle est importante ou non.

Ce jour, j'ay remis ma lettre adressée à S. A. L monseigneur le grand-duc de Russie (dont la copie est cyaprès) à M. Baader, qui s'est chargé de la remettre à M. deCholenski, ancien conseiller d'ambassade de Russie, qui aura la bonté delà faire partir pour Pétersbourg par le courrier qui est actuellement icy, ou autrement avec les lettres de sa cour. J'en ajoute une que M. Ledoux m'a envoyée pour M. Yiollier, et j'en remets également une à celui-cy, en réponse à une autre qu'il m'a écrite, en date du 28 octobre de l'année passée. (Mais lesdites lettres n'ont été remises h M. Chotonski que le 2 février.) Je lui marque mon contentement par rapport h son amitié, et de ce qu'il a été satisfait de l'ouvrage de M. Guttenberg; et que, si M. Ledoux me remet les desseins qu'il a promis à S. A. L monseigneur le grand-duc, je les ferai partir par la voye de terre comme il l'a désiré.

Lettre datée du 18 janvier 1788, que j'ay écrite à S. A. L monseigneur le grand-duc de Russie, pour le remercier de la belle bague de brillants qu'il m'a envoyée en présent.

« 18 janvier 1788.

c< Monseigneur, c( Votre Altesse Impériale a bien voulu me mettre au

nombre de ceux qu'elle rend heureux sans cesse. Elle m'a fait la grâce de me faire remettre depuis peu une bague magnifique. Cet ornement précieux et chéri ennobh'ra Ja main la plus proche de mon cœur! Aussi, monseigneur, touché de ce sentiment délicieux, j'ose prier Votre Altesse Impériale d'en agréer mes justes remercîments et de me permettre d'ajouter que, rempli de gratitude envers elle, je me fais avec plaisir la loi absolue de continuer, selon ses ordres gracieux, à rassembler, le plus soigneusement possible, ce que la gravure produira, à Paris, de nouveau, de notable et digne d'augmenter sa belle et nombreuse collection, ainsi que celle de S. A. T. madame la grande-duchesse, dont j'ambitionne également la gracieuse approbation pour mes foibles services.

« Je suis, avec le plus profond respecf, « Monseigneur, c( De Votre Altesse »

Le 4. Répondu à M. Auguste Mauser, à Leipzig, qui m'avoit proposé de m'envoyer l'œuvre du graveur Geiser, estimé sept louis, pour deux ou trois paysages dessinés par moi; mais je lui propose à mon tour de vendre cet œuvre ledit prix et de n'employer que quatre louis à acheter pour moi des pièces obsidionales, dont je lui nomme les sièges pendant lesquels elles ont été frappées; et il aura encore quelques paysages gravés selon ses désirs.

Reçu, le lendemain du niardy gras, un pâté de M. de Saulicr, chevalier de Saint-Louis, à Nevers. Ce pâté n'a pas la vertu de ceux qu'on fabrique â Amiens.

DE JEAN-GEORGES Wll.LE. 169

Le 7. J'ay dîné chez mon fils en société de M. le comte de Marensac, etc. Nous y avons mangé une dinde aux truffes excellente et de notre chroucroute, ou sauerkrautj selon son véritable nom germanique. Nous y bûmes également du bon vin, et, le soir, nous allâmes à la foire, au spectacle du sieur Nicolet.

Le 12. Ecrit une lettre de remercîment à M. de Saulier, chevalier de Saint-Louis, à Nevers, d'un pâté de gibier de sa chasse, qu'il m'avoit envoyé.

Le 14. Écrit 5 M. Gams, aumônier de l'ambassade de Suède, pour lui demander s'il a eu des nouvelles de M. Winkelmann, parent de M. Necker, à qui j'avois avancé de l'argent et que madame Necker avoit promis de me rendre. Je prie donc M. Gams de faire souvenir cette dame de sa promesse, d'autant plus que le sieur Winkelmann est parti d'icy il y a plus d'un an. La somme se monle à cent soixante-dix-huit livres.

Le 15. Répondu à M. Preisler, mon ancien élève, qui m'avoit marqué qu'il étoit heureusement arrivé à Copenhague, au sein de sa famille, le 7 janvier passé. Il me remercie beaucoup, de même que son père, camarade de ma jeunesse, de l'instruction que je lui ay donnée concernant son art, et de tous les soins que je lui ay prodigués. Ma réponse est très -ample, moitié badine, moitié sérieuse; je lui dis aussi que M. Bervic étoit marié et que mon fils s'étoit fortement blessé la jambe, mais qu'il avoit été parfaitement guéri, non par son chirurgien, mais parle tailleur qui lui a fait sa première culotte.

Le 23. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale où il fut fait mention de la mort de M. de la Tour^, arrivée

* Maurice-Quentin de Latour naquit à Saint-Quentin le 5 septembre 1704.

170 JOUHNAL

à Saint-Quentin, sa patrie, au commencement de cemoiscy. Il ét'oit âgé de quatre-vingt-quatre ans. Où est le temps où nous allions voir M. Parrocel^ aux Gobelins, y boire une bouteille avec d'autres amis de notre société de ce temps, il y a aux environs de quarante-cinq ans et plus? Très-peu de mes amis de ce temps-là existent, je ne vois presque que M. Cocbin; M. Preisler n'est pas à Paris.

Sa famille le destinait à une carrière plus lucrative que la peinture ; mais sa vocation était si réelle, que son père consentit facilement à le laisser aller à son penchant. 11 reçut les premières leçons de dessin à Saint- Quentin, alla ensuite à Amiens, espérant y trouver un maître plus habile, et il partit plus tard pour Cambrai, où il commença à faire quelques portraits. A dater de ce jour, son nom commence à être connu. 11 quitte Cambrai poui- aller à Londres. Mais l'Angleterre ne lui convient nullement; il arrive à Paris; il avait alors vingt-trois ans. Au centre de tous les talents, au centre de toutes les ambitions, Latour songea aussi à la gloire : travailler souvent, fréquenter le monde utile, telles furent ses deux grandes occupations ; et cette manière d'agir lui réussit. Le peintre Louis de Boullongne s'intéressa à Latour, et lui donna quelques conseils. La mort lui enleva bientôt ce protecteur; mais Latour était lancé; son nom jouissait d'une grande réputation, et se présenter à l'Académie, qui le reçut avec enthousiasme, fut son premier spin. Il donna, ■pour morceau de réception, les portraits de Ilestout et de Dumont le Romain, qui sont aujourd'hui au musée du Louvre. Depuis cette époque (1744), chaque exposition reçut quelques nouveaux chefs-d'œuvre de sa façon, et les critiques du temps sont pleines d'éloges pour le grand pastelliste. Diderot nous dit que « ses pastels sont toujours comme il sait les faire. Paj^mi ceux qu'il a exposés cette année, le portrait du vieux Crébillon à la romaine, la tête nue, et celui de M. Laideguive, notaire, ajouteront beaucoup à sa réputation. » (Salon de 1761.) L'abbé Desfontaines (1745) s'exprime ainsi : « Le prodigieux Latour est toujours le roi du pastel. Quelle expression ! quelle nature! qu'il a bien rendu M. le procureur général et M. Duval ! Dans ces tableaux, le peintre s'est élevé au-dessus de lui-même ; c'est Latour vaincu par Latour. » Et nous pourrions citer bien d'autres critiques toujours aussi élogieuses, mais pas plus instructives. Nous nous contenterons de renvoyer aux notices fort étendues de MM. Champfleury, Desmazes, DréoUe de Nodon, et à la curieuse, quoique sévère biographie de Latour par Mariette, que nous avons publiée jadis dans les Archives du nord de la France et du midi de la Belgique.

* Charles Parroccl, peintre de batailles, ne à Paris en 1C89, mort dans la même ville le 24 mai 175*2, fut chargé de peindre les conquêtes de Louis XV» et les tableaux furent exécutés en tapisserie des Gobelins.

Le 24. Ce jour j'ay donné un repas à M. Bervic et à sa jeune et aimable épouse. Jel'ay fait avec plaisir, d'autant plus que M. Bervic est un de ceux de mes élèves qui m'ont fait le plus d'honneur, et qu'il est d'un caractère franc et sans détour. Il est instruit et son esprit est solide. Je souhaite à ce jeune couple toute sorte de bonheurs, car ils le méritent. Mon (ils et sa femme, de même que MM. Isembert, Daudet et Artaria, de Vienne, ont assisté à notre dîner qui s'est passé, comme il m'a paru, selon le contentement d'un chacun; voilà ce que je désirois.

Le 29. J'ay été avec mon fils au spectacle du sieur Nicolet, à la foire, y voir le Héros américain, qui fut trèsbien joué.

Ces jours passés, M. Baader, qui a été bien reçu dans ma maison pendant vingt-cinq ans, m'a quitté net et de mauvaise humeur de ce que je ne Tavois pas invité au repas que j'ay donné à M. et madame Bervic. Je devois agir ainsi, puisque depuis du temps, lorsque je l'invitois à dîner ou souper, il me disoit qu'il nepouvoit pas, quoique depuis qu'il est à Paris il soupât au moins journellement chez moi, dont il m'a payé d'ingratitude. Quelle monnoie !

Le 1"'. Je me suis trouvé à l'assemblée de l'Académie royale, où nous avons mis à part les esquisses des jeunes artistes jugés en état de concourir pour les grands prix; lesquelles esquisses doivent être par eux exécutées selon ridée que chacun a représentée d'après le thème prescrit. Les jeunes peintres avoient généralement mieux fait que les jeunes sculpteurs.

m JOURNAL

Nous apprîmes aussi, ce jour-là, la triste nouvelle de la mort du jeune Drouais, qui avoit déjà donné, par d'excellents tableaux, des espérances bien fondées qu'il feroit quelque jour bien de l'honneur par son talent à la nation et à notre Académie. C'est la petite vérole qui l'a emporté âgé, à ce que je pense, d'environ vingt-deux ans. Quel dommage! il étoit gentil garçon et sage, et jouissoit de vingt à vingt-cinq mille livres de rente de son patrimoine.

M. le baron de Barozzi, de Francfort, m'est venu voir, et, comme il a fait ses études à Giessen, ma patrie, il m'a apporté des compliments de mon cousin Wille, de M. le conseiller de la régence de Buri, et de M. le professeur Bôhm, avec lesquels je suis en correspondance. Il m'en a apporté aussi de M. le baron de Dalberg, actuellement coadjuteur à l'éleclorat de Mayence, et qui demeure dans sa future résidence.

Le 28. Répondu à M. Klauber, à Augsbourg. Je lui mande que les estampes de sa façon qu'il m'avoit demandées, je les avois achetées la somme de vingt-sept livres, en ajoutant les vingt-cinq épreuves de son Ecolier de Harlemy pris pour son compte chez M. Basan; je les ay roulés et fait partir par la diligence, à l'adresse de M. Eberts, à Strasbourg, auquel j'avois écrit, en le priant de les faire promptement passer à Augsbourg.

Le 29. J'étois à l'assemblée de notre Académie royale, dans laquelle M. Yan Spaendonck^ fut élu conseiller à la place vacante par la mort de M. de la Tour. M. Giroust%

* Gérard van Spaendonck naquit à Tllboiirg, en Hollande, en 174G, et mourut le 11 mai 1822 ; il était élève d'un peintre de fleurs d'Anvers, nommé Ilcrrcyns. et fut reçu membre de TAcadémie royale de peinture et de sculpture le 18 août 1781.

* Jean-Anloine-Tliéodore Giroiist naquit à Paris vers 17G0, et mourut en

peintre d'histoire, présenta son tableau de réception et fut reçu. M. Giraud \ sculpteur, présenta une belle figure, et fut agréé unanimement, n'ayant eu qu'une seule voix contre lui, et que j'aurois été fâché de lui avoir donnée.

Le 1". A la dernière assemblée de l'Académie, cinq officiers furent nommés, outre le secrétaire, pour former un comité, dont chaque membre devoit proposer un sujet tiré de V Histoire romaine par M. Rollin, pour être (selon la pluralité des voix) ordonné aux élèves qu] avoientété choisis samedy passé d'en faire les esquisses, en concurrence du grand prix de peinture. Ces officiers étoientMM. Yien, Gois\ Boizot^ Lagrénée le jeune* et moi. Le problème que je présentai pour la peinture à notre assemblée, qui étoit fixée à sept heures du malin, et que j'avois écrit, étoit la Gloire et récompense deMardus, tome V\ livre IIP, page 175 de rin-4% l'an de Rome 491. Mes confrères l'applaudirent beaucoup et il fut couché sur les registres par M. Renou', notre secré-

1822. Son morceau de réception fut un tableau représentant OEdipe à Colonne.

* Jean-Baptiste Giraud était d'Aire; il y était né en 1752.

* Étiennc-Pierrc- Adrien Gois, né a Paris en 1731, mourut en 1823; il avait été reçu académicien le 23 février 1770, sur le buste en marbre de Louis XV.

5 Antoine Boizot, peintre et graveur, mourut en 1782, avec le titre de peintre du roi. Il avait été reçu à l'Académie le 25 mai 1737, sur le tableau d'Apollon et Leucothée.

* Jean- Jacques Lagrénée, né en 1740, mort en 1821, était élève de son frère, et le suivit en Italie et en Russie; il peignit, pour morceau de réception, le plafond deV Hiver, dans la galerie d'Apollon, au Louvre,

» Antoine Renou était, comme le ditWille, le secrétaire de l'Académie de peinture, et, en même temps, il en était membre. Un goût irrésistible pour la peinture lui fit embrasser la carrière des arts, et ses premiers maîtres

17i JOURNAL

taire, de même que celui que j'avois fait par rapporl aux jeunes sculpteurs, et qui étoit la Mort de Brutus, tome 1", livre 11% chapitre i" de l'édition in-4% l'an de Rome 245.

Après cela nous avons signé la délibération. Les jeunes sculpteurs cependant ne recevront leur problème que lorsque les peintres auront fini leurs tableaux.

Le 5. J'allay à l'assemblée de notre Académie, où M. le secrétaire lut la confirmation donnée, selon les règles, parleroy, de l'élection que la compagnie avoit précédemment faite de M. Van Spaendonck, pour la place de conseiller vacante par la mort de M. de la Tour, de même que la confirmation d'une place d'académicien à M. Giroust, peintre d'histoire, que nous avions reçu à la dernière assemblée. M. Yan Spaendonck prit en conséquence sa place à côté et au-dessous de moi, et M. Giroust prêta, selon l'usage, le serment accoutumé et prit sa place parmi les académiciens.

Le 6. J'allay chez M. Haumont m'amuser, en considérant nombre de ses monnoies et médailles. Il m'en a même cédé plusieurs qu'il avoit doubles, et qui me font plaisir.

