J2 MÉMOIRES
et Sauter, pour leur dire qu'actuellement je me trouvois logé rue de l'Observance, dont ils ne furent que peu étonnés en pensant sans doute que ce n'étoit qu'un effet de mon instabilité ordinaire; cependant ils m'avouèrent qu'eux aussi ils étoient résolus de quitter M. Cars, sans cependant se brouiller avec lui, de se loger, à mon exemple, en chambre garnie; que le plus difficile seroit peutêtre d'en trouver une de convenable pour eux deux. Cet aveu me parut sincère, aussi leur disois-je qu'il y avoit une chambre à côté de la mienne qui , en ce moment, n'étoit pas occupée, et que je croyois qu'ils feroient fort bien de l'inspecter le plus tôt possible. Ce renseignement leur fit plaisir; elle lendemain ils vinrent, et examinèrent la chambre; elle leur convint, firent le marché avec l'hôtesse, et huit jours après ils étoient déjà mes voisins. J'en étois charmé, car c étoient des jeunes gens de bonne humeur, sages, honnêtes et studieux ; de plus ils étoient exactement de mon âge.
La même soirée de 1 emménagement de mes amis, chose importante à l'histoire de ma vie, nous soupâmes ensemble. Je ne ferai pas le détail du nombre des plats et des mets qui couvrirent notre table, ni des espèces de vins qui y furent consommés, quoique très-facile à faire. Je dirai seulement que notre souper étoit simple et si frugal, qu'il nous garantissoit, en dormant, de ces rêves sinistres et effroyables qui doivent être les tourments de ces Lucullus modernes, gloutons et insatiables, quoiqu'ils soient couchés sur des lits de duvet. La vérité est que nous fûmes sobres, contents et de bonne humeur à ce premier souper de société. Il fut même résolu que nous prendrions, soit en dînant, soit en soupant, nos repas constamment ensemble et à la même table.
Le lendemain, en songeant à notre association, je pen-
sois que toute société, grande ou petite, avoit ou devoit avoir des lois fondées sur la justice, et, pour être respectées et observées, consenties par tous les membres de la société. Ce peu de réflexions, je les communiquois âmes amis, en ajoutant que quelque peu" de lois faites pour nous et par nous en société seroient peut-être les vrais moyens, non-seulement à conserver la paix entre nous, mais aussi à fortifier nos égards réciproques. Us applaudirent à mes idées, et me chargèrent de rédiger les articles d'une telle loi, mais le plus simplement et le plus clairement possible, en se réservant, cependant, le droit de les examiner et d'en faire des observations s'il étoit nécessaire. Cela étoit juste. x\près une telle proposition, je me mis à l'ouvrage, et peu après je mon trois à mes amis les articles suivants que j'avois composés :
Article 1er. Nous mangerons à la même table. Aucun de nous ne doit murmurer si telle ou telle denrée nécessaire à la vie n'y seroil en abondance, ou même y manqueroit absolument: par exemple, quoique peu vraisemblable qu'il n'y eût pas de pain, faudroit-il faire du bruit pour cela? Non; les gâteaux feuilletés, les biscuits du palais et les meringues à la crème le remplaceront aisément. De même, on ne doit pas être inquiet si les viandes de boucherie sont rares telles peuvent être suppléées par des dindes aux truffes, des jambons de Mayence, des chapons du Mans, des hures de sanglier, ou, selon la saison, par des perdrix rouges. Si les sardines de Marseille, les harengs secs de Hollande, les merluches des îles de Miquelons ne sont pas encore venus, on se jelteroit sur les brochets, les truites, les carpes du Rhin et les anguilles de la Seine, en ajoutant les excellentes huîtres de Cancale ou les vertes d'Angleterre. Après avoir mangé tant dé belles et bonnes choses, il ('oit être question des vins ,
el quoique nous ne soyons pas de grands buveurs et que les vins de Suresne, de Brétigny et des environs de Vilry dévoient nous suflîre; mais avec de bons mets il faut aussi de bons vins tels que du cap de Bonne-Espérance, de Malaga, de Chypre, de Madère et du Clos-Vougeot de Bourgogne. Avec tout cela le dessert ne doit jamais manquer; mais, supposé qu'il n'y eût ni noisettes, ni nèfles, ni poires de martin-sec et autres fruits du pays , dans ce cas, nous mangerions, selon moi, et volontiers, des ananas, des olives de Provence, des figues sèches d'Italie, des oranges de Malteet des datlesdu Levant. Et si, pour faire une digestion parfaite, le fromage carré de Marolles seroit introuvable, ceux