‹ Mémoires et journal de J.-G. Wille (volume 2)Chapitre 2 sur 53 · J OU UN AL · texte numérisé non relu

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lillc, qui a opousé M. Martin de l'Agenois, notaire. En sortant, M. Klauber nous quitta. M. Daudet et moi allâmes aux Tuileries; mais, comme il y avoit défense que personne n'entrât dans le château, je m'adressai, d'après les conseils de M. Daudet, à un soldat suisse qui étoit (!e garde à l'entrée, lui demandant en allemand la permission d'y passer avec mon camarade; tout de suite il nous ouvrit la porte avec politesse, et je l'en remerciai en landsmann.

Le 18. Je dînai chez mon fils. MM. Isembert et Persinet, architecte, y étoient aussi. Après le dîner, mon fils alla à l'Opéra, et madame Wille, lesdits messieurs et moi allâmes en voiture vers les boulevards.

Le 20. M. Isembert ayant eu deux billets d'entrée <lans la salle de l'Assemblée nationale, actuellement à l'archevêché de Paris, m'en envoya un et me vint prendre entre sept et huit heures du matin, pour nous y rendre. Heureusement nous arrivâmes assez tôt pour avoir dans la tribune d'excellentes places, exactement vis-à-vis la tribune des orateurs. Cependant, comme depuis quelque temps je n'entends pas dans un certain éloignement les paroles distinctement de ceux qui parlent, je n'ai pas compris la moitié de ce que disoient les orateurs, mais M. Isembert m'instruisit de ce que je n'avoispasbien compris. Au reste, je fus très-ravi d'avoir assisté et d'avoir vu cette assemblée respectable et nombreuse, où je voyois avec émotion les députés choisis et dignes de représenter une grande et célèbre nation. Nous quittâmes nos places vers les deux heures et demie, et M. Isembert dîna chez moi.

Le 22. Ce jour, après avoir dîné, me parut fatal, car

une fièvre terrible me surprit et je fus obligé de vomir sans cesse; enfin, contre mon habitude, je fus obligé de me mettre au lit, malgré ma répugnance. Mon fils, f ayant su, fit venir, le vendredy, qui éloit le lendemain, M. le Brim, premier médecin du prince de Conty, qui m'a hïl boire sans cesse, et n'ayant absolument rien mangé pendant onze jours. Je suis mieux, mais j'ay eu des chaleurs si considérables et des sueurs si abondantes, qu'il fallut me changer de chemise à chaque moment; cela cependant fut heureux pour moi. Au bout de dix-huit jours, je fus purgé, mais il restoit encore du levain. Je coinmençois à me lever à peine, qu'un vent coulis m'ayant frappé à la hanche droite me causa une espèce de rliumalisme très-incommode accompagné de rhume; mais je n'en fus nullement inquiet, mon bon tempérament m'ayant toujours été secoiirable. Il est à remarquer que M. le Brun est le premier médecin dont je me sois servi depuis près de soixante ans; mais c'est un homme à qui je «lois la justice de dire qu'il est aimable et rempli de talent. Depuis quelques jours moiî bon fils a dîné plusieurs fois avec moi en mangeant des huîtres, ordonnées par mon médecin, et un poulet rôti. Je dois aussi rendre justice à Baptiste, mon domestique, qui m'a veillé et soigné au mieux, en bon garçon qui me paroît attaché.

N0Vr;j6RE 1789.

Le 15. Enfin, aujourd'huy 15 novembre, qui est un dimanche, je me suis hasardé à aller chez mon fils, vers les onze heures du matin, dont il fut fort surpris, de même que sa femme; ils m'ont gardé à dîner chez eux, c'est ce que j'ay fait avec plaisir, d'autant plus qu'ils ne savent quelle chère me faire faire.

Le J9. Répondu à M. Crayen, à Leipzig. Je lui promets (le faire mon possible pour lui procurer les pièces qu'il désire.

Le 20. Répondu à M. Coclers, père de mon élève. Je lui rends compte de l'emploi de l'argent qu'il m'avoil envoyé pour les besoins de son fils.

Mon médecin m'ordonne de me purger, pour la troisième fois, dans deux jours. Tout cela m'ennuye bien singulièrement, car je désire fortement m'occuper d'autre chose que de me rôtir les jambes devant le feu de ma cheminée, et d'autant que c'étoit hier exactement un mois que la vilaine fièvi'e me surprit si malicieusement et sans m'avoir prévenu le moins du monde.

Le 22. Je fus purgé pour la troisième fois, et c'en est assez !

Le 23. Mon fils, (jui m'aime bien, a dîné avec moi. Nous avons, entre autres, mangé des huîtres. Je crois même que c'étoit, depuis que je me lève, la troisième fois qu'il dînoit avec moi.

J'ay reçuj par le coche de Strasbourg, plusieurs médailles d'argent et un joli ducat en or. C'est M. de LippiTt, de Munich, qui me les envoyé. Elles sont toutes gravées par le célèbre Scliega.

Le 24. Ecrit a M. Weisbrodt, à Hambourg. Je lui parle de ma maladie, etc.

M. le Rrun, premier médecin de monseigneur le princ(ï de Conty, m'est venu voir. Il m'a bien traité pendant ma maladie, et, comme je me crois hors d'affaire, je lui ay baillé soixante-douze livres pour ses honoraires, dont il a paru fort content et nous nous sommes séparés les meilleurs amis du monde. C'est la première fois que je

me suis servi d'un médecin, n'en ayant jamais eu besoin .

Le 29, qui étoit un dimanche, je me hasardai, vers les onze heures, d'aller voir mon fils etsn femme. Je fis ce pas avec plaisir, n'étant pas encore d'une foi'ce d'Hercule. Mais je fus bien reçu, étant même obligé d'y dîner en compagnie de deux autres personnes, et cela, je pense, n'a pas mal augmenté mes forces délabrées.

Mon ancien ami, M. Descamps, ayant chargé d'une lettre de recommandation un jeune homme de ses élèves, nommé M. Carpentier, qui se destine à la gravure, et qui me montra ce qu'il avoit fait, me priant de lui donner des conseils. C'est ce que je lui ay promis, d'autant plus que je suis un peu Normand aussi, étant membre de l'Académie de Rouen.

DÉCE^lBRE 1789.

Le 1"'. Ce jour, M. Coclers, père de mon élève, arriva inopinément chez moi, ayant fait son chemin en voiture de poste, le jour et la nuit, depuis Amsterdam jusqu'icy. La raison de ce voyage est que le sieur Marin, célèbre fabricateur de faux billets de caisse d'escompte, et qui s'est tué en prison, lui devoit, à ce que M. Coclei s m'a conté, pas mal d'argent, pour des tableaux qu'il lui avoit vendus et dont il va réclamer le payement Comme nous avions déjà dîné et qu'il pouvoit avoir le ventre creux, nous trouvâmes quelque moyen d'y mettre encore quelque ordre.

Le 2. Écrit à Mo Ledoux, architecte du roy, pour lui annoncer que ses desseins pour S. A. I. le grand-duc, et que je fis parlir pour Pétersbourg le printemps passé,

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y éloienl arrivés; que ce prince ea ctoit content, mais qu'il (iésiroit savoir de quelle manière il pou voit récompenser cet artiste. J'attends réponse de M. Ledoux.

Répondu à M. Ledoux, Je le prie de s'expliquer mieux qu'il n'a fait dans la réponse qu'il m'a faite.

Le 3. J'ay signé pour le sieur Carpentier, jeune graveur (mais déjà très-granrl) de Rouen, le billet qui lui donne la permission de dessiner à l'Académie royale.

Le 8. Mon fds, sa femme, M. Coclers père et M. Isembert ont dîné chez moi.

Le- 13. Mon fils et sa femme ont encore mangé chez moi. Les huîtres étoient excellentes cette fois-cy. Je commence à avoir un peu meilleur appétit depuis ma maladie, aussi avois-je été préalablement avec mon fils pour voir quelque chose rue Saint-Honoré.

Le 20. M. Coclers, père de mon élève, après avoir dîné et soupé chez moi, prit congé, car il est parli le lendemain pour retourner à Amsterdam.

Le 27. Voilà la troisième lettre qui m'est venue pour remettre à M. Coclers, qui cependant est parti pour la Hollande; je renvoyé donc celle-cy comme les précédentes à son adresse sur le Colreniers Bvrg Wal jf 10, à Amsterdam. M. son fils a mis une lettre à son cher père, sous l'enveloppe de celle que je renvoya, et clans laquelle j'ay ajouté quelques mots.

Le dernier jour de cette année je fus à l'assemblée de notre Académie. C'est en ce moment qi 3 tout le monde s'embrassfî selon l'usage.

Le 1". Beaucoup de personnes, qui ont quelque amitié pour moi, me sont venues voir pour me souhaiter la bonne année; quelques-unes m'apportèrent des oranges, des dragées ou des bougies. M. Klauber, mon ancien élève, actuellement mon camarade et mon ami, toujours sensible et généreux, m'a offert douze pots de confiture de gelée de pomme de Rouen très-précieuses, dont je lui ay bien des obligations. Ce jour, j'eus le plaisir de voir, pour l'objet en question, chez moi, neuf ou dix de mes élèves tant anciens, qu'actuellement encore sous ma discipline. Il paroît par là qu'ils ne me haïssent nullement.

Le 5. Ce jour, je me rendis à l'assemblée de l'Académie royale, où il ne se passa rien d'essentiel, sinon que notre secrétaire y lut nombre de lettres de félicitations tant des académies de province que de plusieurs de nos membres absents.

J'allay voir madame Wille, femme de mon fils, qui est malade au lit, mais qui ne veut absolument pas voir de médecin .

M. Isembert, notre bon ami, m'a envoyé deux bouteilles d'excellent vin de liqueur, pour mes étrennes.

Ces jours-cy. Dieu merci, madame Wille est venue dîner chez moi, preuve qu'elle est rétablie; son mari et plusieurs amis étoient du dîner. Nous mangeâmes des huîtres avec joye et plaisir.

Le 17. M. Klauber, mon ami, se présenta chez moi, la première fois, avec son bonnet de grenadier, et il faut avouer que c'est le plus beau de son corps. Je le juge

ainsi, car je le vis vers les onze heures à la parade et à la tè(edes autres, sui la place de la Comédie-Françoise, où il fut remarqué de tout le monde. Mon fils, qui a refusé de n'être ni lieutenant ni grenadier, n'y étoit pas; mais mon élève Coclers y étoit comme fusilier; mais, voyant pour la première fois la compagnie de chasseurs, ajoutée au bataillon, il lui plut de s'engager dans ce corps; car souvent il fait ce qu'il ne devroit pas faire, et ce qu'il devroit faire il ne le fait pas. Il est jeune!

Le 30. A l'Académie royale, nous avons nommé aux . places vacantes. M. Pajou, sculpteur, et M. Yanloo, de Prusse, peintre, ont été nommés adjoints à recteur; M. Ménageot, directeur à Rome, et M. Julien \ sculpteur, aux places de professeurs. M. Miger, graveur, a lu une réclamation des académiciens, il l'a posée sur la table devant le secrétaire; mais personne ne fit nulle observation. Ça sera vraisemblablement pour une autro fois.

* Pierre Julien, né à Saint-Paulien, près du Puy (Haute-Loire), fit ses premières études chez un sculpteur du Puy, nommé Samuel; en sortant de cotte école, un de ses oncles le plaça chez Pérache, sculpteur et architecte de Lyon, et P. Julien remporta un prix à l'Académie de cette ville. Voyant les grandes dispositions de son élève, et comprenant que les ressources de Paris lui étaient indispensahles, Pérache le fit venir dans la capitale, et le mit dansTalelier d'un autre Lyonnais, Guillaume Couslou; Julien y resta dix ans, occupi; à travailler, et ne songeant nullement à concourir pour le grand prix de sculpture. Ce ne fut qu'en 1765 qu'il se présenta, et cette année même ill'obtint. En 17C8, Julien partit pour Rome; il y exécuta deux copies en njarhre de V Apollon et du Gladiateur, qui lurent longtemps au musée de Versailles. Julien fut agréé à l'Académie en 1778, et reçu le 27 mars 1 779, sur un Gladiateuî' mourant, aujourd'hui dans le parc de Saint-Cloud. Ce fut dans cette année 1779 que l'on vit pour la première fois, au Salon, des œuvres de Julien. Il y avait envoyé son Gladiateur, un bas-relief représentant des nymj)hes coupant les ailes de l'Amour endormi, et une Tête de femme. P. Julien mourut en '1804, trois mois après avoir exécuté la statue du Poussin.

Le 5. J'allay à une assemblée extraordinaire convoquée pour les seuls officiers. Nous prîmes en considération les prétentions que la classe des académiciens nous avoit présentées p:ir écrit, et qui n'éloient qu'un abrégé des premières. Il y eut bien des pourparlers; mais la résolution fut prise que nous nous tiendrions à la réponse que nous avions faite à la première requête.

Le 6. Assemblée générale de tout le corps de l'Académie. Le secrétaire lut d'abord nos arrêtés précédents, dont MM. les académiciens n'étoient nullemenj, contents. Ils demandèrent la permission de lire une nouvelle motion, dont le contenu causa bien des disputes. Nous prétendions qn'ils dévoient s'expliquer plus nettement et par écrit sur leurs prétentions. MM. David, Giraud et Moreau parlèrent le plus et avec beaucoup de feu. M. Lebarbier fit une motion très-longue et paisiblement, quoique interrompu souvent par plusieurs de nos officiers. Enfin la chaleur de la dispute fut grande. Cependant, nous ne pouvions accorder, selon nos statuts, leur demande, qui étoit 1 égalité de tous les membres du corps en général.

Le 7. Mon ami, M. Daudet, m'avoit invité à dîner chez lui, je m'y rendis avec mon domestique. Le repas fut magnifique. Il y avoit belle et bonne compagnie. M. Daudet, qui m'aime d'ancienne date, me fit toutes sortes d'amitiés. Je revins chez moi en belle humeur, comme ayant passé mon après-midy très-agréablement.

Le 8. Répondu à M. Weisbrodt (toujours chez madame la comtesse de Bentinck, à Hambourg). Sa lettre étoit

remplie d'amilié ])our inoi, et ma réponse en est également remplie pour lui. C'est un aneien et bon ami que je ne pourrois oublier. Je l'invite sans cesse à revenir à Paris, et je pense que cela pourroil arriver en temps et lieu pour ma satisfaction particulière.

Les deux frères Agasse, fabricateurs de faux billets, ayant été exécutés en place de Grève, furent transportés, accompagnés d'un détachement de la garde nationale, chez un de leurs parents, rue Pavée -Saint-André, pour y être posés dans des cercueils et être enterrés honorablement le lendemain dans le cimetière de Saint-André. Toute la rue étoit remplie de monde, et chacun plaignoit le sort de ces jeunes gens, dont l'égarement avoit causé la perte. Ils étoient d'une très-bonne famille. On dit qu'on avoit fait tout au monde pour obtenir leur pardon; *mais inutilement.

Le 9. Je vis de mes fenêtres plusieurs détachements de différents l)ataillons, grenadiers, fusiliers, etc., delà garde nationale, se rendre par notre quay dans la rue Pavée, pour servir au convoy et enterrement des malheureux jeunes Agasse'. Un monde innombrable s'assembla devant notre maison pour y voir passer ce convoy, qui parut vers les onze heures sortant de la rue Pavée sur le quay et montant vers le pont Neuf, pour traverser la rue Dauphine et se rendre par ce détour à l'église Saint-André. Ce convoy étoit précédé par un trèsgrand détachement de grenadiers et autres soldats nationaux, de même que des pauvres de la paroisse portant des flambeaux; venoient ensuite les deux cercueils

* Il y eut bien des reproductions de cet événement mémorable, et IVslampc qui nous parait la plus exacte et la mieux réussie est celle que grava Berthault, d'après Prieur.

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portés comme à l'ordinaire, el suivis tanl par les parents des défunts que d'un nombre considérable de leurs amis et autres personnes de tout rang et de tout état en habit de deuil; la marche étoit fermée par des détachements de troupes li ès-nombreux; après cela les spectateurs se sont dissipés. De l'église, qui avoit été tendue en blanc, ces deux frères malheureux furent portés et enterrés dans le cimetière de la paroisse. M. Klauber, en sa qualité de grenadier du bataillon des Cordeliers, étoit de cette triste et lugubre cérémonie, qui faisoit verser des larmes.

Le 12. Je me rendis aux Cordeliers, qui est le lieu d'assemblée de mon district, et, la, je prêtai mon serment civique entre les mains du président, selon le devoir de chaque citoyen qui est animé de l'ordre prescrit.

Le 14. J'allay chez mon fils, mais il avoit été commandé pour accompagner le drapeau de son bataillon à la cathédrale, où les soixante drapeaux des soixante bataillons dévoient se trouver pour la cérémonie du Te Deum^ chanté en musique, par rapport au contenu du superbe discours que le roy avoit prononcé la semaine passée à l'Assemblée nationale. Cette Assemblée, de même que la ville, ont assisté à ce Te Deuni, 11 me fut impossible de pénétrer par aucun endroit, pour voir seulement la marche des députés. La garde nationale étoit posée depuis le Manège, lieu des séances de l'Assemblée, jusqu'à Notre-Dame, et le concours des spectateurs étoit si prodigieux, que je renonçai à être du nombre, et j'allay au château des Tuileries pour y voir monter la garde chez le roy; mais cela se fait et se voit journellement, au lieu que la cérémonie de ce jour à

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Noire-Dame, et la splendeur qui en est analogue et inséparable, se voit bien rarement. Personne ne l'a vue mieux que mon fils, puisqu'il se trouvoit à son poste, qui étoit dans l'église même. Ce soir, illumination par toute la ville.

Le 17. J'allay chez M. Ârnould, procureur, par rap port à la caisse d'estampes que le sieur Lefébure, d'Amsterdam, s'étoit chargé d'envoyer à S. A. I. le grandduc à Pétersbourg, il y a près de deux ans, mais qu'il avoit gardée dans son magasin à Paris, et qui étoit sur le point d'être vendue après la banqueroute dudit sieur, si, heureusement, je n'avois pas trouvé, et comme par hasard, moyen d'en être instruit l'automne passé. Opposition de ma part à la vente de celte caisse et de son contenu. M. Arnould m'a assuré que j'aurai le tout au premier moment. Quelle affaire ennuyeuse! et quel joli commissionnaire que ce M. Lefébure! Mon fils, pendant ma maladie, a fait bien des courses pour cette caisse.

Le 19. Je sortis pour voir passer du Chàtelet vers Notre-Dame, dans un tombereau, pour y faire amende honorable, le marquis de Favras; mais il éloil déjà parti de ce dernier endroit pour la Grève, où il devoit être, comme il le fut, exécuté comme conspirateur contrt^ rÉtat. Je retournai donc sur mes pas, n'ayant nulle envie do me fourrer parmi un peuple innombrable de curieux qui bouchoit les passages partout'.

Le 20. MM. les barons de Groll, de Riga, avec leui* gouverneur, M. Starck, Saxon, me sont venus voir. Ce

* Los roprt'Si nt:itions de rintci rogatoirc du marquis de Favras et de sou exécutiuu sout nombreuses, et Ph. Caresinc est encore Tauteur de la plus curieuse estampe.

sont deux frères des plus aimables; ils venaient de l'université de Gôttingue, où ils avoient fait leurs études.

Le 21. J'allay au spectacle de Monsieur pour la première fois.

Le 22. J'allay, l'avant-midy, au couvent des Grands- Augustins, où se trouve le sixième département, et où l'on paye le quart de ses revenus d'une année, selon le décret de l'Assemblée nationale, sanctionné par le roy. J'ay donc payé également le mien, de même que deux et demi pour cent de mon argenterie et bijoux d'or, aussi selon le même décret, étant bien aise de garder^ dans mon âge avancé, ce que je possède dans cette partie. Je fus reçu le plus poliment du monde; le chef du bureau, aussitôt qu'il vit mon nom sur ma déclaration, me dit : « Ah ! monsieur, vous êtes un homme célèbre, » et bien des choses flatteuses. Je lui répondis qu'avant toutj'avois toujours recherché la réputation d'honnête homme, etc. Il m'a donné quittance du tout; car, au lieu de payer en trois payements, j'ay payé à la fois le tout complètement.

Le 27. Ce jour je me rendis à l'assemblée de l'Académie royale, où M. Vien, notre directeur, lut d'abord un écrit qu'il avoit composé, tendant à tranquilliser les académiciens qui demandent absolument d'autres statuts plus analogues à la manière d'être d'aujourd'huy. Ces messieurs avoient préparé leurs demandes et avoient résolu de les lire devant l'assemblée; mais, d'après les propositions de M. Vien et celle de nommer de pari et d'autre des commissaires pour l'arrangement de nos différends, ils ne firent rien et consentirent à s'y conformer. Ils demandèrent copie dudit écrit, qui, après n. 16

242 JOURNAL quelques difficultés, leur fut délivré par le secrétaire. Après la séance levée, il y eut encore un parlage infini, qui dégénéra, par-cy par-là, en dispute sur cette affaire. Pour moi, je désire de tout mon cœur que la paix soit rétablie entre nous et MM . les académiciens, et cela pour plus d'une raison.

Le 6. Je me rendis à l'assemblée de l'Académie royale, 011, à peine étions-nous assis, qu'une dépntation de MM. les agréés demanda audience; elle fut introduite au nombre de six, M. Robin ^ à leur tête, qui eut la permission do lire un mémoire au nom de tous. Ce mémoire me parut avoir de bons raisonnements, et réclamoit le droit qu'il croyoit avoir de faire corps et cause commune avec les académiciens. Après que cette députation se fut retirée, il y eut pas mal de disputes, tant par rapport à elle que par rapport aux réclamations de MM. les académiciens. A la fin l'on convint que chaque parti nommeroit six commissaires par le scrutin. Nous avons donc nommé MM. Pajou, Bachelier^, Berruer^ Vincent, Gochin et le duc de Chabot. MM. les académiciens nommèrent également au scrutin : MM. Berthelemi, Miger, Houdon\ Lebarbier,

» Rol)in est auteur d'une brochure intitulée : De la pei?it7ire à fresque, par Robin, derancicnne Académie de peinture. S. 1. ni d., in-S".

2 Jean-Jacques Bachelier, né en 1724, mourut en 1805; il fut directeur de la manufacture de porcelaine de Sèvres, et fonda une école gratuite de dessin.

5 Diderot {Essais sur la peinture, p. 580) donne de grands éloges à Cleobis et Biton, bas-relief de Berruer, exposé en 17()5.

* Il parut récemment sur Houdon une notice de MM. Delerot et Legrelle et une autre dans la ]\cimc universelle des arts. Voir livr. juin-septembre 185:).

Jollain ^ et David, dont chacun doit faire ses observations.

Le 7. Une division (c'est la seconde, selon Tordre des six divisions) de la garde nationale, d'environ cinq mille hommes, dont notre district fait partie, s'est rendue aux Champs-Elysées pour passer en revue devant notre général, M. de la Fayette, par le plus beau temps possible. Avant que de s'y rendre, le bataillon de notre district s'étoit rassemblé sur la place de la Comédie- Françoise, dès les neuf heures du matin, et nous y allâmes M. Daudet et moi, pour voir ces troupes sous les armes; nous y trouvâmes mon fils en sa qualité de caporal, comme un des gardes du drapeau, M. Klauber en grenadier, M. Coclers, mon élève, parmi les chasseurs. Ces troupes partirent pour les Champs-Elysées, et nous aussi, et nous y vîmes toutes les manœuvres avec plaisir. A notre retour, je donnai un joli dîner que j'avois fait préparer et auquel étoient invités et se trouvèrent : MM. les deux aimables frères barons de Groll, M. Starck, leur gouverneur, M. Fôgelin, négociant de Francfort, galant homme, M. Isembert, M. Daudet, mon fils et sa femme, et moi, comme de raison, et mes deux pensionnaires MM. Klauber et Coclers. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde, et il me parut que chacun étoit content de la réception qu'il reçut chez moi. Mon fils, M. Isembert et mes deux pensionnaires étoient en habit militaire.

Le 25. J'ay remis moi-même à M. de Chotinski, ancien conseiller d'ambassade de Russie, une lettre à l'adresse de M. VioUier, peintre de Leurs Altesses Impé-

* Nicolas-René Jollain fut reçu à l'Acadéinie de peinture le 31 juillet 1773, sur le Samarilain, qui se trouve aujourd'hui à Saint-Nicolas-du-Chardonnel

riales, avec prière de la faire passer avec le paquet de sa cour à Pétersbourg. Ma lettre en contient une à moi, écrite par M. Ledoux, dans laquelle il me mnrquoit sa façon de penser par rapport aux récompenses qu'il espéroit du grand-duc, pour la collection de desseins qu'il lui a\oit envoyée. Je lui parle aussi du bonheur que j'avois eu de recouvrer la caisse d'estampes que j'avois confiée à M. Lefébure, d'Amsterdam, pour l'expédier à Pétersbourg en 1788, et que nous crûmes tous perdue. Elle étoit restée dans le magasin de ce banquier, qui a fait banqueroute; sans ma vigilance, même un peu tardive, cette caisse et son contenu auroient été vendus au profit des créanciers, comme effet non réclamé. Mais quelles courses et peines pour l'obtenir!

Le 26u Répondu à M. I. B. Coclers, à Amsterdam. Je lui envoyé le compte de ce qui est entre mes mains en espèces il lui appartenant et de ce qu'il me doit. Je lui réponds aussi par rapport à sa demande si je pouvois lui fournir mon œuvre, avant la lettre, — Nego, — Pour celle avec la lettre, premières et parfaites épreuves. Oui, mais chères. Je lui mande aussi que son fils, mon élève pensionnaire, doit graver au burin, selon mes principes et non selon d'autres, et que d'après cela et autres considérations, s'il lui plaisoit de retirer ce cher fils auprès de lui, il pouvoit être sûr que je n'y mettrois aucun empêchement.

Le 27. Espèce de révolte de nos jeunes étudiants de l'Académie, qui prétendoient que nous avions mal jugé la ligure, entre autres, d'un de leurs camarades, qu'il avoit peinte pour melti e au grand prix. 11 y eut encore quehjues disputes par rapport aux prétentions de MM. les académiciens.