M. Bouillard', graveur, et M. Dumont% peintre, défurent Pierre et Vien. Renou avait concouru déjà une fois, et avait remporté le second prix de peinture ; il se proposait de recommencer lorsque le roi Stanislas le fit venir pour être son premier peintre (1760). A la mort de ce souverain, Renou revint en France, et se fit recevoir à TAcadcmie, le 2-4 février 1770, sur le plafond de la galerie d'Apollon représentant Castor ou VÈloile du malin. Né à Paris en 1751, A. Renou mourut dans la même ville en décembre 1800.

* Jacques Rouillard, ne en 1744, mort à Paris en 1800, grava la Sainte Famille, d'après Annibal Currache, le Songe de Poliphile, d'après Lesucur; Sainte Cécile, d'après Mignard, et un portrait de Napoléon en 1800.

^ François Dumont, né à Lunéville vers 1751, fit, pour morceau de réception, le portrait en pied de M. Pierre, premier peintre du roi.

sirant se faire agréer à l'Académie royale, me sont venus voir plusieurs fois, pour me prier de leur accorder ma voix.

Le 19. M. Martini^, graveur, est venu prendre congé de moi, pour quelques mois qu'il va passer à Londres.

Le 26. mm. Dumont, peintre en miniature, etM.Bouillard, graveur, ayant préalablement fait les démarches convenables auprès de ceux qui ont voix à l'Académie^ et ayant exposé aux yeux de l'assemblée de leurs ouvrages, ils furent, après le scrutin qui leur étoit favorable, introduits dans l'assemblée pour y faire leurs révérences de remercîment. M. Dumont avoit été présenté par M. Duplessis, et M. Bouillard qui devoit l'être par M. Cochin le fut cependant par moi; car M. Cochin m'écrivit dans la matinée que, ne pouvant pas venir ce jour-là à l'Académie, il me prioit de faire cette présentation pour lui et à sa place, et je l'ay fait avec plaisir.

Le 27. J'allay voir M. Gutlenberg qui, depuis plusieurs jours, souffre horriblement aux mâchoires vers les deux oreilles.

Un peintre de paysages qui a du mérite, nommé M. Bruandet^, m'est venu voir, me priant de venir chez

* Né à Parme en 1759, Piorre-Antoine Martini vint fort jeune à Paris, et grava un grand nombre de planches d'après Téniers, dans l'atelier de Lebas; il passa en Angleterre, comme le dit ici Wille, et grava, à Londres, une curieuse vue d'une exposition faite dans cette ville en 1787 : The exhibition of the royal Academy, 1787. — //. Ramberg del. — P.-A. Martini, parm. fecit Londini, 1787. Publishd as the act directs Jtily I, 1787, the proprietor n° 7, Saint-Georges, Row Oxford Road. Martini grava encore deux autres planches sur les expositions de peinture. Nous avons déjà parlé de la première à la page 131 de ce volume; voici ce qu'on lit au bas de la seconde: Laiida-conaturn. — Exposition an Salon du Louvre en 1787. — P.-A. Martini parm. faciebat. Martini mourut en 1800.

'-^ Lazare Bruandet, né en 1754, est un de nos bons paysagistes de la fin

lui pour y voir de ses tableaux, et je m'y rendis avec mon fils. Comme M. Bruandet nous dcmandoit nos sentiments, nous les avons dits avec plaisir le plus sincèrement du monde, et il a paru en faire quelque cas. De là nous allâmes voir les ouvrages de M. Guttenbrum, peintre de Yienne.

M. Regnault*, académicion^ peintre d'histoire trèshabile, me vint voir et me présenta un de ses élèves qui, désirant se mettre dans la gravure, me pria de lui permettre d'être mon disciple. Je l'ay promis à M. Regnault comme à M. Grégy, qui est le nom du jeune homme, avec d'autant plus de plaisir que je voyois que son maître s'intéressoit beaucoup à lui et que le jeune homme, qui est Parisien, me plut également. Il doit entrer chez moi le 1" de may.

Le 28. Madame Basan, femme de mon ancien ami, étant morte hier au malin, a été enterrée aujourd'hui. Il ne m'a pas été possible d'assister à son enterrement à cause de mon furieux mal de tête, qui me tourmente depuis près de deux mois.

Le 0. Je me rendis dans la salle d'assemblée de notre

du dix-huitième siècle; il fut Félève d'abord d'un Allemand nommé Rœser, puis d'un peintre français, Jean-Philippe Sarrazin, t^ s deux ai listes peu connus, mais qui surent lui doimor les premières leçons ('e dessin et de peinture. Bruandet mourut en 1805. On peut lire, sur cet artiste, une intéi-essante monographie de M. Ch. Asselineau : « Notice siii' Lazare Bruandet. Paris, Dumoulin, 1855. »

* Jean-Baptiste Regnault, né en 1754, reçu membre de l'Académie le 25 octobre 1 783, fut un des émules les plus sérieux de L. David. V Éducation d'Achille, tableau qu'il donna pour morceau de réception, est un de ceux dont le souvenir s'est le plus conservé. Regnault mourut, en 1829, membre de l'Institut.

Académie, vers les neuf heures du matin, pour assister à la reddition des comptes de Tannée et l'imposition de la capitation des divers membres, comme commissaire nommé par la dernière assemblée en ma qualité de conseiller. Nous étions neuf commissaires ainsi nommés. Après notre opération nous eûmes un excellent repas chez M. Pierre, premier peintre du roy et directeur de l'Académie; ce repas fini, vers les cinq heures, nous nous rendîmes à l'assemblée de notre iVcadémie.

Le 5. Ce jour, M. Grégy, de Paris, est en (ré chez moi en qualité d'élève, à la recommandation de M. Regnault, peintre du roy, chez qui il a dessiné depuis du temps.

M. Basan m'ayant prié de lui faire un plaisir, je l'ay fait de bon cœur.

M. Baccarit, sculpteur, aspirant pour être agréé à TAcadémie, m'est venu voir pour me prier d'aller chez lui y voir la figure qu'il compte présenter à l'Académie, et savoir mon sentiment.

Depuis le 15 mars j'ay des maux de tête considérables; j'ay fait plusieurs remèdes, mais inutilement; le dernier qui me fut enseigné par M. Balin, chirurgien, étoit de me procurer du bois de frêne, le mettre dans le feu et recevoir le jus qui en sortiroit, excité par la chaleur, dans un vase et de m'en mettre quelques gouttes dans les oreilles. Je le fais actuellement et je verrai son effîcacilé. Mon domestique Joseph m'a cherché de ce bois à la forêt de Romainville.

Un peintre nommé M , venant de Russie, où il est

établi, m'est venu voir, m'apportant des lettres de mon ami Crayen, négociant à Leipzig.

Le 13. Répondu à M. Klauber, à Augsbourg. Il me mande dans sa letlre qu'il compte revenir à Paris à la II. 12

i78 JOURNAL

fin du mois prochain. Cela me fail grand plaisir, car iî est fort habile et honnête homme. Il se fixera vraisemblablement icy.

Le 20. Répondu à M. Yiollier, peintre de Leurs Altesses Impériales, à Pétersbourg; une lettre par M. Ledoux, architecte, est dans la mienne et qu'il m'avoit envoyée quelques jours auparavant. C'est M. de Chotinski, ancien conseiller de l'impératrice, qui est chargé de faire partir ces lettres avec celles qu'il fait passer ordinairement a sa cour.

Le 21. Répondu à M. Clémens, graveur du roy de Danemark, à Copenhague. Je le remercie de son estampe du Socrate et de celle de VOss'ian, dont il m'a fait présent. J'en ay remis deux exemplaires selon sa volonté à M. Coutouli, et je lui dis que, n'étant pas marchand d'estampes moi-même, les cinq de chacune des deux restantes, je les avois remises à M. Basan, qui lui en tiendroit compte s'il les vendoit et qui devoit par la suite être son correspondant pour cette partie; que mes dépenses pour l'envay de la boëte contenant lesdites estampes avoient été huit livres huit sous ou neuf livres huit sous, que je ne me souvenois pas bien exactement.

Le 28. Répondu à Schmuzer, à Vienne, qui, d'après ma prière, m'offre de me faire payer par M. Frister si je voulois lui envoyer mes pleins pouvoirs. Je l'ay donc fait, et le prie de poursuivre cette affaire chaudement.

MM. Mosnier et Dumont me sont venus voir et jue prier de leur accorder ma voix à IWcadémie, pour leur réception.

Le 29. La place Dauphine, où je me rendis, éloit bien ganiio des ouvrages de nos jeunes artistes.

• Le 51 . J'ay accordé ma voix aux deux susdits peintres, dont le premier, pour sa réception, a fait le portrait de M. Bridan^ sculpteur, et celui de M. Lagrénée, peintre; le second, celui de M. Pierre, en pied. Le premier n'eut qu'une fève noire, et le second trois; au reste amplement reçus.

MM. Mosnier^ et Dumont sont venus pour me remercier de ma voix, que je leur ay donnée à leur élection à l'Académie.

Le 6. Écrit à M. Klauber, le priant de m'apporter d'Augsbourg, lorsqu'il viendra à Paris, six pelites bouteilles de baume de Schaur, excellent à ce qu'on prétend pour mes maux de tête.

Le 7. Assemblée complète en notre Académie, où MM. Mosnier et Dumont, après avoir prêté le serment d'usage, prirent leur place parmi les académiciens. M. Renou, vice-secrétaire, y lut une traduction en vers, qu'il avoit faite du poëme latin sur la peinture de Dufresnoy, qui fut très-applaudie ^ Outre les agréés, il y avoit plus de quarante étrangers à l'Académie placés et assis dans le cercle. Tous les étudiants de l'Académie y étoient présents et savoient applaudir aux meilleurs endroits du poëme.

* Ne eu 1730, à Ruvière, Charles- Antoine Bridan mourut en 1805. Il fut reçu académicien le 25 janvier 1772, sur le Martyre de saint Barthélémy, statue en marbre.

- On voit encore aujourd'hui de Jean-Laurent Mosnier, qui ne paraît pas avoir été connu de Nagler, le portrait de Lagrénée, à TÉcole des beaux-arts.

^ Ce travail fut imprimé Tannée suivante sous ce titre : « L'Art de peindre, traduction libre et en françois du poëme latin de Charles-Alfonse Dufresnoy, avec des remarques par Ant. Kenou. — Paris, Didot, 1789; in-8°. »

M. TrolP, jeune graveur de Wintherthur, élève de M. Zingg, à Dresde, m'est venu voir. Il vient d'Italie; il m'a montre de ses desseins faits d'après nature, dont plusieurs ont quatre pieds de long ou de large, faits avec facilité, même avec quelque intelligence; mais sa gravure est peu de chose.

Quelques jours après, M. Troll m'a prié de lui donner un certificat constatant qu'il seroit nécessaire que ses parents lui fournissent de l'argent pendant quelques années, afin d'être en état de se perfectionner à Paris dans la gravure, but de ses études. Je lui ay donné ce certificat avec plaisir.

M. Preisler, frère aîné de M. J. G. Preisler, mon élève, et fiis de mon ancien camarade, graveur du roy de Danemark, m'est venu voir. Il est beau garçon et acteur du théâtre de Copenhague, voyageant avec deux autres acteurs du même théâtre aux dépens du roy leur mnitre. Ils ont déjà été deux années de suite à Hambourg, poury voirjouer, pour leur instruction, lecélèbre acteur M. Schrôder, le Garrick de l'Allemagne. D'icy ils iront, selon les ordres de leur cour, pour voir les spectacles de Mannheim, de Munich et principalement celui de Vienne, qui jouit aujourd'hui d'une grande réputation. En quittant le Théâtre-National de Vienne, ils iront à Prague^ de là à Dresde, Leipzig et Berlin; c'est dans cette dernière ville que M. Preisler compte jouer quelquefois sur le théâtre allemand, mais gratis.

Le 16. J'ay donné à dîner à M. Preisler et autres, ses amis.

Le 23. Veille de la Saint-Jean, plusieurs de mes amis

* Jcan-lleriri Tioll, dessinateur, p inlre et graveur, naquit en 1756 et mourut en 18'i4; il publia cliez Bance aîné, à Paris, quatre vues de Suisse.

et anciens élèves sont venus pour me souhaiter ma bonne fête et m'apporter des bouquets, soit des fleurs, soit de leurs productions; mais, comme je m'étois rendu avec mon fils cet après-midi au théâtre d'Audinot, nous ne revînmes au logis que vers les neuf heures. Il y avoit donc nombre de personnes dans ma salle (outre ceux qui étoient décampés après avoir laissé leurs bouquets), qui m'embrassèrent. C'éloient d'abord la femme démon fils, madame Bervic et son mari, MM. Guttenberg, Daudet, les deux frères Isembert, Pariseau, Preisler l'acteur. Mon fils, qui m'avoit embrassé en arrivant chez moi sur les quatre heures pour aller au spectacle, m'avoit envoyé un biscuit gros comme un tambour, et me présenta à notre retour un beau dessein représentant une de ses élèves. M. Pariseau me donna un dessein historique de sa façon. M. Isembert m'offrit un joli cabaret de cristal pour les liqueurs, M. Haumont une petite monnoie d'or représentant Henry IV; et une belle médaille d'argent m'étoit venue par la poste à point nommé, sans que je puisse deviner de qui elle me vient, quoique je soupçonne que c'est une galanterie de M. Klauber, à Augsbourg. Tout ce monde en question, je l'ay retenu à souper. Ce souper étoit gay, et un chacun me parut joyeux et content; à minuit tout fut fini. M. Tardieu^, un de mes anciens élèves, m'apporta le portrait de Henry IV, en bordure, qu'il a joliment gravé.

* C'est le portrait de Henri IV, pour la galeiie du Palais-Royal, gravé d'après le tableau du Louvre, signé : Fr. Poiirbus, 1610, L'auteur de ce portrait, Pierre-Alexandre Tardicu, est, sans contredit, un des plus habiles graveurs des temps modernes. Né à Paris en 1756, il entra dans l'atelier de J. G. Wille, sitôt qu'il fut en état de travailler, et il ne tarda pas à être un des meilleurs élèves de cet artiste ; il a même de beaucoup surpassé son maître dans le portrait du comte d'Arundel. C'est un véritable chef-d'œuvre de gravure, et en tout point supérieur à ses autres productions.