de Parmesan et de Roquefort seroient mis à sa place. Ce café moka ne sera pas oublié, il servira au lieu de thés pris très-complétement. J'avoue cependant, et bien sincèrement, que, n'ayant jamais été ni maître d'hôtel, ni chef de cuisine, que j'en ai fait une faule en me taisant sur les salades; mais, comme de telles crudités agréables accompagnent ordinairement la rôtisserie que l'usage et le goût leur ont assignés, leur rang à la table ne pouvoit leur être contesté avec justice. J'ajoute à cet article, qui n'est déjà pas mince, que le sang de nous autres jeunes gens étant assez enflammé, tant par un travail assidu que par les délices d'une table peut-être bien fournie, qu'il seroit dangereux d'ouvrir la porte à toutes espèces de liqueurs. Voici le pourquoi : la Société doit se méfier, selon moi, du bruit de ces trompettes qui publient sans aucune honte que telles liqueurs sont non-seulement délicieuses au goût, mais supérieurement efficaces contre les maux infinis qui affligent si cruellement les pauvres ivrognes goutteux, les gloutons immodérés, les libertins incorrigibles; queux, comme toute espèce de débauchés en gé-
néral , savent se servir de ces liqueurs merveilleuses dont les vertus sont connues depuis plus d'une centaine d'années, et que par leur usage ils se guériront eux-mêmes, et en si peu de jours, et sans se déranger de leurs affaires, qu'ils en seront fort étonnés. Pour moi, je crois qu'heureusement de telles liqueurs, soit par leur goût flatteur, soit par leurs utilités merveilleusement vantées, n'auront jamais d'accès auprès de notre Société. Grâce au ciel, notre bien-être n'en a que faire!
Article 2. Chacun de nous, et à son tour, fera pendant une semaine la dépense pour nous tous, et, si par hasard l'argent manquoit à celui qui seroit en charge et qu'il crieroit misère, il ne doit pas être écouté; on lui donneroit seulement, par humanité, le conseil de mettre en gage soit son chapeau bordé, soit sa veste galonnée, et se procurer, par ce moyen, assez d'argent pour finir la semaine très-glorieusement. Le samedi venu, il présentera par écrit les articles de sa dépende en général, dont chacun lui remboursera sa part comme de raison.
Article 3. Le semainier sera également obligé, si quelqu'un frappe à notre porte commune, de l'ouvrir, de répondre à sa demande si elle concerne la Société , ou, s'il désire parler en particulier à quelqu'un de nous, soit pour che l'argent qui lui seroit dû ou d'objets qu'il lui auroit fournis à crédit, ou autres choses aussi secrètes, il doit l'introduire sans délai, et, après une telle entrevue terminée, il doit le reconduire très-poliment et fermer la porte après lui. De cette manière deux de la Société resteront, sauf interruption non prévue , toujours tranquillement à leurs occupations ordinaires.
Article 4. Il sera permis au semainier d'inviter une fois, pendant sa charge et à sa fantaisie, un ami connu à souper avec nous.
Article 5. La Société ne donnera jamais, pendant les jours de travail, à dîner à qui que ce soit. Les jeunes artistes doivent constamment s'occuper et ne pas perdre leur temps et leur santé à table. La récréation est bonne, même nécessaire, mais en temps et lieu choisis, et nullement à la commodité des fainéants et autres désœuvrés qui ne connoissent pas la valeur des moments ou ne se soucient pas de les employer utilement comme nous sommes résolus, à ce que je crois, de faire sans cesse.
Article 6. Si quelqu'un de nous casse un meuble que nous aurions acquis en commun pour notre ménage, il le remplacera; s'il lui appartient en propre, il verra ce qu'il auroit à faire.
Article 7. Le soir, après le retour de l'Académie et ensuite d'un souper quelconque, qui d'ordinaire ne surcharge jamais nos estomacs, l'un de nous lira volontairement et à haute voix les gazettes du jour, toujours écrites par des savants aussi politiques, aussi clairvoyants que vrais dans les récits qu'ils nous donnent si généreusement pour peu d'argent. Par cette lecture nous saurons nettement ce qui se passe hors de la rue de l'Observance, sur tout ce qui se traite dans les cabineîs des souverains de l'Europe, dont les secrels sont toujours merveilleusement mis au grand jour et si joliment développés, que cela réveillera notre amour pour la politique et les beaux-arts, presque profondément endormi dans l'ombre de nos gîtes rembrunis et toujours mal balayés.