Le 10. A notre Académie pourparlers et disputes entre les officiers et simples académiciens. Les commissaires, au nombre de six, de part et d'autre, sont nommés, dont l'assemblée se fera chez M. Vien, notre directeur, mardy au soir, pour aviser au moyen d'aplanir et ajuster tout ce qui fait obstacle au rapprochement de nos idées sur les statuts à refaire de notre Académie.

Le 17. J'allay à notre district des Cordeliers, curieux de voir et d'entendre M. Linguet, devenu membre depuis son retour de Bruxelles. Il y parla beaucoup et bien selon sa réputation d'avocat exercé; je l' écoutai avec attention, il n'est nullement ami de la maison d'Autriche»

M. de l'Étagne, inventeur du bataillon des vieillards, dans le costume militaire de son invention, y parla aussi à plusieurs reprises. Tout cela m'amusa singulièrement.

Le 18. J'allay avec mon fils chez M. Rheinwald, secrétaire de S. A. I. le grand-duc de Russie, pour lui dire que le mannequin que j'ay fait faire par iM. Huot, et qu'il a ordre de payer, étoit fini, et qu'il pouvoit le faire partir pour Pétersbourg au premier jour. Cette commission finie, nous allâmes chez M, Huot, rue des Vieux-Augustins, auquel je donnai un écrit pour M. Rheinwald, afin qu'il pût toucher, en lui livrant le mannequin, son payement. Ce mannequin, que j'ay examiné plusieurs fois, est extrêmement bien fait, et M. Yiollier devra en être très-content lorsqu'il le recevra.

Le 22. Répondu à M. Coclers, à Amsterdam, qui est courroucé contre son fils, mon élève, et le vouloit faire

revenir pour le retirer des compagnies équivoques dont personne n'est fort content. Cependant le fils m'a prié d'adoucir son père, promettant de se mieux ranger par la suite, vl comme effectivement il se comporte mieux; depuis qu'il aide à M. Yanleen, c'est-à-dire depuis trois semaines, je ne suis pas mécontent de lui. J'exhorte aussi son père de ne pas lui retrancher, comme il avoit résolu, l'argent que je lui donne de sa part, chaque dimanche, et je lui dis le pourquoi.

Le 24 . J'allay ce jour et le suivant à notre district des Cordeliers, où plusieurs députations envoyées par d'autres districts se sont présentées pour adhérer aux résolutions du nôtre, par des discours et des lectures de leurs arrêtés, ayant principalement pour objet que le Châtelet ne devoit pas se mêler de connoître des crimes de lèsenation, etc. M. Danton, président du district, remercia avec éloquence, fermeté et politesse les députés en général, etc.

Le 27. M. Schmuzer, mon ancien élève et ami, m'a envoyé une petite monnoie d'or frappée à l'occasion de l'hommage prêté par les États d'Autriche à leur nouveau souverain, Léopold II.

Le 28. Écrit à M. Weisbrodt, d'après les prières de M. Daudet, afin que notre ami de Hambourg ne s'impatiente pas par rapport à l'envoy de la planche, du dessein, etc., qu'il doit recevoir pour graver à l'eau-forte ladite planche d'après ledit dessein. Je l'averlis aussi que je lui envoyé par la même voiture un ébarboir excellent que j'avois fait faire à Londres, et je remercie cet excellent ami des quatre jolis desseins coloriés qu'il m'avoit envoyés (et faits par lui) quelques jours auparavant; d'avoir écrit à M. Yiollier par rapport à la caisse avec les

estampes ea question, et que M. Rheinwald a fait chercher chez moi; cela doit être marqué dans mon livre contenant ce que je dépense pour S. A. 1. monseigneur le grand-duc.

Le 1". J'allay à l'assemblée de notre Académie royale, où il n'y eut rien de nouveau. Le secrétaire inscrivit seulement sur les registres la mort de M. Cochin, chevalier de Saint-Michel, dessinateur et graveur du roy, décédé deux jours auparavant, âgé de soixante-quinze ans et quelques mois. C'étoit à peu près un des derniers de mes amis de jeunesse; notre connoissance datoit de 1758, par conséquent il y a cinquante-deux ans. Il demeuroit aux galeries du Louvre; c'étoit un très-habile homme dans son genre et fin, etc. Il étoit ancien secrétaire de notre Académie et garde des desseins du roy. — J'appris à l'assemblée que son logement, qui étoit double, avoit été partagé; que la moitié avoit été obtenue avec la charge de garde des desseins par M. Vincent, adjoint à professeur et habile peintre d'histoire, et l'autre moitié par M. Dumont, que nous avons reçu depuis peu membre de l'Académie, et qui fait de petits portraits en miniature. C'étoit la reine qui s'étoit intéressée pour celui-cy. — Au sortir de l'Académie, j'allay à notre district.

Le 2. Ce jour mon fils, sa, femme, M. Isembert et M. Maréchal, député à l'Assemblée nationale, dînèrent chez moi. M. Maréchal, homme d'esprit, très-instruit, parle bien, aussi nous n'avons cessé de raisonner et de parler politique. Mon fils, après le dîner, partit pour

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rOpéra, et sa femme, M. Isembert, M. Maréchal et moi^ nous sommes allés au théâtre de Monsieur, où nous trouvâmes de quoi rire complètement.

Le 9. J'allay passer la soirée à l'assemblée de notre district aux Cordeliers, où il n'y eut cependant rien de très-remarquable.

Le 15. Jour de l'Ascension. Après avoir dîné, madame Wille, M. Isembert et moi, allâmes voir les travailleurs de la BastillCj constamment occupés à déraciner jusqu'au fondement les restes de ce château horrible, qui a été fatal à nombre de personnes de tout âge et de tout état. Mon fils étoit, selon sa manière d'être, parti pour l'Opéra.

Le 18. J'allay à l'assemblée de noire district, où il fut question d'une confédération générale avec les quatrevingt-trois départements du royaume.

Le 20. Mourut M. •Cari Guttenberg, bon graveur et beaucoup de mes amis; je fus sa première connoissance lorsqu'il arriva à Paris. Il étoit natif de Nuremberg. II avoitde l'esprit, étoit instruit, et son caractère étoit ferme et décidé; si je ne me trompe, il avoit quarante-neuf ans. Il laisse une veuve ^ très-bonne femme. Comme il étoit protestant, il fut enterré, le 21, dans leur cimetière, et nombre d'artistes furent à son enterrement. M. Gams, aumônier de l'ambassade de Suède, prononça l'oraison funèbre en françois, car le nombre des assistants françois étoit plus grand que celui des allemands. L'ouvrage le plus considérable qu'il a fait est la Suppvemon de^ couvents par Joseph IL Je le regretterai toujours,

* Sa veuve a épousé M. Klauber.

[Note de Wille.)

DE JEAN-GEORGES WILLE. 249 car il m'étoit fort attaché. Son frère Henry, plus jeune que lui, a aussi du talent; il est actuellement à Rome.

Le 21. Répondu à M. Jeaurat, de l'Académie royale des sciences, qui m'avoit écrit en faveur de son frère, peintre, reçu depuis longues années à notre Académie, et qui désireroit avoir une des places de conseiller vacantes actuellement. Je donne conseil et je console.

Le '24. Ce jour, qui éloit la seconde fêle de la Pentecôle, nous allâmes voir le cabinet d'his(oire naturelle de M. Vaillant. Nous étions une petite compagnie composée de mon fils, de sa femme, de M. Isembert, de M. Baader, de M. Goclers, mon élève, et de moi. J'étois d'autant plus curieux de voir celte collection d'animaux et d'oiseaux d'Afrique, que j'avois lu l'histoire du voyage que M. Vaillant (écrit par lui-même) avoit fait dans cette partie du monde très-peu connue, et qu'il avoit poussé plus loin qu'aucun voyageur avant lui. Parmi les animaux, le plus rare et le moins connu en Europe, qu'il avoit tué et dont il a apporté la peau, que nous y vîmes, est la girafe, qui a seize pieds dix pouces de haut; cet animal n'est point vorace. M. Vaillant en donnera la figure par la gravure. Les oiseaux qu'il a apportés de ce pays sont très-nombreux et dont une grande partie éloit inconnue cy-devant; il y en a de superbes. M. Vaillant et madame sa femme nous ont très-bien reçus; ce sont d'aimables gens.

Le 25. Répondu enfin à M. le baron de Sandoz, à Madrid. Je lui dis les raisons de mon long silence, qui doivent lui paroître valables. De plus, je lui mande que je n'avois pas été chez M. le comte de Golze pour avoir les armes du roy de Prusse, pour mettre au bas de ma

2ô0 JOURNAL nouvelle estampe, comme il me l'avoit conseillé. Je lui envoyé des épreuves desdites armes, telles qu'on les voit sur les monnoies, et cela doit suffire, selon moi. Le titre du roy sera très-bref et simple, comme il se trouve déjà dans une certaine dédicace dont j'avois pris l'inscription. De plus je demande à M. de Sandoz la personne (mon estampe étant prête à être envoyée) à laquelle je devrois l'adresser, etc.

.Le 26. Répondu sur plusieurs lettres à M. Sclimuzer, qui pensoit avoir perdu mon amitié, dont je le désabuse. Je lui dis de plus qu'il ne doit pas compter sur nos marchands actuels pour leur vendre sa nouvelle planche, que les principaux, qui étoient MM. Basan et Chereau, avoient quitté le commerce. Je remercie en outre M. Schmuzer de m'avoir envoyé le ducat frappé h l'occasion de l'hommage rendu par les États d'Autriche à leur nouveau souverain, Léopold II.

Le 27. Répondu à mon cousin J. W. Wille, à Giessen, qui me donne souvent des nouvelles concernant notre nombreuse famille chez lui et dans le pays, et dont je lui fais souvent des demandes par curiosité. Je ne connois personnellement aucun de tous ces parents, excepté je me souviens de ma sœur, qui étoit bien jeune quand je la vis pour la dernière fois. Je prie mon cousin de dire à cette sœur que ses lettres n'ont nul agrément pour moi, et qu'elle feroit bien d'employer son papier - et sa peine à autre chose.

Le 29. Assemblée à l'Académie.

Le 7. A l'assemblée de notre Académie, le secrétaire

fit lecture des statuts, article par article, qui dévoient être substitués aux anciens, et qui avoient été rédigés par les commissaires nommés de la part des officiers comme de la part des académiciens. Plusieurs des articles n'ont pas plu généralement à (out le monde. 11 y aura certainement quelques amendements, et cela avec raison.

Le 8. M. Lienau, négociant à Bordeaux, et frère de M. V. Lienau, mon ancien ami, m'est venu voir et par là m'a fait grand plaisir; il repart demain pour Bordeaux.

Le 10. La petite fête de Dieu. Je vis d'abord la procession de Saint7Cosme, et dont le saint Sacrement étoit escorté par un détachement de vétérans volontaires d'ans leurs costumes et armés de leurs lances. Cela me parut très-respectable. C'étoit au moment où cette procession entroit dans l'église des Cordeliers. — Après cela je désirai voir la procession de Saint-Germain-l'Auxerrois, où le roy et la reine dévoient assister avec la famille royale; mais il me fut impossible de pénétrer dans aucune rue par où cette procession devoit passer, et me mettre sous la protection de mon fils, posté en qualité de bas officier dans la rue de l'Arbre-Sec, tant la foule du peuple étoit immense, et comme je ne me soucie plus de me fourrer dans dos prises aussi dangereuses, je m'acheminai vers le Palais-Royal, et étant là à considérer des tapisseries très-gothiques qui me font même plaisir à voir, j'entendis les trompettes et je vis arriver la garde nationale à cheval, suivie de la musique militaire et d'un détachement de grenadiers. Le tout devançoit, accompagnoit et suivoit les députés en corps de l'Assemblée nationale, se rendant à la procession du roy. Cette con-

'252 JOUUiNAL

lemplalion me salisfil infmimenl. — Après cela je vis sur le quny de la galerie du Louvre, le roy, la reine, etc., à mon aise.

Un de ces jours-cy, un fripon qui, il y a plusieurs années, m'avoit déjà arraché six louis, se disant alors lieutenant de hussards qui avoit eu le malheur de tuer son capitaine en duel, m'a trompé de nouveau sous un autre masque, se faisant passer pour un négociant qui avoit perdu toute sa marchandise dans le canal de Bristol, par le naufrage du vaisseau qui en étoit chargé. Il me présenta une lettre de recommandation de M. Barlolozzi, de Londres, et hien des passe-ports, certificats, etc. Le drôle ne me parut pas absolument inconnu; cependant n'étant pas certain de mon fait, et me voulant promplement défaire de lui, je lui donnai un petit écu. J'en fus fâché après, car il méritoit plutôt des coups de pied au cul, par la raison que je trouvai après que la lettre signée Barlolozzi étoit fausse, donc ses autres papiers pouvoient l'être aussi. C'est la seule fois qu'un fripon de son espèce m'a attrapé une seconde fois; car j'en ay éconduit plusieurs d'une rude manière, qui, ayant trouvé, ma générosité bonne une première fois, s'étoient présentés sous d'autres formes et avec d'autres prétextes une seconde fois, s'imaginant que je ne les connoîtrois pas et dont ils se trompèrent très-fort, etc.

Le 12. Assemblée extraordinairement convoquée par rapport aux nouveaux statuts, selon que les avoient passés, article par article, les commissaires, et dont le secrétaire fit la lecture tout au long. Il y eut du tapage, etc.

Le 25. Nouvelle convocation et assemblée extraordinaire. Disputes sans fin. Ce qui avoit été posé par l'assemblée précédente sur les trois premiers articles fut

annulé, et doit être discuté de nouveau sarnedy prochain. Les graveurs prétendent, comme de raison, soutenir leurs droits. Il seroit ennuyeux de rapporter actuellement ce qui s'est passé à leur sujet.

Le 24. Aujo.urd'hui fête de la Saint-Jean, qui est la mienne, quoique je ne me donne pas pour bien saint. J'eus donc des bouquets et des embrassades, comme j'en ay eu hier au soir; et hier au soir aussi ay-je donné un petit souper bien gentil à plusieurs amis, outre mon fils et sa femme. Mon fils vint en uniforme, car il étoit de garde ce jour-là.

J'ay donné à dîner à M. de Véli, médecin, qui a guéri mon fils, à son respectable père et à MM. Fôglin, négociant de Francfort, Isembert, Raader, mon fils et sa femme, comme de raison, et mes pensionnaires. Tout le monde étoit bien joyeux.

Le 2. Mon fils vint dîner au logis, et m'apprit qu'il avoit la qualité d'électeur pour l'élection des députés militaires, qui doivent être présents à la fête et au serment civique que la France va prêter sur l'autel de la confédération nationale, au Champ de Mars, le 14 de ce mois.

Le 0. Il me fut impossible de me rendre à notre assemblée, où effectivement il n'y avoit rien à faire.

Ce jour, mon fils s'est rendu avec les autres électeurs des troupes de Paris, au nombre, si je ne me trompe, de deux mille huit cents, à Notre-Dame, où le scrutin lui fut encore favorable pour être un des députés. Cela me fit grand plaisir, car mon fils l'a voit toujours désiré. J'appris cela par d'autres, vers le soir.

Le 4. J'allay faire compliment h mon fils sur la susdite dignité, et je l'embrassai de bon cœur. Après cela nous allâmes déjeuner ensemble au café rue de l'Ancienne-Comédie; de là nous nous rendîmes à la place des Victoires pour voir si l'on étoit occupé à ôter les esclaves de Louis XIV^ effectivement on étoit après; les attributs, casques, boucliers, épées, lances, etc., étoient déjà par terre. Ainsi sera accompli le décret de TAssemblée nationale. Après 1§ dîner, mon fils alla à l'Hôtel de Ville pour y faire vérifier ses pouvoirs en sa qualité de député au Champ de Mars, pour la grande et unique fête de la nation, et moi pour voir les travaux et préparatifs immenses que fait faire la ville au Champ de Mars; je pris avec moi' mon domestique Baptiste pour y aller. Chemin faisant, je trouvai M. Huber, qui vint avec nous. Quel aspect admirable ! douze mille ouvriers payés par la ville, et peut-être autant de bourgeois hommes et femmes volontaires, étoient occupés à remuer la terre de toutes manières. Je courus donc partout, je considérai avec étonnement ce rempart intérieur élevé en amphithéâtre pour y placer les spectateurs; je me rendis auprès des travaux, déjà avancés, de l'autel de la nation, où chacun (principalement les bourgeois) travailloit avec ardeur à son élévation. Mais icy mon plaisir fut à peu près troublé. La foule des travailleurs représentoit une fourmilière, on ne savoitoù se réfugier, et, dans ce désordre, un imprudent me poussa la roue de sa brouette contre ma jambedroite, dont je fus blessé. Après cet accident, je retournai chez moi pour avoir soin de cette blessure, qui me retiendra certainement, et malgré moi, plusieurs jours au logis.

Le 8. Comme je reste au logis, pai' prudence et pour

ne pas fatiguer ma jambe blessée dimanche passé au Champ de Mars, je m'amuse, les après-midy, 5 voir passer, tant sur le pont Neuf, le quay des Orfèvres, que devant ma maison, les nombreux bataillons de citoyens et de citoyennes qui se rendent, précédés de tambours, au Champ de Mars, pour y travailler gratis et de cœur, afin que le tout soit fini pour le 44. Aujourd'huy même plus de quinze cents paysans des environs de Paris ont passé, conduits par leur ardeur et marchant en ordre selon le tact du tambour, devant ma porte, se rendant, avec leurs pelles sur l'épaule, au Champ de Mars. Il y a journellement à ces travaux au moins quinze mille ouvriers payés et pour le moins aussi quatre-vingt mille citoyens et citoyennes qui travaillent certainement avec ardeur et pour le plaisir d'avancer la besogne. Yoilà, sans doute, le patriotisme en action ! Mes deux élèves y ont déjà été plusieurs fois remuer la terre. Mon domestique^ y a été hier 1 après-midy, et aujourd'hui ma cuisinière y fait valoir la vigueur de ses bras décharnés.

Le 10. Répondu à mon cousin Wille, à Giessen. Je lui dis mon sentiment, un peu net et pe.nt-être un peu cru, par rapport a une de nos parentes.

Le 12. J'avois demandé à notre district des Cordeliers deux députés des soldats nationaux, venus pour la fédération de mercredy prochain, pour les loger chez moi pendant leur séjour à Paris, cela me procura des éloges de la part de mon district; mais, après quatre jours d'attente, je ne vis personne. Cependant, aujourd'huy, 12 de ce mois, ils vinrent chez moi me remercier de ma bonne

* Celui-cy a été également l)lessé à la jambe gauche. Voilà donc Tardeur du maître et du domestique joliment récompensée.

{Note de Wille.)

volonté en m'assurant qu'ils avoient effectivement reçu depuis quatre jours l'ordre à l'Hôtel de Yille de se loger, d'après mes désirs, chez moi, mais qu'ayant trouvé un de leurs amis, habitant de Paris, qui les avoit tant priés de prendre leur gîte chez lui, qu'il leur avoit été impossible de ne pas l'accepter. C'étoient des gens trèslionnetes. Ils étoient du département du Rhône et de Loir.

Le 14. Ce jour, à jamais mémorable de la grande fédération de tous les habitants du royaume de France, je me levai à trois heures du matin pour me rendre au Champ de Mars et participer à cette fête, peut-être la plus unique qui fut jamais. Mais le ciel étoit obscurci; les nuages rouloient du couchant à l'orient et dénotoient une journée désagréable; je me désistai donc de ma résolution, et comme M. Jeauffret, demeurant rue de la Féronnerie, m'avoit invité il y avoit trois jours d'aller chez lui pour y voir la marche de toutes les troupes qui, des boulevards, lieu du rassemblement, d,evoient passer devant sa maison en se rendant au Champ de Mars, je m'y rendis et vis de son premier le tout le plus commodément possible. Mais quel temps! la pluie, par intervalle, étoit si terrible, que nos troupes de Paris et celles des provinces marchoient, jusqu'à moitié jambes, dans l'eau qui inondait les rues. Malgré cela, elles étoient joyeuses, alertes et contentes, elles croisoienl leurs sabres en l'air en criant : Vive la nation ! et chantant des chansons analogues à la liberté conquise depuis un an. Lorsque ces troupes étoient obligées, de temps en temps, de faire halte, c'étoit alors que des fenêtres, complètement garnies de spectateurs, on leur descendoit, liées avec des hcellcs, des bouteilles de vin qui furent reçues et bues

DE JEAN-GEORGES WILLE. 257 dans le moment; des morceaux de pain, même des pains de quatre livres, furent jetés par les fenêtres et reçus sur les pointes des sabres, déchirés et mangés dans un instant. Les dames dégarnirent leur tête des rubans aux trois couleurs, les jetant parmi les soldats, qui se les dispuloient et les coupoient avec leurs sabres par morceaux, car chacun désiroit en avoir. Les remercîments ne furent pas épargnés. Cette marche de nos soldats, parmi lesquels mon fils, en sa qualité de député, se trouvoit, a duré plus de quatre heures. Les drapeaux divers distinguoient nos balaillons de Paris. Quatre-vingt-trois étendards désignoient, par leurs inscriptions, les quatrevingt-trois départements du royaume, et la musique militaire animoit nos frères d'armes et les spectateurs également. Il faisoit déjà tard : M. Jeaufret voulut me faire dîner chez lui, mais je l'en remerciai, étant bien aise de me rendre chez moi, et, en passant le pont Neuf, j'entendis le ronflement du canon qui annonçoit le moment du serment que prononçoit la nation d'être fidèle à la constitution, aux lois et au roy, et le roy juroit également à la nation de protéger la constitution et les lois, etc. Quel dommage que le mauvais temps ait été si contraire à la cérémonie d'une fête aussi unique que mémorable! Tout cela n'a pas empêché, assure-t-on, que près de quatre cent mille hommes et femmes, n'aient été présents au Champ de Mars, et je lesay vus, vers le soir, de retour, extrêmement crottés et trempés jusqu'aux os; cependant je remarquai que tous étoient contents Ôt fiers d'avoir été témoins de tout ce qui s'étoit passé au Champ de Mars, etc.

Le 18. J'allay voir mon fils qui, en qualité de bas officier, étoit à son poste, rue de l'Ancienne-Comédie-Fran- II. ' 17

çoise, el, comme il nepouvoit, empêché par son devoir, m'accompagner au Champ de Mars (où M. de la Fayette devoit faire une revue, et où toutes les troupes nationales des départements, venues pour la confédération, s'étoient rendues), pour y voir un fameux aérostat qui devoit s'élever de dessus l'autel de la patrie, placé au milieu de cette place immense, et faire l'admiration de ceux de nos frères des provinces qui n'avoient jamais eu occasion d'en voir, je m'y rendis seul. Il faisoit le plus beau temps possible; le globe parut vers une heure et demie : il marchoit lentement, tenu par des cordes, à une élévation de dix à douze pieds de terre, mais encore trèséloigné de l'autel; il creva, et l'explosion brûla beaucoup de monde, el on disoit qu'il y avoit eu des tués. Heureusement je me trouvois éloigné. Je revins au logis par une chaleur excessive; Ton m'y attendoit pour dîner avec mon fils (dont le service de ce jour étoit fini), sa femme, M. Daudet, etc., mais préalablement je jugeai à propos de changer de chemise.

Le 19. G'éloit le jour destiné à donner une fête amicale, parle bataillon de notre district des Gordeliers, aux soldats venus des provinces pour la confédération et qui étoient logés sur notre district. Comme je me suis trouvé à cette fête, je dois en dire un mot pour m'en souvenir. Cette fête fut célébrée au Wauxhall d'été. Personne ne pouvoity entrer sans billet. On y dansa avec les femmes ou filles des officiers ou soldats de notre bataillon. Les tables, au nombre de cinq, étoient dressées dans le jardin, où près de mille soldats citoyens, mêlés des provinces et de notre bataillon, étoient assis, mangeant et buvant en criant : Vive la nation! etc. J'étois assis entre mon fils et son camarade d'armes, du département du

Mont-d'Or, qui étoit très-brave homme; la joye assaisonnoit ce repas; tout le monde étoit content. Il n'y eut point de dames au repas, mais après elles vinrent au jardin, et celles qui avoient envie de danser le firent; les autres, surtout celles d'un âge avancé, ne furent que spectatrices. La nuit close, le jardin fui illuminé.

Le 22. J'allay voir les dispositions qui subsistent encore de la fête que le bataillon de . , . . . avoit donnée aux soldats nos frères, venus pour la coïifédération et le serment civique, et qui logeoient sur son district. Je dis, j'allay les voir sur les fondements de la Bastille, où il

étoit écrit : Icy Von dame, les restes de la fête Il y

avoit un peuple immense*

Un de mes élèves, M. Colibert'^, me vint voir. Il a été

^ Nous avons trouvé une description manuscrite contemporaine de cette salle de bal, et nous la transcrivons ici. — « Les ruines de la Bastille, réédifiées jusqu'à un même niveau, présentoient une vaste terrasse sablée et entourée d'un rang d'arbres apportés tout feuillus du bois de Vincennes probablement, au nombre de quatre-vingt-trois, portant chacun le nom d'un département écrit dans un médaillon. Les tours en saillie, pareillement entourées d'arbres, formoient chacune un cal)inet de verdure couvert en tonnelle treillagée et palissée, aussi bien qu'une charmille d'appui tout autour.; im milieu, un gradin circulaire couvert par une banne ou tente portée par un haut mât surmonté du pavillon national. La musique étoit sur les gradins, et les tonnelles ser voient de guinguettes ou de cafés. Du côté de l'ancienne entrée, réservée pour sortir, le fond du fossé étoit occupé par des danses aux chansons. De petites boutiques de foire garnissoient une partie du fossé opposé, qui servoit d'entrée; et, au-dessus de la porte donnant en face du boulevard, on lisoit en transparant l'inscription simple, mais frappante par le contraste des souvenirs : Ici on dame. On dansait encore ailleurs. » Un grand nombre de gravures ont représenté cette salle de bal, élevée sur les ruines de cet affreux monument du despotisme, et celle de Swebach Desfontaines est certainement la plus curieuse et la plus pittoresque; elle est gravée en couleur par Lecœur.

