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Mémoires et journal de J.-G. Wille

L'honnête logis, l'aimable école d'art, la bonne francmaçonnerie allemande que le n° 29 du quai des Augustins ! Plaisante maison, la maison de M. Wille! hospitalier marteau soulevé quarante- trois ans par l'Allemagne, et le Danemark, et la Russie! Parcourez le Paris du dix-huitième siècle, et vous ne trouverez ailleurs plus joyeuse hôtellerie du travail et du gai compagnonnage, plus odorant fumet de choucroute ! Et trouvez ailleurs belle humeur semblable à la belle humeur de ces gros garçons réjouis, les élèves de M. Wille, et dites encore s'il est cheminées plus chargées et plus encombrées parles jours de l'an que les cheminées de M. W ille, et s'il est de* mains plus douces , plus pieusement soigneuses pour les hôtes malades que les mains de la femme de M. Wille? et larmes de reconnaissance pareilles aux larmes versées par les vieux pensionnaires que délogent un à un, année par année, i. a

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les petits-enfants du grand-père Wille, — où les recueillerezvous ?

Santé de l'esprit, joies faciles, rêves à portée de la main, imaginations sans lièvre, paix de l'âme, sérénité des désirs, tranquille poursuite de la forlune et de la célébrité, amitiés éprouvées, chagrins qui s'envolent aux caresses des marmots, vie toute droite et tout unie qu'on parcourt au petit pas, la bien-aimée ménagère au bras, — quel parfum d'artisanerie aisée s'échappe de là, ainsi que des intérieurs dessinés par Chardin! Et quelle belle chose c'est, le bonheur et le bon sens qui rient dans cette maison !

L'hôtellerie bénévole est sous l'invocation du dieu Terme. Qu'ils reviennent d'Allemagne ou d'Italie, les habitués, les amis, les clients, retrouvent la même enseigne à la porte, cet accueil joyeux de Joseph, du vieux Joseph, qui se réjouit des heureux retours dans l'antichambre une minute avant son maître. Rien n'est changé, le seuil franchi : les clefs des buffets, La clef de la cave à la ceinture, madame Wille est toujours la ménagère hollandaise que Wille semble avoir épousée dans le tableau de Terburg gravé par lui; les. habits de fête des enfants, une fois éraillés, sont encore jugés bons à user les jours ouvriers; la bourse pleine a, comme devant, de bons cordons qui font deux fois le tour des écus; mais nul des pensionnaires n'a pàti, et l'excellente face grasse et rouge des blonds Vllemands montre qu'au logis, entre l'ordre et l'économie, l'aisance est toujours assise.

Aussitôt les burins remisés, les cuivres serrés, une discipline amie lâche bride aux ébats de ce collège de la gravure. Les farceurs entrent en récréation, et l'énorme sottisier, 31. Baader, le Silène plaisant de la troupe, mène, déchaîne, rallie les espiègleries, les enfantillages et les jovialités germaniques. La table ilu souper est bruyamment égayée, comme une table

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•d'enfants que présiderait la bonne enfance d'un grand-père. Et combien plus égayée est-elle encore quand il s'agit de faire honneur aux bouteilles de Bordeaux d'un ami, aux bouteilles de vin du Rhin d'un autre ami, et d'arroser le jambon que M. de Livri a envoyé de Versailles pour décarêmer les estomacs mauvais chrétiens! Jours fastes! où les camarades de Paris, Basan, Saint-Aubin et tant d'autres, viennent mettre leurs coudes sur la table et jettent leurs saillies françaises au nez des naïfs teutomanes, qui « se cotisent pour comprendre. » Parfois le génie du lazzi, lui-même, Carlin, apporte au banquet la Comédie italienne; et tels sont, à ses pantalonnades, les gaietés et les éclats, qu'ils font jaloux les passants attardés du quai des Augustins.

Viennent les beaux jours. Que le ciel promette le chemin sec aux petits souliers de madame Wille et des étoiles au retour, — quelle envolée ! Madame Wille, et les amies, et les parentes, ont ajusté leur coqueluchon — et le bras aux dames ! la caravane buissonnière gagne, par le plus long et le plus vert, Auteuil et la maison de Kopofer, le musicien de M. de la Poplin ère, ou bien surprend madame Huet, qui met en hâte les couverts sous le berceau de verdure de son jardin des Gobelins. Ce ne sont point, ces bonnes gens, des citadins endurcis. Il est vrai, ils allaient tout à l'heure chez Bancelin et à la foire Saint-Laurent; mais ne sont-ils pas bourgeois de Paris? ils allaient chez Nicolet, mais Nicolet leur avait enyoyé sa plus belle loge; ils allaient à la comédie, mais il y débutait un acteur appelé Talma. Et vive le foin et les bois! les poignées de fleurs des champs, l'herbe sous les pieds, l'haleine du soir, le repas sans nappe, les bouchons semés dans la prairie ! Vive la Seine près Charenton! vive le paysage humide de Saint- Bonnet, Tempé de la friture, où M. Wille oublie les longs et grands festins d'artistes du quai de l'École ! Puis ce sont les

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parties de houle, et toute la famille, — trois générations donl la plus vieille s'amuse des amusements de la plus jeune, — revenant, le petit-fils en avant, et courant, et sautant, et battant les deux côtés de la route, et se régalant de fatigue, toujours

poursuivi à cloche-pied par le traducteur de Gessner, qui

grand Dieu ! le voilà par terre!