Je pourrois composer et soumeltre à vos révisions un huitième article concernant nos santés; mais, comme nous nous porlons bien, il ne me paroît pas nécessaire. Je dirai seulement, et pour en dire quelque chose, que si l'un ou l'autre de vous deviendroit par hasard incommodé, il seroit cordialement assisté et soigné par ceux
de nous qui se portent bien. Qu'aucun guérisseur de profession ne seroit appelé auprès de lui. Les remèdes fort simples que nos grand'mères, d'heureuse mémoire, nous ont si bêtement enseignés lui seront administrés jusqu'à sa parfaite guérison. Je me permets d'ajouter et d'observer que, l'ayant appris de gens instruits, que de tels remèdes de bonnes femmes, reconnus efficaces, ne laissent pas d'être hautement décriés par des gens de l'art, ou se disant tels, comme n'étant que des palliatifs misérables; qu'eux seuls, au contraire, remplis de sciences suffisantes pour faire des réformes dans l'art de guérir, avoient trouvé juste de mépriser les remèdes des bonnes femmes, comme aussi les préceptes des Hippocrate, des Gallien, des Boerhave et autres, comme n'étant que des radotages usés de nos jours, en leur opposant des raisonnements lumineux et plus solides, accompagnés de découvertes nouvelles par d'étonnants procédés chimiques, souvent répétés, et enfin obtenus par des travaux pénibles, des observations profondes, des dépenses incroyables et même au détriment de leur santé; et cependant le tout par amour du public et le soulagement de l'humanité souffrante.
Ayant, après ce dernier rapport, qui n'étoit guère de mon sujet, présenté les articles que j'avois composés à la hâte et avec peu de réflexion à mes associés, qui, en les considérant, ne me parurent pas, d'après leurs mines goguenardes, fort enthousiasmés de ma besogne; aussi, et je m'en doutois bien, commencèrent-ils par faire les capables en critiquant le sens et le but des articles sans réserve. «Voici, s'écrièrent-ils, l'article qui concerne notre table; n'est-il pas singulièrement mélangé? il est trop long et presque inutile. N'est-ce pas se moquer de nous que de nous proposer de la couvrir,
selon la saison, des mets les plus rares et des vins les plus précieux et les plus chers, comme si nous étions des richards de naissance et des gourmands de profession? Hélas! dirent-ils en maniant la suite des articles, en voilà de trop courts, là de mal digérés, plus mal présentés et à peu près dignes d'être rayés. » ce Courage! disois-jeen moimême; mevoilà jolimentpayé de mon travail!» Cependant mes chers amis eurent la complaisance d'ajouter qu'il y avoit des articles qui ne seroient pas mauvais s'ils étoient réduits ou châtiés; mais enfin ils s'aperçurent que je n'étois pas fort édifié de leur critique, quoique en partie je le méritois, et, pour m'adoucir, sans doute, ils proposèrent et soutenoient qu'il falloit absolument laisser cette affaire en suspens, ajoutant que l'usage et Fessay nous feroient connoître ce qu'il seroit utile de conserver ou de changer aux dits articles. Cette proposition fut agréée de part et d'autre; cependant cette petite tracasserie n'eut point de suite. Tout devint tranquille dans notre ménage. Les règlements que j'avois proposés ne furent pas mal observés, et les plaisanteries que je m'etois permis de fourrer dans quelques articles ne servirent qu'à en faire d'autres selon l'occasion; au reste, chacun commençoit à s'occuper de ses propres affaires.