Nicolas Colibert naquit à Paris vers 1750, et passa une grande partie de sa vie en Angleterre. On connaît de lui : le Retour de la chasse, d'après Casanova; Village près de la Haye, d'après Van Goyen; et une Campagne d' Allemagne, d'après F. Kobell.

absent depuis huit ans. Je ne le connoissois plus, tant il étoit changé en bien. Je ne sais s'il a changé aussi en bien dans son talent; c'est cela que je verrai peut-être. Il m'a dit qu'il avoit travaillé plusieurs années à Londres, deux ans à Pétersbourg, un an à Berlin, qu'il avoit quitté pour voir icy la grande fête fédérative, mais qu'il étoit arrivé quatre jours trop tard.

Le 25. Répondu à mon neveu Desforges. Je lui mande que mon procureur m'avoit assuré qu'il n'étoit nullement nécessaire que je fasse mettre opposition par rapport à l'argent que je lui ay prêté et qui est hypothéqué sur sa terre de Lugny, qu'il vient de vendre, parce que mon neveu me rendra mon argent en la recevant de l'acquéreur de sa terre, lorsque celui-cy lui comptera la somme convenue; il n'y avoit alors autre chose à faire que d'anéantir l'hypothèque, et tout seroit fini entre honnêtes gens.

Le 30. Sur invitation de noire section, je me rendis, comme les autres citoyens, à l'église de Saint-André-des- Arts, pour y présenter, aux officiers assemblés, mes quittances de ma capitation et de mon don patriotique; cela fait, je fus inscrit comme citoyen actif et on me donna un billet imprimé où mon nom fut inscrit à l'effet de me servir et me rendre habile d'assister à toutes assemblées, tant pour l'élection du maire de Paris que des autres officiers pour la municipalité. Mon fils y étoit également et reconnu de même capable de voler aux assemblées d'élection. II portoit à la boutonnière la médaille donnée aux députés de fédération par la municipahté, attachée à un ruSan des trois couleurs. Cela fait Irès-bien.

Le 2. Ce jour destiné à l'élection du maire de Paris, je nie rendis de grand matin à l'église de Saint-Andrédes-Arts, où notre section du Théâtre-François étoit assemblée; mais il éloit plus que midy et il n'y avoit guère que trois cenls serments de reçus et mon billet étoit numéroté sept cent quatre-vingt-un, et celui de monfds, si je ne me trompe, portoit sept cent quatre-vingt-quatre. Alors je lui dis : c( Allons dîner, notre tour viendra vers le soir. » Après le dîner, vers les trois heures, nous retournâmes et fûmes fort étonnés qu'on fût déjà dans les huit cents; mais nous fûmes admis comme bien d'autres qui étoient dans le même cas. Nous prêtâmes alors le serment de donner nos voix à celui qui nous paroîtroit le plus digne. J'écrivis donc sur le bulletin du scrutin : M. Bnilly, maire acîueL Mon fils fit de même en tout, ainsi que beaucoup de mes amis et connoissances. Aussi M. Bailly a eu partout la majorité des voix et est par là continué maire de notre ville.

Assemblée extraordinaire dans notre Académie, et comme elle n'étoit pas académique proprement dite, il fallut élire par le scrutin un président et deux secrétaires. M. Vien

Le 14. Je devois être un des juges et M. Bervic devoit l'être également, par rapport à deux planches non achevées représentant deux vues de Rouen, que feu M. Cochin et M. Hecquet, avocat, faisoient graver en société. Cette société étant rompue par la mort de M. Cochin, les héritiers de celui-cy sont en dispute avec M. Hecquet, qui veut avoir l'argent avec l'intérêt. MM. Bervic, Hecquet, Bel, avocat des héritiers, Basan et un autre s'éloient

rendus chez moi pour rarrangement de celle affaire^ mais rien ne put être décidé \

Le 15. Répondu à M. le baron de Sandoz-Rollin, actuellement à Neufchâtel, en Suisse. Je lui marque ma joye, d'après l'annonce qu'il m'a écrite, que le roy, son maître, accepte avec plaisir la dédicace de ma nouvelle planche. Je dois donc bien des obligations à M. de Sandoz, etc.

Le 18. Encore une assemblée extraordinaire de l'Académie royale de peinture, sculpture et gravure, où il y avoit, par rapport aux statuts à faire, beaucoup de sentiments divers et peu d'articles de décrétés.

Le 20. M'est venu voir M. Buschmann, secrétaire du duc et de la duchesse de Saxe-Teschen. Il me paroît homme de beaucoup d'esprit, et très-galant homme; sa conversation est excellente et instructive.

Le 22. M. Buschmann a dîné chez moi, et tous ceux qui éfcoient à ma table furent enchantés de lui. Ces jours passés j'ay dîné chez M. Tessari.

Le 24, Nous avons adjugé le prix de trois cents livres, fondé par feu M. de la Tour, au fils de M. Pajou, comme ayant eu la majorité des voix sur les six ou sept concurrenls. C'étoit une demi-figure nue et peinte de grandeur naturelle, exposée aux yeux de l'Académie assemblée.

Le 25. Ecrit à M. Simon Schropp, à Augsbourg. Je lui demande la raison de son éternel silence, et cela pour plus d'une raison.

* Ces deux planches ne furent probablement jamais terminées, car on n'en trouve de mention nulle part, et il nous a été impossible, malgré nos recherches, d'en rencontrer une seule épreuve.

Le 27. Écrit à M. Vincenl Lienau, à Hambourg. Je le remercie des soins qu'il prend des livres qu'on lui remet pour moi et qu'il a soin de m'envoyer. Je lui promets une épreuve de ma nouvelle planche.

Écrit à M. G. Weisbrodt, chez madame la comtesse de Bentinck, à Hambourg. Je me plains, au nom de M. Daudet et du mien, de ce qu'il nous laisse sans réponse sur plusieurs de nos lettres, et sans nous donner avis de la réception de la caisse contenant un dessein et une planche et autres effets, partie d'icy depuis plus de trois mois; je le prie instamment de nous tirer d'inquiétude sur cette partie. Comme il est possible que nos lettres, quoique arrivées à Hambourg, ne soient pas parvenues entre ses mains, j'ay écrit exprès à M. Y. Lienau pour le remercier des soins qu'il prend de m'envoyer de temps à autre ce qu'on lui adresse pour moi, et j'ay joint à la lettre de celui-cy ma lettre à M. Weisbrodt. M. Lienau est mon ancien ami, il doit connoître M. Weisbrodt, et lui fera certainement rendre ma lettre.

Le 28 . Nous avons adjugé, à l'Académie, le grand prix au sieur Reattu le second au sieur Tardieu; le grand prix de sculpture, au sieur Lemot"; le petit, au sieur Pioche.

Le 51. Assemblée générale pour la continuation de la

* Jacques Reattu, né à Arles, était élève de J. B. Regnault. Il est auteur de la décoration du théâtre de Marseille, en 1829, et du plafond qui représente Apollon et les Muses qui versent des fleurs sur le Temps ; il fit encore Thistoire de saint Paul dans le chœur de Téglise, à Beaucairc.

- François-Frédéric Lemot, statuaire, naquit à Lyon le 4 novembre 1775,, et mourut à Paris le 6 mai 1827; il fut chargé de la statue équestre de Henri IV, qui est aujourd'hui sur le pont Neuf, et de celle de Louis XIV, qui est à Lyon. Lemot fut membre de Tlnstitut, professeur à TÉcole des beaux arts, membre de l'Académie de Lyon, officier de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Michel, et baron; il publia, en 1817, une notice historique sur la ville et le château de Clisson; in-4°.

rédaction de nos nouveaux statuts. Lecture d'une lettre de M. Camus, président du comité des finances de l'Assemblée nationale, à M. Pajou, notre trésorier, pour savoir quels sont les pensions, les honoraires des membres de l'Académie et les revenus pour son entretien. M. Pajou avoit écrit une lettre, ou projet de lettre, qui fut lue et à peu près approuvée, qui devoit être la réponse à celle de M. Camus. Ensuite on lut également, article par article, ce qui formoit les revenus et les dépenses que l'Académie est obligée de faire annuellement. — La rédaction de l'article 3 fut mise sur le tapis. Plusieurs membres avoient préparé des mémoires en conséquence qui furent lus, mais le sens d'aucuns ne pouvoit être adopté simplement.

Le 4. Nous avons été de nouveau assemblés à FAcadémie pour la rédaction des nouveaux statuts. Il y a eu dispute, etc., et beaucoup de motions, etc. Il y aura dorénavant douze conseillers au lieu de huit qu'il y avoit.

Le 6. Nouvelle assemblée à l'Académie royale par rapport aux statuts. Motions et lectures furent faites. Nous avons presque à l'unanimité décrété qu'il y auroit seize associés libres, pris parmi les savants et gens de lettres admis parmi nous. Madame Guyard \ peintre, a beaucoup parlé, de même que M. Moreau, graveur, et une lecture faite par M. Miger, graveur, ont rapproché les sentiments concernant cette admission. De plus nous

* Madame Guyard, née Adélaïde Labille des Vertus, fut reçue à TAcadémie le 51 mai '1785, sur le portrait de M. Pajou, qui se voit encore aujourd'hui dans la salle des Pastels, au musée du Louvre. Le 30 juillet 1785, die présenta le portrait d'Amédée Vanloo, Madame Guyard, devenue veuve, épousa racadéniicicn Vincent, et mourut en 1805.

avons nommé au scrutin cinq commissaires qui doivent s'assembler pour rédiger un mémoire demandé par l'Assemblée nationale, afin qu'elle puisse être instruite quels membres de noire Académie seroient dignes de pensions. Ces commissaires sont : M. Pajou, sculpteur, trésorier de l'Académie; M. Yincent, seciétaire de nos délibérations; M. Miger, graveur; M. Lebarbier, peintre, également secrétaire délibérant; M. Renou, peintre, secrétaire académique. On doit aussi répondre à la lettre de M. Camus, président du comité des finances à rx\ssemblée nationale.

M. Coclers, le père, est arrivé d'Amsterdam chez moi; il m'avoit préalablement adressé une caisse contenant deux tableaux, dont un représente une Yénus endormie qui est très-beau, mais dont nous r:e pouvons pas encore indiquer le nom du maître.

Le comité des finances de l'Assemblée nationale nous ayant demandé quelles éloient les dépenses de notre Académie, le tout a é(é rédigé et présenté par quelquesuns des nôtres, qui ont été bien reçus.

Depuis le 4 de septembre nous avons trois fois assemblée par semaine, les lundy, jeudy et samedy, tant pour la rédaction de nos statuts que d'autres affaires qui nous occupent, et donnent occasion à beaucoup de motions et de disputes, même quelquefois assez violentes. Nous avons élu par le scrutin M. Lebarbier et M. Vincent, secrétaires, après avoir nommé, aussi par le scrutin et unanimement, M. Vien pour notre président.

M. Coclers père vient d'arriver d'Amsterdam, et me vint voir tout botté encore; il soupa ce jour chez moi.

Madame Guyard, MM. Moreau, Regnault, Miger et quelques autres membres ayant beaucoup résisté aux sentiments de M. Vien, notre président, qui, se trouvant

par là offensé, se retira de l'assemblée et fut suivi par la majeure partie des ofticiers, il n'y eut que moi, MM. Boizot, Suvée^, etc., qui restèrent; mais, comme d'après la demande de M. Vien lui-même, nous avions nommé par le scrutin, dans une précédente assemblée, M. Pajou, son suppléant, celui-cy prit aussitôt sa place. Par là notre assemblée resta légale et compétente, et nos rédactions furent continuées. — Je marquerai par la suite les raisons de cette espèce de schisme, — Enfin il fut résolu dans une de nos assemblées de présenter une adresse à l'Assemblée nationale^ elle fut rédigée de diverses manières, et enlin, après bien des observations, mise au net par nos secrétaires. Une députatiorr devoit la porler à l'Assemblée nationale, et notre président, selon les vœux de l'assemblée, choisit huit ou neuf académiciens dont il me nomma le premier; après, M. Lempereur, M. Vanloo, M. Jolain, M. Guérin^ M. Pajou, comme président, et MM. Lebarbier et Vincent, comme secrétaires, étoient de droit. C'étoit M. Yincent qui fut chargé de porter la parole.

Après notre séparation, très-désagréable, puisque aucun de ceux qui nous avoient quittés, excepté ceux déjà nommés, n'étoient revenus, nous continuâmes nos opérations. Cependant lundy, 20 de septembre, l'on nous dit

* Joseph-Benoît Suvce fut reçu à TAcatlémie le 29 janvier 1780, sur le tableau allégorique de La liberté rendue aux arts sous le règne de Louis XVI, par les soins de M. le comte d'Angiviller. Né à Bruges en 1743, il mourut à Rome en 18U7.

- Ne serait-ce pas ce projet de statuts qui fut imprimé sous ce titre : Adresse et projets de statuts et de règlements pour l'Académie centrale de peinture y sculpture, gravure et architecture présentes à V Assemblée nationale par la majorité des membres de V Académie royale de peinture et de sculpture en assemblée délibérante. Paris, Valade, 1790, in-8".

^ François Guérin fut reçu à T Académie le 28 septembre 1705, sur un petit tableau de genre représentant un marché.

à rassemblée que M. Vien, notre président, ne se portoit pas bien; là dessus, madame Guyard proposa qu'il seroit convenable d'envoyer chez lui deux des noires, pour s'informer, delà part de l'Académie assemblée, non-seulemenl de sa santé, mais aussi de l'inviter à y reparoître, si elle éloit assez bonne pour cela. La motion de madame Guyard fut approuvée, et M. Pnjou nomma M. Vanloo et moi seulement; mais je représentai qu'il seroit convenable d'en nommer encore deux; cela fut fait, et M. Jolain et M. Guérin furent nommés pour nous accompagner. Nous allâmes donc sur-le-champ chez M. Yien, qui nous reçut honorablement et parut très-sensible à Tattention de l'assemblée; il nous promit aussi de s'y rendre au premier jour. Et de tout cela nous fîmes aussitôt notre rapport, après notre mission, à l'assemblée, qui en parut (rès-contente.

Le 25. M. Vincent, un de nos secrétaires, nous lut, lorsque l'assemblée délibérante fut placée, une lettre (en réponse à notre adresse) de l'Assemblée nationale, qui nous assuroit que notre Académie seroit soutenue et protégée par la nalion à l'égal des autres académies, etc.

Après cela arriva M. Yien, notre président (à qui M. Pajou céda la place); c'étoit pour nous exprimer ses sensibles remercîments de l'attention que l'Académie avoit eue de lui envoyer une députation chargée de s'informer de l'étal de sa santé. Enfin l'Académie le pria de reprendre sa place de président comme à l'ordinaire; mais il fit un discours dans lequel il cherchoit à prouver son impossibihté pour le moment, quoique ami de la paix sans réserve. — Cependant, par plusieurs passages du discours de M. Yien, M. Moreau se crut être attaqué personnellement. Il se leva et parla avec tant de respect pour

JOUUNAL

M. Yien et tant d'énergie pour sa propre défense, que M. Vien lui donna la main; ils s'embrassèrent tous deux sincèrement la larme à l'œil. Cette paix lit plaisir à beaucoup de monde, principalement à moi, car j'étois le témoin le plus près de la scène, étant assis entre les deux célèbres contractants, que j'estime. Cependant M. Yien prit congé de nous. C'est alors que madame Guyard, assise à côté de moi, fit un discours très-bien motivé sur l'admission des femmes artistes à l'Académie, et prouva que le nombre indéterminé devroit être le seul admissible. (Sous l'ancien régime le nombre.de quatre femmes artistes seulement pouvoit être admis.) La motion de madame Guyard fut décrétée par la pluralité au scrutin. Autre motion de madame Guyard (soutenue par M. Vincent). C'étoitque, comme aucune femme, quelque talent qu'elle pût avoir, ne pouvoit cependant jamais parvenir à être professeur dans les écoles, ni avoir de gouvernement quelconque dans l'Académie, il seroit cependant juste que telle ou telle, par de bonnes et valables raisons, fût récompensée par une distinction académique et bonorifîque seulement, et qu'il n'y en avoit d'autres que celle d'être admise parmi et au nombre des conseillers. Cet article, malgré l'opposition de M. Lebarbier, fut approuvé et passa au scrutin, tout aussi bien que le premier.

Depuis, et dans une autre session, nous avons résolus d'admettre toutes autres femmes artistes au nombre d'académiciennes, comme dans la gravure, etc.

M. Coclers a dîné plusieurs fois chez moi depuis son arrivée.

Depuis quelques jours je n'ay pas marqué les jours de nos assemblées (qui sont de trois fois par semaine) pour la confection de nos nouveaux statuts.

L'Assemblée nationale, à laquelle nous avons déjà

eu recours, nous a répondu bien favorablemenl.

On eut envie dans une de nos dernières assemblées de statuer que les graveurs qui se présenteroient pour être agréés devroient en même temps faire voir avec leur estampe des académies dessinées depuis peu aux écoles sous les yeux d'un professeur. Cette proposition me choqua; je m'y opposai avec vivacité; je dis mes raisons et je fus soutenu par d'autres graveurs et même par M. Pajou, notre président, et la proposition fut rejetée. Je prélendois que personne ne fût humilié; que les artistes ayant des talents divers devroient être traités les uns comme les autres et sans nulle distinction; que tous dévoient ajouter à leurs ouvrages, soit peinture, sculpture, gravure, etc., des desseins d'après nature et académique de leur façon (même jusqu'aux peintres de fleurs); lout fut consenti.

Nous avons appelé tous les agréés aux assemblées et nous leur avons accordé voix délibérative dans tous les cas. Cela fait que mon fils assiste journellement.

Le 2. Nous étions convenus, dans notre dernière assemblée, que, vu qu'il étoit important, pour bien des raisons, de terminer le plus tôt possible la rédaction de nos nouveaux statuts, de nous assembler tous les jours sans interruption. Je me suis donc rendu journellement et restant depuis quatre à cinq heures jusqu'à neuf heures du soir. Il y a constamment propositions, disputes, réclamations. Le scrutin seul donne sa décision.

Les 3, 4 et 5. Nous avons reçu plusieurs fois des lettres adressées, ou à l'assemblée de l'Académie, ou à notre président; mais, comme quelques-unes étoient anonymes,

270 JOURNAL d'autres seulement marquées d'une lettre initiale, il fut résolu de ne lire ni les unes ni les autres : elles furent brûlées sur-le-champ.

Le 7. M. Coclers ayant résolu de retirer son fils de chez moi (par des raisons pas tout à fait honorables pour ce jeune homme), et de l'envoyer dans la maison paternelle à Amsterdam, cet élève a donc pris congé de moi en m' embrassant plusieurs fois. J'aurois désiré qu'il eût un peu plus profité de mes leçons ; mais enfin il part avec la diligence, d'abord pour Liège, où M. son père doit le joindre dans quelques jours d'icy.

M. Coclers père m'a fait présent d'un petit tableau à gouache fort joli, fait par un artiste allemand, nommé Rauschner, que je ne connois pas, mais qui cherche, comme je le vois, la manière du célèbre Wagner. J'ay fait présent également à M. Coclers de quelque chose de moi, qui a paru lui faire plaisir.

J'ay donné avant -hier à mon élève M. Bourgeois, sur sa demande, un certificat qui doit lui servir de passeport, chemin faisant vers Amiens, sa patrie, où il se rend pour voir ses père et mère. Il doit y rester un mois.

Le 8. Répondu à M. Sandoz-Rollin, à Neufchâtel, en Suisse. Je lui apprends que mon estampe, qui m'a occupé jusqu'icy, s'imprime actuellement, et que je comptois être en état de la faire partir pour Berlin avant la fin de ce mois; que je serois charmé s'il pouvoit avant ce temps m'honorer encore d'une réponse.

Le 10. J'allay, après que nous eûmes déjeuné, mon fils et moi, avec lui chez un monsieur nommé M. Camicas, qui m'avoit instamment prié de lui dire mon sentiment sur une collection de tableaux qu'il avoit apportée d'Espagne, et qu'il cherchoit à vendre icy aussi avan-

tageusement qu'il lui seroit possible. Mais, mon Dieu! quelle collection ! si on avoil ramassé exprès de la croûterie, onn'auroit pas mieux réussi. G'étoit également le sentiment de mon fils.

Outre mon fds et sa femme, MM. Isembert et le docteur de Yély ont dîné chez moi. J'aime ce médecin pour bien des raisons, dont la première est qu'il a guéri mon fds; de plus, il a de l'esprit.

Le 11. Nos discussions à l'assemblée délibérante ont roulé sur l'organisation de l'école. Les élèves devront dessiner d'après l'antique, le modèle nu; ils devront être instruits dans l'anatomie,, l'architecture pittoresque, la perspective, les costumes, l'histoire, etc.

Ce jour le sieur Robe, imprimeur, a commencé l'impression de ma nouvelle planche : le Maréchal de logis, que j'ay eu la permission de dédier à S. M. le roy de Prusse. J'allay donc chez mon imprimeur pour y voir si l'impression venoit bien, et je la trouvai fort bien.

Le 12. Répondu à plusieurs lettres de mon cousin VVille, à Giessen, auquel je n'avois rien d'essentiel à dire; cependant ma lettre se trouvoit remplie de beaucoup de riens.

Depuis le 12 octobre, il me fut impossible de me rendre journellement à nos assemblées délibérantes, un mal de gorge m'en ayant empêché. Cependant le vendredy, 15 de ce mois, je m'y rendis et je fus sensible à l'intérêt que me marquèrent mes amis de me revoir; mais je ne restai pas à l'assemblée, par la raison que je sentis encore un peu de mal à la gorge.

Le 18. En qualité de citoyen actif, je me rendis à la section du Théâtre-François, l'assemblée convoquée et se tenant en notre ancienne salle aux Cordeliers, où j'écri-

272 ' JOUnNAL

vis, devant le président, comme tout le monde, les noms de cinquante-deux citoyens, que je croyois dignes d'être les électeurs de nos juges. — Je m'y rendis encore le lendemain pour y voir le dépouillement de deux mille six cents fois cinquante-deux noms écrits. Ouvragé immense qui durera plusieurs jours sans désemparer, selon les décrets de l'Assemblée nationale.

Je viens d'acheter huit voyes de bois à brûler pendant cet hiver. J'espère, une grande partie de l'hiver, je pourrai me chauffer.

Le 20. Ce joui-, mercredy, étant arrivé à notre assemblée délibérante, on m'apprit que le jour précédent j'avois été élu un des députés qui dévoient se rendre, à six heures du soir, au comité des pensions de l'Assemblée nationale. Nous y allâmes, M. Pojou, notre président, M. Lebarbier, notre secrétaire, MM. Lempereur, Miger, David, deWailly*, Monnet'' et moi. Nous fûmes introduits et reçus avec beaucoup de considération et de politesse, étant obligés de nous asseoir, et notre secrétaire lut à haute voix nos demandes et répondit aux questions que le président, M. Camus, nous fit. Nous retournâmes à notre assemblée et rendîmes compte de notre réception.

Le 21. J'ay encore été nommé, mais la veille, à être un des députés qui dévoient se rendre ce jour à l'audience du comité des finances, place Vendôme, où nous allâmes â midy, qui étoit l'heure indiquée, et nous fûmes introduits une heure après et reçus avec autant de considération que nous l'avions été au comité des pensions.

* Charles de Wailly, architecte, né en 1729 à Paris, et mort le 2 novembre 1798, était élève de Blondel.

' Cliniles Monnet était peintre d'histoire et de portraits; il naquit à Paris vers 1750, et travaillait encore dans la même ville en 1808.

Notre secrétaire, M. Vincent (M. Lebarbier, premier secrétaire, étant absent), lut à haute voix nos demandes qui furent écoutées par les assesseurs du comité avec attention, et laissées sur le bureau. Nous eûmes une réponse favorable. Nous rendîmes compte du tout dans l'assemblée du soir, qui continua à mettre au net encore plusieurs règlements de nos statuts, et nous fûmes avertis que le lendemain nous devions aller de nouveau à un autre comité (de constitution) de l'Assemblée nationale. Voicy les noms de ceux qui composèrent cette députa tion : M. Pajou, sculpteur, notre président; M. Yincent, peintre, notre secrétaire; MM. Lempereur, graveur; Boizot, sculpteur; Miger, graveur; Moreau, graveur; Monnet, peintre; de Wailly, architecte; et moi, J. G. Wille.

Le 22. Nous fûmes, delà part de notre Académie, en députation au comité de constitution, place Vendôme, à huit heures du soir, où M. Vincent, un de nos secrétaires, fit la lecture de notre cahier. Nous étions, à un membre près, les mêmes que les jours précédents; mais M. Moreau et M. Moitte le remplacèrent. Le lendemain au soir, nous fîmes notre rapport de la réception que nous avions eue la veille à notre Académie délibérante, et continuâmes, comme à l'ordinaire, à nous occuper de notre constitution et de nos règlements.

Mon fils m'a fait présent d'une estampe représentant le Christ au tombeau ^ d'après Van-Dyck. Elle est avant la lettre

Le 24. Je fus avec mon fils à notre section. On y étoit a!i dépouillement et classification des noms que les votants avoient donnés à tel ou tel citoyen pour être élec-

* C'est probablement la rare estampe gravée par Lucas Vorstennan ; le tableau original se trouve au musée du Louvre.

teur. Mon fils a\oit cinquante-neuf voix, et moi quarante; quoique ces nombres ne soyent pas suffisants pour être électeur j ils sont cependant très-honorables; car il y en avoit beaucoup qui n'avoient qu'une ou deux, trois ou quatre voix seulement. Après cela, il y eut bien des mol ions par rapport au renvoi des ministres, et quatre rédacteurs furent nommés pour faire un travail par écrit, contenant le vœu de la section à cet égard et le présenter au roy même.

I/après-dînée, au lieu d'aller à la section, je fus au îliéâlre de Monsieur, avec la femme de mon fils et M. Isembert; mon fils étant allé à l'Opéra, malgré un très-mauvais temps.

Le 25. J'allay pour la seconde fois porter, à notre section, les noms de cinquante et un citoyens que je croil ois dignes d'être électeurs et que je copiai, selon la loi, dans la salle de l'assemblée, sur une feuille imprimée, avec les mêmes numéros et qu'on fournit à chaque citoyen. Cela m'empêcha de me rendre à notre Académie.