Le 28. La maison sur le quay des Auguslins, entre La nie Pavée et Gît-le-Cœur, dans laquelle je demeure depuis 1745, c'est-à-dire que j'ay habitée pendant quarante-trois ansj étant à vendre après le décès de M. Auhert qui la possédoit, par licitation au Châtelet, il y eut bien des concurrents; malgré cela, comme j'avois grand désir de la posséder, après y avoir demeuré si longtemps, je donnai mes pouvoirs à un procureur pour la pousser pour moi aux environs de cinquante-deux mille livres. Il alla môme à cinquante-deux mille sept cents livres, où il cessa, et elle fut adjugée à cinquante -six mille livres. J'en suis très-fâcbé, mais l'affaire est faite. Elle n'avoit coûté, il y a plus de quarante ans, à ce qu'on m'a assuré, que trente-six mille livres.

Ce jour, je donnai ma voix à l'Académie royale pour l'agréement de MM. de Lavallée-Poussin ^, peintre d'histoire, et Legillon, peintre d'animaux et de paysages, d'après les ouvrages qu'ils avoient exposés au jugement de l'Académie. Chacun eut six fèves noires, c'est-à-dire six voix contraires.

M. Preisler, après avoir mangé plusieurs fois chez moi, est parti avec les autres comédiens, ses camarades, peur Mannheim, par ordre, pour y voir le jeu des acteurs de cette cour. De là ils doivent aller pour le même objet à Vienne y voir celui du théâtre allemand, aujourd'huy en grande réputation. Je lui ay donné à porter à M. Schmuzer une lettre de recommandation, en le char-

* Elienne de Lavalléc-Poussin naquit à Rouen en 1722, et mourut à Paris en 1803; il ('tait élève de J. B. M. Pierre, et membre de l'Académie des arcades de Rome.

géant d'une belle et grande paire de boucles d'argent pour lui remettre en présent de ma part^ pour reconnoître tant soit peu les services qu'il m'a rendus à Vienne dans plus d'une occasion.

M. de Mervalj officier aux gardes suisses, m'a apporté une lettre que M. le baron de Sandoz m'a écrite en sa faveur. Cet officier est un jeune homme fort aimable.

M. Boichot^, sculpteur, et M. Forty^, peintre, me sont venus voir i'un après l'autre, parce qu'ils ont résolu de présenter de leurs ouvrages à notre Académie pour y être agréés à la fin de ce mois. Ils m'ont invité à aller voir auparavant leurs pièces faites pour cet effet.

Le 19. Répondu à M. le baron de Sandoz-RoUin sur une lettre qu'il m'a écrite après son retour à Madrid, dont je le félicile. Je lui mande que les commissions par rapport aux épreuves du Combat de taureaux étoient en partie faites, et, comme il m'offre un présent de vin de Xérès ou de Malaga, je le prie de m'en envoyer un peu de l'un et de l'autre pour sentir la différence. Je lui dis aussi quelque chose, d'après sa demande, de la nouvelle planche que je grave actuellement.

Le 26. Ce jour nous avons agréé à l'Académie MM. Forty, peintre d'histoire, et Boichot, sculpteur. L'un et l'autre ont été bien près d'être refusés.

M. Gois^, sculpteur, professeur de l'Académie, y sou-

* Jean Boichot, né ù Châlons sur-Saône en 1758, mort à Paris en 181-4, travailla aux bas-reliefs de Tare de triomphe du Carrousel.

2 Nagler cite un artiste de ce nom qui a gravé des planches d'orfèvrerie.; ■mais il ne nomme pas celui dont il est ici question.

3 Étienne-Pierre-Adrien Gois naquit en 1731 et mourut en 1823. On connaît de lui à Paris, sa patrie, une statue du chancelier de rilospital, dans le palais des Tuileries ; une autre du président Mole, à rinslitut; Sainl

m JOURNAL

mit en même temps un modèle de cheval écorché (qu'il avoit fait avec soins et principes à l'école vétérinaire à Charenton, sous les yeux de M. Vincent, célèbre anatomiste de cette école) à l'examen de l'assemblée.

Le 2, Assemblée à l'Académie. Les commissaires nommés à la précédente assemblée, pour l'examen du modèle de cheval écorché de M. Gois, y firent un rapport par écrit très -honorable pour M. Gois.

En même temps plaintes de négligence et de mauvaise volonté des -quatre modèles dans leur service y furent portées; d'après cela il fut résolu de leur donner congé à tous; et cela fut rédigé par écrit pour leur être lu en présence de M. Vien, chancelier de l'Académie.

M. Saint-Martin S peintre de paysages, m'est venu voir, me priant d'aller voir de ses tableaux qu'il désire présenter à l'Académie. 11 m'a dit être élève de M. Leprince, qui étoit mon ami.

Le 8. M. Klauber, graveur du roy, mon ancien élève, vient d'arriver d'Augsbourg, sa patrie, chez moi, dans son équipage. J'ay été bien charmé de le revoir et de le loger jusqu'à ce qu'il ait trouvé un appartement pour s'y loger. C'est un bien excellent caractère. Il a mieux aimé quitter ses parents que d'épouser une fille qu'ils lui destinoientet qui, quoique des plus riches, lui déplut sou-

Vincent, dans le chœur de Saint-Germain-rAuxerrois, et la Giiérison du 'paralytique, bas-relief du musée des Petits-Augustins. Il fut, en 181G, nomme académicien libre.

* Alexandre Pau de Saint-Martin naquit à Mortagne; il était élève de Leprince et de Vernet. Il exposa, en 1800, une vue du parc de Saint-Cloud; en 1802, une vue de Falaise; en 1804, un paysage pris aux environs de Cacn, etc.

verainement; et je pense qu'il a bien fail; il est riche lui-même.

Voici la quarante-quatrième année que j'occupe plusieurs appartements dans une maison quay des Augustins, entre les rues Pavée et Gît-le-Cœur, et je comptois y rester pour toujours; mais, madame Aubert^ à qui appartenoit celte maison, étant morte^ ses héritiers la mirent en vente. Elle a voit coûté, il y a quarante-deux ans, trenlc-six mille livres sans les lots et ventes; mais, comme tout depuis ce temps a augmenté et que je voulois l'acquérir, j'avois donné ordre à mon procureur de la pousser pour moi au Châtelet, à la somme de cinquante-deux ou cinquante-trois mille livres; mais une veuve de la rue Saint-Louis l'a eue pour une somme plus forte. J'en suis très-fâché, mais tout ce qui me désole est que cette bonne femme, très-dévote à ce qu'on prétend, me demanda simplement sept cents livres de loyer en augmentation de ce que je payois à feu madame Aubert, et, comme je n'étois pas d'humeur à consentir à sa demande, elle daigna me faire donner mon congé Irèsjoliment par huissier, pour le 1" du mois d'avril de Tannée prochaine. Où dois-je aller, où trouver à me loger à ma fantaisie dans une telle circonstance?

Le 14. MM. de Dithmer etManhey, de Ratisbonne, qui ont beaucoup voyagé, me sont venus voir, m'apporlant une lettre que m'a écrite M. Preisler, acteur et frère de mon ancien élève, datée de Mannheim, et par laquelle il me remercie de ce je pouvois avoir fait pour lui à Paris, et me recommande ses deux amis porteurs de sa lettre.

Le 16. Écrit à M. Descamps, à Rouen. Je le prie de s'informer d'un capitaine de navire marchand parti de

Hambourg- pour Rouen. Il est encore dans le port; il avoit élc chargé, par mon ami M. Lienau, d'un paquet de livres allemands, que M. Nicolaï, de Berlin, lui avoit envoyés, avec ordre de le remettre à M. Midy, à Rouen, qui me l'expédieroit, mais que M. Midy, à ce que m'écrit M. Lienau, avoit refusé de s'en charger. D'après cela, au cas que le capitaine, dont j'envoye la reconnoissance à M. Descamps, s'y trouve, je le prie de retirer ledit paquet d'entre ses mains et de me l'envoyer.

Le 25. Répondu à madame la comtesse régnante de Hohen-Solms. Je lui représente que la demande qu'elle me fait ne pourroit absolument se remplir de ma part, à l'égard de la personne pour laquelle elle s'intéresse.

Répondu sur plusieurs lettres de mon parent J.-Wilhem Wille, à Giessen.

J'assistai à l'assemblée de l'Académie royale; Nous examinâmes les tableaux et les bas-reliefs exposés pour le concours du grand prix de jeunes gens.

Le 30. Mon fils est parti par la diligence pour Amiens, y voir M. le chanoine Roussel.

Nous avons jugé les grands prix, à l'Académie : le premier, de peinture, au sieur Garnier; le second, au sieur Girodet; le premier, de sculpture, au sieur Dumont, et le second, au sieur Gois.

Le 1". Madame Isembert, de Versailles, et autres, ont dîné chez moi.

Le 7. Répondu à mon fils, qui m'a écrit d'Amiens une lettre très-plaisante, et remplie de quelques observa-

lions. Il me mande qu'il se porte au mieux chez M. le chanoine Roussel. Yoilà le bon de son voyage!

Le 11. Répondu à mon fds toujours à Amiens, où comme il me le mande, il est honoré et estimé de beaucoup de personnes du premier rang, où il a été invité en cérémonie par le maire et les conseillers municipaux h un splendide dîner à l'hôtel de ville. Je lui en fais mes compliments et lui conseille d'y rester encore, puisque le séjour de cette ville lui fait du bien à sa santé. Sa femme soupe presque tous les soirs chez moi.

Le 13. M. Rheinwald, attaché au grand-duc de Russie, é(ant venu à Paris par ordre de son maître, m'a apporté une lettre de recommandation de M. Nicolaï, bibliothécaire et secrétaire de Son Altesse Impériale. Il me paroît être brave homme et fort sociable.

Répondu à M. Descamps, mon ancien ami, à Rouen; je le remercie des soins qu'il se donne pour découvrir im paquet de livres dont M. Lienau, de Hambourg, avoit chargé un capitaine de navire pour Rouen, sans avis ou adresse à qui que ce soit en cette ville; de là le capitaine obligé de récrire à M. Lienau, et celui-cy à moi, et moi à M. Descamps, qui a trouvé moyen de m'cnvoyer ledit paquet avec l'acquit-à-caution, que je renvoyé, après les formalités requises, à M. Descamps. Ces livres me venoient de Rerlin, de la part de M. Nicolaï, qui m'en fait présent; c'est sa Reiseheschreibiing durch DeuUchland und die Schiceiz , en huit volumes.

Le 1(S. Répondu à mon fds, qui est toujours à Amiens; il m'a fait la description de la réception très-honorable et très-distinguée qu'il avoit reçue au repas à l'hôtel de ville; qu'à table il avoit eu la première place et à côté

du maire de la ville; qu'il n'y avoit eu que deux sanlés portées, celle de M. Wille le père el celle de M. Wille le fils; que cela l'avoit pénétré de reconnoissance, si bien qu'il nvoit prié MM. les échevins d'engager M. le maire à permettre qu'il dessinât son portrait pour être posé à riiôtel de ville, et que cela avoit été accordé de trèsbonne grâce; que pour le lendemain M. le maire l'avoit invité à dîner chez lui, où il avoit commencé son portrait; enfin il me mande qu'il se porte au mieux à Amiens, et cela me fait plus de plaisir que le reste, qui cependant me flatte singulièrement. — Mon fils me mande de plus qu'il avoit saisi, à table, l'occasion de parler pour mon élève Bourgeois (qui est d'Amiens, et auquel la ville donne une petite pension pour aider son père à le soutenir à Paris), en représentant à ces messieurs que sa pension étoit un peu trop modique; bref, il a obtenu sur le-cbamp une augmentation d'un quart en sus. Cette action fait honneur au bon cœur de mon fils.

Le 27. Ce jour j'allay à l'assemblée de notre Académie, où un sculpteur, M. Bocquet, présenta son morceau de réception, et fut reçu. M. Saint-Martin, peintre de paysages, M. Moreau l'aîné, aussi peintre de paysages, M. Lucas, sculpteur, et M. Geoffroy*, graveur en pierres fines, avoient exposé leurs ouvrages pour être agréés; malheureusement pour eux, ils furent refusés les uns après les autres. Plusieurs, à quelques défauts près, avoient cependant du mérite; qui est-ce qui pourroit être complètement parfait?

Le 28. Bépondu à la lettre de mon fils, résidant encore à Amiens chez M. le chanoine Boussel, dont il m'a

* Cet artiste serait-il le même qu'un nommé L. Geoffroy, graveur d'architecture, qui fut nommé, en 1804, membre de llnstitut?

dit avoir dessiné le portrait comme aussi celui de plusieurs personnes de considération. Je l'exhorte d'en faire encore, quoique je fusse très-charmé de le revoir. Dans ma réponse précédente je l'avois dissuadé de faire, dans cette saison, le voyage de Boulogne pour y voir la mer, comme c'étoit son dessein, et il me paroît qu'il ne le fera pas cette année.

Le 4. J'allay à l'assemblée de notre Académie, principalement pour y juger les ouvrages des jeunes gens qui avoient concouru pour le prix fondé par M. de la Tour ^ C'étoit une tête exprimant la crainte. Ce prix, selon la pluralité des voix tirées au scrutin, fut remporté par le fils de M. Pajou\ professeur de l'Académie.

Le 6. Répondu à mon fils, toujours à Amiens, où il reçoit honneur et profit. Je lui dis cependant que sa femme et moi désirons qu'il revienne bientôt, et que c'étoit à peu près assez d'être absent. La lettre qu'il 'm'avoit écrite étoit des plus plaisantes, par rapport à une visite qu'il avoit faite à un plombier qui vouloit lui vendre un éperon gothique et une cruche, les disant antiques, et pesant environ cent vingt livres.

* M. Quentin de Latour était fort généreux; il avait, outre ce prix dont parle ici Wille, abandonné, à Saint-Quentin, une somme de quatre-vingtdix mille cent soixante-quatorze livres trois sols six deniers, pour venir en aide aux malheureux, aux femmes enceintes, et pour fonder une école gratuite de dessin : les statuts de cette école furent imprimés à Saint-Quentin, en 1785, chez F. T. Hautoy, libraire et imprimeur du roi.

^ Augustin Pajou, né à Paris en 1750, mort le 8 mai 1809, était élève de Lemoyne. Son fils, — celui dont il est ici question, — se nommait Jacques- Augustin; il naquit à Paris vers 17G6, et mourut en 1820. Il était élève de Vincent.

Mademoiselle Reicbenbacli, de Stullgard^ qui ëtoit venue icy pour se perfectionner dans la peinture de portraits, m'a fait l'honneur de prendre congé de moi, étant obligée de retourner dans sa patrie. C'est une bonne enfant, qui a bien profité icy dans son talent.

Le 7. J'ay reçu le catalogue, supérieurement imprimé, de l'œuvre de mon ancien ami Schmidt. Il a été composé par M. Crayen, négociant à Leipzig, qui m'a fait l'bonneur, à mon insu, de me le dédier, apparemment en reconnoissance de ce que j'avois rectifié différentes fautes sur son manuscrit, ainsi que des renseignements que je lui avois donnés sur la vie de M. Schmidt. Ce que je pouvois faire, étant venus tous deux ensemble à Paris, et ayant été constamment amis et bons camarades, et même en correspondance jusqu'à la fin de la vie de ce brave homme, savant et très-célèbre graveur, dont je regrette sincèrement la perte.