Pour ce qui me regardoit, je m'estimois heureux; j'étois jeune, d'une santé parfaite, actif et rempli du désir de me rendre habile dans mon art. Je travaillois tantôt pour Odieuvre, qui payoit peu, mais payoit; tantôt je m'occupois à finir le portrait du duc deBellisle, dont, par de bonnes raisons, la réussite m'imporloit beaucoup et me tenoit au cœur. Mais bientôt une interruption survint. M. Daullé l, graveur de ma connoissance, me
' Jean Daullé, né a Abbeville en 1711, mort à Paris en 17G5, fut reçu membre de l'Académie de peinture en 1742.
vient voir, me priant de lui être secourable en l'aidant dans la gravure des portraits du prétendant et du duc d'York \ son frère, dont il avoit fait l'entreprise, alléguant qu'il étoit surchargé d'autres ouvrages. Je consentis volontiers à sa demande, plutôt pour saisir l'occasion de m'exercer qu'à gagner de l'argent, quoique je sentisse parfaitement l'utilité et la valeur de ce métal, surtout quand je n'en possédois pas. M. Daullé, lorsqu'il étoit assuré de ma bonne volonté à son égard , m'envoya les tableaux des deux princes, d'après lesquels je travaillois avec tant d'activité, que, dans un laps de temps peu considérable, tout ce qui me concernoit étoit terminé. Mais cette gravure n'étoit ni belle, ni bonne, selon moi, cen'étoit que la besogne d'un jeune homme qui savoit se juger lui-même, mais qui espéroit mieux faire par la suite. Je dois observer ici que M. Daullé s'étoit réservé la gravure des têtes de ces princes; et, les ayant finies, il mit son nom sur des planches ainsi fagotées, et dont je pouvoir être jaloux. M. Daullé m'avoit payé, j'en étois content; il le fut également par les princes (j'en étois content, il le fut également); il devoit l'être à plus fortes raisons.
Après cette affaire, aussitôt oubliée que terminée, je reprends mes propres travaux, mais je fus encore une fois dérangé. M. Daullé revint de nouveau, me proposant un autre ouvrage, que je refusai honnêtement d'entreprendre; mais, après quelques contestations et des paroles gracieuses et flatteuses qu'il me prodiguoit, je consentis enfin de le seconder. 11 étoit question du portrait de M. Maupertuis2, que M. Daullé s'étoit engagé
1 Ces deux portraits in-fol. ne paraissent pas avoir été terminés, car les épreuves que nous en avons rencontrées sont toujours avant la lettre.
2 Ce portrait a été terminé par Daullé en 1751. Il est gravé d"après une peinture de R. Tournière.
de graver. Ce savant, de retour de son voyage du pôie arctique, où i\ avoit été occupé à mesurer la terre s'étoit fait peindre habillé et complètement vêtu de peaux d'animaux selon le costume et la nécessité des très-misérables Lapons, habitants de ces régions aussi froides que reculées de notre globe. Ce tableau me fut remis et me servit à graver les parties pour lesquelles je m'étois engagé, et dont M. Daullé me parut aussi content que je l'élois peu.
Tant d'occupations ne m'empêchoient pas de sortir quelquefois de la maison, soit pour rendre mes devoirs à des personnes respectables qui avoient de l'amitié pour moi, soit pour visiter des amis que j'estimois et qui m'estimèrent de même. Dans une telle intention je sortis un jour, et par le plus grand des hasards je me trouve exactement nez à nez avec le très-honoré usurier qui m'avoit prêté quelque peu d'argent sur des médailles; il s'arrête, me regarde, et, sans aucune salutation, me dit d'une voix aigrement dure: « Vous voilà donc, monsieur! ce n'est-il pas bien vilain à vous de m'avoir oublié? Avezvous mis le pied chez moi depuis que j'eus la générosité de vous avancer une jolie somme? Non, vous n'avez même pas daigné me payer les intérêts convenus entre nous, ni songé à retirer le nantissement que j'ai entre les mains.» Après ces reproches, il soupiroitet s'écrioit d'une manière lamentable : « Hélas! quelle sottise que de prêter de l'argent à déjeunes étourdis, quelle sottise, hélas! » Cette exclamation judaïque me choquoit si sensiblement, que, sans m'effrayer, je dis assez brusquement à ce monsieur :« Eccoutez ; votre désolation vis-à-vis de moi est très-superflue, car je me sens généreux à votre égard; écoutez encore : restez le possesseur absolu et même sans honte de mes médailles, d'autant plus que j'en pos-