Le 28. A notre assemblée délibérante, les conseillers de l'Académie, d'après la pluralité des voix, furent abolis, mais ils dévoient dorénavant avoir le titre de professeurs de même que les fonctions, c'est-à-dire professeurs de paysages, de peinture familière, de gravure et de portraits, dont chacun, pendant trois mois et une fois par semaine, devoit se rendre à l'Académie, pour donner ses avis aux jeunes artistes, qui auroient embrassé l'un ou l'autre genre et qui seroient venus, pour cet effet, les consulter en leur exposant leurs ouvrages. Du reste, il fut aussi décide'» que, comme tout étoit actuellement fini, M. Vincent et M. Miger dévoient faire la rédaction de tous les articles

DE JEAN-GEORGES WILLE. -iry

de nos statuts et les mettre en ordre, article par article, selon la place qu'ils dévoient nécessairement occuper.

Le 50. On m'apprit à notre section que J'avois eu au second dépouillement du scrutin cinquante-deux voix et mon fils soixante-deux. Le même jour j'écrivis, pour la troisième fois, dans la salle de notre section, cinquante noms de personnes que je croyois dignes de devenir électeurs.

Ce jour je me rendis à notre assemblée académique, oii tous ceux qui s' étoient séparés de nous se trouvèrent. Il s'y passa peu de chose, mais nous nous fîmes force politesses et il ne fut nullement question de nos sentiments différents ou de nos divisions actuelles qui ne dureront pas éternellement, comme de raison.

Le 11. Mon imprimeur m'a rendu toute l'impression que je lui ay fait faire de ma nouvelle planche représentant le Maréchal deslogis, planche que j'avois commencée €n 1784, et dont le travail fut quelquefois interrompu par des malheurs et accidents imprévus, et indépendamment de cela m'a coûté un travail immense, surtout le paysage, tout gravé au burin, m'a emporté un temps très-infini, si bien que je me propose de n'en jamais faire un second. Il faut des bornes à tout.

Le 12. Comme S. M. le roy de Prusse avoit bien voulu me permettre de lui dédier ma nouvelle estampe, le Maréchal des logis, je fis faire par M. Jeaufret une superbe bordure sculptée et dorée , pour y mettre ladite estampe couverte d'une glace. De plus j'ay fait faire une seconde bordure, égale à la première, mais un peu moins riche en sculpture : celle-cy est destinée pour

M. le comle de Herzberg, auquel je ferai l'envoy directement, et c'est aujourd'huy que j'ay fait encaisser ces bordures avec le plus grand soin, de mênfie qu'un portefeuille vert et proprement fait, contenant douze belles épreuves de cette estampe destinées pour le monarque et six pour M. le comte de Herzberg, son premier ministre. J'ay ajouté deux estampes de la même planche, l'une pour mon ancien ami M. B. Rode, peintre du roy, et l'autre pour le littérateur et célèbre imprimeur M. Nicolaï. Je demanderai excuse de cette liberté à M. le comte, mais ces messieurs sont très-connus de lui.

La caisse contenant les effets dont il est question de l'autre part, je l'ay envoyée aujourd'huy pour la faire emballer et plomber; je l'adresse à M. Eberts, à Strasbourg, lequel je prierai de la faire passer à M. le comle de Herzberg, directement à Berlin, le tout à mes dépens. Celte caisse doit partir demain avec le coche de Strasbourg. Elle est marquée M. D. H. B.

Le 15. La susdite caisse, contenant mes estampes, n'est pas partie avec le coche, mais avec la diligence à l'adresse de M. Eberts, à Strasbourg, auquel je viens d'écrire de l'envoyer promptement, sûrement et directement à M. le ministre du roy, comte de Herzberg, à Berlin, et de mettre sur mon compte tous les frais du voyage, lesquels je lui rembourserai aussitôt qu'il en sera instruit, et qu'il m'en fera la demande.

Ce jour, vers les trois heures et demie, j'appris que M. Charles dcLameth et M. de Castries, fils du maréchal de ce nom, et tous deux députés à l'Assemblée nationale,^ s'étoient battus en duel, et que le premier, bon patriote, avoit été dangereusement blessé au bras gnuche par son adversaire; quele peuple, furieux de cette catastrophe el

pour venger M. de Lameth, éioit après à saccager, rue de Varennes, l'hôtel de M. de Castries; et je voyois de mes fenêtres les bataillons de nos gardes nationales en marche, même avec de l'artillerie, vers le pont Royal. J'accourus vitement vers ledit quartier, mais, par prudence, je restai vers le pont Royal, où il y avoit un monde immense, plaignant M. de Lameth et faisant des imprécations contre M. de Castries. Aucun aristocrate, s'il y en avoit, n'osoit ouvrir la bouche. De là, j'allay aux Tuileries, où il y avoit également un monde infini et une garde nombreuse et honnête, pour y maintenir l'ordre, si nécessaire en pareille occasion. Au Palais-Royal, où j'allay ensuite, quoique déjà nuit, le nombre des citoyens étoit aussi considérable que je ne l'ay jamais vu. Tous parloient avec véhémence contre l'atrocité commise par M. de Castries envers M. de Lameth, très-estimé du public. L'on apprit icy que le dedans de l'hôtel de M. de Castries avoit été absolument saccagé par les patriotes, que rien n'étoit resté en entier; mais que les gardes nationales par leur prudence et sans vexer personne y avoient rétabli Tordre. On disoit que M. de Lameth étoit très-mal, que sa blessure étoit dangereuse.

Le 14. Étant au café du Caveau, au Palais-Royal, avec mon fils, où nous déjeunâmes, je lus le bulletin qui y étoit affiché et concernoit l'état de la blessure de M. de Lameth, portant qu'elle alloit assez bien. Cela parut consolant et faire plaisir à un nombre infini de personnes qui, d'ordinaire, fréquentent ce café, et dont la plupart parloient avec vivacité du terrible duel d'hier et désiroient une loi positive contre cet usage barbare, digne des Goths et des Vandales et indigne d'une nation civilisée. On y disoit que le dégât que le peuple avoit fait

hier, dans sa fureur, dans l'hôtel de Castries, pouvoir bien aller à six cent mille livres; que rien n'avoit élé épargné, excepté le portrait du roy qui fut respecté; cela seul est très-louable.

M. Fuessli, bon peintre de paysage à la gouache, et mon ancien ami, étant de retour de Zurich, sa patrie, m'est venu voir et m'a fait grand plaisir. Il m'a appris la mort de M. Usteri, mon ami depuis nombre d'années, et auquel j'ay dédié dans le temps la Liseuse qui est le pendant de la Dévideuse. 11 y a de cela, si je ne me trompe, aux environs d'une trentaine d'années. Enfin ce cher M. Usteri me vint voir avec son fils, joli garçon, plusieurs fois l'été passé, dans un voyage qu'il avoit fait à Paris pour affaires.

Le 15. Notre Académie centrale ayant été convoquée, un de nos secrétaires nous lut la rédaction des articles de nos statuts, que nous avions successivement décrétés et approuvés. Il y eut cependant encore bien di s observations de faites et même des discours violents. Demain le reste, s'il y a moyen !

Notre Académie doit dorénavant porter le titre : Académie centrale de peinture, sculpture, gravure et architecture. Nous verrons si l'Assemblée nationale l'approuvera de même que nos statuts et règlements.

Le 16. Répondu sur plusieurs lettres de M. Schmuzei', qui m'avoit adressé neuf estampes d'une planche qu'il a nouvellement gravée, dont, selon ses ordres, j'ay donné une épreuve à M. Basan, une à mon fils, une à M. Baader, une pour moi, et, comme MM. Basan frères doivent se charger uniquement de la vente desdites estampes de M. Schmuzcr, je leur en ay donné également une et je leur ay remis trois épreuves dont ils rendront compte.

Je marque à M. Schmuzer que ces messieurs doivent lui écrire et faire venir une centaine d'épreuves. Je lui . dis aussi la raison qui m'avoit obligé à retarder ma réponse jusqu'à ce jour. Il avoit destiné une épreuve pour M. Chevillet; mais je lui apprends sa mort, et que réprouve étoit restée chez moi. M. Baadera ajouté une petite lettre à la mienne.

Le 17. J'allay à notre Académie centrale, où il y eut bien des disputes et sentiments divers sur plusieurs articles de nos règlements et trop longs à retracer icy.

Ce jour j'ay eu l'honneur d'écrire une lettre à Son Excellence M. le comte de Herzberg, ministre actuel d'Etat et de cabinet, ayant le département des affaires étrangères, chevalier de l'ordre de l'Aigle noir, à Berlin. Je donne avis à ce seigneur du départ de la caisse contenant tout ce que j'ay déjà décrit cy-devant; mais je le prie de faire mettre devant les yeux de Sa Majesté les objets que j'ay eus la permission de lui destiner. J'expose, en peu de mots, à M. le comte l'historique de toute l'affaire, et je le sollicite d'accepter également mon estampe embordurée avec six épreuves en feuilles, pour les distribuer à ses amis, car je lui dis : « Votre Excellence doit en avoir de dignes d'elle. » Je lui demande de plus excuse d'avoir ajouté dans le portefeuille une épreuve pour mon ancien ami M. B. Rode, et une pour M. Nicolaï, qui m'envoye constamment son célèbre journal : Allegemeine Deutsche Bibliothek. J'espère qu'il me le pardonnera, car ces messieurs sont fort connus de lui.

Le 19. Ecrit à mon ancien ami M. Rode, peintre du roy de Prusse, à Berlin, et directeur de l'académie des arts de cette ville. Je lui donne avis, après avoir parlé de bien des choses, qu'il doit recevoir une épreuve de

ma nouvelle estampe, ainsi que M. Nicolaï, que contienl la caisse adressée à M. le comte de Herzberg, et je le prie de l'accepter pour l'amour de moi; je le prie de le dire aussi à M. Nicolaï, en lui présentant mes compliments le plus amicalement possible, qu'il m'étoit impossible aujourd'huy d'écrire également à lui-même.

J'ay envoyé aujourd'huy à plusieurs rédacteurs de journaux ma nouvelle estampe, pour la faire annoncer dans leurs écrits, dont trois par le moyen de mon fils et une par celui de M. Isembert. Je ne m'en suis pas mêlé autrement.

Ce jour, M. Jeaufret, doreur, qui m'avoitfait cinq bordures dorées, dont deux magnifiques, a compte avec moi; mais, ayant pris de ma nouvelle estampe en payement, qu'il me revenait encore onze livres de sa part qu'il m'a payées; je puis donc dire qu'il m'a étrenné.

Le 20. Nous avons voté à notre assemblée délibérante toutes pensions et dépenses quelconques concernant notre Académie, ses officiers et attachés à son service, etc.

Le 21. Le Supplément des affiches de Paris ^, page

* Nous extrayons du journal dont parle Wille le passage relatif à cette estampe : « Le Maréchal des logis, estampe gravée d'après le tableau de M. Wille, peintre du roi, par M. Wille, son père, graveur du roi, conseiller de l'Académie de peinture, sculpture et gravure, dédiée à Sa Majesté Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, électeur de Brandebourg, etc., etc. Prix: vingt-quatre livres avec la lettre, et quarante-huit livres sans la lettre. Chez M. Wille le père, quai des Augustins, n' 55. On lit au bas le trait historique de Louis Gillet, qui, traversant un bois, arracha une fille aux violences de deux voleurs; trait connu de tout le monde. — Il est bien beau et bien

rare de voir tant de talents réunis dans une même famille Nous en

avons néanmoins des exemples. M. Piccini a mis en musique un ouvrage (le Faux lord) de M. son fils; M. Desangiers va nous offrir la même réunion à rOpéra ; ici, M. Wille grave le tableau de M. Wille le fils, et cet accord de talents n'en devient que plus intéressant. Le nom de ce fameux gra-

3,662, a annoncé ma nouvelle estannpe le Maréchal des logis, de la manière la plus honorable pour moi et mon fils. Deux autres journaux en ont aussi parlé très-avantageusement, et j'en dois être content.

Le 22. Nous avons fait, en notre assemblée délibérante, quelques statuts et règlements pour l'Académie de France, à Rome. Entre autres, nous avons voté pour chaque élève peintre, sculpteur, graveur et architecte (ayant gagné la médaille d'or, c'est-à-dire le prix qui leur procure l'avantage d'être entretenus pendant quatre ans à Rome, aux frais du gouvernement, dans le palais de France), six cents livres pour son voyage et autant pour son retour; comme aussi six cents livres en argent pour chaque année de ce séjour. Cependant, au bout de ce terme, il sera payé à chaque jeune peintre et sculpteur douze cents livres, pour les mettre en état de voyager dans plusieurs parties d'Italie, pour voir les chefsd'œuvre qui y sont conservés. 11 y aura aussi un peintre de genre entretenu à Rome, avec les mêmes avantages. Chaque année ces jeunes artistes seront obligés d'envoyer de leurs productions à notre Académie; et, à la fin de leur temps, le peintre enverra un tableau historique de sa composition, le sculpteur une figure de marbre aussi de sa composition, et le graveur une planche gravée, dont il pourra choisir le tableau historique qui sera le plus de son goût. C'est d'après ma décision que la grandeur de la planche fut déterminée, c'est-à-dire pour être imprimée sur la moitié du papier grand aigle; car cette grandeur même a du rapport avec celles que nous

veur suffit pour fairo Téloge de. ces ouvrages : nous nous contenterons de dire que Testampe que nous annonçons offre une situation déctiirante, un dessin correct, de l'expression dans les tètes, et un burin ferme et vigoureux, h

2m JOURNAL

possédons déjà à l'Académie. G'étoit aussi, comme je disois, afin de les empêcher qu'ils ne présentent des planches en forme de vignettes. Généralement ces diverses productions des jeunes artistes doivent de droit appartenir à notre Académie centrale. On a laissé aux architectes, qui doivent faire une section de notre Académie, la liberté d'exiger de leurs élèves, pensionnaires à Rome, ce qu'ils jugeront utile et convenable. Nous faisons de notre mieux pour les progrès absolus des arts, de leur gloire et les avantages de la nation.

Le 24. Écrit à M. I. B. Coclers, le père, peintre et négociant en tableaux sur le Cohenirshurg Wal, n° 10, à Amsterdam. Je lui fais voir que, lorsque nous avons compté ensemble, pendant son séjour à Paris, que je m'étois trompé de cent livres nettes, en calculant avec trop de précipitation. Je lui fais toutes les additions et je lui rends le tout aussi clair et net qu'il est possible. Je pense qu'il en sera bien convaincu.

Le 27. J'allny à l'assemblée académique, où tous ceux qui se sont séparés de nous (j'espère pour peu de temps) prirent leur place. Il ne se passa rien digne de remarque.

Le 28. Le soir de ce jour, est partie par la diligence une boëte emballée, contenant une épreuve de mon estampe, le Maréchal des logis, encadrée en bordure dorée, et six en feuilles; le tout destiné pour M. le baron de Sandoz-RoUin, chambellan du roy de Prusse et son envoyé plénipotentiaire auprès du roy d'Espagne, mais actuellement à Neufchatcl, en Suisse, sa patrie. J'ay affranchi ladite caisse jusqu'à Genève; de là M. de Sandoz la recevra sous peu.

DE JEAN-GEORGES VVILLE. '28r>

J'ay écrit à M. de Sandoz. Je lui donne avis du départ de ladite boëte ou caisse, et je le prie d'accepter ce qu'elle contient. Je lui fais des remercînienls pour ce qu'il a bien \oulu faire pour moi; comme aussi des remercîments d'avance pour le vin d'Espagne qu'il m'a mandé être en chemin pour moi, et dont il me régale. Je lui mande mon inquiétude sur une nouvelle que j'ay vue aujourd'huy dans le Moniteur, concernant M. le comte de Herzberg.

Le 29. Je me suis rendu en notre assemblée délibérante, où, après diverses lectures, on a élu au scrutin quatre membres pour accompagner M. Pajou, notre président, et nos deux secrétaires MM. Le Barbier et Yincent, qui doivent présenter nos statuts et règlements nouveaux au comité de constitution, la semaine prochaine. Ces quatre membres sont MM. Moreau, graveur, Miger, graveur, qui avoit composé la préface de nos statuts, Régnant, peintre, et Robin, aussi peintre. Comme j'avois déjà été trois fois un des députés aux divers comités, j'exhortai plusieurs de mes amis de ne pas me nommer; malgré cela j'avois encore sept voix pour moi, pendant que d'autres braves gen^ n'en avoient pas ou bien une ou deux. De celte manière je fus heureusement dispensé de faire encore une fois cette démarche. Les quatre susdits artistes ont de l'esprit et de la voix à bien parler* Cela est de conséquence dans notre affaire actuelle.

Le 30. J'allay au spectacle de Monsieur, qui est encore à la foire Saint-Germain, pour y voir jouer le drame de Socrate qui m'a plu, et le Capitaine Cook à l'isle défi Amis, opéra françois; cette pièce est peu de chose, la musique cependant est bonne. Je me suis tenu pendant quatre heures debout, quoiqu'aux premières; sans cela

les hauts bonnets des dames m'auroient empêché de bien voir.

Depuis bien du temps, je devois une réponse à M. Preis- 1er, à Copenhague, qui a été mon élève. La lettre qu'il m'avoit écrite n'étoit remplie que de compliments entremêlés d'excuses d'un bout à l'aulre; or, comme je n'aime pas les lettres de ce genre, je lui en ay fait une qui ne contient que des charges, des plaisanteries et de l'ironie; je lui demande, très-indirectement, l'argent qu'il me doit, mais de manière à lui faire sentir que je serois flatté de le recevoir.

M. Klauber m'a donné une lettre qu'il avoit écrite à son ancien camarade, et je l'ay mise dans la mienne.

M. Daudet, pour m'éviter la peine, m'a mis les fds sur le Petit Hussard, peint par Rigaud, afin que mon fils aussi, pour m'épargner la peine, me fasse le simple trait sur papier; car j'ay envie de graver ce tableau qui m'appartient.

M. Frauenholz, de Nuremberg, m'est venu voir. C'est lui qui est l'entrepreneur de la gravure des pierres antiques appartenant au roy de Prusse, et qui ont autrefois appartenu au célèbre amateur et antiquaire le baron de Stosch.

Le 4. Il y avoit assemblée académique, mais le mauvais temps m'empêcha d'y aller.

Le 5. J'assistay à notre assemblée délibérante, oii il n'y eut que quelques lectures et peu de discussions.

Le 6. M. Auguste Mauser, à Annaberg, en Saxe, qui a déjà eu quelques desseins de moi, m'avoit écrit qu'il

en désiroit encore plusieurs que j'aurois dessinés d'après nature et au bistre; et, comme MM. les frères Basan avoient un petit envoy d'estampes à faire à ce jeune amateur, j'ay saisi cetle occasion pour lui en envoyer deux. L'un des deux je l'avois fait en 1761, au mont Saint-Michel, près de Vernon, en Normandie. Il représentoit principalement, outre quelques figures, des rochers très-singuliers. L'autre, je l'avois dessiné en 1766, aux environs de Paris, dans un marais avec cabane de jardinier et où une servante cherche de Teau dans un puits ruiné. J'ay donc envoyé ces deux desseins à MM. Basan, avec une petite lettre pour M. Mauser, que ces messieurs lui enverront aussi. Comme notre amateur me paye lesdits desseins, j'en ay ajouté deux petits de peu d'importance, que je lui offre en présent.

Le 10. Ce jour j'allay, avec mon neveu Deforge, à qui j'avois prêté quelque argent, chez M. Chavet, notaire, afin de lui donner la quittance, faite légalement par celui-cy, de l'argent que mon neveu m'a remboursé; quittance quej'ay signée, comme de raison.

J'allay successivement et plusieurs fois à notre assemblée délibérative; mais, comme il ne s'est rien passé de remarquable, je ne trouve pas qu'il soit bien nécessaire que je note la moindre chose pour mon souvenir.

C'est actuellement la quarante-sixième année que je demeure dans la même maison, quay des Augustins; mais, comme je paye annuellement seize cents livres de loyer presque inutilement, j'avois loué un bel appartement vis-à-vis le pont Neuf. Enfin je regrettois de sortir d'icy, et j'aimai mieux payer un terme du nouvel appartement et rester où je suis depuis si longtemps. Il fallut boire ma sottise.

Le 20. M. Frauenbolz, de Nuremberg, a mangé chez moi en compagnie de mon fils, de sa femme, de M. Klaubei', de M. Fnessli et de M. Falckeisen*, jeune graveur de Baslo, qui aura quelque jour bien du talent; il part après-demain pour sa ville natale, mais après quelques )nois d'absence il reviendra; il me remit il y a quelque temps deux médailles d'argent de la part de son père, cela m'a fait plaisir, apparemment par reconnoissance de ce que j'ay donné quelquefois des avis à son fils.

M. le lieutenant Seiz, de Coblentz, et son camarade, après avoir fait leurs études à Stuttgardt, sont arrivés à Paris et m'ont apporté des lettres de recommandation de M. Mûller. Le premier est pour l'architecture, le second pour les ponts et chaussées. Ils m'ont paru de jolis jeunes gens.

Le 51. J'allay à notre assemblée académique y faire des embrassades, car c'est là la principale occupation à la fin de l'année. Cependant M. Miger, graveur, académicien, ayant gravé le portrait de M. Vien^, notre directeur, et cela à l'insu de tout le monde, il l'avoit dédié à l'Académie même, et le présenta d'abord encadré à M. Yien et puis après une épreuve à chaque membre. 11 y eut des applaudissements. M. Le Barbier et avant lui M. Pajou firent des motions tendantes que l'Académie devoit acquérir la planche dudit portrait. MM. Moreau et Vincent en parlèrent aussi, et les applaudissements se firent de nouveau entendre. Après cette résolution una-

* Théodore Falckcisen naquit à Bàle en 1765, et mourut en 1814; il était élève (le Ilolzhab, de Mecliel et de Gultcmberg. Oii connaît de lui le Caur cliemar, d'après Fucsli, et la Mort du général Wolf, d'après Benjamin West.

289 du Cat. de Fœuvre de 3Iiger, par E. B. de la Chavigneric. Celte planche est aujourd'hui à la calcographie du Louvre.

nime, M. Lempereur et moi furent nommés commissaires pour faire estimation de ladite planche.

Le. 1". Ce jour, pour la première fois, je n'étois pas visible, car le nombre de ceux que j'aime et qui peuvent avoir de l'amitié pour moi est ordinairement assez considérable, sans songer que plusieurs autres simplement de connoissance me viennent voir ce jour également; mais, quoique sensible à la visite de tous, Texpérience m'a très -bien appris que cela me devenoit un peu fatigant. C'est pour cela que je convins avec mon fils que nous irions de grand matin au café du Caveau, au Palais- Royal, pour y déjeuner et passer ainsi noire temps dans un certain repos, et cela fut exécuté.

Le 4. M. de Sandoz-Rollin, envoyé extraordinaire du roy de Prusse auprès du roy d'Espagne, mais actuellement en Suisse, m'ayant expédié en présent six bouteilles de vin rare d'Espagne dans une caisse que je fus obligé de retirer de la douane, mais dont deux bouteilles étoient complètement cassées et le vin perdu, à qui pouvois-je avoir recours? le coquin de voiturier pouvoit le savoir^, mais il étoit venu se faire payer d'avance sans me livrer la marchandise. Mon domestique voulut savoir des commis de la douane où pouvoit être le voiturier, mais on lui répondit : cherche! En tout cas la perte est pour moi; cela est fort consolant.

Par erreur, dans nos calculs entre M. B. Coclers et moi, il me revenoit cent livres. Je l'a vois écrit à M. Coclers, qui en est convenu et m'a fait payer cette somme par M. Daudet, contre quittance. Je l'ay aussi écrit à

288 JOLMINAL

M. Coclers, à Amsterdam, en réj3ondant à la lellre qu'il m'avoit écrite audit sujet.

Le 8. La veille au soir, M. Lempereur étant venu chez moi pour convenir entre nous du prix de la planche représentant le portrait de M. Vien, qu'a gravé M. Miger, et dont l'Académie nous avoit chargés, en qualité de commissaires, de lui en faire notre rapport d'estimation, nous convînmes donc que ladite planche pouvoit valoir la somme de seize cents livres. Nous mîmes chez moi notre estimation par écrit avec les raisons qui nous déterminoient à y mettre ce prix. Et, lorsque la séance fut formée, nous présentâmes notre écrit en priant le secrétaire d'en faire la lecture; cela fut fait et notre estimation approuvée par l'assemblée. D'après cela M. Pajou, notre trésorier, doit satisfaire M. Miger.

J'élois convenu avec M. Daudet que nous irions voir ensemble M. le curé de Saint-Paul, que je connoissois du temps qu'il étoit encore abbé, étant enfant de mon quartier; mais, ayant rencontré M. Daudet sur le pont Neuf, qui alloit chez moi pour me dire que notre visite projetée devenoit inutile, d'autant plus que M. le curé de Saint-Paul étoit parti de Paris, apparemment, disoit-il, pour ne pas faire demain son serment civique, je fus autant étonné que fâché d'une telle nouvelle.

Le 9. J'allay prendre mon fds chez lui de bon matin et nous allâmes déjeuner au nouveau café du Caveau, du Palais-Royal, comme à l'ordinaire. De là, comme nous étions curieux de voir faire, dans quelques églises, le serment civique à des prêtres; selon la loi, nous allâmes à Saint-Roch, où il y avoit déjà un monde immense et des gardes nationales très-nombreuses pour le maintien du bon ordre. Le monde impatient crioit que les prêtres

dévoient monter en chaire pour y faire leur serment, afin d'être vus et entendus d'un chacun. Enfin un bon ecclésiastique monta en chaire en priant l'assemblée de se tranquilliser, qu'ils n'étoient qu'un petit nombre de prêtres dont elle auroit lieu d'être contente. Après lui un membre de la municipalité, portant l'écharpe aux trois couleurs, monta également en chaire : il fit un discours et de plus instruisit le peuple que, selon le décret de l'Assemblée nationale, le serment des prêtres devoit se faire à la porte du chœur; cela fut fait, après la lecture que fit un membre de la municipalité, à haute voix, des décrets concernant le serment civique des prêtres; il n'y eut cependant qu'environ douze ecclésiastiques qui firent le serment prescrit par la loi. Mais le curé de cette paroisse ne daigna pas s'y soumettre, il y en eut murmure et mécontentement de reste et par toute l'église, et autant qu'il y eut de claquements de mains lorsque les bons prêtres firent leur serment.