Le 11. Mon fils, après une absence de six semaines, est revenu en parfaite santé, ce dont j'ay été bien joyeux, et l'ay embrassé de très-bon cœur.

Quoique je ne marque souvent dans ce Journal que ce qui me concerne et non les événements de la ville, je ne dois par conséquent nullement oublier que, revenant le 26 septembre» vers le soir, du Palais-Royal m'en retourner chez moi, sur le quay des Augustins, et arrivant sur le pont Neuf, je vis un peuple immense et un tumulte affreux, entremêlés de soldats donnant à droite et à gauche des coups de baïonnette, et dont je fus aussi enveloppé; mais, m'en étant garanti heureusement, je m'avançai jusque vis-à-vis la statue de Henry IV, où de nouveau le danger devint encore plus grand pour moi. Les bourrades et les coups de baïonnette contre

ceux qui se défendoient à coups de cannes, de bâtons et des mains, y faisoient bien du ravage. Je m'esquivai cependant avec une peine incroyable, en m'élançant dans Tinlervalle de deux baraques d'orangères, qui, quoique bouxibées par d'autres personnes en aussi grand danger que moi, furent en ce moment critique mon salut. Le tout étoit parce qu'on vouloit interdire au peuple les feux de joye qu'il vouloit faire dans la place Dauphine, pour marquer son contentement de ce que deux ministres de la cour, qu'il n'aimoit pas, avoient été congédiés. Le lendemain au soir, le peuple ayant été maltraité la veille par les soldats de la ville prit sa revancbe; ses attroupements étoient des plus considérables par la ville; il prit d'assaut plusieurs corps de garde en désarmant ceux qui y étoient. 11 mit le feu, que nous vîmes de nos fenêtres, au corps de garde situé sur le pont Neuf, à côté de la statue de Henry lY, lequel fut entièrement réduit en cendres vers une beure du matin; mais, lorsque je me levai, les restes en fumoient encore, et il n'existoit que la place de ce petit bâtiment.

Mon fds s'est malbeureusement blessé les deux jambes contre un banc de pierre, en sortant de nuit du spectacle d'Audinot, il s'est môme foulé la main en tombant au delà du banc.

Le 5. M. de Longuerue, chevalier de Saint-Louis et maire de la ville d'Amiens, m'a fait l'honneur de venir chez moi; mais il est parti le lendemain pour Versailles pour l'ouverture de l'assemblée des notables, dont il avoit été nommé membre. Il me paroît un bien excellent homme, qui a fait tous les honneurs et amitiés possibles

à mon fils lorsqu'il ctoit à Amiens, en dernier lieu.

Le 11. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale, où on lut une lettre de plainte, écrite par M. de Saint-Aubin contre M. Delaunay (tous deux graveurs agréés), l'accusant de lui avoir copié le portrait de M. Necker\ L'Académie a décidé d'envoyer une copie de ladite lettre à M. Delaunay, et que celui-cy en devoit faire sa réponse adressée à l'Académie.

M. César, jeune homme de Berlin, m'est venu voir, m'apportant des lettres et quelque argent de mon ami M. Crayen, à Leipzig. J'ay connu, icy à Paris, le père de ce jeune homme il y a plus de trente ans. 11 étoit dans ce temps attaché au prince Henry, frère du feu roy de Prusse, et faisoit bonne figure dans ce pays-cy.

Le dernier samedy de ce mois de novembre j'étois à l'assemblée de l'Académie, où M. Delaunay produisit sa défense avec des lettres justificatives, contre les plaintes de M. de Saint-Aubin, par rapport à la copie faite par le premier d'après le portrait de M. Necker du dernier. Mon sentiment, comme celui de plusieurs autres, étoit de les mettre hors de cour et de procès. Cela prévalut,- il vaut mieux douceur que rigueur.

Pendant la blessure à la jambe de mon fils, je dînois tous les dimanches et fêtes chez lui, et chaque jour de la semaine je passois une partie delà soirée chez lui.

Un jeune graveur suisse, venant d'Augsbourg, est

* Ces portraits ont effectivement une certaine analogie ; mais il est bien impossible que deux gravures, faites d'après le même tableau par des artistes d'un talent à peu près semblable, ne se ressemblent pas quelque peu. On lit au bas du portrait de Necker, gravé par Delaunay : « Peint par J. S. l)uplessis, de rAcadémic royale de peinture et de sculpture. — Gravé par M. Delaunay, de la même Académie, membre de celle des beaux-arts de Danemarck. — A Paris, chez Depeuille, rue Saint-Denis, n° 416, et au pavillon du Palais-Royal, près le bassin. »

venu chez moi; je l'aymené chez M. Klauber, qui, selon mon exhortation, lui cherchera de l'ouvrage.

Le 4. Ce jour mon fils est venu dîner chez moi, sa jambe étant à peu près guérie; il a résolu de venir plutôt dîner quelquefois que de venir souper, d'autant plus que les rues dans cette saison sont très-dangereuses; il y a nombre de brigands; j'ay consenti très-volontiers à sa résolution, quoique j'aime beaucoup sa compagnie le soir.

Je suis, au reste, charmé de ce que la terrible blessure de mon fils va si bien actuellement.

Le 12. Répondu, parneg'o, à M. Eberls, à Strasbourg, qui vouloit m'emprunler une somme considérable.

M. le chevalier de Damery, avec lequel j'étois trèslié autrefois, me vint voir, me proposant un tableau pour s'acquitter des cent vingt livres que je lui ay prêtées il y a une dizaine d'années. Il me l'envoya le lendemain, mais je le renvoyai. Ce bon M. de Damery a eu bien des malheurs, sans cela il m'auroit payé depuis longtemps; il est très-honnête homme.

Le 16. Ce jour je dînai chez mon fils, qui donnoit un bon repas à M. de Longuerue, chevaher de Saint-Louis, maire de la ville d'Amiens, et l'un des nolables que le roy avoit appelés auprès de lui. Mon fils avoit également invité M. Klauber et M. Isembert, qui s'y trouvèrent. Nous étions tous des plus contents, et l'eussions été davantage si mon fils n'avoit pas été horriblement enrhumé. M. de Longuerue est un homme des plus aimables, raisonnant bien et juste, qui a défendu la cause du

m JOURNAL

tiers état de son mieux. Il devoil repartir le surlendemain pour retourner dans ses foyers. Nous restâmes tous ensemble jusqu'à huit heures du soir; alors j'embrassai ce digne et ancien mililaire en lui souhaitant un bon voyage.

La nuit du 16 au 17 le thermomètre a été à treize degrés au-dessous de la glace. Le froid depuis plus de trois semaines est terrible. Le 16, il a neigé toute la journée. Les rues sont presque impraticables.

Le 19. m. Eberts, à Strasbourg, m'a envoyé une liste de douze tableaux, le sujet et la grandeur de chaque' tableau avec les noms des maîtres, qui sont tous modernes. M. Eberts met le prix des douze ensemble au prix doux et encourageant de cent cinquante louis d'or seulement; mais comme de tels tableaux se donnent presque pour rien dans ce pays-cy, je lui conseille de s'adresser à M. de Mechel, à Basle, qui, par ses fréquents voyages en Allemagne, pourroity connoître des amateurs pour s'accommoder de tels tableaux, supposé encore qu'ils fussent bien joyeux de leur prix. Je renvoyé aussi à M. Eberts, dans ma lettre, sa note des tableaux écrite à la main.

Le 20. L'aimable comte de Diesbach, gendre de M. le comte d'Affry, colonel des gardes suisses, m'est venu voir, venantd'un voyage fait en Allemagne, à Vienne, etc. Il y a longtemps que nous nous connoissons; il a un frore au service de l'empereur, etc.

Le 24. Le Parlement ayant nommé d'office M. Lempercur et moi pour arbitrer les gravures, dont M. de Mouradjea a porté plainte au Parlement contre M. Cochin, prétondant avoir été lésé par rapport au prix des diverses planches commencées et non achevées; et après

DE JEAN-GEORGES WILLE. m

avoir été assignés, M. Lempercur el moi, le secrétaire (le M. de Moiiradjea nous est venu chercher en voilure, pour nous mener chez M. de Villier de la Berge, conseiller au Parlement, devant qui, lecture de la contestation faite, nous avons prêté le serment d'usage en pareil cas.

Le 30. Il y avoit assemblée générale à notre Académie, il ne s'y passa rien d'intéressant, excepté des embrassades de part et d'autre.

Ces jours-cy le froid étoit à plus de dix-huit degrés au-dessous de zéro. De mémoiie d'homme cela n'étoit arrivé.

Le 1^"'. Ce jour nombre de personnes sont venues me souhaiter la bonne année, etc. Mon fils m'a fait présent, pour mes étrennes, d'un petit tableau de deux figures, à peu près dans le style de Téniers, quoique dans un costume de pauvres gens de notre temps. Ce petit tableau est d'ailleurs fort bien.

M. Klauber m'a fait présent d'une médaille d'argent, représentant à cheval le célèbre duc Bernard de Saxe- Weimar, qui commandoit une armée particulière pendant la guerre de Trente-Ans d'Allemagne. Cette médaille fut frappée à l'occasion de la prise de Brisach par ce prince; cette ville est représentée sur le revers.

Le 5. Tous les membres de notre Académie royale se rassemblèrent chez M. Pierre, premier peintre du roy, qui, à notre tête, nous mena comme de coutume chez M. le comte d'Angiviller, notre directeur général, pour lui souhaiter la bonne année, etc.

Le 4. M. le comte de Marensac, étant de retour de

196 JOURNAL voyage d'Auvergne, m'a fait l'honneur de me venir voir et de dîner chez moi, comme aussi la femme de mon fils, M. Isembert, etc.

Le 6. Répondu à M. l'abbé de Mahieu de Saint-Jusl^ chanoine de Crépy-en-Valois. Il me parle dans sa lettre de l'origine de sa contestation (par rapport à son portrait gravé par le sieur Letellier avec ledit artiste dont l'affaire est au Chàtelet, et, comme je suis nommé juge de la gravure, et que sur trois assignations il n'a pas comparu, il me prie de faire surseoir cette affaire, vu son éloignement. Je lui réponds que cela n'est pas de ma mission, en outre que je ne connois pas autrement M. Letellier qu'à son occasion et nullement son procureur. Je conseille donc à M. Mahieu d'écrire à ces messieurs ce qu'il pourroit trouver de raisonnable, même de chercher à se tirer de cette affaire d'une manière amicale, que je disois cela pour l'amour de la paix dont j'étois amateur.

Le 10. J'étois à l'assemblée de notre Académie, où M. le secrétaire lut nombre de lettres écrites par les directeurs des Académies de province, à l'occasion de la nouvelle année. L'on disputa après par rapport à la pièce de réception que M. Moreau sera obligé de faire. La décision a été remise à la première assemblée.

Le 11. J'allay avec mon fils chez madame Grenier, ma nouvelle hôtesse, pour m'arranger avec elle par rapport au loyer des appartements que j'occupe depuis près de quarante-quatre ans, et que cette bonne dame voulut d'abord me renchérir seulement de neuf cents livres,

* Charles-François Lclellier, né h Paris vers 1750, mourut en 1800. Le çoitrait mentionné ici doit être de la plus grande rareté, car il nous a été impossible, malgré toutes nos recherches, d'en rencontrer une seule épreuve

c'est-à-dire presque du double de ce que je payois cydevant. Enfin je fus obligé de lui promettre seize cents livres de loyer par an. Ça s'appelle martyriser le monde fort joliment! Que le bon Dieu lui pardonne, car il faut prier pour ceux qui nous font du mal.

Le 12. Répondu à mon cousin J.-W. Wille, traiteur à Giessen. Il m'a mandé la mort de mon frère Jean Conrad, qui étoit le seul qui me restoit. De plus, comme il m'avoit mandé qu'un de mes neveux alloit se marier, je lui marque ma joye à celte occasion, comme je lui avois marqué ma douleur sur la mort de mon frère, qui n'a jamais été marié.

Voilà donc enfin le dégel, qui arrive par un vent sudouest. Il étoit temps; pourvu que cela continue!

Les glaçons de la rivière de Seine ne se sont mis en mouvement qu'aujourd'huy 20 janvier.

Le 18. Il faut que je m'avoue à moi-même une faute et un mensonge que j'ay. faits et bien contre l'ordinaire. M. Basan m'avoit donné une réponse écrite à une lettre de M. Huber, qui accompagnoit son catalogue. Cette réponse étoit du 9 avril de l'année passée; et, comme je devois également répondre à M. Huber, M. Basan m'engagea à écrire ce que j'aurois à dire sur la partie blanche ■de sa lettre. Je serrai donc cette lettre dans l'intention de remplir ma tâche le plus tôt possible; mais, l'ayant oublié et n'ayant écrit qu'aujourd'huy, j'ay eu la malice de dater ma partie de lettre du 12 avril de l'année passée. M. Huber croira par là que ça pourroit être la faute de la poste, et je me trouve hors de blâme d'avoir tardé si longtemps à lui répondre. Je remercie donc M. Huber, cet ancien ami, de m'avoir envoyé le catalogue imprime de sa propre collection d'estampes, et aussi de ce qu'il

a fait une mention si honorable et amicale de moi et de mon foible talent. Il dit entre autres choses que je suis natif de Grosenlinden, près de Giessen; cela étant faux^ je lui mande qu'il falloit imprimer : de la paroisse de Kœnigsberg, près de Giessen. Au reste son catalogue est immense; il y parle d'une manière instructive des peintres des diverses écoles d'après lesquels on a gravé, et des graveurs de toutes les nations dont il y a des estampes dans sa collection, et il en parle en excellent connoisseur. Le reste de ma lettre n'est que badinage.

Le 20. Répondu à M. de Saulieu, chevau-léger de la garde du roy, chevalier de Saint-Louis, à Nevers. Je cherche à le consoler de la perte de son enfant, dont il m'a parlé, et je le remercie de m'avoir envoyé un lièvre, quatre perdrix et un immense dindon, dont une partie destinée pour mon fils, à qui j'en ay déjà fait part.

Le 27. M. Daudet m'a envoyé dix bouteilles de vin de Bordeaux, rouge, dont je lui dois des remercîments.

Je me suis donné un gilet d'écarlate, supérieurement brodé en diverses couleurs, selon la mode d'aujourd'huy.