sède en ce moment et des plus riches et des plus belles. » Et sur-le-champ je lui tournois le dos. Après cela il parut que mon usurier avoit fait des réflexions en se disant : « Encore de bonnes médailles entre les mains de ce jeune homme, espérons que tôt ou tard elles seront dans les nôtres. Voyons, flattons-le; il me paroît sans expérience et sans souci; soyons effronté, mais sage à notre manière! » Effectivement, il courut après moi, me tirant avec une timidité apparente par la manche en me disant d'unevoix doucereuse et basse : «Eh! mon cher monsieur, ne vous fâchez donc pas contre moi; nous ne nous sommes certainement pas bien entendus; expliquons-nous; soyons en garde contre la promptitude et Terreur de l'esprit; adoptons plutôt les sentiments tranquillement réfléchis d'un cœur véritablement juste et bon. Oublions le passé, comme il convient à des hommes bien nés, remplis d'honneur et d'humanité, dont la satisfaction n'est complète que lorsqu'ils trouvent l'occasion de secourir leurs semblables dans des nécessités urgentes ou désespérées; car, monsieur, continua-t-il, si par la suite vous avez besoin de mon assistance, ne vous gênez pas, je vous en supplie, car je suis bon, juste et accommodant, daignez vous en souvenir. » Le verbiage de cet homme me parut rempli de malice et de fausseté; les reproches qu'il m'avoit adressés, les éloges qu'il se donnoit, les offres qu'il me faisoit, tout cela, en un mot, m'indisposoit si bien contrelui, que je lui disois d'un air riant et moqueur: « Puisque vous êtes si serviable, allez donc, mon maître, chez un juif très-bien circoncis, nommé Habacue Isaschar, ancien delà synagogue d'Avignon, d'où il a décampé comme n'y ayant fait qu'une certaine banqueroute frauduleuse avec quelques autres méfaits de peu d'importance, et qui, selon la voix publique, se trouve actuelle-
ment ici pour y faire des emprunts considérables, basés sur sa bonne foi si connue dans le commerce, afin de se mettre en état de faire un négoce des plus solides en payant exactement tous ses créanciers de leurs capitaux exigibles, comme aussi les intérêts échus sans aucun retard, y compris les lettres de change dûment endossées par des banquiers ou négociants connus et solides. Allez donc voir ce bon juif, vous dis-je; prétez-lui une forfe somme, il vous promettra (étant pressé d'aller plus loin) certainement les trente pour cent par mois que vous prenez ordinairement, et pas plus, et cela sera fort honnête de part et d'autre, et, si vous vous arrangez sur ce pied avec ce bon emprunteur, je vous en ferai mes compliments, ça sera même la seule chose que je pourrai faire pour conserver votre chère amitié et votre belle connoissance. » D'après ce conseil ce brave homme branla la tête, serra les fesses et décampa, de crainte queparson imprudence et par mon discours, hautement prononcé en pleine rue, il ne fût signalé comme peste publique.
C'étoit ainsi que se terminoit ma discussion, aussi ennuyeuse que ridicule, avec un juif nullement circoncis selon la loi de Moïse, mais en risque de l'être tôt ou tard, aux dépens de ses oreilles, d'une manière arbitraire, par quelqu'une de ses dupes.
Aussitôt que j'étois rentré au logis, je contai à mes amis, avides de nouvelles, que j'avois eu une rencontre bien singulière, suivie d'une discussion assez plaisante avec un individu tant soit peu de ma connoissance et qui, dans ses promenades, nes'occupoit spécialement que d'offrir de l'argent à ceux qu'il rencontroit et qu'il soupçonnoit en être dépourvus; à condition cependant, car il falloit tout dire, d'un certain intérêt consenti de part et d'autre, et même, comme de raison, des sûretés suffi-
santés et palpables, déposées avec confiance en Ire ses mains aussi pures que secourables.
Que ce digne homme, malgré de telles conditions, un peu rudes, éloit souvent en tel jour, ou en telle époque, tout en nage à force d'ouvrir et de fermer son coffre-fort, qui, sans beaucoup d'intervalle, se trouvoit souvent assiégé, par différents détachements d'affamés d'argent. Tels étoient, par exemple, de jeunes étourdis, lâchés trop tôt dans le grand inonde, des débauchés caducs, des prodigues inconsidérés, des joueurs malheureux et au désespoir, des vauriens obérés et sans ressource; bref, des garnements sans mœurs, sans souci et sans honte; mais également des gens honnêtes et vertueux, ruinés par des malheurs imprévus et nullement mérités. Cependant, et après tout, il étoit étonnant que la plupart de ces emprunteurs s'estimoient heureux de la connoissance de cet usurier, qui, dans son âme perfide, se moquoit de vous et vivoit, grâce à ses rapines, en se cachant de la justice, très-gracieusement dans sa caverne ténébreuse au fond d'une cour prolongée et remplie d'immondices.