Le 10. Me vint voir M. Miger, pour me remercier du prix que j'avois mis, pour ma part, à sa planche acquise par notre Académie et dont il parut très-content, et il alla de ce pas, avec mademoiselle sa fille ^, que j'embrassai très-cordialement, chez M. Pajou, notre trésorier, pour lui remettre ladite planche et empocher la somme de seize cents livres net, comme de raison.

Tous ces jours-cy je n'ay pas été à nos assemblées délibérantes ni à l'assemblée académique, car il faisoit

* Georgette Miger naquit à Paris le 21 août 1777, de Jeannette Griois et du graveur Miger; elle épousa M. Grandcher, et il existe dans la famille un superbe buste en marbre de cette femme, pour laquelle Miger avait écrit ses Mémoires.

290 JOL'UNAL

trop mauvais^ el je n'étois nullement curieux de m'enrhumer.

M. Fogelin, étant arrivé de Francfort, m'a apporté^ comme je l'en avois prié, un ducat au coin de cette ville impériale et unemonnoie d'or de celles qui ont été frappées par rapport au couronnement de Léopold II, et jetées au peuple le jour de cette cérémonie.

M. Frauenholz, marchand de Nureml)erg, a pris congé de moi pour s'en retourner chez lui. J'ay acheté plusieurs bonnes estampes de lui pour ma curiosité; il en a eu aussi de mon fonds.

Le 6. M. le baron de Blooms, ambassadeur du roy de Danemark, m'a envoyé par son secrétaire le dix-septième caliier de la Flora danica, qu'il avoit reçu de Copenhague, et que Sa Majesté Danoise me fait remettre à proportion qu'ils paroissent au jour.

Le 8. Ce jour, j'ay répondu à M. le baron de Sandoz- Rollin, envoyé plénipotentiaire du roy de Prusse à la cour de Madrid, mais actuellement à Neufchâlel, en Suisse, sur deux de ses leltres. Je lui accuse l'arrivée des six bouteilles de vin précieux dont il m'a fait présent, mais dont deux se trouvent cassées dans la caisse. Je l'instruis aussi que j'avois appris de mon correspondant de Stras bourg que M. le comte de Herzberg lui avoit accusé la réception de la caisse contenant les bordures avec l'estampe sous verre que j'avois eu l'honneur de dédier à Sa Majesté Prussienne; — comme, de plus, (ju'il n'y avcit pas moyen de trouver icy, et pour son entreprise, un jeune artiste dessinant et gravant très-bien le paysage;

mais que f avois chargé M. Faickeisen, depuis peu mon élèv^», et natif de Bà!e, qui alloil. voir ses parents, de se donner du mouvem ni. pour découvrir (juelqu'un d'utile, soit à Bile, ou aiôme à Stullf^ u'dt, et que, s'il réussissoi!, de l'engager à envoyer |)réalableuient à M. de Sandoz de ses ouvrages de l'un et l'autre genre.

Le 14. Ce jour, M. Klaui)er, qui est resté avec moi aux environs de dix ans, s" est marié avec madame la veuve Guttenberg, en l'église paroi-sialetle Saint Cosme. Comme cet ancien et lionnèle |)en>ionn;n[*e de ma maison m'avoit invilé au repas qu'il avoit cormuandé à la Bàpée, je m'y rendis avec mon (ils et sa fetnme, également priés à la l'été, dans une remise (ju'on m'avoit envoyée. Une vingtaine d'amis ou autres des nouveaux mariés s'y trouvèrent. Le dîner lût très -bon, et lout le monde paru! gay et content; aussi il n'y avoit que gens raisonnables lant François qu'Allemands.

Versb s septbeures et demie je quittai avec mon fils, sa femme et M. Baader, après avoir (;m brassé nos mariés de très-bon cœur (comme nous avions laiten ai rivant), et nous montâmes en voiture, et, comme le chemin de l'auberge jusqu'à la barrière esi connu pour êire très-mauvais, un domestique delà maison nous éclaira jusqiie-là; malgré cela notre voiture s'embourba si bien, <jue des commis de la barrière se mirent tà pousser à la roue et nous dégagèrent. Nous arrivâmes chez nous foi t contents de notre journée et des honnètelés que nous avions reçues de nos nouveaux mariés. 11 arriva une drôle de chose ià Baptiste, m(m domestique, qui. dans l'obscurité de la nuit, se promenoit dans le jardin de l'auberge; un gros (iogue lui sauta avec les palte^ s- r b s éj)aules jtour, par amitié, lui lécher le visage; mais il lui avoit presqiie cassé le

nez avec son museau. Quelle amitié de la part de ce chien !

M. Moreau m'est venu voir plusieurs fois pour me prier d'arranger son différend avec M. le chevalier de Mouradgea, par rapport au payement que celui-cy doit lui faire pour la direction de la gravure qu'il fait faire de la retouche de plusieurs épreuves. Je ferai donc cette affaire le mieux possible.

Au lieu de me rendre, comme je me l'étois proposé, à une assemblée extraordinaire de notre Académie, je fus entraîné par une foule immense de monde qui alloit vers les Tuileries. Arrivé là, je vis un peuple innombrable dont une partie assiégeoit la grille de la porte par où Ton entre dans le château. C'étoient principalement des dames qui prétendoient absolument parler au roy, en exigeant de lui d'ordonner à ses tantes, arrêtées par la commune d'Arnay-le-Duc, dans leur voyage de Rome; mais le monarque ne voulut pas les admettre. Le tumulte devant cette porte fermée étoit des plus grands, et les cris ne finissoient pas. La garde nationale s'y rendit successivement au nombre, à ce qu'il me parut, d'environ cinq à six mille, pour y mettre ordre comme de raison. Je sortis vers les sept heures et demie (lu soir. Partout, aux environs du château, il y avoit de forts détachements de nos soldats qui, en ce moment, ne laissoient plus entrer personne.

Le 25. Ce jour me vint voir M. de Thauvenay, arrivant (le Hambourg, oii il s'est marié. Il me lut une lettre de madame la comtesse de Bentinck, qui désiroit avoir quelques planches de cuivre pour la gravure. Mais, comme M. de Thauvenay devoit partir sous trois jours pour retourner à Hambourg, il n'y avoit pas moyen de les commander

pour qu'il les emportât. Je lui offris donc de lui en céder quelques-unes de celles que j'avois en réserve chez moi; cela lui fit beaucoup de plaisir. Il les fît donc chercher le lendemainc J'ajoutai un rouleau contenant de mon Maréchal des logis une épreuve avant la lettre pour mon ami M. Weisbrodt, et trois autres avec la lettre, dont une pour madame la comtesse de Bentinck, une pour M. V. Meyer et une pour M. Lienau, qui sont de mes amis. J'ay écrit uno lettre à M. Weisbrodt dans laquelle je me plains de son silence sur plusieurs de mes lettres. Je lui parle également de la grande impatience qu'a M. Daudet de recevoir de ses nouvelles. Le reste de ma lettre n'est que plaisanterie.

Le 26. J'allay à l'assemblée académique, où il y eut quelques disputes.

Le 27. J'ay dîné chez mon fils.

Le 28. M. de Thauvenay me vint voir, me paya les planches cédées à madame la comtesse de Bentinck, et se chargea avec le plus grand plaisir de la lettre que j'ay écrite à M. Weisbrodt. M. de Thauvenay m'a paru le plus galant homme possible et de beaucoup d'esprit. Il est de la famille de Brienne. Il prit congé de moi et part demain.

M. le chevalier de Mouradgea, de Haussen, qui fait faire l'ouvrage, dont les premiers volumes sont déjà connus, de VHistoire de rempire ottoman, me fit demander la semaine passée quel jour il pourroit me venir voir. Je lui indiquai aujourd'huy, et il vint effectivement. Son objet étoit d'arranger le différend qu'il y a entre lui et M. Moreau, par rapport au payement des retouches que M. Moreau avoit faites d'un nombre d'épreuves dont les

planches éloienf entre les mains de rlifférenls graveurs, travail (jn'il prélendoil lui être payé à tani par cent du prix de la gravure, et dont M. de Mouradgea ne vouioit consentir que la moitié,. Bief, il prélendoit ne devoir à M. More.m que huit cent eiii(| livres onze sols, et .;e!ui-cy exigeoil six cent soixante-six livres de plus. Comme l'avois é(é prié par M. Moreau, mon ancien ami et confi èrc, de ûiire pour le mie x (^t (ju il passeroit par tout ce (jue je pourrois faire de juste en sa laveur, je devois donc entrer en discussion })ar rapporta celle afCaire avec M. de Mouradgea; mais, ap ès beaucoup de paroles, de r.ii>ons pour et conire, je ni; me voyois ipie peu avancé. Mjis^ lorsque le chevalier me reprocha, à la vérité honuêlementj que j'emph^yois des soj)hisn!es, alors je lui conseillai, Iionrtelement égaieiuent, (ju'il fcroit pcul-ôfre mieux de se transj)or'tcr, avec M. Moreau, chez le juge de paix où chacun pouiroil ])laider sa cause. Alors il devint plus traitable et offrit mille livi-es; je lui représentai que je n'avois pas le pouvoir d'acceph r deux cents livres au lieu diî six ceni soixanle-six et (pi il devoit .dlerplus haut; il olfril orize cenis livres; je lui dis que, s'il vouioit metlie les cimjuanle louis nel, je làcherois alors de les faire agréer j)ai" M Moreau. 11 lit quelques réflexions et me rc'pondit : « Oui. monsieur, mais c'est à votre considéralion, et demain je vous enverrai celte somme par mon sccrélaire. » Et nous nous quittâmes très-amicalement. 11 m'invita même de l'aller voir ot qu'il me monlreroit toutes ses curiosités.

Le 1". Selon la promesse que M. le chevalier de Mouradgea m'avoit faite, il m'envoya ce jour, par son secré-

taire, les douze cents livres dont je donnai quittance, en insérant que je remetlrois celte somme dans le jour à M. Moreau. J'écrivis à celui-cy de venir chez moi pour recevoir son argent (en assignats). Il y vint vers le soir, me remercia beaucoup des soins que je m'étois donné de le tirer d'embarras et parut content de la somme, quoique incomplète selon ses prétentions. Le secrétaire do M. de Mouradgea avoit été chez lui pour approuver ma quittance et mettre sa signature. Je suis bien aise d'avoir arrangé cette aiïaire à la satisfaction des deux parties.

Le 6. J'ay donné un repas aux nouveaux mariés M. ei madame Klauber; mon fils et sa femme y étoient ain^i que MM. Baader, Daudet, Moreau, de Mersan et Foglin, négociant de Francfort. Il m'a paru que tout le monde étoit content de la réception et du dîner.

Le 14. Ce jour, je me rendis à noire assemblée délibérante, où il fut résolu de proposer également, comme pour les peintres et sculpteurs, à l'Assemblée nationale, d'accorder un prix d'encouragement pour un graveur de notre Académie, et choisi par elle tous les cinq an« au scrutin, à cause de la longueur du travail, surtout que h planche doit être historique et d'une grandeur considérable.

Le 16. J'ay répondu bien brièvement à mon cousin Wille, à Giessen, et M. Foglin, à qui ma lettre a été remise de même que ma nouvelle estampe, s'est chargé de lui envoyer de Francfort l'un et l'autre objet. Je prie mon cousin de remettre dix-huit livres à une personne que je lui ay nommée.

Le 17. Je vis de ma fenêtre un détachement très-

nombreux, avec la musique militaire, de nos gardes nationales, venant de Notre-Dame et menant comme en triomphe Févêque de Lidda, qui y avoil été proclamé ce jour évêque de Paris. 11 est Alsacien et natif de Colmar, et député à l'Assemblée nationale.

Le soir de ce jour, tout Paris étoit illuminé pour la convalescence de notre excellent roy, qui mérite d'être aimé de tous les citoyens !

Le 18. M. Fuetter, de Berne, mon ancien ami, qui, étant le directeur de la monnoie de cette république, a voyagé par ordre et aux dépens de l'État par toute l'Allemagne et l'Angleterre, pour y examiner les diverses manières de fabriquer les monnoies, de même que les machines qu'on y employé, afin de pouvoir, d'après ses observations, perfectionner celles de la monnoie de Berne; cet ami est resté avec moi pendant deux heures, me contant mille choses après mille demandes. Lundy prochain, il verra la monnoie de Paris, la parole lui en a été donnée.

M. Fuelter, de Berne, a dîné chez moi; mon fils et sa femme, de même que plusieurs de nos amis, étoient de ce dîner.

J'ay reçu une médaille d'or de la part du roy de Prusse,, par rapport à la dédicace que j'avois eu la permission de faire à ce monarque de mon Maréchal des logis. M. le comte de Herzberg, qui m'a écrit une lettre en réponse à la mienne, avoit ajouté um* médaille d'argent et la patente qui me déclare membre de l'Académie royale des beaux-arts de Berlin. Incessamment je remercierai ce

seigneur en le priant de faire agréer au roy de Prusse ma gratitude, etc.

Le 26. Répondu à M. Mauser, à Annaberg, en Saxe. Je lui dis que j'avois été payé de sa part; je lui envoyé dans ma lettre un petit dessein colorié de moi.

Le 28. M. Fueiter, qui, pendant son séjour icy, m'a visité plusieurs fois, vient de prendre congé de moi. Jl retourne directement à Berne; il a beaucoup d'esprit et avec cela il est très-bonnête et estimable.

Depuis la mort de ma clière femme, j'avois conservé, très-inutilement, les quinze cbambres en trois étages, que je possédois pendant qu'elle vivoit. Je devois donc abandonner une partie de cette habitation absolument superflue, d'autant plus que je ne vis actuellement qu'avec mes deux domestiques, et, comme depuis du temps mon fds avoit envie de déménager de la cour du Commerce, je lui cède le second étage pour son logement et les deux chambres du quatrième pour son atelier ou cabinet de travail, et de la place pour ses élèves. Je me bâte actuellement de déménager et de m'établir au troisième, car c'est à la Saint-Jean prochaine que mon fils doit prendre possession de sa partie. Mais que d'embarras! Yoilà les maçons, les menuisiers, les serruriers, les vitriers, les peintres en bâtiment, et quelle saloperie! En vérité je ne sais quelquefois pas où me coucher; tout est en désordre.

Le 1"'. Ce jour, selon le décret de l'Assemblée nationale, les barrières de Paris furent détruites, et toutes espèces de marchandises entroient librement dans Paris.

C'est dommage qu'il fasse un temps déplorable, et que la pluie ne cesse pas.

Le 2. Pour voir si beaucoup de vin et de bois allait entrer en viile, j'all ly vers b^s six beures du soir bnrs la porte Sain!-Bi rnaid, car c'e^t là qu'est le grand dépôt de celle sorte (le marcbandise; mais il me fut impossible de pénélrer bien avant lant il y avait de voitures et de monde <iccupé à les cbai'ger et à b s faire pariir avec lanl de promptitude, qu'elles s'accrochoienl les unes les aulres, et celles-cy furent suivies et pressées par d'autres mcore sans songer à colles qui vinrent de front, si bien que, voyant que le tumulte et r(}mbarras augmentoient *ui lien de dmiinuer. je me n tirai awc peine de cemauvais pas oi^i je me trouvois Irès-mai à propos, n'ayantd autre prétexte que celui de ma curiosilé, et qui. tout bien considéré, n'a pas une valei:r admissibb? en tous points.

Le 4. Plus je fais travailler les ouvriers, plus on découvre de défauts à. réparer. Tout cela m'empêcbe de poursuivre mes occupations ordinaires, mais en revanche m'ennuye furieusetnent.

Le 8. A cause du dérangement de (ont dans mes appartements par les ouvriers, j'allay pour y dîner chez mon fils, qui cependan' avoit été avec moi au Palais- Royal, d'abord chez un boui sier qui m'avoil fait un gilet piqué de peau de daim lorl proj)re et bien fait, el, après que je l'eus payé, nous allâmes, selon notre babitude, au café du Caveau et déjeunâmes, nmri lils avec du chocolat et moi avec du café, qui est excellent dans cet endroit patriotique.

Vers le soir de ce même dimancbe, me trouvant dans la cour du Palais-Royal, un allroupement considérable

DE .lEAN-GEOUGES WILLE. 299

de monde entra et augmentoit toujours; il avoit poursuivi im brigand qui, ayant trouvé une voiture ou cabriolet avec son attelage, mais sans garde, près des Thuileries, s'étoit mis dedans sans façon et étoit parti comme un éclair, en donnant à droite et à -gauche des coups violents à tous ceux qui se mirent en devoir de l'arrêter. On assuroit même qu'il avoit renversé un homme dans la rue Saint Honoré, qui éloit le chemin qu'il avoit choisi pour fuir et profiter de son vol.

Le 9. Répondu à la lettre de M. le comte de Herzberg, ministre d'Etat du roy de Prusse. Je le prie de faire agréer à Sa Majesté ma gratitude et mes remercîmenls de la médaille d'or qu'il m'avoit fait remettre vers le milieu du mois passé. Je lui dis que je meltrai cette médaille en bonne compagnie, à la suite des bijoux superbes et des médailles d'or magnifiques que je possède de la part de plusieurs princes et souverains, comme des marques de leur munificence à mon égard, et que je montrerai cette collection, etc., qu'indépendamment je remercie ce seigneur de m'avoir fait remettre la patente qui me constitue membre de l'Académie royale des beauxarts de Berlin. Cette patente étoit accompagnée d'une médaille d'argent dont Son Excellence me fait présent, et dont je le remercie en l'assurant qu'elle seroit mise dans ma collection.

« Monsieur,

c( Je sens avec une reconnoissance parfaite que Votre Excellence a bien voulu me favoriser en mettant, d'après mes prières, sous les yeux du roy l'ouvrage que Sa Majesté m'avoit très-gracieusement permis de lui dédier, p: isqu'elîe a eu la bonté de me gratifier d'une médaille

d'or. D'après ce résultat il est de mon devoir de prier de nouveau Votre Excellence de vouloir bien faire connoître au monarque ma sensibilité, ma gratitude et mes très-humbles remercîments. Cette médaille sera en bonne compagnie : je la mettrai à la suite des superbes bijoux et médailles d'or magnifiques que je possède de la part de plusieurs princes et souverains, comme des marques de leur munificence à mon égard, et cette brillante collection, je la montre peut-être par un peu de vanité aux amateurs et connoisseurs de choses remarquables, riches et belles.

« Indépendamment de tout cela, je me permets de supplier Votre Excellence de recevoir des remercîments fondés sur d'autres motifs. La patente qu'elle m'a fait remettre, et qui me constitue membre de l'Académie royale des beaux-arts de Berlin, ne pouvoit que me faire un plaisir infini et d'autant plus, que c'est la septième Académie qui m'a fait l'honneur de m'admellre sans aucune sollicitation préalable de ma part. Cette patente étoit accompagnée d'une médaille d'argent uniquement destinée par Votre Excellence aux personnes les plus intelligentes, soit dans l'éducation, soit par rapport au produit net des vers à soie. Heureux si d'après une (elle destination je pouvois l'avoir méritée! Cependant, en qualité d'ardent amateur, je connoissois l'existence de celte médaille, je la désirois et même j'avois prié quelques amis en Allemagne de me la procurer, fût-ce au triple de sa valeur, pour avoir le plaisir de la mettre dans ma collection curieuse et bien choisie de monnoieset médailles d'or et d'argent, tant antiques que gothiques ou modernes, que ma fortune m'a heureusement et successivement permis de rassembler et dont les dernières pièces à peu près que j'ay trouvé moyen d'y mettre sont

DE JEAIV-GEORGES WILLE. 501 les médailles d'argent sur la mort du grand Frédéric, et quelques-unes sur l'avènement au trône de son digne successeur.

« Je sais que Votre Excellence fait cas d'une franchise sincère et véritable; mais me pardonnera-t-elle la longueur excessive de cette lettre?

« Je suis avec le plus profond respect, « Monsieur le comte, c( De Votre Excellence,

c< Le très-humble, etc.,

C( J.-G. WiLLE.

« Paris, le 9 may 1791. »

Voilà le 25 du mois de may, et les ouvriers ne finissent pas encore.

Ces jours-cy, j'ay été plusieurs fois dans l'église de Saint-Tlîomas-du-Louvre y voir les arrangements que font faire les protestants de la réforme de Calvin, et qui doit leur servir, selon les décrets, pour l'exercice de leur culte. Tout cela est au mieux, même excellent pour plus d'une raison.

Le 28. Ce jour, vers le soir, j'allay aux Champs-Elysées pour y voir faire l'exercice à feu à un bataillon de nos troupes non soldées. Quatre canons tirèrent continuellement. Tout alla au mieux, il y avoit bien dix mille spectateurs, car il faisoit un temps superbe.

Le 29, qui étoit un dimanche, après avoir déjeuné au Caveau du Palais-Royal avec mon fils, nous allâmes ensemble pour voir monter la garde chez le roy au château des Thuileries, où nous vîmes arrêter sous le vestibule un voleur habillé magnifiquement; l'agrippemenl

d'unb montre lui avoit mal réussi. Il avoit beau crier qu'il étoit bon citoyen, qu'on lui faisoit tort, etc., il ne fut pas moins traîné avec violence en lieu de sûreté.

Le 50. Ce jour, mon fils, Pierre-Alexandre Wille, fut nommé et élu, par une majorité de voix absolue et presque complète, commandant du bataillon des Cordeliers. Cette élection honorable lui fut annoncée le soir fort tard par une députalion et autres personnes qui le complimentèrent.

Le 31. J'allay de bon matin chez mon fils pour le félicitersur sa nouvelle dignité militaire, et je l'embrassai de bon cœur. Plusieurs officiers et militaires de son bataillon ctoient déjà chez lui; et, lorsque le monde se fut à peu près retiré, mon fils me pria de l'accompagner rue des Vieilles-Thuileries, chez M.Leduc, écuyer de réputation, pour y prendre des le(;ons afin d'être en état de bien monter à cheval lorsqu'il seroit de garde chez le roy. Cela fut fait, et nous revînmes par une très-grande chaleur. Je dînai chez mon fils.

Le 1". J'allay voir mon fils qui étoit déjà de retour du manège, et, comme il étoit fête, nous allâmes, selon notre habitude, au café du Caveau du Palais-Royal, pour y prendre, lui son chocolat et moi mon café. Chemin faisant, plusieurs de notre connoissance, étant déjà instruits, faisoient leurs salamalecs et compliments à mon lils de ce qu'il avoit été nommé chef du bataillon de noti e seclion. Cela me fit pour le moins autant de plaisir qu'à lui, car il est modeste et très-honnête. Dans la cour du

DE JEAN-GEORGi: S WILLE. 505

cliâlcau (les Thuileries, nous vîmes monter la garde et allâmes après nous promener an jardin; mais bientôt le temps du dîner s'approelia, par celte raison nous prîmes par le (juay des Théalins, on, devant l'église de ce nom, un peuple immense éloit rassemh'é. La raison étoitque des pi eires non assermentés selon la loi avoient cependant la [)ermission d'y dire leurs messes, et cela étoit bien; mais on di-oit qu'ils avoient commencé aussi à faire communier plusieurs personnes, et, comme cela paroissoit contre la loi. le j)euj)le avoit cliassc les (trêtres et cassé l'aulel. Cela me p<n'ut un peu fort* Je dînai chez mon fils; M. Baader y étoit.

Le 2. Je vis chez mon fils, où je dînai encore ce jour et le lendemain, son épée de comm.mdant avec la dragonne d'or, son hausse col, ses épauleltes de crépines d'or magnifiques, elc, que sa femme, accompagnée par M. Monligadd, son bon voisin et ancien capitaine, venoit d'aclietrr. Selon l'usage, les dames poissai'des avoient remis le bouquet de fleurs diverses entre les mains de mon fils pour en toucher le [)ourboire.

Le 5. J'ay encore dîné chez mon fils, avec plusieurs autres personnes.

M. Coclers et mademoiselle sa sœur sont v nus me prendre en voiture vers le soir: ils m'ont mené à la Râpée, où nous avons mang(î d'excellentes écrevisses. Nous sommes revenus la nuit par le plus beau temps possible.

Répondu sur plusieurs leltres de mon cousin J. W. Wille. Je lui fais senlir que mon mécontentement de la conduile bête des gens jIc Ilohen-Solms es( extrême. Ich bitle meinen veller, cinem clieser lente ztcoff livres zu geben welche ich za ersctzen verspreclie, wana hr. Foglin

Kûnfligen herbst von Franckfarl kiezher kommen wird\ J'ay écrit un peu durement mon sentiment sur une feuille à part, que je prie mon cousin de faire lire à ceux que ça regarde. Je lui parle aussi du grade militaire qu'a actuellement mon fils.

Le 4. N'cst-il pas terrible que les ouvriers ne finissent pas encore? Je dois cependant faire place à mon fils et lui remettre l'appartement du second.

Le 5. Ce jour (qui étoit le dimanche) étoit destiné pour que mon fils fût proclamé et installé commandant du bataillon des Cordeliers. Ce bataillon, selon les ordres qu'il avoit reçus, s' étant assemblé sur la place du Théâtre-François, où je me rendis aussi vers les neuf heures, mon fils y étoit avec son fils en simple soldat national, mais sans giberne; il étoit entouré d'officiers et soldats et m'embrassa aussitôt qu'il me vit. Vers les dix heures et demie le bataillon se mit en marche, se rendit sur le quay des Théatins, et là, étant sous les armes, on le fit sortir de son rang et on lui attacha les épaulettes d'or, le hausse-col, etc., et M. Cari, commandant du bataillon de Henry lY, faisant l'office de chef de division, cria à haute voix : « De par M. le maire, la municipalité et M. le commandant général, vous recevrez M. Wille pour commandant de votre bataillon, et lui obéirez en tout ce qui concerne le service militaire. »

Après cette cérémonie, il fut mené vers tous les officiers pour les embrassades réciproques, et, toujours honorablement accompagné, il fit un autre tour en passant dans tous les rangs comme pour faire l'inspection de

' Je prie mon cousin de donner à un de ces gens douze livres ; je m'engage à les rembourser Tautomne prochain, lorsque M. Foglin, de Francfort, viendra ici.