Le 29. Répondu à madame la comtesse régnante de Solms, née comtesse de Dohna, h Hohen-Solms, près de Giessen. Elle m'avoit écrit par rapport à ma belle-sœur, mais je ne consens presque à rien.

Écrit à mon cousin J.-W. Wille, traiteur à Giessen. Je lui dis ce qu'il doit faire par rapport à ma sœur, de Hohen-Solms, dont la proposition ne me plaît pas tro}). Je le prie aussi d'embrasser pour moi mon neveu Wilhem Wille et sa jeune épouse, auxquels je souhaite mille bonheurs.

Le 51. J'assistai à l'assemblée de notre Académie. M. Monsiau*, peintre d'histoire, agréé, avoit exposé l'esquisse du tableau pour sa réception, mais il fut refusé à la pluralité des voix. Il éloit aussi question de M. Moreau, et, après quelques disputes, il fut décidé qu'il feroit pour sa réception un autre dessein que celui qu'il comptoit donner.

Le 7. Répondu à M. Schmuzer, à Vienne. Je lui mande que M. Crépy m'a payé les cent trente-deux livres qu'il lui devoit, et qu'il pourra les retenir sur la somme qu'il doit toucher pour moi à Vienne de M. Frister.

Le 8. J'allay chez M. Ledoux, par rapport aux desseins d'architecture quej'ay négociés depuis plusieurs années pour S. A. L monseigneur le grand duc de Russie, et qui sont finis actuellement. De là j'allay voir l'exposition d'un bon nombre de tableaux de M. Lebrun, qui seront vendus cette semaine.

A l'exposition d'une collection de desseins chez M. Paillet, j'avois prié M. Daudet d'en acquérir un de Carlo d'Urbino, de Crema pour moi, ce qu'il a fîïit; il est très beau et me coûte cent cinquante-deux livres un sol.

Le 22. Invités à déjeuner chez M. Isemberl, mon tils, sa femme, M. Klauber et moi, nous nous sommes mis à

* Nicolas-André Monsiau, né en 1734, fut un peintre plus fécond qu'habile. Sa manière de peindre était flasque et désagréable; ses personnages ressemblaient à des gens de théâtre : en un mot, c'était un mauvais imitateur de Técole de David. Les dessins qu'il destinait à l'illustration des livres étaient d'une froideur désespérante. Il est mort en 1857.

table à midy. Ce déjeuner dînatoire éloit excellent. Nous

étions tous très-joyeux.

Le 24. Répondu à madame la comtesse régnante de Holien-Solms. Les propositions qu'elle m'avoit faites ne m'ont pas convenu, et je lui en marque les raisons.

Le 28. Ce jour je fus à l'assemblée de notre Académie, où il ne se passa rien de remarquable. On nousdislribua cependant une brochure imprimée que le corps de la ville y avoit envoyé, sous le litre : « Arrêts de messieurs les prévôts des marchands et échevins, sur un réquisitoire du procureur du roy et de la ville de Paris, au sujet d'im imprimé.,, etc. » Le tout roule sur la nomination des députés de la ville aux états généraux.

Notre ami M. C. Guttenberg étant fort malade, j'ay envoyé plusieurs fois chez lui pour avoir de ses nouvelles.

Le 7. Les esquisses des jeunes gens, peintres et sculpteurs, pour être admis pour les grands prix ayant été exposées aux yeux de notre Académie, plusieurs furent rejetées. M. le secrétaire nous prévient qu'à la première assemblée on devoit passer par le corridor à droite du grand escalier pour nous rendre dans nos salles, parce que l'on doit commencer à découvrir le haut du salon pour l'éclairer par cette partie. Cela fera à merveille lorsque l'Académie y fera l'exposition de ses productions aux yeux du public.

M. Monsiau, agréé, a présenté une antre esquisse pour modèle de son tableau de réception, et qui fut bien reçue cette fois-cy.

DE JEAN-GEORGES WILLE. 201 M. le comte de Diesbach, revenu à Paris pour faire visite à M. le comte d'Affry, son beau-père, m'est venu voir plusieurs fois. Il y a longtemps que je connois cet aimable gentilhomme suisse.

M. Hasberg, chanoine de Hambourg, m'a rendu visite, m'apportant des lettres de recommandation de mon ancien ami M. Lienau.

Le 28. M. Ledoux, architecte du roy, m'a enfin remis les desseins d'architecture, si longtemps désirés par S. A. I. monseigneur le grand duc de toutes les Russies. Ils sont au nombre de deux cent soixante-treize, que je ferai partir sans délai pour Pétersbourg.

J'élois à l'assemblée de notre Académie, où M. Sue* le fils fut reçu, en survivance de M. son père, en qualité de professeur d'anatomie. Après cela on élut par le scrutin les jeunes peintres et sculpteurs qui avoient exposé leurs académies peintes ou modelées, pour être admis au concours des grands prix. De plus M. Delaunay, graveur, agréé depuis longtemps, avoit exposé un de ses portraits de réception, croyant être reçu sur ce seul portrait, en attendant le pendant, mais cela ne réussit point comme étant contraire aux statuts de l'Académie.

Le V\ J'apprends aujourd'huy que M. C. Guttenberg

* 11 existe trois portraits de Sue le père : le premier est gravé par Lebeau, d'après Binet; les deux autres sont gravés par N. Pruneau, d'après A. Pujos, et on lit au bas : « Jean-Joseph Sue, professeur et démonstrateur aux écoles royales de chirurgie; de TAcadémie royale de peinture et sculpture, conseiller du comité perpétuel de l'Académie royale de chirurgie; de la Société royale de Londres, censeur royal et chirurgien-major de Thopital de la Charité. »

m JOURNAL

va un peu mieux; sa maladie éloil des plus terribles; j'ay été le voir plusieurs fois avec mon fils et nous désespérions presque de lui.

Le 4. J'allay à l'assemblée de l'Académie, et, au sortir de là, j'allay voir M. Pierre, premier peintre du roy et notre directeur, pour m'informer si la blessure de sa jambe alloit mieux, et je fus très-bien reçu par lui.

Le 5. Après avoir déjeuné chez mon fils, qui est fort enrhumé, j'allay seul voir si M. Guttenberg alloit un peu mieux, et tout alloit pour le moment mieux que jamais, quoiqu'il n'ait pas encore quitté le lit.

Le 6. Répondu à mon cousin J.-W. Wille, Iraiteur à Giessen. Je le prie de s'informer auprès de mon neveu Bender, à Kœnigsberg, près de Giessen, d'une affaire concernant madame Scheffer, a Hohen-Solms.

M. Forlin', jeune sculpteur, cy-devant pensionnaire du roi à Rome, m'ayant prié d'aller voir la figure qu'il fait et qu'il destine à exposer aux yeux de l'Académie pour y être agréé, je me suis rendu chez lui. J'ay examiné son travail, et lui ay fait quelques observations. Il y a du très-bon dans cette figure, représentant un cha> seur assis, etc.

Le 12. J'allay chez M. Pierre, où je vis panser la blessure de sa jambe, dont la guérison n'étoit pas fort avancée; et l'après-dîner je me rendis chez M. Guttenberg, qui alloit un peu mieux. Mais préalablement et dans la matinée, après l'invitation que m'avoit faite M. Van

* Augustin-l^Y'lix l'ortin était aussi peintre; mais il est beaucoup plus ccnnu comme sculpteur, et on peut voir l'indication d'un grand nombre de ses travaux dans le Dictionnaire des artistes, par Gabet, page 269. Fortin mourut du choléra en 1852.

Spaendonck le jeune, j'avois été chez lui y voir les deux tableaux de fleurs qu'il destine pour son agrément à l'Académie. Je les ay vus avec plaisir, et je lui ay promis ma voix au scrutin.

Le 15. Me vint voir M. Moreau \ mon ancien ami, me prier, son dessein de réception étant fini, de l'aller voir chez lui, me priant en même temps d'être son parrain samedy prochain, c'est-à-dire de le présenter à l'Académie; c'est ce que je lui ay promis avec le plus grand plaisir, car il est doublement des plus habiles, tant pour le dessein que pour la gravure.

Le 16. M. Descarsin, peintre de portraits, me vint voir pour me prier de l'aller voir et examiner ses ouvrages, car il compte se présenter aussi samedy prochain à l'Académie, mais je ne crois pas que je puisse me rendre chez lui, vu l'éloignement, car j'ai très-mal aux reins depuis quelque temps.

Le 19. Après avoir déjeuné chez mon fds, j'allay voir le dessein de M. Moreau, qu'il destine pour sa réception à l'Académie. Ce dessein est parfaitement beau et supérieur au premier qu'il avoit présenté cy-devant. J'en ay fait mes compliments sincères à M. Moreau.

De là j'allay voir M. Pierre, dont la blessure à la jambe va mieux, et qui compte nous présider samedy prochain à l'Académie. De là j'allay joindre mon fils au Palais- Royal, et, après que nous eûmes dîné chez moi, je visitai M. Guttenberg, qui paroît actuellement hors d'affaire de sa terrible maladie.

* Il a été publié, clans les Archives de Varl français, tome I, page 185, une curieuse notice sur Moreau le jeune; elle est faite par sa fille, madame Vernet, et l'original existe au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.

Le 2'2. Je devois aller à l'assemblée du tiers étal tenue aux Cordcliers, mais un grand mal de reins me retint malgré moi d'y assister, ce dont j'ay été très-fâché, car j'aurois désiré y voter et y faire quelques motions que j'avois dans l'esprit; mais mon fils y alla, et fut nommé un des douze commissaires pour la rédaction des cahiers par l'assemblée, si bien qu'il fut obligé de parler et d'écrire pendant plus de douze heures, et ne revint chez lui que le lendemain, à quatre heures du matin, pour se reposer de ses fatigues.

Le 25. J'allay à notre assemblée académique, où il y avoit cinq opérations à faire : trois aspirants à agréer et un à recevoir; celui-cy étoit M. Moreau, dessinateur et graveur, qui avoit exposé un excellent dessein, et c'étoit moi qu'il avoit prié d'être son parrain; je le présentai ihnc à l'assemblée avec bien du plaisir, et il y fut reçu complètement, à l'exception de deux voix. Le second étoit M. Fortin, jeune sculpteur revenu depuis peu de Home, et dont la figure qu'il avoit exposée étoit si bien, qu'il fut agréé à la pluralité des voix. M. Descarsin avoit exposé un grand portrait en pied et un buste, qui étoit le sien, mais il fut refusé, n'ayant pas assez de voix en sa faveur. Le quatrième étoit M. Yan Spaendonck le jeune. Il avoit exposé deux très-beaux tableaux de fleurs, et fut présenté, par M. son frère, à l'assemblée. Il n'eut qu'une seule voix contre lui, et fut ainsi agréé d'une manière très-honorable pour les deux frères. Ils sont ïïollandois de nation et des plus habiles dans leur genre, aussi bien que dans leur conduite. Le cinquième, M. Martin *, agréé, avoit exposé l'esquisse de son tableau de

* Né à Montpellier eu 1757, et mort eu 1801, Martin s'attacha plus au « ouimerce des tableaux qu a la peinture. L'échec que Wille constate ici fut ptnit-être la cause de cette désertion.

réception, mais il eut le malheur d'être refusé par les voix du scrutin.

Ainsi voilà trois heureux et deux qui ne le sont nullement pour le présent.

Le 27. J'allay voir, accompagné de M. Daudet, le pauvre M. Guttenberg, qui, de nouveau, est tombé malade^ ce dont je suis bien fâché.

Le 11 . J'ay répondu h M. Schmuzer, à Vienne, en lui envoyant un billet sur M. de Blumendorf de cent trente-deux livres d'une ancienne dette, que j'ay trouvé moyen de faire payer, et due depuis plusieurs années à M. Schmuzer. J'ay mis aussi dans ma lettre une à M. J. Frister, dans laquelle je dis à celui-cy que j'ay été complètement payé sur les lettres de change qu'il m'avoit envoyées, et que, par conséquent, il ne me devoit plus rien à la date de ma lettre.

Le 18. Répondu à madame la comtesse de Hohen- Solms. Je lui dis que, vers le mois de septembre prochain, je donnerai mes ordres pour que ses désirs soient en quelque sorte remplis par rapport à madame Scheffer.

Le 19. Ce jour, j'allay à l'enterrement de M. Pierre, chevalier de l'ordre du roi, son premier peintre, directeur de notre Académie, etc. Jl étoit fort riche, avoit soixante-seize ans, et il y en avoit environ quarante-six que je le connoissois. J'apprends, aujourd'hui 20, que M. Vien a été nommé, parle roi, son premier peintre, à la place de M. Pierre.

Le 20. Ayant jugé à propos de donner congé à mon

m JOURNAL

domestique, Joseph VVasse, j'arrêtai un autre, nommé Jean-Baptiste.

Le 50. Ce jour, je fus à l'assemblée de notre Académie, où M. le comte d'Angiviller, notre directeur, s'étoit nussi rendu. Nous y nommâmes, et cela d'une voix unanime, à la place vacante par la mort de M. Pierre, M. Vien, premier peintre déjà nommé par le roi. M. Moreau y prit sa place parmi les académiciens, après avoir fait le serment accoutumé. M. Legilion, jieintre de paysages, ayant présenté son tableau pour sa réception, y fut reçu, de même que M. Van Spaendonck le jeune, sur son tableau de fleurs, et M. Chaudet % jeune sculpteur revenu de Rome, fut agréé.

Le 6. J'allay à l'assemblée de l'Académie, oii MM. Legilion et Van Spaendonck le jeune prirent place parmi les académiciens. M. le secrétaire lut une dissertation de feu M. le comte de Gaylus.

Le 11. Répondu à mon cousin J.-W. VVille, traiteur à Giessen. Je le charge de mander à mon neveu Bender, à Kœnigsberg, que je lui tiendrai parole pour la fin de septembre prochain.

Le 13. Répondu à madame la comtesse de Hohen-

* Antoine-Denis Chaudet, né à Paris on .1765, mourut en 1810; il était élève de Stouff, et remporta, en 1784, le premier grand prix de sculpture, sur un bas relief, Joseph vendu par ses frères. Chaudet avait été nommé membre de l'Institut en 1805; sa femme, Jeanne-Élisabelh Gabion, était aussi artiste, et elle a exposé, de 1800 à 1817, un grand nombre de portraits et de tableaux de genre : c'était nne artiste d'un talent facile et honorablo.

Solms, en lui faisant sentir que sa proposition ne me plaît pas.