Mais qu'ont dit ces consciencieux menteurs, Gillot, Lancret? Étudiez, étudiez la nature! — Le plaisir sera profit. L'arbre et la chaumière seront modèles, les croquis conseilleront les tableaux. Les crayons sont taillés, la banlieue est marquée pour être découverte. Les vieux murs de l'Arsenal, les masures de la lointaine Chausséed'Antin, les ruines moussues de l'hôtel Soissons, prennent bien souvent les habitants du quai des Augustins aussitôt l'été déclaré, aussitôt l'automne officiel. Sceaux, Meudon, l'abbaye de Sainl-Maur, Mantes, Longjumeau, Marcoussy, Monllhéry. les jardins d'Arcueil, cette académie en plein air des paysagistes du dix-huitième siècle, surpris à la pierre d'Italie, sont emportés tout vifs par ces butineurs de pittoresque : Wille père, AVille lils, AYeirotter, Chevillet, Panseau, Freudeberg, Dunker, Yangclisti, Klauber, Preisler. La pluie, et quelquefois des poux, vilains déboires! Mais la patrie est si près ! à l'horizon les églises de Paris semblent si proches! et n'est-ce pas, ce bruit, la voilure que madame AVille amène d'ordinaire, à une grande lieue du faubourg, au-devant des invalides de la marche? Ce n'est qu'une course dans tant de courses, le voyage jusqu'à Morlcerf, bien loin au delà de Brie- Comte-Robert ; ce n'est qu'une mauvaise aventure dans tant d'heureuses odyssées, le court séjour dans cette Gaule sauvage, tout étonnée de voir des Français, et les couchant sur des oreillers de sable et de coquilles d'œuf !

W ille tils avait découvert, aux enviions de la banlieue, un meilleur gîte : un château d'évêque, excellente auberge

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bourguignonne qui lui faisait un peu oublier le travail, ainsi qu'il s'en confesse à son père dans cette curieuse lettre tombée en nos mains :

« Sens, le "2 aoust 1769.

« Mon très-cher père,

« Je vous prie de ne pas croire que j'ay pris en mal les crayons que vous m'avés envoyé; au contraire, j'ay.été extrêmement sensible a votre attention; mais je vous ay marqué qu'ils ne me seroient peut-être pas d'une grande utilité pour que vous ne vous attendiés pas a voir une cantité de dessins prodigieuse. Vous scavez que je n'aime pas mantir ; c'est pourquoy je vous rend un compte fidelle et exactte de toutte ma conduitte. Ici, le tablau que je suis après a faire ne s'avance pas mal; j'ai finie hier de peindre les 5 têtes et les manches de chemises qui sont» dedans, et je compte l'avoir finit pour la Saint-Louis, qui est, a ce que je pense, le terme de mon excursion hor la maison paternelle, que j'ai grande envie de revoir. Monseigneur va un peu mieux présentement, et espère vous envoyer insessament une boete de fer blanc pour que vous ayez (dit-il) la bonté de mettre votre nouvelle estampe, voulant par la être des premier pour avoir des premières épreuves. J'ai trouvé singulier à M. Buldet de m'appeler Philippe; il me paroit que ce monsieur-là voudroit. à quelque prix que ce tut, me faire renier mon patron, chose que je ferait pas, m'en dut il coûter gros; la place qu'il occupe dans le ciel est trop intéressante pour moy, et je ne veux certenement pas m'en faire une enemie. Si bien des suplians auprès des grand avoient la politique de se faire bien venir du portier, il ne seroient peut être pas si longtems a obtenir ce qu'ils demandent. J'ai profité de l'avis que vous m'aves donné de ne pas moisir dans la maison. Hier, sur les six lieus es du soir, je suis sorti avec Halm, qui a pris un fusil sur son épaule, disant a monseigneur qu'il se ressouviendroit encore très bien de son premier métier, qui etoit de chasser. Sur cette assurence, il le laisse partir et je l'accompagne ; nous allons sur le territoire de Sainte-Colombe, et nous nous enfonçons dans un endroit marécageux. Come mon pied ne me permet pas de chasser ainsi, je me suis assis sur l'herbe, ou j'ai même dessiné un sole. Je perd bientôt Halm de vu; il s'étoit éloigné de moy pour trouver du gibier. .J'entendois a tout moment pif, paf, pan, et je lui criois de toute ma force : A tu quelque chose? J'entendois une voix lamentable qui me repondoit rien, et moy de continuer de dessiner; enfin, loreeque mon arbre fut finit, je me levay et je l'alois trouver dans l'instant ou il etoit a viser un corbeau perché sur un arbre, mais aussitôt le coup tiré, l'oiseau part en le regardant insolament; moy je le guayois beaucoup, en lui disant que sans poudre ni plomb j'en ferois plus que lui. Je n'eus pas plutôt dit ces parolles, que je me re-

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