DE JEAN-GEORGES WILLE. 505 l'élat du balaîllon qu'il commandoit dès ce moment. J'élois spectateur dans la foule, et, lorsque quelqu'un demanda par hasard : Qui est ce nouveau commandant? J'eus l'orgueil, bien pardonnable, de dire que c'étoit mon fils, et je prodiguai les renseignements nécessaires; alors j'eus des coups de chapeau et des compliments qui me firent beaucoup de plaisir. Enfin le bataillon se mit en marche, mon fils à la tête, l'épée nue à la main et nullement neuf dans le commandement. Il passa de nouveau sur la place du Théâtre François; de là, tout le bataillon, les grenadiers en tête, transporta son drapeau au logis de mon fils, cour du Commerce, et tous les officiers généralement, y étant montés, embrassèrent de nouveau mon fils et me firent le même honneur; ils acceptèrent en même temps du vin et des biscuits.

Ayant trouvé, comme spectatrice, sur le quay des Théalins, la femme de mon fils avec plusieurs demoiselles, je leur donnai le bras pour les ramener au logis. Ce jour je dînai encore chez mon fils, et ce jour fut une véritable fete pour moi.

Le 10. M. Meyer, homme de lettres de Hanovre, m'est venu voir, lia parcouru l'Allemagne, où il a, à son rapport, connu beaucoup de mes amis.

J'ay été obligé, malgré moi, de rester au logis pendant ces fêtes de la Pentecôte, par rapport à une incommodité qui m'est venue tout à coup aux jambes et que M. le docteur de Veli, notre ami, a inspectée en m'assurantque c'étoit une excellente chose pour ma santé; d'après cela je fus tranquille, etje le priai de dîner chez moi la première de ces fêtes, et il tint parole. Mon fils, sa femme, M. Daudet et M. Haumont dînèrent également chez moi, et tout le monde parut content.

Le 18. M. de Yeli, notre médecin, qui ine panse, a dîné chez moi, de même que mon fils qui descendoit sa garde de chez le roy. Sa femme y vint aussi.

Le 19. M. de Veli, mon docteur, mon fils, sa femme et M. Daudet ont dîné chez moi.

C'est une chose ennuyeusement terrible que je ne puisse faire finir les ouvrages que les ouvriers ont commencés dans mes chambres au troisième.

Le 21. Ayant envoyé de bon matin mon domestique en ville, il revint (il étoit près de huit heures) tout essoufflé, me disant : « Monsieur, il y a une terrible nouvelle! Le roy, avec toute sa famille, est parti cette nuit, vers les deux heures du malin. » En même temps j'entends beaucoup de bruit sur nos quays; je regarde par la fenêtre et je vois tout en mouvement; les uns courant pour chercher leurs armes, les autres vers les Thuilleries, pour s'informer du vrai de tout ce qui se débitoit, lorsque trois coups des plus gros canons posés derrière la statue équestre de Henry lY annoncèrent à tout Paris cet événement déplorable, et le toscin dans toutes les églises se fit entendre; d'après cela en moins de rien toute la ville étoit en armes, et par ces précautions admirables, les arrêtés de la municipalité et les décrets de l'Assemblée nationale, la tranquillité la plus parfaite fut maintenue. Ce jour, mon fils, en sa qualité de commandant du bataillon des Cordcliers, eut des fatigues incroyables, et moi j'étois au désespoir de me tenir au logis par rapport à un mal aux jambes.

Le 25, qui étoit la Fête-Dieu, c' étoit à mon tour à rendre le pain bénit en l'église de Saint-x\ndré, ma paroisse, et comme je n'avois personne sous la main chez

DE JEAN-GEORGES WILLE. 307 moi qui pût entreprendre cet oftice, je fus prier M. Berger de permettre que mademoiselle Berger, sa fille, me rendît ce service, et il m'accorda ma demande avec le plus grand plaisir, et même madame Berger fit taire le pain bénit et arrangea le tout pour la présentation à l'église, avec les accessoires. Toute la cérémonie étant finie, M. Berger avec mademoiselle sa fille vint au logis pour y dîner, comme je les en avois priés. Mon fils et sa femme y vinrent aussi, de même que M. de Marensac, chevalier de Saint-Louis; je fis, avant le dîner, à mademoiselle Berger un petit présent de deux médailles d'argent accompagnées d'un petit compliment en forme de remercîment du petit service qu'elle m'avoit rendu avec tant de grâce et de bonne volonté.

Ce jour, nous fûmes informés que le roy avec sa famille avoit été arrêté à Varennes (le 22 juin, vers les deux heures du matin) par les gardes nationales du district de Clermont, département de la Meuse, et qu'on devoit le ramener à Paris.

Le 24. Depuis que notre garde nationale, par rapport aux circonstances, est jour et nuit sur pied et que les fusils sont chargés, il s'en trouve qui les déchargent par leurs fenêtres avec toute l'imprudence possible, preuve le malheur qui arrive en ce moment devant ma demeure : un des coups de fusil dont il est question fut tiré d'une fenêtre de l'autre côté de la rivière (de la rue Saint-Louis), et la balle atteignit et fracassa d'une manière épouvantable le bas du visage d'un pauvre porteur d'eau assis tranquillement avec quelques camarades auprès des tonneaux de la mère Dupain. On le porta rempli de sang sous la porte cochère de M. Hireau, mon voisin; un chirurgien le pansa; la garde arriva; on le

mit en chaise a porteurs et on le porta à l'Hôtel -Dieu. 11 y avoit un inonde inlini sur le quay, et chacun plaignoit sincèrement ce pauvre jeune homme.

Hier et aujourd'Iiuy, jour de m:i fête, beaucoup de monde m'a apporté des bouquets et me l'a souhaitée bonne, comme cela se pratique ordinairement; à cela près, je voudrois être guéri pour pouvoir sortir.

Le 25. Le roy, qui, avec sa famille, avoit été arrêté à Varennes, a été ramené aujourd'huy à Paris. Je n'ay rien vu de tout cela, excepté une nombreuse soldatesque et un peuple immense qui passaient sous mes fenêtres et sur le quay des Orfèvres, pour aller au-devant de lui. 11 m'éloit impossible de sortir à cause de mon incommodité aux pieds. J'en fus des plus fâchés.

Le 2. Ce jour, mon fils eut un nombre de voix suffisant, même considérable, pour être nommé un des électeurs de la ville de Paris, ce dont je ne fus instruit que le lendemain.

Le 3. M. Berger, aussi électeur, vint me voir de bon matin pour m'apprendre ladite nomination, et vers midy mon fils me confirma son élection à être électeur, dont je lui fis mes sincères compliments, en l'embrassant cordialement et paternellement.

Le 5. J'ay couché pour la première fois, en suite de mon déménagement du second au troisième, dans mon grand et bon lit ordinaire. Ce troisième, je Tay fait meubler, tapisser et arranger le mieux et le plus proprement qu'il m'étoit possible. J'avois fait blanchir, peindre et

DE JEAN-GEOnGES WILLE.

mettre en couleur préalablement tout ce qui en étoit susceptible. Mon cabinet, qui sera aciuellement ma chambre à coucher, est garni partout de bons et beaux desseins. Ma salle montre un mélange de tableaux, de desseins et d'estampes de grands maîtres, le tout bien conditionné. Le passage contiendra mon œuvre. L'antichambre sera parée de diverses choses.

Le 11. Il m'a été impossible de voir, quoique je l'eusse bien désiré, l'entrée triomphale et l'apothéose de Voltaire ^ Les honneurs décernés, la justice rendue aux cendres de ce grand homme dont le génie £toit si universel, doivent inspirera ceux qui osent courir une pa-

* Une planche curieuse représente cette procession, et on lit au-dessous une explication qu'il nous a paru utile de placer ici ; la voici : « Ordre du cortège pour la translation des wânes de Voltaire le lundi 11 juillet 1791. — Un détachement de cavalerie avec ses trompettes et son guidon; un corps de sapeurs et de forts de la llille; le bataillon des élèves militaires; corps di^ tambours; la députation des collèges; corps de grenadiers et de torts de la Halle; députation des clubs des Amis de la constitution; députation des gardes nationaux des départements; députation des clubs fraternels; cortège du quatre-vingt tr oisième modèle de la Bas.ille; les citoyens du faubourg Saint-Antoine, perlant des bannières sur lesquell s étoient les portraits de Rous<îeau, Frankhn, DesiUe, Mirabeau, et une pierre de la Bastille sur laquelle étoit le pro ès-verhal de l'assemblée des électeurs de 1 789; grand corps de musique; la statue de Voltaire, dans un fauîeuil porté par des hommes vêtus à Tanlique; elle étoit entourée déjeunes élèvts des académies, vêtus en costume romain, élevant dans les airs des trophées à sa gloire; une édition des OEuvres de Voltaire, formant corps de bibliothèque, portée par des hommes vêtus à Tantique; la famille de Voltaire et les gens de lettres; le char portant le sarcophage de Voltaire tramé par douze chevaux blancs, placés quatre de front, caparaçonnés de draperies bleues parsemées d'étoiles d'or conduits par des hommes vêtus à l'antique; le procureur général syndic du département; la députation du Corps législatif; les ministres; le département; la municipaHté; le conseil général de la commune; le district de Saint-Denis et du Bouig-la-Reine; les tribunaux et les juges de paix; les bataillons de vétérans; le corps de cavalerie fermant la march<\ — Mis au j ur le 26 juillet 1791, à Paris, chez Janet, marchand d'esiampes, rue Saiiit-Jacques, au coin de celle des Malhurins. — H tient fabrique de papiers peints. »

reille carrière de faire des efforts pour mériter quelque jour tout ce qu'il a mérité, et tout ce que la nation, surtout Parisj a fait pour lui avec tant de magnificence, de noblesse et de justice. Il m'auroit été facile, si mes blessures aux jambes m'avoient permis de sortir, de me mettre sous la protection du commandant du bataillon des Cordeliers, qui commandoit sur la place de la Comédie-Nationale, car cet officier est mon fils et m'aime bien.

Le 14. Ce jour est le jour anniversaire du serment civique fait par la nation au Champ de Mars. Il y sera renouvelé aujourd'hyy par le département de Paris, une députation de l'Assemblée nationale et nos militaires sous les armes.

Le 17. Ce jour a été un jour de malheur au champ de la Fédération. Mon fils a été presque toute la nuit à la tête de son bataillon; il étoit de toute nécessité que la tranquillité de Paris fût conservée.

Mon fils est venu avec sa femme et tout l'attirail de son ménage, prendre possession dans la maison où je demeure depuis plus de quarante-cinq ans, du second appartement que je lui ay cédé, mais les ouvriers y travaillent encore, car il le fait arranger le plus proprement possible; en attendant qu'il puisse se loger complètement, je garde chez moi le drapeau de son bataillon, et lui et sa femme et leur domestique sont obligés de coucher au quatrième. Us sonpent ou dînent souvent chez moi.

Me voilà tout à fait installé au troisième, où je me suis arrangé agréablement, honnêtement et des plus proprement. Le tout est orné de tableaux, desseins et estampes.

Le 31. Ce jour je sortis pour la première fois avec

DE JEAN-GEORGES AVILIE. 311 mon fils, qui avoit son uniforme de commandant, et nous allâmes déjeuner au Caveau du Palais-Royal. C'étoit un plaisir pour moi de prendre l'air, après avoir été obligé de garder la chambre plusieurs mois, par rapport aux blessures de mes jambes, que notre cher ami M. le docteur de Yeli m'a parfaitement guéries, et pour récompense je lui ay fait accepter trois de mes bonnes estampes encadrées; il m'a paru que cela lui faisait grand plaisir.

Le 2. Ce jour, mon fils éioit de garde chez le roy, et comme il devoit fournir le drapeau, partie d^ son bataillon vint avec les deux pièces de canon le chercher chez moi puisque j'en suis encore le gardien; et le jeudy de la même semaine il avoit le commandement à la Maison de Ville. Il faut avouer que son grade lui donne bien des occupations.

Le 6. Je me rendis pour la première fois depuis mes maux de jambe à l'assemblée de notre Académie, pour le jugement du prix de peinture institué par feu M. de la Tour, pour les progrès des jeunes gens. J'y fus aussi nommé par le sort, avec cinq autres officiers et six académiciens, pour la révision des productions qui doivent être exposées au prochain salon du Louvre.

Le 11. M. Fôgelin, négociant de Francfort et mon ami, m'est venu voir; il m'a apporté un double ducat, de ceux qui ont été jetés au peuple au couronnement de l'empereur Léopold. Je lui ay donné aussi sept écus de six livres, dont je lui ay confié le transport, le priant de les employer selon mes idées, ce dont je suis assuré

qu'il s'acquittera parfaitement, car il est des plus obligeants.

Le 15. Comme j'avois été nommé un des commissaires pour l'examen des ouvrages qui doivent être exposés au prochain Salon, je me rendis dans la galerie d'Apollon ou se trouvoit la plupart des productions. Nous n'avons rejeté que deux petits tableaux faits par un sculpteur*.

J'ay écrit une lettre en réponse à plusieurs de mon cousin Wilie, traiteur à Giessen. C'est mon ami M. Fôgelin qui s'en est chargé; il la mettra à la poste aussitôt qu'il sera arrivé à Francfort.

Toutes les fêtes et dimanches je vais avec mon tils au café du Caveau, du Palais-Royal, pour y di^euner, et comme il est ordinairement en uniforme de commandant, partout les sentinelles à leurs postes lui présentent les armes, et, comme il a le don de les saluer d'une manière grave et honnête, je ne laisse pas que d'en rire sous cape, quoique le tout me fasse plaisir.

Le 21. Ce jour, après notre dîner, M. Daudet vint avec moi au Palais-Royal, pour y voirie mât avec le drapeau et le bonnet de la liberté, érigé par les patriotes, que la foule entouroit; mais nous vîmes aussi qu'on don- .noit la chasse aux aristocrates qui n'avoient pas la cocarde nationale à leur chapeau.

Le 22. Depuis longtemps je dcvois écrire en réponse à M. de Lippert, Oberlandes Regierungs Rath, h Munich,

* Le jury n'était pas, à cette époque, aussi sévère qu'aujourd'hui ; on n'entendait pas probablement autant d'imprécations contre se? membres, et la cause en était bien simple : tout le monde n'aspirait pas à exposer, et n'envoyait au Salon que lorsqu'il était sur ou à peu près sûr d'être admis; un refus aurait été alors beaucoup plus sensible encore à un artiste qu'aujourd'hui.

et lui mander quej'avois déjà, le printemps passé, remis un rouleau contenant les estampes qu'il avoit dessinées pour les médailles qu'il m'avoit envoyées, à M. Klauber qui l'avoit embarqué dans une de ses caisses parties pour Augsbourg; mais M, Klauber, vu la grossesse de sa femme, avoit été obligé de retarder son voyage; que cependant il alloit partir le G du mois prochain, et qu'alors il recevroit non-seulement ledit rouleau, mais aussi ma réponse de ce jour, dont M. Klauber s'étoit aussi très-volon tiers chargé.

Nous avons adjugé à l'Académie royale les prix aux jeunes peintres et sculpteurs, pour la pension et le séjour de liome. Un jeune homme de dix-neuf ans, qui n'avoit pas encore concouru, a remporté le premier prix de peinture, et il le méritoit. Le fils de M. Bridan, sculpteur, a eu le premier prix. Un prix de réserve a été accordé à un jeune peintre, mais qui avoit déjà eu l'année passée un second ou petit prix.

Mon fils étant un des électeurs du département de Paris, pour la nomination des députés à la future législation, j'allay à l'éveché, lieu de 1 assemblée, pour y voir par curiosité l'affluence qu'il pourroit y avoir ce jour, où il faisoit très-beau; enfin j'y vis arriver mon fils pour s'y rendre, et comme il conimandoit ce jour à l'IIotel de Ville, il se trouvoit en uniforme; je courus au-devant de lui pour lui parler, et lorsqu'il Tut entré à l'assemblée, il y eut plusieurs honnêtes gens qui demandèrent qui étoit ce jeune commandant qbi leur paroissoit fort aimable; je dis que c'étoil mon fils, ils m'en firent compliment.

J'ay écrit une lettre que M. Klauber doit remettre à M. Mùller, à son passage par Stutigardt, accompagnée d'un rouleau contenant une épreuve de ma nouvelle es-

tampe. Sur le même rouleau il y a aussi une semblable épreuve que M. Klauber m'a promis de remettre à M. Eberts, à Strasbourg.

Gomme M. Martini doit partir avec M. et madame Klauber pour l'Allemagne et de là passer à Parme, sa patrie, pour y passer l'biver au sein de sa famille, et comme il doit, en qualité d'artiste et de curieux, voir surtout à Municb ce qui sera digne de remarque, il m'a prié de lui donner une lettre de recommandation pour ladite ville. Je lui en ay écrit une pour M. de Lippert, conseiller de rOberland, et qui, je pense^ recevra bien mon ami.

Le 5. L'Assemblée nationale ayant annoncé la liberté au roy, et, le lendemain, 4 du mois, les Thuilleries étant de nouveau ouvertes pour le public, j'y allay aussi, et jamais il n'y eut tant de monde dans ce jardin.

Le 6. J'allay, accompagné par M. Baader, qui depuis peu éloit revenu de la campagne, voir M. Daudet, pour voir par moi-même comment alloient les blessures qu'il avoiteues en tombant la nuit dans le quartier des Halles, le visage sur un tas d'ordures dans lequel il y avoit des verres cassés, dont il avoit eu le visage et une main trèsmeurtris; par bonbeur le tout étoit presque guéri. Lorsque j'appris l'accident de ce bon ami, j'en fus pénétré, car je Tay toujours aimé et estimé depuis un grand nombre d'années; aussi m'a-t-il également et constamment aimé; il m'en a donné plus d'une preuve.

Le 1 1. Je quittai mon iîls au café du pont Saint-Michel, où nous avions déjeuné avec M. Baader, et nous deux allâmes rue de Varennes pour voir l'immense collection

de bustes et statues antiques et modernes dans l'hôtel et le jardin de M. d'Orsay, et qui doivent être vendus. Quel dommage qu'une telle dispersion ! Le possesseur, qui a épousé une princesse de Hobenlolie, est depuis plusieurs années en Allemagne.

Le 14. Ce jour, M. et madame Klauber sont sur leur départ, avec M. Martini; j'ay donné à dîner à ces braves personnes. Mon fils, sa femme, MM. Daudet et Baader furent aussi de la partie. J'ay cbargé MM. Klauber et Martini d'une estampe du Maréchal des logis ^ avant la lettre, pour M. Guérin et d'une avec la lettre pour M. Eberls, tous deux à Strasbourg, et d'une avant la lettre pour M. Mûller, à Stuttgardt; celle-cy est accompagnée d'une lettre. — Ces amis susdits sont partis de Paris lundy, 19 septembre.

Le 1 7. Comme le roy venoit d'accepter la constitution, on faisoit partout des dispositions pour une fête nationale. J'allay donc ce jour voir les travailleurs pour cet effet aux Champs-Elysées, de même qu'aux Thuileries, et partout on étoit extrêmement occupé, car le tout devoit être fait et fini en deux jours pour être exécuté le troisième, qui étoit le dimanche, 18 de ce mois.

Le 18. Mon fils étant parti de très-grand matin pour rassembler son bataillon et se mettre à sa tête, pour le conduire au champ de la Fédération, où un total de vingt mille hommes devoit se trouver sous les armes pour la cérémonie d'une fête civique de la ville de Paris, à l'occasion de l'acceptation de la constitution par le roy; sur les huit heures du mâtin du même jour, je me mis en chemin, seul de ma personne, par le plus beau temps du monde, pour me rendre (parmi une foule de monde

qui avoit le même but que moi), de bonne heure au champ de la Fédération, y trouver une bonne place et voir à mon aise une cérémonie qui dcvoit inspirer de la joye et du respect. Etant arrivé sur la place devant les Invalides, j'y trouvai mon fils avec son bataillon, et nous jasâmes longtemps ensemble, accompagnés des capitaines et autres officiers sous son commandement. D'autres bataillons vinrent s'y joindre, et, tous y étant rassemblés, ils se mirent en marche pour occuper leurs places, principalement devant l'autel de la patrie, selon l'ordre déjà prescrit pour la position de chaque bataillon. En attendant, pour abréger, je traversai le Gros- Caillou, et, étant arrivé sur le Champ de Mars, je montai les marches de l'autel de la patrie, je considérai les basreliefs peints sur toutes les faces et analogues à la liberté et à l'honneur de la nation. L'autel et celte place immense étoient couverts d'un peuple innombrable. Cependant, après avoir couru sur tous les points, je songeai sérieusement à m'établir d'une manière fixe et commode pour voir à mon aise la cérémonie qui devoit avoir lieu vers une ou deux heures. Ce fut donc vis-à-vis de l'escalier (jui regarde Paris, par où devoit monter le maire de la ville, etc., à l'autel, que je m'établis sur le talus, à côté des chaises, bancs et tentes destinés pour ceux qui en avoienl le droit par rapport à leurs emplois civils; j'y louai une chaise, moyennant six sols, laquelle me fut fort utile. En attendant, les bataillons ai rivèrent et prirent leurs places sur les alignements tout tracés. Je vis mon fils, qui heureusement se troiivoit à la tète de son monde exactement vis-à-vis de l'autel, d'où il pouvoit voir le tout aussi bien que possible; mais il ne pouvoit pas me voir, à cause de la foule immense dans laquelle je me trouvois mêlé. Enfin le maire, avec la municîpa-

lifé, le département, les dépiilés, les juridictions^ les électeurs, etc., arrivèrent successivement et prirent les places qui pouvoient leur appartenir selon leur importance ou dignité. C'est alors que Tartillerie nombreuse, placée, tant sur la hauteur de Cliaillot, à côlé des Bons- Hommes, qu'au bord de la Seine, commença à faire ses décharges avec une vivacité admirable, et ce fut en ce moment que le maire avec son nombreux cortège monta les marches de l'autel, sur lequel il posa le livre de la loi. Le serment y fut prononcé d'être fidèle à la nation, à la loi et au roy, et chacun de tous les assistants leva la main. Une hymne en françois fut chantée, accompagnée de la musique militaire de la garde nationale. Toute celte cérémonie, où il y avoit pour le moins cent cinquante mille spectateurs, fut terminée avec un ordre et une décence excellents et sans aucun accident. Il étoit alors trois heures et plus. Les bataillons, ainsi que la cavalerie, défilèrent alors successivement vers la ville. J'arrivai au logis un moment avant le bataillon des Cordeliers, mon fils à sa tête; le drapeau fut porté dans son appartement, et nous nous mîmes à table. La femme de mon fils, toujours remplie de courage, avoit également fait à pied le chemin au champ de la Fédération; mais elle me parut bien fatiguée à son retour, et moi je ne l'étois nullement.

Le même jour de la cérémonie dont je viens de parler, j'allay, sur les six heures du soir, sur le pont Neuf, y voir les travaux qu'on faisoit à la hâte au front des maisons de la place Dauphine, vis-à-vis la statue de Henry IV, pour une illumination très-étendue. J'y restai, jasant avec plusieurs particuliers, jusqu'à sept heures, moment déterminé pour faire tonner toute l'artillerie de Paris, consistant en deux cents pièces de canon à peu près; celle derrière la statue de Henry IV fit son effet à merveille.

De là, regardant autour de moi, je vis avec plaisir qu'on commençoità illuminer partout; le château des Thuilleries l'étoit déjà, j'y passai par le grand portail qui conduit au milieu du jardin; c'est là que je trouvai M. de Veli, notre médecin, qui étoit de garde au château, en qualité de capitaine de la garde nationale. Le château, la grande allée, par de là le pont Tournant, des Champs-Elysées jusqu'à l'Etoile, le tout étoit illuminé; il y faisoit presque aussi clair qu'en plein jour. Je me promenai un temps considérable avec M. de Veli, qui me conduisoit, car il fallut enfin gagner son logis^ jusqu'à la porte visà-vis le pont Royal; la foule de monde étoit, à cette porte comme au grand portail, si immense, que chacun pensoit y être étouffé, car jamais l'on ne vit, à une telle heure, tant de monde au jardin des Thuilleries. Enfin j'arrivai, éclairé par des millions de lampions, chez moi sur le quay des Augustins, où mon logis, devant les fenêtres, étoit déjà éclairé par les soins de mes domestiques. En sortant de chez moi, cet après-midy, pour aller vers les Thuilleries, je n'avois dans ma poche qu'un écu de six livres, un de trois livres et de la petite monnoie; mais l'écu de six livres m'avoit été volé dans la presse épouvantable qu'il y avoit aux divers passages, soit en entrant, soit en sortant des Thuilleries.

Le 22. J'ay écrit une lettre à monseigneur le prince d'isenbourg, lieutenant général de cavalerie de l'électeur palatin. Je le fais souvenir qu'il me doit quarante louis d'or pour deux tableaux de Dictrich, que je lui ay cédés par complaisance il y a bien des années et qu'il n'a jamais songé à me payer, quoiqu'il m'ait dit dans le temps : Neiriy hohl mich der tensel, ich ivill sie nicht betrûgen * /

* Non; que le diable m'emporte, si je veux vous tromper!

G'estM. Kimli, chargé d'affaires de la cour palaline, qui a bien voulu mettre ma susdite lettre avec les lettres qu'il envoyé à sa cour.

Le 24. Jour où notre assemblée académique devoil se rassembler, je sortis de bonne heure pour examiner préalablement tant soit peu les ouvrages exposés par tous les artistes de Paris, soit qu'ils fussent de notre Académie ou non. Enfin le nombre des tableaux, pièces de sculpture, estampes, modèles d'architecture, desseins, étoit des plus considérables par leur nombre encore plus que par l'excellence de la généralité; mais ce mélange du bon et du médiocre m'amusoit encore beaucoup.

Le 25. J'allay au Te Deum, qui fut chanté ce dimanche, dans l'église métropolitaine de Paris, en actions de grâce de l'acceptation de la constitution par le roy. Je comptois y voir mon fds, qui avoit, en qualité d'électeur, comme tous ses confrères, sa place bien commode et déterminée; mais la foule considérable qu'il y avoit dans l'église m'en empêcha. J'y vis prendre au collet un maladroit voleur de portefeuilles; c'étoit un jeune homme grand et bien fait, vêtu en petit maître des plus élégants, etparoissant à l'extérieur bien honnête. Qu'il étoit donc blême, sot et bête lorsqu'il fut poussé d'une manière prompte et violente vers le corps de garde de la place, où il resta cependant fort peu de temps ! il fut mené plus loin en lieu de sûreté.