M. de Neydiser, de Vienne, m'a apporté une lettre de la part de M. Schmuzer. Ce gentilhomme a déjà beaucoup voyagé.

Le 27. Ce jour, j'allay à l'assemblée de l'Académie royale. MM. Julien ^ et Monsiau y avoient exposé leurs tableaux historiques pour être reçus, de même que M. Bilcoq, peintre de genre, le sien pour sa réception, ces messieurs étant déjà agréés. M. Cassin, peintre de marine, y avoit mis aux yeux de l'assemblée plusieurs de ses tableaux pour y être agréé. Par rapport aux deux premiers, on résolut de ne pas aller aux voix; de cette manière, ils resteront agréés et seront à même de faire d'autres tableaux. Il n'y eut donc que M. Bilcoq qui fut reçu; mais, l'assemblée étant peu contente de l'ouvrage de M. Cassin, elle lui fit demander s'il désiroit risquer le scrutin, et, lui ayant répondu que non, la séance finit par la lecture des statuts, que fit M. le secrétaire.

Après ladite séance, M. Mouchy ^ me pria d'aller avec lui dans son atelier, qui est dans la cour du Louvre, pour y voir sa statue de marbre, qu'il vient de finir et qui re-

^ Simon-Julien de Parme, né en 173G, le 23 avril, sur les bords du lac Majeur, dans un village nommé Cavigliano, près de Locarno, ville de Suisse, mort en 1800, était élève de Dandré-Bardon, à Marseille, et de G. Vanloo, à Paris. On peut lire un curieux mémoire écrit par lui-même, racontant toute son existence, dans les Nouvelles des arts, par G. Landon, 1801, tome 1", pages 114-148.

2 Louis-Philippe Mouchy, né à Paris en 1734, mourut en 1801. II fut élève de Pigalle, et fit, fort jeune, le voyage d'Italie; sitôt son retour (1766), il fut agréé à l'Académie, et fut reçu académicien le 25 juin 1768, sur la statue en marbre d'un berger assis. Mouchy fit pour le roi trois statues, dans la collection des grands hommes; ce sont : Sully, le duc de Montauzier et Luxembourg; en 1776, il avait été nommé professeur à l'école de peinture et de sculpture.

208 JOURNAL présente le Silence sous la figure d'un jeune homme. Cette figure, commandée par le roi, est très-belle et fera honneur à M. Mouchy à la prochaine exposition. M. Voiriot, conseiller, y vint avec nous et en fut également fort content. Il ne faut que l'occasion pour faire voir ce que peut produire véritablement un habile homme.

Le 12, qui étoit un dimanche, me trouvant au jardin du Palais-Royal, Ton y apprit la nouvelle de la démission et du départ de M. Necker. La consternation y étoit générale, et on y parla de cet événement avec douleur, et prendre les armes y paroissoit déjà un cri de guerre.

Le lundi 15. Je fus réveillé de très-grand matin par le tambour, et dans le moment je vis paroître, venant de la place Saint-Michel, sur le quay des Augustins, une multitude, en trois divisions, armée de fusils, de fourches, de haches, de sabres, de bâtons; le tout fut mis en ordre devant ma maison par quelques soldats. La confusion fut grande; un des bourgeois tira même un coup de fusil contre notre maison, mais ses propres camarades le blâmèrent el lui arrachèrent le fusil. Vers le soir et toute la nuit on sonna le tocsin dans toutes les églises.

Le 14. Ce jour fut le plus terrible que j'aye jamais vu. En bon citoyen, je sortis de grand matin avec une cocarde verte et blanche à mon chapeau, comme il avoit été ordonné par la ville, mais on m'avertit, comme ceux qui en avoient de cette couleur, de la mettre bas el d'en prendre une de couleur rouge et bleue. Me trouvant devant la Maison de Ville, dont la place étoit remphe d'un monde innombrable, presque tous en armes, dont les

DE .IKAN-CEORGES WILLE. 209

gardes françoises faisoient partie, j'entendis crier : Aux invalides! Dans le moment des milliers d'hommes partirent armés de diverses armes, et, deux heures après, ils revinrent avec des pièces d'artillerie et nombre de fusils, qu'on avoit pris dans cette demeure d^s vieux militaires. Toutes les voitures qui prétendoient sortir de Paris furent arrêtées et menées à l'Hôtel de Ville pour y être visitées, et aucune n'eut la permission de sorlir; la qualité du possesseur ne donnoit aucun privilège. Mais l'après-midy de cette journée fut réellement héroïque et terrible. La résolution de prendre la Bastille fut arrêtée, et cette ancienne forteresse, qui n'avoit jamais été prise, le fut en deux heures de temps par la jeunesse bourgeoise, entremêlée de soldats avec de l'artillerie. M. Delaunay, gouverneur de cette forteresse, fit tirer à mitraille sur la multitude armée, et ayant, à ce qu'on prétend, arboré deux fois le drapeau blanc en signe de paix, mais ayant fait faire feu de nouveau, cela indigna tellement les Parisiens, qu'ils donnèrent l'assaut avec une telle fureur aux ponts-levis, qu'ils entrèrent en foule, se saisirent du gouverneur et du sous-gouverneur; le premier fut presque haché en pièces et traîné, comme le second, moitié moi't sur la place de Grève, où on leur trancha la tête. En même temps, le peuple se saisit du prévôt des marchands, le traîna dans la place (l'ayant accusé de trahison), où, après lui avoir tiré un coup de pistolet dans le corps, on lui trancha la tête sur le pavé. Ces têtes, le peuple les mit sur des piques et les promena ainsi partout, et c'est au jardin du Palais-P»oyal que je les vis. J'y vis aussi un des prisonniers délivrés de la Bastille, que la bourgeoisie armée y promenoit en triomphe; c'étoit le comte d'Esterhazi, enfermé dans cette forteresse depuis trente ans. C'étoit un bel homme. Le

lendemain, 15 thi mois, on commença le démolition de ce château redoutable avec une ardeur incroyable, l'ayant vue moi-même en allant de ce côté. L'artillerie prise tant aux Invalides qu'à la Bastille et ailleurs fut placée à toutes les avenues et dans les places, de même que sur les ponts, avec de forts détachements de la jeune bourgeoisie entremêlés de gardes françoises; et, dans plusieurs quartiers, les rues furent dépavées. La nuit d'après cette journée personne n'osa se coucher; on frappoit partout aux portes, en criant : Aux armes! aux armes! Le lendemain fut un peu plus tranquille, mais les dispositions militaires continuèrent; et, lorsque le roy vint à Paris (ce fut le vendredy 16) -porter à l'Hôtel de Yille la parole de paix, il y avoit bien près de deux cent mille hommes sous les armes.

Le 18. Ce jour j'allay à l'Hôtel de Yille avec MM. Daudet et Bervic; un grand nombre de motions y furent prononcées sur les circonstances actuelles, principalement sur les moyens de procurer de quoi vivre aux habitants du faubourg Saint-Antoine et autres, qui avoient si courageusement soumis la Bastille au pouvoir de la ville. On est actuellement après à abattre et démolir celte terrible forteresse; j'ay été déjà deux fois pour en voir les progrès, c'est-à-dire autour de la place.

Je suis bien fâché de ce que mon fils n'a pas pu voir tout ce qui s'est passé, car il est malade, même au lit, d'une terrible fluxion à la tête. Cela nous chagrine tous deux, mais je pense qu'incessamment il sera soulagé; il a mis un soldat pour faire le service à sa place.

La ville de Paris fait actuellement démolir la Bastille; j'y ay déjà été deux fois pour voir le progrès de ce travail, qui va bon train, mais qui durera encore bien du

temps, vu l'épaisseur considérable des murs, qui ont, à ce que dit un imprimé, quarante pieds d'épaisseur. Chose presque incroyable. — Cela n'est pas vrai, ayant été depuis dedans et partout moi-même.

Le 20. Écrit à M. le baron de Sandoz-Rollin, envoyé du roy de Prusse à la cour de Madrid. Je me plains de ce qu'il ne m'a pas répondu depuis un an. Je le prie de me procurer les armes et titres du roy de Prusse, que je dois mettre au bas de ma nouvelle planche. C'étoit lui qui, à mon insu, m'avoit procuré la permission de ce prince de lui en faire la dédicace.

Le 21. Répondu sur deux lettres de M. de Lippert, Kurpfalz Bayerscher Oberlandes Regierungs-Rath, à Munich. Je le remercie d'abord d'une médaille qu'il m'avoit envoyée par M. Dennel, et je lui apprends que aucun graveur d'icy n'entreprendra la gravure des médailles de Schega, comme pas assez connues dans ce pays-cy. Je lui apprends aussi quelque chose de ce qui est arrivé à Paris la semaine passée, dont cependant il doit déjà être instruit bien plus amplement. Je lui promets une épreuve lorsque ma nouvelle planche sera au jour.

Le 22. Répondu sur plusieurs lettres de mon cousin J. W. Wille, traiteur à Giessen. Je lui fais (comme il est très-çurieux) une petite description historique de tout ce qui s'est passé chez nous depuis une dizaine de jours, aux yeux de tout le monde, et que l'histoire ne manquera pas de rapporter avec étonnement et d'inscrire dans les fastes de la ville de Paris.

Ce même jour, étant sorti sur le soir avec M. Daudet pour aller vers la place de Grève, nous apprîmes que le

sieur Foulon, financier, qui a voit é!é contrôleur général peu de jours, y avoit été pendu par le peuple, qui lui avoit ensuite coupé la tête et traînoit son corps dans les rues, précédé de sa tête au bout d'une pique, et que la marche alloit vers le Palais-Royal; nous y allâmes, mais le peuple, après y avoir élé, avoit pris le chemin du faubourg Saint-Martin, pour aller au-devant de M. Berthier de Sauvigny, intendant de Paris, qu'on ramenoit de Compiègne sous l'escorte de huit cents hommes, et lui présenter la tête de son beau-père. Nous revînmes donc vers le pont Notre-Dame, où la foule, qui altendoit ce prisonnier, étoit si considérable, qu'il étoit impossible de parvenir à la Maison de Yille. Comme il étoit presque nuit, je quittai M. Daudet pour aller voir mon fils^ que je trouvai mieux, et où je trouvai aussi madame Jsembert, venue de Versailles, et je la vis avec plaisir.

Le 23. J'apprends en ce moment que l'intendant de Paris a eu le même sort que le sieur Foulon, son beaupère. La nuit passée, son cadavre a été traîné à la clarté des flambeaux dans les rues de Paris.

Le 24. M. Daudet nous ayant procuré des billets pour voir l'intérieur de la Bastille, qu'on abat à force, nous y fûmes; le dedans fait horreur h voir.

Le 25. Je devois présenter à l'assemblée le sieur Avril ^ (d'après les prières qu'il m'avoit faites), pour en être agréé. 11 avoit exposé une estampe d'après un tableau de M. Menageot; mais, comme son ouvrage ne reçut pas

* .lean-Jacques Avril, né à Paris, selon Naglcr, en 1744, et, scion IIubor, en 1756, fut un graveur assez froid, qui s'attacha à la reproduction des tableaux de ses conlemporains. Celte planche, qu'il proposait i( i à l'Académie, ropréi^entait V Étude qui veut arrêter le Temps. J. J. Avril mourut en 1825.

m JEAN-GEORGES WILLE. '213

d'abord les applaudissements qu'il auroit désirés, ses amis lui conseillèrent de retirer son estampe; c'est ce qu'il fit très-sagement. Un peintre de portraits retira également son grand tableau, représentant le roy de Prusse, aujourd'huy régnant, à cheval. Un peintre d'histoire fît de même, et il n'y eut que M. Fontaine^, peintre de perspectives, Flamand de nation, qui fut agréé. S'il lui avoil manqué une voix il étoit perdu.

Le 29. J'allay avec M. Gutlenberg dans la Bastille, pour y voir les travaux de la démolition, qui vont grand train.

Le 30. Répondu à mon neveu et filleul. Il me donne avis qu'il a fait baptiser son premier-né, et qu'il a jugé à propos que je fusse un des parrains, dont un autre de nos parents avoit fait l'office à ma place. Je l'en remercie convenablement dans ma réponse et je lui parle morale. Cette letire est adressée à mon cousin Wille, à Giessen, avec prière à celui cy de la lui h'ive parvenir; car ce neveu demeure à l'Obermuhle, sur la rivière de Bieber, paroisse de Kœnigsberg, près de Giessen.

Le 1". J allay à l'assemblée de notre Académie, où nous adjugeâmes le prix de deux cents livres, fondé par feu M. de Lalour, à un jeune homme nommé M. Eraty, qui avoit le plus de voix par rapport à sa demi-figure peinte de gi andeur naturelle, selon les ordres du fondateur.

Le 5. J'allay voir, vers le soir, devant la Maison de

* Pierre-François-Louis Fontaine exécuta l'arc de triomphe du Carrousel, ot remporta, pour ce travail, le grand prix d'architecture en 1810.

Yillc, les dix-sept pièces de canon, dont il y en a trois de très-gros calibre, que la ville a fait prendre au prince de Condé, à l'Isle-Adam ; mais les vingt-sept pièces qu'elle a fait chercher à Genlilly, et qui étoient au prince de Couty, je ne les ay pas vues.

Le 10. M. Yôglin, négociant de Francfort, a bien voulu se charger de cent ducats à remettre à mon cousin M. Wille, à Giessen, et de lui envoyer également deux étuis, dont l'un pour mademoiselle sa tille, l'autre pour ma filleule Bender, à Kœnigsberg, qui est ma petite-nièce. J'ay répondu au père par rapport à ma sœur de Solms. Cette réponse est dans une enveloppe à l'adresse de M. Wille, à Giessen. M. Vôglin a bien voulu aussi se charger de cette lettre. Il part cette nuit.

Le 12. Comme j'avois été nommé par l'Académie, dans notre dernière assemblée, un des juges pour la révision de tous les ouvrages que les divers membres se proposent d'exposer au Salon prochain, je m'y rendis et fus fort surpris de voir un nombre des élèves de l'Académie sous les armes dans le vestibule, au haut de l'escalier et à la porte d'entrée du salon d'Apollon, où nous devions nous assembler. J'ignorois qu'ils avoient demandé et obtenu de M. le marquis de la Fayette la permission d'être les gardes du Salon, depuis le moment de celte assemblée jusqu'à la fin de l'exposition. Lorsque je passai devant cette jeunesse, elle me présenta les armes, comme à tous les officiers de l'Académie. Ils avoient réellement bonne mine et tournure militaire.

Le 15. M. Mérigot, mon voisin, capitaine en second de notre district, m'ayant envoyé un billet d'entrée à l'église des Gordeliers, pour y voir la bénédiction de nos

drapeaux des compagnies bourgeoises de notre district, je m'y rendis de bonne heure; mais j'aurois désiré, quoique très-curieux de cette nouveauté, être hors de l'église : la foule étoit, outre les compagnies sous les armes, immense, et la chaleur si grande, qu'on étouffoit. Enfin je trouvai moyen, avant que le Te Deum fût fini, de décamper et de respirer un air plus agréable.