Le 26. Vers le soir, je me rendis auxThuilleries, quele roy fit illuminer ainsi que les Champs-Elysées jusqu'aux barrières de Chaillot. Aucune illumination de toutes celles que j'ay vues de ma vie n'a surpassé celle-cy, et j'en ay

beaucoup vu. Le roy donnoit celte illiiminalion au peuple francois pour marque fie son propre contenlement de ce que la conslitulion avoit été achevée. A voir la quantité d s spectateurs dans ce quartier, on auroit cru (|ue tout Paris s'y trouvoit. Toute la ville'ful également illuminée. Cette fête doit avoir coûté une somme très-considérable au roy, qui le même jour a fait distribuer cinquante mille livres aux pauvres de Paris. L'une et l'autre de ces aclions ont singulièrement plu aux citoyens, comme de raison. En revenant desThuilleries il étoitdéjà un peu lard, et, passant devant le collège des Quatre- Nations. un soldat national d'un certain âge, marchant à ma rencontre, tomba à plat sur le pavé. Il fut ramassé promplement, son visage éloit presque fracassé. Nous le menâmes au corps de garde qui est au passage du collège, vers la rue de Seine. Ce pauvre homme disoit qu'il éloit de gnrde, mais moi je pensois qu'il éloit plus ivre que de garde.

Ce jour le roy avoit résolu d'aller à la Comédie-Nationale, accompagné de la reine et du prince royal, et comme le théâtre est situé dans notre section et que mon fils est commandant du bataillon de celle section, il s'y rendit donc avec un fort délachemenl pour y maintenir l'ordre convenable en pareille occasion. J'y allay aussi par curiosité, et je vis que mon fils avoit formé un très-grand cercle par ses soldats sur la place du théâtre; cela éloit fort prudent; au moyen de quoi il n'y eut ni désordre ni confusion, lorsque le roy avec sa famille et son corlége s'y rendit. Il y avoit beaucoup de spectateurs et les cris : Vivent le roy et la reine I retentissoient partout. Je vis le lout à mon aise à côté d'un soldat national du cercle qui a été mon élève, bon enfant nommé M. Colibert. Un moment après, j'allay trouver

DE JEAN-GEORGES WILLE. 521 mon fils nu milieu des officiers; il me proposa, ainsi qu'à son aide-major, d'aller boire de la bière, et cela fut exécuté ponctuellement. Après cela je revins au logis, où M. Baader soupa et prit congé pour aller encore pendant quelques jours à la campagne.

Le 30. Ce jour, selon le décret même de l'Assemblée nationale, étoit destiné pour mettre fin à ses immenses travaux concernant la constitution de l'État que le roy avoit acceptée quelque temps auparavant, et comme Sa Majesté devoit clore par un discours cotte assemblée, je me rendis d'abord aux Thuilleries où il y avoit un monrle immense, et après m'y être promené seul pendant quelque temps, j'allay sur la place du Carrousel, où je vis passer le roy, peu accompagné, pour se rendre à l'Assemblée. Il étoit trois beures, et je revins ohez moi presque trempé, car il faisoit très-cbaud et le temps étoit des plus beaux.

OCTOBRE -iî^.

Le 1*'. J'ay été assigné à me rendre au tribunal du premier arrondissement du déparlement de Paris pour examiner et dire, après que j'eus prêté le serment, ce que pouvoient être les plancbes saisies sur des gens soupçonnés de malversation et dans l'intenlion de fabriquer de faux assignats. Il y avoit deux planches de cuivre vernissées : sur l'une éloit le portrait du roy déjà fait à la pointe et quelques lettres tracées, sur l'autre les deux premières lignes de l'inscription commencée. L'une paraissoit être destinée aux assignats de trois cents livres, l'autre pour les deux cents livres. Aucune de ces planches n'étoit donc ni finie ni mordue. La fausseté étoit cer- II. 21

laine, et, d'après ma déclaralion, le procès-verbal fut écrit et amplement détaillé. M. Duvivier, graveur général des monnoies de France, étoit également assigné pour le même objet, et je fus instruit après que son dire et sa déposition avoient été à peu près conformes à ma déposition. Les gens sur lesquels lesdites planches avoient été saisies étoient prisonniers à la Conciergerie. On disoit qu'un procureur de province en éloit le chef.

Le temps du commandement de mon fils éloit fini au commencement de ce mois, mais par une majorité de voix plus qu'absolue il fut nommé de nouveau commandant du bataillon des Cordeliers; cela lui fit un honneur infini. Mais que de fatigues dans un tel poste !

Le Salon du Louvre fut ouvert au commencement d'octobre pour le public, et^ d'api ès l'ordre de notre nouveau régime, tous les artistes de Paris indistinctement eurent le droit d'y exposer leurs ouvrages. Cy-dcvant il n'y avoit que ceux qui étoient membres de l Académie royale qui jouissoient seuls de ce privilège J'allay donc

* Chéi y, auteur de V Explication critique et impartiale du Salon de l'/yi, annonce ainsi au public la liberté à chacun d'exposer ses œuvres: « Dans lin empire où les hommes sont libres, les arts doivent Tètre aussi . Ce sont eux qui éclairent les honuncs, qui agrandissent leur àme, et (pii leur font aimer la liberté. L'Assemblée nationale, pénétrée de ces principes, vient de briser les cli;iîn( s qui les tenoient captifs et resserrés. Il n'est plu'^ d'entraves qui retiennent le génie. Le vrai talent peut se montrer; et le faux talent, que la faveur et l'intrigue soutenoient, va se cacher et disparoître.

« Tous les artistes ont droit indistinctement d'exposer leurs ouvrages au Sallon. On a bien dù s'attendre que beaucoup de personnes abuseioient de cette liberté, en y exposant des ouvrages indignes de paroître au grand jour ; mais aussi on a dù s'attendre que le public se feroit justice de leur audace. Au reste, les mauvais ouvrages font ressortir les bons, comme les ombres font ressortir un tableau. »

Si l'exposition était libre pour tout le monde, les critiques n'usrreiit d'aucune réserve dans leurs jugements. On lit, en effet, dans Sallon de peinture, 1701, à la page 18, à propos de Jean-François Iliie : « 31. Iliie, ne vous y trompez pas, vous ne faites plus de progrès : vos tableaux sentent l;i

voir celte exposition et je jugeai qu'il y avoit aux environs de mille objets, tableaux, sculptures, desseins, gravures, architectures, etc. J'y vis du sublime, du beau èt bon, du médiocre, du mauvais et de la croûlerie. Enfin le concours est prodigieux, et chacun promulgue son sentiment. Vous entendez raisonner de véritables connoisseurs, des demi-connoisscurs, des gens mordants, des critiques inexorables, des envieux, des ignorants et des bêtes. Les gens absolument sages et justes dans leurs décisions sont cependant rares.

Le 5. J'assislay à notre assemblée de l'Académie royale. II ne s'y passa rien d'important.

Le 10. Ayant entendu dire qu'on abattoit les prisons de la Tournelle, autrefois le séjour terrible des gens condamnés aux galères, j'y allay et vis presque le tout détruit; mais je considérai avec douleur des cachots effroyables, voûtés sous terre, que les ouvriers avoient de la peine à détruire en ce moment. La force et la solidité de ces repaires étroits et infects me parurent considérables. Je m'en allay le cœur serré. Que de malheureux doivent avoir gémi dans de tels trous infâmes! On avoit aussi commencé à détruire la porte Saint-Bernard, bâtie

palette et la pratique; vos teintes sont sales, et vous ne peignez pas d'après nature: étudiez-la. Prenez les moments du jour les plus agréables; que vos arbres ne soient pas à plat comme des filions ; qu'ils fassent la boule ; que l'air tourne à Fentour. N'imitez pas non plus les médiocres productions de Claude Lorrain : rien n'est plus facile à imiter que les défauts d'un grand maître; mais imitez-le dans cette fraîcheur aérienne qu'il a su rendre à tous les objets qui s'offroient à sa vue ; c'est sa grâce harmonieuse et finie qu'il faut imiter. Rappelez-vous les chefs-d'œuvre de Vernet et ses avis; vous êtes encore bien loin de cet homme immortel, quoique vous ayez la noble audace de continuer les ports de France laissés par ce grand homme ; peignez-les avec soin sur les lieux, et d'après nature; n'allez pas si vite que vous le faites, et croyez que nous ne ferons pas grâce à celui qui montre tant d'atnourpropre »

en arc de triomphe du lemps de Louis XIV 11 y avoit sur celte porte des bas-reliefs inventés par la flatterie et pour plaire à l'orgueil de ce roy despote qui en étoit très-avide; mais les arts fleurissoient en France pendant tout son règne, et cela doit excuser en quelque sorte ce monarque sur son orgueil qu'on lui reproche aujourd'hui amèrement.

Comme j'aime la construction en architecture, et comme il faisoit très-beau, tous ces jours passés, j'allois souvent, vers le soir, pour considérer les travaux du pont de Louis XVP, vis-à-vis la slatuede LouisXV. Ce pont, dont la construction me paroît solide, est presque fini.

Le 26. Ce jour mon fils m'a dit en déjeunant chez moi : c( C'est aujourd'huy que je remets mon emploi de commandant, tous les officiers de mon bataillon s'assembleront d'après les lettres d invitation que je leur ay déjà écrites. Il est assez honorable pour moi d'avoir été nommé pour la seconde fois; ma santé et mes propres affaires demandent absolument que je donne congé. » Je n'avois rien à répondre à sa résolution. Effectivement, s'étant rendu à l'assemblée des officiers qu'il avoit convoqués, il leur prononça un discours, les remercia de l'honneur qu'ils avoienl bien voulu lui faire de l'avoir

* La porte Saint-Bernard était située quai de la Tournello. Elle avait été bâtie vers la tin du douzième siècle; elle fut reconstruite en 1606, et, vers 1674, elle fut démolie et de nouveau rééditiée, sur les di ssins de Blondel, en forme d'arc de triomphe, en l'honneur de Louis XIV; elle fut appelée Saint-Bernard, à cause du couvent des Bernardins, situé à quelques pas de là.

^ Le pont de la Concorde fut construit, d'après les dessins de iM. de Peyronnct, avec une partie des pierres provenant de la Bastille. Nommé d'abord pont Louis XVI, il prit bientôt le nom de pont de la Révolution, et, plus tard enlin, celui de la Concorde, qui lui est resté. On y avait placé, en 1828, douze statues des grands hommes, qui furent depuis transportées dans la cour d'honneur du château de Versailles.

choisi deux fois pour les commander, de Tamilié qu'ils lui avoient constamment portée ainsi que tout i(! bataillon, de la confiance qu'ils avoient eue dans ses lumières en obéissant avec plaisir à ses ordres dans toutes sortes d'occasions, fju'il en étoit pénétré et des plus sensible, mais qu'avec douleur il se voyoit obligé de leur remettre le commandement du bataillon, par la seule raison que sa santé s'opposoit à ce qu'il s'en chargeât plus longtemps; qu'ils avoient parmi eux un très-grand nombre très-dignes d'occuper le poste qu'il se voyoit obligé de quitter à regret, mais il les prioit instamment de lui continuer leur amitié. (Tout ce que je viens de noter icy n'est que l'à peu près de ce que plusieurs m'ont conté.) Et, lorsque mon fils eut dit tout ce qu'il avoit résolu de dire, les officiers répondirent : « Monsieur le commandant, dans toute autre occasion nous aurions admiré votre disco'urs; mais en ce moment nous ne pouvons faire autre chose que de vous prier instamment de ne pas abandonner le poste que vous avez occupé avec cette douceur, ce discernement et cette intelligence qui n'appartiennent qu'à vous et dont nous avons été constamment enchantés ainsi que tout le bataillon, » etc. Mon fils résistoit, mais MM. les officiers le prirent par les mains, l'embrassèrent, lui firent toutes sortes de caresses en le priant de rester en place. Son sous-commandant s'offrit que lorsqu'il ne voudroit quelquefois pas faire la garde pénible chez le roy, qu'il la feroit et y commanderoi t à sa place avec plaisir. Enfin, après tant de prières, d'offres et d'honnêtetés, il a accepté de nouveau le commandement du bataillon des Cordeliers, autrement du Théâtre-François. Mon fils m'apprit cet événement, dont je ne pouvoisque lui faire mes compliments tant en qualité de son père qu'en qualité de son ami.

.V26 JdURNAL

J'ay eu mal aux yeux, et pour m'en délivrer j'ay été chercher chez les pères de l'Oratoire d'une eau qui a de la réputation pour ce mal et qu'ils donnent gratis. J'en ay fait usage en me baignant les yeux soir et matin, dont je me trouve soulagé.

Le 5. J'ay écrit à M. Weisbrodt, à Hambourg. Ma lettre contient les assurances de mon ancienne amitié pour lui, une autre partie contient des plaisanteries. La suite lui apprend ce qui concerne mon fds actuellement; je le lui marque d'autant plus volontiers qu'ils étoient toujours bons amis. J'exhorte M. Weisbrodt à ne pas m'oublicr totalement et à réjouir également M. Daudet, notre ami commun, qui languit positivement après ses nouvelles, surtout par rapport à l'ouvrage qu'il lui a confié.

Le 8. D'après une convocation extraordinaire et générale, même des agréés, je me suis rendu à l'assemblée de notre Académie. L'objet otoit d'entendre lire la pétition que la députation de notre Académie avoit prononcée à l'Assemblée nationale et de nous réunir tous à l'ancienne amitié, qui, depuis la Révolution, ne subsistoit pas complètement parmi nous. La pétition fut lue; une partie de nous désiroit l'impression, une autre non. La dispute commença, et même devint violente; enfin on eut recours au scrutin, qui se trouva nettement égal. M. le directeur, par une voix de réserve qu'il a de droit ou d'usage, l'ajouta; donc la pétition sera imprimée et distribuée à tous les membres ainsi qu'aux agréés. Après cela, les agréés firent la question de savoir si de ce mo-

ment ils pouvoient assister réguliè;"ement aux assemblëos do l'Académie? Et c'est icy qu'une grande dispute eut lieu; les agréés furent soutenus par plusieurs académiciens. Cette dispute n'étoil certainement pas propre à nous réunir d'amitié. D'abord on ne voulut accorder aux agréés que la permission de s'y trouver tous les trois mois; point d'adhésion de leur part; l'on proposa deux mois; non plus. Enfin on permit qu'ils seroient admis une fois par mois, dont ils furent contents. Le tout fut enregistré par le secrétaire, et les membres et les agréés signèrent indistinctement ce qui étoit inscrit surtout à l'avantage de MU. les agréés. Il étoit déjà très-tard lorsque la séance finit, et je revins au logis avec mon fils, qui étoit au nombre des agréés, sur les huit heures du soir, par un froid assez glacial.

Le 14. Pendant bien du temps l'appétit me manqua totalement, et, pour y remédier, M. de Veli, notre docteur, me composa une médecine que je prends pour faire partir la bile et qui me fait du bien. Tout cela m'est désagréable et me chiffonne pas mal; mais que ne fait-on pas pour être mieux lorsqu'on est mal?

Ce jour, je me suis rendu à notre section, dont l'assemblée se tient dans une des salles des Cordeliers, pour y donner, en qualité de citoyen actif, ma voix pour l'élection d'un nouveau maire de Paris, et je l'ay donnée à M. Péthion de Villeneuve, député à l'Assemblée constituante et patriote intègre. Mon fils étoit avec moi et a donné également sa voix à ce brave ex -député, comme bien d'autres citoyens.

Le 16. J'apprends en ce moment que M. Péthion a eu, des dix mille six cents trente-deux votants de Paris, six mille sejU cent huit voix pour lui, donc treize cent

r,28 JOURNAL

qiialre-vingt-onze au-dessus de la majorité. M. de la Fayette, cy-devant commandant général de l'armée parisienne, a eu en sa faveur trois mille cent trente-deux voix. Voilà donc M. Péthion dans une fonction très-éminente; les honnêtes gens sont persuadés qu'il remplira parfaitement sa place.

Une crampe me prit cette nuit, je fus obligé de me lever, le meilleur remède à ce mal; mais ma lampe de nuit étoit éteinte et en cherchant mes pantoufles je me heurtai le nez contre une petite table avec tant de violence que j'eus tout le visage en sang. Heureusement je trouvai une chandelle que j'allumai, et cherchai à étancher le sang qui couloit abondamment. Ma cuisinière me disoit le lendemain, en me grondant : « Gomment, monsieur, vous avez deux domestiques! que ne sonniez-vous pas pour avoir de la lumière? » Elle avoit raison, mais j'aime que chacun repose tranquillement.

Je me suis procuré la grande estampe (épreuve des plus superbes possible), gravée d'après Rubens, par C. Galle, et représentant Judith coup mil la tête à Holopherne\ Je la fais encadrer. Elle me coûte cent quarante-quatre livres.

* Le cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale possède ime épreuve de cette ])lanche, retouchée à la plume peut-cire bien par Rubens. Ce qui nous autorise à faire cette attribution, c'est une note de Mariette, qui se trouve dans le même œuvre, à la tète d'une Vie de saint Ignace, et nous allons la reproduire : 1rs retouches, dans tous les cas, sont d'une main qui paraît avoir bien des points de ressemblance. Voici cette note : « Cet exemplaire de la Vie de saint Ignace est unique : non-seulement les épreuves en sont toutes des premières, mais elles ont été tirées avant qu'on eût fait sur les planches une infinité de corrections tout à fait essentielles, et dans lesquelles on a suivi exactement celles qui sont tracées à la plume sur les é|)reuves dont est composé cet exemplaire. C'est une singularité et à laquelle ajoute un nouveau prix l'assurance où je suis que ces corrections, et même quelques mots écrits en flamand sur les marges des estampes, sont de la main de Ruben?, dans le temps de son séjour à Rome. Ces changements

De même j'ay eu la célèbre estampe (et l'épreuve aussi superbe comme je n'en avois jamais vu), gravée par Suyderhoef, représentant les Quatre bourguemestres d'Amsterdam\ Elle me coûte cent vingt livres et sera enca-

sont foits avec discernement, et font di?paraîli e des fautes énormes qu'avoit laissées dans ses desseins quelque peintre médiocre, auquel on s'étoit premièrement adressé, et dont on reconnut trop tard Tinsuffisance et le peu de capacité. Ce fut là, sans doute, le motif qui lit retirer l'ouvrage d'entre ses mains malhabiles, et (]ui le fit entrer dans celles de Rubens. Il restoit quelques desseins à faire; celui-ci s'en chargea, et, pour ne point perdre ce qui étoit déjà gravé, et qui l'étoit assez bien, il eut la patience d'en faire la révision, et d'en bannir, comme on Ta déjà remarqué, les fautes les jtlus grossières et les plus révoltantes. Les desseins qu'il fournit montèrent au nombre de dix-neuf ou de vingt, si Ton peut s'en rapporter à celui qui anciennement a possédé mon exemplaire, et qui a écrit au crayon la prcmièi'e syllabe du nom de Rubens (Rub.) sur toutes les planches dont il supposoit que ce grand peintre étoit l'inventeur. Je dis supposoit, car je ne puis le dissimuler, quelques-unes de celles qui sont ainsi marquées me laissent des scrupules: elles ne me paroisscnt jcis tout à fait dignes du peintre auquel on les attribue. Je puis pourtant me tromper; celui qui a fait l'annotation étoit plus près du temps que vivoit Ruijens, et son témoignage acquiert, ce semble, d'autant plus de force que l'on ne voit pas qu'il se soit mépris par rapport aux planches dont je puis montrer, dans ma collection, des desseins de Rubens bien authentiques. Parmi ces desseins, il s'en trouva un qui représente la cérémonie de la canonisation de saint Ignace, dont il y a une estampe très-bien gravée, qui devroit terminer la suite des sujets de la vie du saint, ainsi qu'elle le termine, en effet, dans mon exemplaire des premières épreuves. Je ne l'y ai cependant jamais rencontré dans les exemplaires d'impression ordinaire, et, comme le morceau est très-rare, et que les deux seules épreuves qui m'en sont passées par les mains étoient toutes deux sans lettres, c'est-à-dire sans une inscription latine qui, mise au pied du la planche, en devoit donner le sujet, ainsi qu'il a été observé à l'égard de toutes les autres, j'en infère que la planche, avant que d'être entièrement terminée, se* sera égarée, et qu'elle n'aura pas été rendue publique. Il y en a une autre dans l'exemplaire que j'examine; c'est la relativement aux anciens chiffres, qui dans la suite ont été reformés. — Celle-ci a été supprimée, et avec raison ; le dessein en étoit si mauvais qu'il eut été impossible de l'améliorer; un autre du niènie sujet, qui fait le soixantedixième, dans les éditions qui se rencontrent ordinairement, lui a été substitué, ce qui a dîi se faire après que Rubens eût fait sa révision; car il n'a eu aucune part à la nouvelle planche. »

* Une épreuve avant les noms du peintre (Th. Kayser) et du graveur fut

drëe. Mon ami, M. Daudet, m'a aidé à négocier lesdiles estampes.

Depuis plus de quinze jours je ne suis pas sorti de

mon logis à cause de ma blessure au visage, qui va au

mieux quoique je n'aye rien mis dessus. Je lâche de guérir en presque toute occasion sans droguerie.

Le 6. Répondu à M. Klauber, qui, avec madame son épouse, étoit heureusement arrivé à Augsbourg, selon le contenu de sa lettre; la mienne consiste en compliments, badinages, etc. Mais je le prie de me procurer un dessein de H. Roos, et je lui indique la route qu'il auroit à prendre pour y réussir.

Le 8. J'ay écrit à M. Raader, toujours à Yiarmes, chez M. de Travalé. Je lui demande s'il désire que je lui envoyé une lettre que M. Khmber m'a envoyée pour lui, ou s'il compte bientôt revenir à Paris. ki\ reste je lui fais des charges, comme il le mérite par son caractère très-plaisant et très-charge.

Le 15. Tous les officiers des soixante bataillons de l'armée parisienne ont été rangés devant l'Hôtel de Ville, au nombre d'environ quinze cents, et là, après le discours que M. Péthion, maire de Paris, leur a adressé, ils ont tous prêté le serment. Après cette cérémonie militaire ils ont été présentés au roy, ensuite à l'Assemblée nationale, oij ils ont été reçus avec de grands applaudissements. Je marque cecy parce que mon fds y étoit, en

achetée en 1812, par la Bibliothèque impériale, six cenls francs; elle est, aujourd'hui, exposée sous le n° 1 12.

Uli JKAN-GIÎORGES WILLE. 351

sa qualité de commandant du bataillon du Théâtre-François.

Vers la fin de ce mois, M. Baader est revenu de la campagne gros et gras comme un cy-devant moine, mais plus charge et plus loustic.

Je me suis blessé la main gauche, et pour guérir j'employe mon remède ordinaire et qui me réussit presque toujours. Et quoi? Rien.

Le 51. Je me suis rendu à notre assemblée académique où je n'avois pas été depuis deux mois, et où rien de beaucoup de remarque ne fut mis sur le tapis. Je n'avois affaire que de distribuer les élrennes comme à l'ordinaire.

Le soir du même jour, mon fils, sa femme et quelques amis soupèrent gayement chez moi et se retirèrent vers les onze lieures; mais, avant que de se coucher, madame Wille fit une chute et se blessa tout près de Tœil gauche, et d'une manière alarmante. Cependant dans ce malheur le bonheur étoit que le globe de l'œil n'étoit nullement offensé; mais le sang extravasé et le gonflement me parurent le lendemain très-considérables. Tout cela me fit de la peine, mais nous remarquâmes avec certitude qu'il n'y avoit nul danger. Ce malheur appartenoit encore à l'année passée, puisqu'il arriva avant minuit.

Le V\ Beaucoup de personnes sont venues pour me souhaiter la bonne année, mais je n'étois visible que pour mes amis journaliers et ordinaires. Comme mon fils étoit obligé ce jour de mener une députation, tant officiers que soldats de son bataillon, en cérémonie chez

le chef de division et chez M. le maire de Paris, nous ne pûmes, selon notre coutume, nous rendre au Palais- Royal pour y déjeuner au café du Caveau.

Le 4. Répondu à M. Auguste Mauser, à Annaberg, en Saxe. Je lui marque que les quatre desseins paysages de ma main et quelques estampes qu'il m'avoit demandés, étoient parlis roulés, sur un bâton, la veille du jour de l'an. Je lui ay détaillé le prix du tout.

Le 5. J'allay à l'assemblée de l'Académie royale, en laquelle la distribution des médailles se fit à ceux des jeunes gens qui lesavoient remportées, soit pour les desseins ou les bas-reliefs d'après nature, soit à ceux qui les avoient gagnées en composant des tableaux ou des basreli(^fs historiques; dont la grande médaille en or comporte le voyage de Rome aux dépens du roy ou de l'Etat. Depuis cinq ans aucun prix n'avoit été distribué. Le nombre des médailles d'argent étoit, si je ne me trompe, (juatre-vingt-quinze, tant grandes que petites; celui des médailles en or étoit de vingt-cinq, aussi tant en grandes qu'en petites. Tous les jeunes gens, écoliers de l'Académie, étoient présents à la distribution, mais plusieurs gagnants étoient absents.

Le 25 et le 24. Il y eut dans plusieurs quartiers de Paris des soulèvements. Le peuple vouloit avoir absolument le sucre à un prix raisonnable, et non à cinquante sols la livre. Il fallut envoyer main-forte contre les mutins pour les dissiper. Les détachements et patrouilles des gardes nationales pour cet effet étoient très-considérables. Mon fils, en sa qualité de commandant, passa presque toute une nuit à notre corps de garde avec une force de quatre-vingts hommes, prêt à marcher où il seroit nécessaire et urgent.

Le 5. Lorsque M. Daudel, entre autres, eut dîni chez nous, nous allâmes au Théâtre-François pour y voir la Correspo7idance épistolam qui nous a beaucoup amusés, d'autant plus qu'un peintre y joue un rôle considérable et plaisant. C'étoit M. Dazaincourt qui le jouait au mieux.

Le 12. J'allay avec mon fils, après que nous eûmes déjeuné au Caveau du Palais-Royal, voir à l'hôtel de Bullion l'exposition d'une collection considérable de tableaux et autres curiosités, appartenant à M. Landgraf, joaillier. Il y avoit de belles choses; je vis entre autres un petit tableau ovale de trois figures, peint par A. Ostade, qui me plut singulièrement de même qu'à mon fils : je pris de lie moment la résolution de l'acquérir, supposé qu'il ne fût pas trop cher; et, comme je ne me soucie pas d'y paroître, j'en chargeai M. Daudet, qui est mon fidèle' confident, et qui y étoit venu en voiture à cause d'un mauvais mal au talon, et qui nous mena, de même que M. Guibert, ami de mon fils, chez moi pour y dîner. — Le lendemain, 15 du mois, M. Daudet vint lorsque je soupois avec M. Baader, et m'apporta le tableau désiré. Cotte surprise me fut des plus agréables, car M. Daudet a toujours de l'amitié pour moi. Ce tableau m'a été adjugé moyennant dix-sept cent soixante-dix livres un sol, que j'ay payées le lendemain; mais je compte le graver, s'il plaît à Dieu.

Mon fils, étant, en sa qualité de commandant, de garde chez la reine, l'accompagna selon l'usage à la messe, et chemin faisant elle lui parla par plusieurs reprises avec

7,54 .JOUr.NAL

beaucoup de grâces et bonté, selon le rapport que me lit mon fils.

M. Brenet^, peintre, professeur de notre Académie, vient de mourir. C'étoit un parfait honnête homme et qui m'aimoit beaucoup.

Le 26. Ce jour, qui étoit le dimanche, je donnai à dîner à M. Fôgelin, négociant de Francfort, très-brave et honnête homme, de même qu'à M. Kimli, agent de l'électeur palatin et peintre de son cabinet, mon ancien ami. MM. Daudet, HaumonI, Baader, Bourgeau, y étoient aussi, de même, comme de raison, que mon fils et sa femme. Tous ces convives étoient joyeux et me parurent très-contents; il n'y avoit que moi qui sentois une douleur à la hanche gauche, causée apparemment par le temps humide après un froid extrême pendant plus de huit jours; mais je pense que ça ne sera rien, car le beau temps se prépare et mettra certainement ordre à cette pclile incommodité.

Le 2. Bépondu à mon cousin J. W. Wille, traiteur à Giessen, qui m'a voit chargé de lui acheter une bonne montre d'argent, ce que j'ay fait. Je lui mande donc qu'il doit la recevoir par M. Fôgelin, do Francfort, qui a bien voulu se charger delà lui faire parvenir.

Le 3. Répondu à M. Mieg, à Baie. Je lui dis que nous

* Nicolas-Guy Brenet fui le premier maître du baron Gérard. Sa vente se fit le IG avril 1795, et le Catalogue, rédigé par J. FoUiot etE. Delalande, contient un grand nombre d'œuvres de cet artiste. 13renet avait été reçu à l'Académie le 25 février 1769, sur le tableau de Thésée recevant des mains de sa mère les armes de son père, qui devaient servir à le faire reconnaître; ce tabb^au est aujourd'hui au musée du Louvre.

sommes quilles de pari et d'autre, et que je recevrai bien M. de Mocher, mon ancien élève, si la ftintaisie le mène de Londres à Paris.

Le 4. Répondu à M. Simon Schropp, à Augsbourg.

Le 9. Mon domestique m'annonça un monsieur qui ne vouloit pas dire son nom. Il entra chez moi me disant : c( Monsieur Wille, me connoissez-vous encore? — Non, monsieur! — Je suis Meyer, de Bordeaux, » dit-il en m'embrassant. Ce cher ami, il y avoit douze ans que je ne Tavois vu. Il me conta qu'il avoit épousé une Américaine el qu'il la menoit actuellement à Hambourg, pour

* Chrétien de Mechel naquit à Bâle en 1737, et fut, dès son enfance, destiné à l'état ecclésiastique. Ses parents lui fii ent donc donner une éducation assez complète: mais son goût pour les arts se montra de bonne heure, et il abandonna son premier projet pour se livrer entièrement à l'étude du dessin. Ses parents l'envoyèrent d'abord à Nuremberg, puis à Augsbourg, pour y apprendre la gravure; enfin, il passa de là à Paris, où il entra dans Tatelierde Wille, etoùil grava, d'après Heilman, une estampe allégorique sur le troisième jubilé centenaire de la fondation de l'Université de Bàle, célébré en 1760. Après être resté quelque temps h Paris, il retourna à Bâle, où il se maria; et, en 1766, il fit le voyage d'Italie, qu'il avait toujours désiré faire; il se lia, à Rome, avec Vinckelmann, et fut reçu membre de l'Académie ducale de Florence. A peine rentré dans sa patrie, de Mechel établit un grand magasin d'estampes, de dessins et de tableaux, et il occupait un grand nombre d'artistes sous ses ordres. Il grava ou plutôt surveilla la gravure des Médailles de Eedlijiger, de VOEiivre d'Holbein, et de la Galerie de Dusseldorf; il fut chargé, par l'empereur Joseph II, du classement de sa collection de tableaux, et il en publia, en 1784, le Catalogue, sous ce titre : « Catalogue des tableaux de la galerie impériale et royale de Vienne, composé par Chrétien de Mechel, membre de diverses Académies, d'après l'arrangement qu'il a fait de cette galerie, en 1781, par ordre de Sa Majesté l'empereur. A Bâle, chez l'auteur, 1784. » Ch. de Mechel mourut en 1818. Son portrait a été gravé : il est représenté de trois quarts ; sa physionomie est hautaine, et sa bouche impérieuse. On lit au bas : « Chrétien de Mechel, graveur et membre de diverses académies, élu sénateur de la république de Bàle en 1787. — Peint à Bàle par Ant. llickel, peintre de la cour impériale et royale, en 1785. — Gravé et publié pour manifester sa reconnaissance envers un parent chéri, -par son cousin Jean-Jacques de Mechel. »

556 JOUUNAL

lui faire connoître sa famille. Nous restâmes longtemps ensemble et parlâmes beaucoup.

Le il. J'avois prévenu M. Daudet que j'avois une excellente occasion pour Hambourg, qu'il devoit s'en servir en écrivant à M. Weisbrodt et me remettre sa lettre, et c'est ce qu'il a fait aujourd'huy dimanche, en dînant chez moi.

Le 12. Ce jour, j'écris une lettre fort plaisante à M. Weisbrodt et qui le fera rire, car, pour le style et le langage, elle est écrite comme on écrivoit du temps de saint Louis, et c'est dans ce langage que je lui fais des reproches sur sa négligence à répondre à plusieurs de mes lettres. Cette lettre a bien fait rire mon fils, sa femme et plusieurs amis, et comme M. Meyer m a voit promis de remettre ces deux lettres en main propre à M. Weisbrodt aussitôt qu'il seroit à Hambourg, il les a fait chercher aujourd'huy. Je le charge aussi d'une pièce de deux sols faite nouvellement avec le métal des cloches et une également de deux sols en cuivre rouge, appelée de Confiance. Ce sont MM. Monneron qui les ont fait frapper; ces pièces sont fort jolies.

M. J. J. J. Huber, d'Augsbourg, mon élève, vint avec un clerc de notaire m'apporter son contrat de mariage pour le signer, ce que j'ay fait avec plaisir. Il m'a voit invité et prié d'assister à cette opération, mais je m'excusai, n'étant pas complètement bien portant; en outre, le froid étoit excessif et trop pour me faire sortir ces jours-cy.

Le 18. Ce jour, j'allay au château des Thuilleries pour y voir la nouvelle garde du roy, assez richement habillée et parmi laquelle il y a de beaux hommes. Elle est sans

DE JEAiN-GEORGES VVILLE. 537 drapeaux et sans canons; c'est la garde nationale seule qui les possède; elle a de même le droit au château. La musique de cette nouvelle garde me parut fort bonne.

Ces jours passés mourut M. Brenet, peintre d'histoire et professeur de l'Académie royale. C'étoit un fort honnête et excellent homme, qui m'aimoit beaucoup. C'est pour ces raisons que je marque icy ce triste événement. — Je vois quefavois déjà marqué cecy, mais ça ne fait rien.

Le 22. Madame la veuve Clievillet me rendit une planche que feu M. son mari avoit commencée pour moi il y a nombre d'années, et il restoit quelques sommes à payer encore de ce travail, cedontje satisfis madame Chevillet si généreusement qu'elle m'en parut des plus contentes.

Le 25. Ce jour fut enterré M. de Launay l'aîné, gravour du roy et membre de notre Académie. J'en suis très fâché, il éloit habile homme et de ma connoissance depuis très-longtemps. 11 a même gravé pour moi deux beaux paysages d'après des tableaux du célèbre Dietricy, qui m'appartenoient.

J'allay voir mon iils qui étoit de garde, en sa qualité de comman<lant, à l'Hôtel de Ville, et ayant trouvé M. Manury, lieutenant de son bataillon, sur la place et qui m'accompagna, ayant à parler à mon fils, vers^^sa chambre; mais nous le trouvâmes lorsqu'il donnoit le mot d'ordre. Après cela mon fils et M. Manury me menèrent à l'assemblée de la municipalité; cela me fit plaisir, car il y eut bien des disputes et discours remplis de feu et de véhémence. J'y restai jusques après neuf heures du soir. Mon monde peu accoutumé à ce retard fut inquiet; deux fois mon domestique avoit été auxThuilleries et au Palais-Royal pour m'y chercher, et même ailleurs. Enfin,

3r>S JOURNAL

quand j'arrivai au logis, on parut content; mais on me gronda un peu.

Le 24. Répondu à M. Frauenholz, marchand d'estampes à Nuremberg. Il m'avoit demandé la permission de faire graver mon portrait. Je lui réponds là-dessus que personne ne pourroit empêcher quelqu'un de mettre au jour par la gravure le portrait de quelqu'un. De plus il me demandoit la description ou le catalogue bien complet et raisonné de mon œuvre, sans oublier la moindre chose de tout ce que je pouvois avoir gravé depuis ma jeuness\ et marquer surtout quelles étoient les pièces les plus rares, etc. Je réponds que je n'ay jamais fait imprimer de catalogue pour mon usage, qu'un tel travail à composer m'avoit toujours parud'un ennui mortel; que cependant on m'avoit envoyé de Leipzig un catalogue en François, qu'un amateur avoit fait et dont je devois revoir le manuscrit, et qu'après cela il devoit être imprimé; qu'alors il pourroit aisément le traduire en allemand si la fantaisie lui en prenoit. Ça n'étoit pas tout : il me demande l'histoire de ma vie depuis ma naissance jusqu'à ce moment, bien circonstanciée jusqu'aux moindres événements de tout ce que j'aurois fait, de tout ce qui me seroit arrivé; le nom de mon pays, le nom de mon père, sa profession, le nom de ma mère, le nom de Je suis étonné de ce qu'il ne m'ait pas demandé les noms de mon boucher, de mon boulanger, de mon tailleur et de mon cordonnier. Je lui ay répondu que ma vanité et mon orgueil n'éloient pas encore assez mûrs pour la lecture in\primée de ma propre histoire, et que je n'élois et ne serois jamais disposé à me donner ce ridicule de gayelé de cœur; que cependant, après que je ne serois plus, si on avoit envie de faire mon histoire,

DE JEAN-GEORGES WILLE. oô9

on fioiiveroit de quoi dans mes journaux, que j'ay écrits toujours avec négligence, mais avec vérité, depuis plus de quarante ans. Pour ce qui concernoit ma jeunesse, j'avois résolu de l'écrire en particulier, etc. ^

Le '2. Ce jour mon fils m'apprit qu'il avoit été nommé,, contre sa volonté, chef de la légion dont son hatailloïi fait partie, et cela d'une voix unanime des commandants des neuf autres bataillons de cette légion; il m manquoit qu'une seule voix au scrutin, qui éloit la sienne; il l'avoit donnée à un autre commandant. Je lui en fais mon com.pliment, car cet événement ne peut que lui faire beaucoup d'honneur. Mon fils, en revenant de l'assemblée de l'état-major dont il est question, m'apprit qu'il couroit un bruit que le roy de Suède avoit été assassiné. Cet événement fut confirmé le soir par les papiers publics.

Le 10, qui étoit la dernière feste de Pâques, mon fils ayant fait mettre sous les armes son bataillon sur la place du Théâtre-François, pour y recevoir sous le drapeau les nouveaux capitaines, lieutenants, etc., de la compagnie des chasseurs, je m'y rendis et je fus fort content de la manière dont il se tiroit d'affaire. Après cela, le > drapeau fut reporté par le bataillon au logis de mon fils.» et M» Canaple, commandant en second, nous proposa de faire un tour aux Thuilleries; après notre retour, nous le priâmes de dîner chez nous, ce qu'il accepta. M. Daudet, que nous rencontrâmes en revenant, dîna aussi chez moi,

* Ces journaux et ces mémoires sur sa jeunesse, c'est précisément ce q«& nous publions aujouriVhui.

de même que M. Guiberl. ami de mon fils, et nous y fûmes joyeux et contents, quoique j'eusse un mal de tête furieux.

Le 14. Je menndisn l'assemblée de notre Académie, où l'on avoil exposé les ouvrages des pensionnaires qui sont h Rome (car ils sont obligés d'envoyer annuellement à l'Académie ce qu'ils ont fait de mieux, et elle, par des commissaires nommés pour l'examen des pièces, leur envoyé des observations). Le (ableau qui eut le plus de succès aux yeux de tous étoit un Ejidijmion ' plus fort que nature, d'un effet, comme pièce de nuit, tout extraordinaire et neuf. 11 est d'un pensionnaire à qui j'ay donné ma voix lorsqu'il eut le grand prix, et se nomme le sieur Girodel. Gejeune peintre ira loin, j'en suis comme certain.

Le 15. Les soldats suisses de Cbâteau-Vieux, délivrés par l'Assemblée nationale des galères de Brest, firent leur marche à peu près triomphale pour célébrer leur libération, en grande cérémonie jusqu'au champ de la Fédération, accompagnés de ceux qui les prolégeoient, ce dont cependant un nombre considérable des citoyens de Paris n'étoit nullement content, de crainte de quelques tumultes; aussi tous les soldats citoyens se trouvèrent en force suffisante à leurs corps de garde, prêts à agir en cas de besoin; mais le tout s'est passé tranquillement. Je ne l'ay pas vu cette marche, n'ayant pas voulu m'exposer dans aucune foule, presque toujours dangereuse, principalement pour les vols qui se commettent. Je me suis cependant promené, accompagné par M. Baa-

' Ce tableau bien célèbre de Girodet a été gravé plusieurs fois, et les re- |iroilu('lii)ns les plus exactes sont de G. Chatillon et de Sixdeniers.

der, dans bien des quartiers, et à la fin nous vîmes monter une forte garde chez le roy.

Le 20. Ce jour le roy s'est rendu à l'Assemblée nationale, et lui a proposé de déclarer la guerre au roy de Hongrie et de Bohême, et l'Assemblée l'a décrétée le même jour, et dans la nuit du même jour le roy a sanctionné le décret.

Nous avons été informés que le roy de Suède avoit été assassiné, par un gentilhomme suédois, d'un coup de pistolet; il n^est pas mort sur-le-champ, mais il en mourut le 29 du mois passé.

Le 24. Mon fils étant de garde à l'Assemblée nationale, je l'allay trouver vers le soir, et il m'y fit entrer et bien placer. Il y eut des motions et des dons patriotiques présentés par des particuliers ou. en société à l'Assemblée pour les frais de la guerre, et ils furent acceptés avec de grands applaudissements. Je sortis de là à neuf heures; il pleuvoit fort, et je revins au logis joliment mouillé.

Mauvaise nouvelle : nos troupes ont été repoussées devant Tournay, avec perte de part et d'autre. L'entreprise sur Mons a également manqué. Il y a eu du désordre, mais tout sera, on l'espère, bien rétabli.

Le 3. Mon fils ayant été invité, comme tous les chefs de légion, à dîner chez M. le général de l'armée parisienne, en compagnie de M. Péthion, maire de la ville, M. de la Rochefoucauld, président du département, et autres, m'a dit que tout étoit au mieux, mais que les

542 JOUHNAL malheurs arrivés à l'armée de Rochamljeau avoienl produit quelques airs de tristesse dans la compagnie.

Depuis plusieurs années je n'avois été enrhumé, et je le fus ces jours-cy; mais une bouleille de sirop des dames de Chaillot m'a promptement délivré de cette villainie.

Jemetrouvois auxThuilleries la veille que l'Assemblée nationale congédia la garde du roy. La garde nationale de Paris étoit ce jour et les suivants pour le moins de quatre mille et constamment en patrouille, tant dans les ïhuilleries qu'à l'extérieur et autour du château. Il y avoit en outre un monde innombrable partout : il étoit presque impossible d'avancer ou de reculer.

Le lendemain il n'y avoit pas un seul garde du roy au château; tous les postes étoient occupés par la garde nationale et les Suisses, et les casernes par la gendarmerie. Cependant on doit créer une nouvelle garde du roy, et toujours selon la loi.

JUIN I79'i.

Le 3, qui étoit un dimanche, je me rendis sur le pont de Louis XVI, pour y voir passer tout ce qui étoit ordonné pour la cérémonie funéraire au champ de la Fédération, en mémoire de la fermeté et de la mort dans son poste du maire d'Étampes \

Le 17. Ayant entendu dire que l'on plantoit l'arbre

' Le maire d'Etampes, Simoneau, fut tué de deux balles, pour avoir refusé une taxe sur le pain que le peuple demandait. Les estampes parues du lemps, à cette occasion, nous apprennent que le cortège traversa tout Pari>: il partit de la place de la Bastille pour se rendre au champ de la Fédéralion, et passa, comme nous le dit Wille, par le pont de Louis XVI.

(le la liberté devant le corps de garde du pont au Change, je m'y rendis vers le soir. J'y vis l'arbre d'une hauteur immense (et un peuple innombrable attiré par cette nouveauté), orné de rubans, de cocardes, etc., des trois couleurs. Tout à coup un jeune homme grimpa avec beaucoup d'agilité vers le milieu de cet arbre, et je pensois, comme beaucoup d'autres spectateurs, qu'il y alloit attacher encore quelques signes nationaux; mais non, il commença par arracher les rubans existants. On lui crie, on l'exhorte de descendre. Tout fut inutile; on le menace de coups de fusil; enfin on pose une échelle contre l'arbre, on y monte, on le frappe, on le tire par les jambes, ses souliers sont arrachés, et lorsqu'il est descendu par ces moyens à la hauteur d'un étage, il tomba par terre, et fut meurtri de cette chute et des coups qu'il reçut du peuple et des gardes. Le tumulte étoit trèsgrand; les gendarmes à cheval arrivèrent en ce moment de la Grève, et s'emparèrent de ce garnement pour le mener au Palais de Justice. Le peuple suivit en foule en criant : Â la larderne! Quel fou! Beaucoup de genspensoient qu'il avoit été payé par des malveillants pour faire cette sottise, ou qu'il étoit l'associé d'une bande de coquins qui comptoit faire ses orges dans la foule qui, par l'aflluence, devoit devenir très-grande.

Le 10. Ce jour, une immense quantité de volumes de titres de noblesse fut brûlée, d'après un décret de l'Assemblée nationale, à la place Vendôme, devant la statue de Louis XIV. J'y allay vers le soir et vis encore la cendre tout ardente; il y avoit beaucoup de monde à l'enlour qui s'y chauffoit les pieds et lès mains, car il faisoit un vent du nord très-froid, et je m'y chauffjii comme les autres. 11 y eut bien des paroles satiriques ou ironiques

de lâchées sur ces cendres et sur Ja fumée qui en sortoil encore en ce moment.

Le 20. Ce jour sera mémorable dans l'histoire. Mon fils monta chez moi de grand matin et en uniforme de commandant de bataillon. J'en fus étonné, mais il me dit qu'il avoit reçu, dès les quatre heures, l'ordre de rassembler un détachement considérable, avec le canon, de son bataillon pour se rendre vers le château des Thuilleries; que tous les commandants de l'armée parisienne avoient le même ordre; qu'une insurrection étoit prête à éclater; que les habitants, principalement des faubourgs Saint-Antoine et Saint-xMarcel, avoient résolu de se rendre ce jour en armes à l'Assemblée nationale et chez le roy, pour y faire des pétitions et obliger le roy à sanctionner les décrets de l'Assemblée sur la déportation des prêtres réfractaires et le rassemblement d'une armée de vingt mille hommes près de la capitale, sur lesquels il avoit mis son veto. Je fis prendre, comme malgré lui, une tasse de chocolat à mon fils, qui n'aspiroit qu'à se rendre promptement à son poste; en ce moment son détachement vint déjà et piit chez lui le drapeau du bataillon; il se mit à sa tête et partit. Quelque temps après, mon domestique m'apprit qu'il avoit vu rue Saint-Honoré la marche militaire des citoyens des faubourgs avec dix-sept pièces de canon et des armes de divers genres et formes singulières, s'achcminant vers les Thuillerios. Je restai tranquille jusqu'après mon dîner; mais, sur les trois heures, je me rendis aux Thuilleries par le pont Royal; j'y cherchai mon fils, car le jardin étoit rempli d'un peuple innombrable; mais le capitaine Moulin, de son bataillon, m'aperçut et me mena auprès de mon fils, qui étoit avec ses officiers à la tête de sa troupe. 11

DE JEAN-GEORGliS WILLE. 5i5

étoit posté à droite en entrant au jai'din par le pont, sur la terrasse qui règne tout au long du château. Il me reçut presque mal, me disant que je ferois bien de me retirer, qu'il étoit possible qu'il y eût du danger. Je n'étois pas accoutumé à ce langage de sa pari; mais son amitié pour moi l'excusoit complètement. Je lui promis donc de me retirer par le pont Tournant; mais je ne lins pas parole. Je me promène dans la foule, j'observe, je fais mille réflexions. Le château étoit rempli partout, sur la terrasse, dans les appartements et jusque sur les toits du pavillon Royal, par les habitants dis fi\ubourgs les armes à la main„ Ils crioient continuellement, réclamant, demandant leur volonté avec menace. Enfin, voyant qu'il n'y avoit nul danger et que les gens armés commençoient à vider le château et à s'en retourner par bandes, je retournai auprès de mon fils, qui me reçut mieux que la première fois. Il étoit près de huit heures; je lui demandai s'il avoit envie de manger quelque chose, que je pourrois le lui procurer; il me répondit que non, quoiqu'il n'eût rien pris de la journée. Je restai donc dans la foule et vis-à-vis du poste de mon fils, et c'est là que j(; vis à mon aise les habitants qui se retirèrent. Ils étoient habillés bien diversement, et cela ne surprit personne; mais la diversité de leurs armes étoit remarquable : les uns portoient des piques à simple, double et triple pointe, dont plusieurs étoient taillées en forme de flèche le long du tranchant de la pique; d'autres avoient des haches, des sabres, des faux, des fourches, des bâtons avec des lames d'épée au bout ou bien des tranchants de cordonniers, ou instruments de menuisiers. Beaucoup de femmes ou d'enfants parmi les hommes à mine sévère avoient le sabre ou autres armes à la main et marchoient dans les rangs. Les cris Vive la

:,46 JOURNAL nation! etc., étoienl sans lîn. Il commenc^oil à èlie lard, et je quittai les Thuilleries; mais, comme on me disoit que les habitants a voient mené dix-sept pièces de canon au Carrousel, j'y allay pour les voir, mais ils étoient déjà partis. Cependant, malgré la foule, je trouvai moyen de me fourrer dans la grande cour par la porte Royale; mais il me fut impossible d'avancer plus en avant. Je restai donc derrière cette porte, et exactement, et par le plus grand hasard, derrière M. Péthion, maire de Paris, qui venoit du château et à qui il n'étoit pas possible de sortir par cette porte a cause de la foule des habitants armés, qui quittoit le château en ce moment. On prétend que les citoyens armés des faubourgs étoient au nombre de quarante à cinquante mille. Enfin je revins au logis vers les dix heures, la tête remplie de réflexions de tout ce que j'avois vu. Mon fils revint après moi avec son drapeau, fatigué et le ventre vide, n'ayant pris de la journée que la tasse de chocolat que je lui fis prendre de grand matin. L'on m'assura que le roy, entouré de la foule armée, avoit mis le bonnet rouge, qui est celui de la liberté.

Un mal d'yeux m'a fait rester au logis pendant plusieurs jours, et je m'en ressens encore.

Le 15. Ayant vu de mes fenêtres qu'une foule immense d'habitants de tout âge et sexe passoit sur le quay des Orfèvres, criant Vive M, Péthion! et entroit dans son hôtel. 11 est à remarquer que M. Péthion, maire de Paris, avoit été suspendu par le département à cause de l'affaire du 20 du mois passé, et que l'Assemblée natio-

DE JEAN-GKORGCS Wll.LE. 547

nale venoit de le réintégrer dans sa charge de premier magistrat. En ce moment, j'étois prêt à sortir; je cours vers la mairie, j'entre avec la foule, qui répétoit ses cris de joye. On eut bien de la peine à faire régner un peu de silence. M. Péthion parut à la fenêtre, remerciant le peuple de son amour pour lui, etc. Il en éloit si sensiblement pénétré, qu'il versa des larmes et ne put achever, se trouvant mal, et moi je sortis de là également la larme à l'œil.

En sortant de chez M. Péthiôn, j'allay à la place de la Maison-Commune et y vis arriver par bandes les fédérés des départements, qui dévoient assister le lendemain au champ de Fédération, et y renouveler le serment d'être lidèles à la nation, les lois et le roy. La plupart de ces nouveaux venus portoient des bonnets rouges; ils crioient constamment, tout fatigués qu'ils paroissoicnt : Vive la nation! en entrant dans la Maison de Ville pour y faire légaliser leurs papiers.

Le 14. Ce jour, destinéàla fédération, en mémoire de la première, étoit de nouveau très-remarquable. Il faisoit le plus beau temps possible. Mon fils me dit seulement le bonjour, et partit avec le détachement de son bataillon de très-grand matin. Je me rendis avec mon domestique, vers les onze heures, sur le pont de Louis XVI, actuellement nommé le pont de la Liberté; là je vis passer successivement, venant du boulevard Saint-Antoine, lieu du rassemblement, toute la cérémonie. Les détachements d'infanterieet de cavalerie étoient innombrables, et toute l'Assemblée nationale, le déparlement, la municipalité, les juges, etc. On y portoit les tables de la loi, les figures de la Liberté furent portées par des gens habillés à l'antique; mais la marche étoit souvent interrompue et alloit

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