Le 24. Nous avons agréé, avec applaudissement, à l'Académie royale, M.Vernet le fils et M. Gauffier^ tous deux peintres d'histoire.

Le 28. Est entré chez moi en qualité de pensionnaire et d'élève M. Coclers^, fils de M. Coclers, peintre hollandois et marchand de tableaux, qui m'a remis pour les premiers trois mois, payés d'avance, trois cents livres, la pension étant de douze cents par an.

Le 29. A l'assemblée de notre Académie nous avons eu bien du travail cette fois-cy; M. de Lavallée-Poussin, peintre d'histoire, y fut reçu. M. Ueseine^, sculpteur, ayant présenté sa figure de marbre représentant Scévola la main dans le brasier, y fut refusé au scrutin; cela causa des murmures et des disputes. Une loi assez nouvelle, et sévère, porte qu'un agréé dont on refuseroit le morceau qu'il présenteroit pour sa réception seroit

* Louis Gauffier, né à la Rochelle en 1761, mourut en 1801. Il remporta, avec Drouais, le premier grand prix de peinture en 1783, et passa la plus grande partie de sa vie en Italie.

2 Né à Maestrichten 1740, Louis-Bernard Coclers mourut à Luick en 1817. Il travailla en France, en Italie et en Hollande, et grava les portraits de sa femme, Marie-Lambertine Coclers, du graveur Pierre-Paul Antoine Roi) rt, et du peintre van Ostade.

s Louis-Pierre Deseine, né à Paris en 1750, mourut en 1822. Il avait remporté le grand prix de sculpture en 1780, et était statuaire du prince de Condé. Deseine est Fauteur des bas-reliefs de la chapelle du Calvaire, à Féglise Saint-Roch.

on; JOURNAL

rayé et l'agréement nul; enfin l'on convint de voir par le scrutin si cette loi devoit être suspendue ou non : elle reste suspendue jusqu'à nouvel ordre. Après celte opération M. Giraud, sculpteur (jouissant de quatre-vingl mille livres de renie), venoit à son tour. Sa figure, trèsbelle, représentoit Achille blessé^ et il fut très-bien reçu par le scrutin. Eulîn M. Delaunay, graveur, fut également reçu. Les deux portraits, en ovale et simples bus tes. éloieut celui de M. de Troye, et l'autre

Un peintre de genre. M. Trinquesse% devoit exposer de ses ouvrages pour être agréé, et il m'avoit même fait sa visite en conséquence; mais il ne parut pas; il avoit déjà élé refusé deux fois, et peut-être pour ne pas l'être une troisième fois il avoit, à ce que Ton disoit, reliré son ouvrage. Après cela, nous prîmes en considération les prix peints par les élèves en concurrence pour le voyage de Rome. 11 y avoit cette fois un grand et un pelit prix de réserve, par conséquent deux grands et deux petits prix.

Le premier grand prix fut adjugé au sieur Girodel; Le second grand prix, au sieur Meynier; Le premier petit prix, au sieur Girard; Le second petit prix, au sieur Tliévenin. Tous ces tableaux, pour les prix adjugés, étoient trèsbien, el généralement mieux que les années précédentes.

* Celui de Sél)astieii Leclerc, le fils. L. Trinquesse peignit un certain nombre de tableaux à la glorification de cet amour frivole que le dix-buitième siècle trouvait si fort à son gré. Cvst un émule de Freudeberg, de Lawrence et de ces quelques artistes dont les œuvres séduis;mtos sont payées aujourd'bui, dans les ventes publiques, au poids de Por. Le cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale possède un joli dessin de Trinquess(^ : c'est une femme debout, retroussant un peu sa lonj^ue robe; il est au crayon rouge, et est plein de cette noblesse élégante (jue savnioiit si bien prendi e les courtisanes de l'époque. C'est une eontreépreuve, à n'en pas douter, mais elle est pleine d'intérêt.

Donc il y aura deux élèves celte l'ois qui iront, cette année, en Italie la médaille d'or dans leur poche, et les deux autres auront de bonnes espérances pour l'année prochaine.

Le 50. Mon neveu Deforge m'a envoyé un lièvre, qu'il aura certainement tué sur ses terres, puisque actuellement la chasse est libre et permise partout.

Ceux qui avoient été reçus membres de l'Académie, ainsi que les jeunes gens qui avoient gagné les prix en dernier lieu, me sont venus voir pour me remercier de ma voix, que je leur avois véritablement accordée.

Le 5. M. Auzou, qui, depuis plusieurs années, me devoit de l'argent, que je comptois perdu, me vint voir m'apportant quatre louis, et il me fit deux billets pour le reste; je lui ay donné quittance à la suite de celles que d'autres créanciers lui avoient faites. Il a cherché à nous contenter tous ensemble, parce que, selon ce qu'il me compta, ayant été élu lieutenant dans son district, un homme s'étoit levé et avoit dit qu'il étoit sous les degrés de la justice par ses créanciers, et par cette raison il n'étoit pas habile à posséder un tel grade. D'après cela il étoit résolu de payer un chacun, pour le prouver et ne pas avoir l'affront d'être exclu d'un pareil grade. Par là il étoit donc obligé à agir fort honnêtement cette fois-cy.

Le g. Aujourd'huy, j'allay voir mon fils dans la matinée, et je le trouvai avec plaisir dans l'uniforme de la

solda lesque bourgeoise de notre ville de P«'iris, qui lui fait au mieux et dans lequel il a bonne mine. Nous sommes allés ensemble au district des Cordeliers, où je suis entré sous sa protection. De là nous nous sommes rendus au Salon, et du Salon chez lui, où j'ay dîné en société de M. Isembert, et où nous avons mangé des macaronis de la meilleure manière. Après cela, mon fils est allé à l'Opéra, et moi cliez moi, pour écrire des lettres pour la cour de Russie.

Le 7. Non-seulement j'ay écrit ce jour à M. Yiollier, à Pétersbourg, mais aussi à M. de Nicolaï, bibliothécaire et secrétaire du cabinet de S. A. 1. le grand-duc de Russie. Je prie celui-cy de recevoir de ma part VArt de peindre, traduit en François par M. Renou, notre secrétaire adjoint, qui a ajouté au texte de très-bonnes remarques. M. Yiollier, lorsque la caisse sera arrivée à Pétersbourg, est prié de lui remettre ledit poëme.

Le 12. a l'assemblée de notre Académie^ M. Lavallée- Poussin, peintre d'histoire, que nous agréâmes en dernier lieu, y prit sa place en qualité d'académicien. M. le secrétaire y lut un imprimé anonyme et satyrique ayant rapport à M. le comte d'Ângiviller, noire directeur général. Nous et tous les membres de l'Académie signèrent un écrit qui constatoit que tous désapprouvoient cetle pièce, et qu'aucun de nous n'y avoit part. Ce désaveu fut remis à M. de la Borde, fière de madame la comtesse d'Angiviller, qui, pour cet effet, fut introduit au milieu de l'assemblée. Un peintre d'histoire ayant exposé son esquisse des tableaux qu'il comploit faire pour sa réception, ne fut pas agréé. Les bas-reliefs des jeunes élèves qui avoient, au nombre de six, travaillé pour le grand prix étoient exposés. Le sieur Gi-

rard remporta le grand prix, el le sieur Bi'idan \ fils d'un de nos professeurs, le petit. J'embrassai, comme d'autres, ces jeunes gens au sortir de l'assemblée. A toutes les portes, nos jeunes élèves, faisant les sentinelles, nous présentèrent les armes; dans la cour ils étoient rangés en haie et on batloit aux champs à notre passage.

Le 15. Ce jour, je dînai chez mon fils; M. Isembert y étoit aussi. Nous mangeâmes d'excellent macaroni et un barbillon de Seine parfait. Après le dîner, mon fils alla à la Comédie-Françoise, où il a ses entrées gratis, et M. Isembert et moi, nous y allâmes aussi ensemble, mais pour notre argent. J'y fus principalement pour voir jouer les Deux Pages; celte pièce, où le feu roy de Prusse est le principal personnage, fut très-bien jouée par le sieur . . . ., qui le représentoit commeje me le suis toujours figuré. L'acteur fut très applaudi. La pièce même est tirée d'une comédie allemande qui a eu beaucoup de succès en Allemagne, mais elle est un peu différemment accommodée pour le théâtre françois.

Le 15. Je reçus une lettre que madame Pajou^ avoit adressée à ma femme, la croyant apparemment en vie,

* Pierre-Charles Bridan, né à Paris le 10 novembre 1766, fils de Cli; ries- Antoine Bridan, né à Ruvière, en Bourgogne, en 1735, et mort en 1805, exposa, en 1808, un buste en marbre du Titien; en 181'2, une statue du général Wallongue; en 1817, une statue de Dugucsclin, pour la décoration du pont Louis XVI. On lui décerna, en 1819, le grand prix de sculpture proposé par le roi Louis XVIII.

2 C'est la femme d'Augustin Pajou, né à Paris en 1730, et mort en 1809, 11 était élève de Lemoine, et fut un des sculpteurs les plus féconds de son temps. Il lit les statues de Pascal, de ïurenne, de Bossuet, de Buffon et de Descartes. C'est lui qui exécuta les sculptures de la grande salle de spectacle de Versailles. Pajou eut un fils, Jacques-Augustin Pajou, qui, né à Paris en 1760, mourut en 1820; celui-ci était jicintre d'histoire, et élève de Vincent.

m ' JOunNAL

pour l'inviter à envoyer ses 1 ijoux, comme d'autres femmes d'arlisles, pour en faire du tout un don patriotique à la nation, par rapport aux circonstances actuelles, .l'ay répondu à madame Pajou que je me (renvois assez malheureux de ce que ma très-chère défunte n'avoit pas vécu en ce temps-cy, qu'elle auroit certainement, généreuse comme elle étoit, rempli, même prévenu ses désirs.

Le 17. Le sieur Girard, sculptei r, à qui nous adjugeâmes, samedy passé, le grand prix, et le sieur Bridan, qui eut le petit, me sont venus voir aujourd'huy, pour me remercier de ma voix, que j'avois accordée à l'un et à l'autre. Le sieur Girard est élève de M. Moitte, agréé de notre Académie; celui-cy est fils de feu M. Moitié', académicien, que j'ay beaucoup connu et qui étoit graveur comme moi.

Le 18. J'ay donné à mon élève Bourgeois un certificat, tant par rapport à l avancoment de son talent que de sa bonne conduite. Ce certificat doit lui servir auprès d(i ses parents et aussi auprès de la municipalité d'Amiens, car il y est allé pour tâcher d'avoir une augmentation de sa pension.

' l'icrre-Étienne iVIoitte étiiit, en effet, graveur; il était né à Paris en 1722, et niouiut (îans la même ville en 1780. Il avait été reçu académicien le 22 juin 1771, sur le portrait gravé, d'après M. Q. de la Tour, de Restnut, Tancien directeur de TAcadémie. Il eut six enfants, qui furent tous six artistes: Angéli(pje, sa fille ainée, gravait le paysage, Élisabelh-Mélanie, la cadette, a gravé en manière de crayon; F. A. Moitte, un de ses fils, né en 1748, grava avec assez de talent la Jeime Nourrice et la Petite Mère, d'après Greuze; enfin, celui dont il est ici question était sculpteur : il s'appelait Jean-Guillaume, était né à Paris en 1747, et y mourut en 1810 Après avoir été élève de Pigal, il passa dans l aU lier de Lemoyne, et remporta le grand prix de sculpture . n 1708. J. G. Moitte fit partie de l'Institut, et fut chevalier de la Légion d'honneur.

DE JEAN-GEORGES WILLE. m

Le 20. Co jour, j'ay dîné chez mon fils, qui commence à se mieux porter. M. le comte de Marensac et M. Isembert y dînèrent aussi. Toute la matinée, lui, Isembert et M. de Torcy, son élève, ne firent autre chose que l'exercice avec leurs fusils, qui ne laissent pas que d'être très-lourds. Mon tlls me montra sa giberne, ses guêtres, son sabre et tout l'équipage militaire à son usage. Le tout fort propre.

Le '22. Mon fils a monté la garde, équipé de toutes pièces militaires, pour la première fois, rue Saint-André-des-Arts, et l'a soutenue avec honneur et constance pendant les vingt quatre heures. Cela m'a fait le plus grand plaisir en m'assurant qu'il va mieux, pour ce qui concerne sa santé.

Ces jours-cy, d'après l'invitation de madame Pnjou, j'ay envoyé chez elle, pour ma contribution patriotique, douze médailles très-belles, en argent, et douze ducats des mieux conservés, en or, dont quatre doubles et quatre simples, et selon sa quittance et le rapport de mon domestique, cela lui avoit fait plaisir. Madame Pajou doit joindre mon offrande à d'autres faites par les élèves de notre Académie royale, et à ce qu'auroient contribué les membres célibataires et veufs; je suis malheureusement du nombre des derniers.

Le 26. A l'assemblée de noti'e Académie, M. Delaunay, graveur reçu, prêta le serment d'usage et prit place parmi les académiciens. M. Beauvarlet, élève de M. Pajou, y fut reçu, de même que M. Lemonnier', peintre d'his-

* Cliarles Lemonnier, peintre d'histoire, était de Rouen, et il donna 5 l'Académie, comme morceau de réception, la Mort d'Antoine, qui se trouve aujourd'hui au musée de Rouen. Il mourut en 1825.

toire. M. Chaise \ peintre d'histoire, fut agréé, comme aussi M. Milot sculpteur. .Ensuite les élèves de l'Académie demandèrent audience, par dépulation, qui leur fut accordée. Ils entrèrent, au nomhre de cinq, avec le respect et la dignité convenables. L'im tenoit et lut debout les articles de leurs réclamations, pendant qu'on fit asseoir les autres sur des chaises placées derrière le secrétaire. Ces articles étoient qu'ils désiroient que leur ancien camarade, M. Drouais, mort à Rome, fût inscrit comme académicien et que ses tableaux fussent exposés au Salon ; 2° que tous les protégés et privilégiés, même fds d'académiciens, qui prenoient place parmi les médaillistes, pour dessiner d'après le modèle, fussent exclus par la suite; en troisième lieu, qu'il fût permis aux élèves de dessiner, le dernier samedy du mois, d'après l'antique. Les deux premiers articles furent accordés: mais pas encore le dernier.

Le 5. Nous reçûmes à l'Académie royale, en qualité d'académicien, M. Monsiau, peintre d'histoire. Ce jour, il y eut des disputes entre M. Vien, premier peintre du roy, directeur de l'Académie, et M. David, par rapport au tableau du jeune Drouais, son ancien élève, qu'il désiroit d'être inscrit comme agréé, et que les tableaux,

* M. Chaise demeurait rue l'Évêque, butte Saint-Roch; il exposa, en 1791, une Jeune Fille faisant une offrande au dieu Pan, la Prudence endormie, les Bergers d'Arcadie, les Filles de PeLias demandant à Médée Le rajeunissement de leur père, et une Fête à Bacchus.

2 M. Milot demeurait rue de la Savonnerie, près l'Apport-Paris, et exposa, en 1791, une figure en plâtre d'un Soldat blessé, un Biisie d'homme et un groupe en terre cuite, Atalante et Hippoméne. Chery trouvait ce groupe indécent et mauvais.

que les jeunes élèves avoient ajjporlés fussent exposés au Salon. M. David, ne pouvant réussir, disputa fortement avec M. Renou, noire secrétaire; mais celui-ci lui répondit aussi très-sérieusement.

Le 4. Je dînai chez mon fils, avec plaisir. Madame Wille me conloit qu'elle avoit assisté, d'après l'invitation, dans la galerie d'Apollon, à l'assemblée des dames artistes ou épouses d'artistes, [)our y rassembler les dons volontaires de chacune, pour être offerts à la nation de leur part; qu'elles avoient été au nombre de cent trente-trois. — Madame Wille avoit envoyé son don la veille à madame Pajou, trésorière. Cette assemblée s'est tenue le 50 du mois passé

Répondu à M. Coclers père. Je lui rends compte de l'argent qu'il in'avoit laissé ou envoyé pour les dépenses

' Si c'était la femme du sculpteur Pajou qui écrivait aux femmes d'artistes pour faire appel à leur générosité, c'était la femme d'un autre sculpteur, madame Moittc, qui avait donné l'idée de ce dévouement; elle publia, à ce sujet, une brocliuie intitulée ï Ame des Romaines dans les daines françaises; nous allons en donner quelques extraits: «...Comme il seroit beau, dit-elle, d'accourir en foule offrir à la France nos hommages, et lui apporter le baume restaurateur et salutaire pour effacer ses innombrables blessures ! L'histoire romaine nous fournit un trait qu'il seroit hono- Table d'imiter. Dans une urgente nécessité de celte ville fameuse, les dames, à l'envi, s'empressèrent de porter au Trésor tous leurs bijoux les plus précieux J'invite toutes nos dames à se procurer cette gloire insigne ; quittons, de grâce, pour un instant, nos amusements folâtres et nos précieuses parures; hâtons-nous de marcher sur les traces de celles qui ont eu l'avantage de naître avant nous pour nous frayer la route qui conduit au temple

du patriotisme Je suis peu fortunée, mais je donnerai tout ce que j'ai

avec la joie la plus parfaite Ah! que Dieu veuille exaucer mon humble

et ardente prière, et qu'il permette que ma lettre produise l'heureux effet que je désire; je serai au comble de la satisfaction, et je me nommerai. » Cette lettre fut bientôt suivie d'un supplément toujours dans le même sens, qui portait ce titre : Suite de Vâme des Romaines dans les femmes françoises, par madame Moitié, auteur du projet des dons offerts par les femmes d'artistes célèbres à l" Assemblée nationale. S. d. (1789), in-8".

nécessaires que j'avois faites pour M. son fils, mon élève, el de celui que j'avois été obligé d'avancer encore.

Le 5. Ce jour, qui étoit un lundy, on sonna de grand matin le tocsin à l'Hôtel de Ville, et dans le moment mon domestique, qui devoit m'acheter une provision de bois, revint sans l'avoir fait, me disant qu'ilyavoit beaucoup de rumeur et qu'on fermoit les boutiques partout. Effectivement on sut dans le moment que les dames de la halle et des marchés avoient forcé la garde de l'Hôtel de Ville (qui sans doute n'avoit pas la permission de tirer sur elles), y étoient entrées en demandant avec menaces, à ce qu'on dit, du pain et de faire venir le roy à Paris; que le conseil de la commune leur avoit tout promis. Ce qui étoit très-sage dans ce moment. Knfin, vers les trois heures de Taprès-midy, regardant par mes fenêtres, je vis des drapeaux et une nombreuse soldatesque devant la statue de Henry IV; les tambours battoient l'alarme. Curieux de savoir ce que cela dénotoit, je me rendis promptemenl sur le pont Neuf ; en y arrivant, je vis arrêter par nos soldats bourgeois trois fiacres, à qui ils prirent leurs chevaux et les attachèrent à deux des pièces d'artillerie qui se trouvoient derrière la statue, et à un chariot de munition. Tout cela fut fait avec activité. On se'mit en marche de la place Dauphine, qui étoit remplie de notre milice bourgeoise; une partie marcha, avec ses drapeaux flottants, vers le quay de la Monnoie, l'autre vers la Samaritaine, où elle fit halte. Je savois déjà que toutes partoient pour Versailles. Dans ce moment, M. le marquis de la Fayette, accompagné de ses aides de camp et au milieu de la cavalerie de Paris, vint de la place de Grève. Les grenadiers soldés, avec leurs canons, le suivoient immédiatement, de môme que les autres

DE JEAN-GEORGES WILLE. 225 troupes. Il pleuvoil furieusement; malgré cela je courus avec une vitesse extrême, en devançant cette marche, pour gagner les Tuileries et la voir de la terrasse à mon aise, et, quoique les places y étoient déjà prises, j'eus le bonheur d'en trouver une des plus commodes. Enfin l'armée parisienne arriva, et je vis complètement sa marche et sa contenance, qui étoient fières et imposantes, et dura jusqu'à la nuit. Aussi il y avoit plus de vingt mille hommes tous en uniforme et bien armés et pourvus d'une bonne artillerie. Le curieux de tout cela étoit qu'un nombre coasidérable de femmes et filles de la Halle et des marchés s'étoit fourré, par-cy par-là, entre les rangs des compagnies, en observant l'ordre et le pas des soldats. Elles étoient armées de couteaux de chasse, de sabres et autres instruments offensifs. Une très-grande quantité d'ouvriers des faubourgs, en vestes, ayant la plupart d( s tabliers de cuir devant eux, ou vêtus de redingotes délabrées, s'étoient joints également à la soldatesque. Ils avoient pour armes des lances, des fourches à fumier, des haches ou des sabres, et même des bûches de bois pourvues de la moitié d'une lame d'épée; la résolution de ces gens me parut extrême. Enfin, cette armée étant passée et ayant été jointe par les bataillons (au Coursla-Reine) qui étoient venus par les boulevards, je décampai mouillé comme un chat qu'on auroit trempé dans la rivière; malgré cela je me rendis encore au Palais-Royal, où trente groupes raisonnoient à perte de vue sur les démarches de la ville, mais je n'y restai pas longtemps; je revins au logis vers les huit heures et ayant la tête pleine de réflexions.

Ce jour, nous fûmes instruits de grand malin que plus (le quatre à cinq mille femmes et hommes avoient devancé nos troupes, et tous armés comme celle.^ et ' II. 15

ceux dont je viens de parler. Ces femmes surtout s'étoient présentées librement dans l'Assemblée nationale, en y faisant les mêmes demandes que leurs commères a voient déjà faites dans la matinée à l'Hôtel de Ville de Paris; elles y eurent également des promesses qui les satisfirent. En attendant, des coups de fusil se firent entendre au château, où cette avant-garde voulut pénétrei' de force, et que les gardes du corps à cheval et au nombre de six cents, h ce qu'on assure, cherchoient à repousser; mais ils eurent le dessous et plusieurs furent égorgés jusque dans les appartements du château, où la désolation devoit être des plus grandes. Pendant que cette scène tragique se passoit, les troupes nationales parisiennes étant arrivées vers minuit, elles rétablirent l'ordre autant qu'il étoit possible dans un moment aussi terrible. Elles prirent d abord sous leuiprotection les gardes du corps, dont la plupart étoient absolument dispersés, et cela fait, selon moi, un honneur infini h nos troupes. Il y avoit, depuis quelque temps, quelques centaines de dragons ainsi que le régiment de Flandre, infanterie, à Versailles, qui, loin de s'opposer aux troupes parisiennes, se joignirent à elles et furent bien reçus ^ — Vers les deux heures de ce jour

* Une curieuse planche fut publiée à cette époque au sujet de ces événements; elle est dessinée et gravée par Pli. Caresme, et on lit au bas l'explication suivante;, qui ne laisse pas d'être assez catégorique : « Rc-iiie Audu est rhéroïne de ces journées; le 5 octobre 1789, sur les dix heures du matin, elle se met à la tète de huit cents femmes aussi déterminées qu'elle; elles partirent des Champs-Klysées, arrivèrent à Versailles. Elle fit surveiller les malveillants contre TAs^iemblée nationale, fit prêter serment aux dragons et au régiment de Flandres, arrêta les (piatre voitures du tyran qui devaient le conduire a Metz, et, malgré la résistance o|)iniàtre de ses gardes du corps, pénétra, elle douzième, dans l'appartement du tyran, lui fit sanctionner la Déclaration des droits de l'homme, et, après s'être assur('M> qu'il revi liait faire son séjour à Paris, elle monta avec sa troupe sur les canons de sa section et rentra en triomphe à Paris. Pour récompense, les in-

on promena déjà deux lêtes de gardes du corps, sur dos lances, au Palais-Royal el dans les rues de Paris, pour faire voir aux habitants que leurs concitoyennes principalement avoienl triomphé et vaincu tous les obstacles» Je ne les ay pas vues, ces têtes, ni voulu voir, car un tel spectacle fait toujours frémir. — Nous fûmes instruits cet après-midy que le roy avoit pris la résolution de se rendre à Paris pour y demeurer, avec la reine, monseigneur le Dauphin et toute la famille royale, et qu'il devoit arriver vers le soir. Je fus curieux, quoiqu'il plût, de voir son arrivée. Je me rendis, accompagné de M. Baader, qui avoit dîné chez moi, près de Saint-Roch, rue Saint-Honoré, où il y avoit déjà un monde innombrable, aussi curieux que nous, pour y voir cette entrée unique et remarqiiable. Enfin, vers les cinq heures, Tavant-garde, composée des dames de la halle et des marchés entremêlées d'hommes et habitants des faubour>^s, portant tous fièrement leurs sabres, haches, fouiclies et lances au bout desquelles ils avoient fiché, poui' la plupart, des pains de quatre livres, arrivèrent (Haut crottés depuis le bas jusqu'à la tête. Les femmes portoient des rubans bleus et rouges en bandoulières et des branches en forme de bouquets, liées avec des rubans de la même couleur. Elles s'en procurèrent souvent en arrachant les cocardes des spectateurs; il s'en fallut même très-peu que la mienne, qui étoit ample, n'eût la destinée d'orner les épaules d'une de ces amazones; pour celle de

trigants la firent mettre en prison au Cbâtelet et à la Conciergerie pendant près d'un an, d'où elle ne fût jamais sortie sans les secours de la société populaire des Cordeliers et les soins du citoyen Ghcnance, son détenseur olfficieux. Reine Audu a été honorée d'une épée par la Commune de Paris, qui l'a employée dans l'administration des subsistances, où elle réside présentement.» — Se vend à Paris, chez Duplessis, pointre-graveur, rue de la Calandre, en face la rue Éloi, n° 11.

M. Baader, aucune n'en désira la possession, tant elle étoit chétive. Celte troupe fut suivie par nos troupes soldée et bourgeoise, avec leur artillerie et chariots de munitions. Tanlôt passoit un bataillon entremêlé d'hommes et de femmes, tantôt un autre conduisant par intervalle quarante-deux chariots chargés de sacs de blé trouvés à Versailles, qu'on disoit au nombre de six mille; cela parut faire le plus grand plaisir, car depuis du temps nous étions presque sans pain. Le régiment de Flandre et les dragons passèrent également devant. M. de la Fayette, commandant général, précédé et suivi de notre cavalerie, fut applaudi par des claquements de mains. Partout les soldats, dans leur marche, crièrent en tirant des coups de fusils en l'air : Vvve la nationî Les gardes du corps, qui s'étoienl mis sous la protection de nos troupes, marchèrent parmi eux, sans que personne ne leur dît aucune dureté; au contraire, ils furent plaints par plusieurs personnes dans leur malheur. M. Bailly, maire de la ville, passa à pied, accompagné par plusieurs députés de la Commune, vers les six heures et demie, allant au-devant du roy et de la famille royale pour les recevoir et complimenter au nom de la ville. Cette cérémonie devoit avoir lieu, disoit-on, vers la porte de la Conférence. Nombre de députés de l'Assemblée nationale, ayant accompagné le roy, arrivèrent successivement dans leurs voitures, escoi tés par notre soldatesque, dont la marche continuoit toujours et sans interruption. Les équipages du roy et de la cour étoient trèsnombreux aussi. Enfm, il n'étoit pas loin de huit heures, lorsque le roy, la reine et la Hunille royale passèrent devant nous, accompagnés et fortement escortés, comme on doit bien le penser, par les meilleures troupes et les cris de : Vive le roy, la reine et la nation! retentissant

des deux côtés de la rue. Le roy fut ainsi conduit avec la reinC; le Dauphin et la famille royale, à la Maison de Ville. Et nous, nnouillés comme nous étions et lorsque la foule se fut un peu dissipée, nous gagnâmes par les Tuileries et le Pont-Royal ma maison, quay des Augustins. Mon fils étoit bien fâché de n'avoir pu voir tout cela, étant de garde à la Monnoie, où il y avoit ce jour un fort détachement de la milice nationale parisienne. Mes deux pensionnaires, M î. Klauber et Coclers, également dans nos troupes, étoient avec les huit à neuf cents hommes qui gardoient ce jour et la nuit l'Arsenal par précaution.

Le 8. Répondu à M. de Lippert, Oberlaiides Regierungsrath à Munich. Je lui dis derechef qu'aucun libraire de Paris ne se chargeroit de son entreprise, et, comme il m'avoit dit qu'il étoit prêt de m'envoyer quatre médailles et un ducat rare, je lui mande de les faire passer par Strasbourg. Le reste de ma réponse n'est composé que de politesses.

Le 9. Ayant appris que mon fils étoit ce jour de garde auprès du roy, de la reine et du Dauphin aux Tuileries, j'y allay vers les sept heures du matin; mais il n'y avoit pas moyen d'entrer dans le château. Cependant, ses vingt-quatre heures de garde finissant ce jour, il me vint voir vêtu en uniforme, le sabre et la baïonnette à côté, et je trouvai qu'il avoit bonne tournure dans son équipage militaire. Le même jour, j'allay le voir au corps de garde, rue Saint-André, et je trouvai que malgré tant de fatigue il se portoit bien.

Li: IJ. MM. Daudet et Klauber vinrent avec moi pour faire nos visites d'usage à M. Chereau et à madame sa

Page 1