Mes amis, m'ayant écoulé fort attentivement, ne purent s'empêcher de rire en me faisant sentir que mon récit, quoique sérieusement débité, ne pouvoit être qu'une plaisanterie de mon invention et nullement vraisemblable. « Comment seroit-il croyable, me dirent-ils, qu'un commerce aussi scandaleux, aussi immoral qu'illicite, seroit souffert dans une ville comme celle-ci, où la police est aussi clairvoyante qu'exacte à s'opposer à toute espèce de désordres et d'actes nuisibles à la tranquillité des citoyens? » Mais, quand je les assurois que, malheureusement pour moi, j'avois aussi été obligé de passer par les mains étrillantes de l'usurier en question,
104 MÉMOIRES ils changèrent de ton en me demandant dans quelle classe des emprunteurs que j'avois désignés je m'étois rangé moi-même. Cette demande malicieuse me choquoit sensiblement; aussi, d'une manière ferme et sans détour, je leur disois : « Vous faites semblant de ne pas me connoître, mais je le pardonne!» Là-dessus, ils se regardoient réciproquement sans dire mot. «Tant mieux! disois-je en moi-même, tout doit avoir son terme, et voilà celui de cette histoire. »
Après ce parlement sans intérêt, et quoique je vivois dans une intelligence parfaite avec mes deux amis, que j'aimois et qui m'aimoient de même, je commençois à n'êlre plus content de la chambre que j'occupois: car en ce temps mon caractère étoit inconstant en tout, Je changement seul me plaisoit. Je sortis donc un jour exprès pour me procurer un autre logement, et je letrouvois chez un tapissier nommé Loret, rue de la Harpe. Cet honnête homme, très-sourd, mais nullement muet, me fit voir une chambre au troisième de. sa maison qui me convint si bien, que l'affaire entre nous fut bientôt terminée, et de suite je retournai à mon ancienne habitation avertir mon hôtesse et mes deux amis que j'allois décamper. Tous furent fort étonnés; mais il n'y avoit nulle opposition à faire; ma petite monarchie étoit promptement sur le dos d'un crocheteur, et en moins de rien jeme trouvoisdansma nouvelle domination. Vers le soir de cette journée, mes amis Preisler et Sauter me vinrent voir, ils me firent des compliments de m'être logé aussi joliment qu'en bon air, en me demandant, au surplus, s'il n'y avoit pas dans cette maison encore quelques chambres qui pussentleur convenir; mais, comme il n'y en avoit point, je leur indiquai la maison occupée par un aubergiste, à côté de celle de mon hôte, où il y avoit des cham-
bres garnies. Ils y allèrent de suite, et louèrent une chambre au premier étage, qu'ils occupèrent au bout de quelques jours. De sorte que mes anciens amis devinrent de nouveau mes chers voisins.
Alors, étant logé à ma fantaisie, je commençai à étudier et à travailler très-sérieusement. Je me mis à graver (grandeur des portraits d'Odieuvre) le portrait du philosophe Wolf \ professeur à Marbourg. Odieuvre le vit fini et m'acheta la planche vingt-quatre livres. Et de suite je gravai de la même grandeur celui de Frédéric II, roi de Prusse 2, qui étoit en guerre avec la maison d'Autriche. Odieuvre voulut également l'avoir; mais, comme je le mettois à trente livres, ce cher marchand se lamentoit et s'écrioit avec énergie sur mes prétentions; mais je tenois ferme, et Odieuvre s'en alla, pensant certainement que je serois heureux de le venir trouver et me contenter des vingt-quatre livres qu'il m'offrit; mais, dans la journée même, je vas trouver M. Petit (rue Saint- Jacques, qui possédoit les pauvres portraits gravés par Desrochers), à qui je montre le portrait du roi de Prusse, dont il parut être content, en me demandant le prix de la planche. Je répondis que je serois flatté s'il vouloit le mettre lui-même, d'autant plus qu'il avoit la réputation d'être un parfait honnête homme; il me disoit, sur ce compliment, qu'il étoit enchanté de moi et de mon ouvrage , mais qu'il étoit presque honteux de ne pouvoir m'offrir que quarante francs, d'autant plus que tous les portraits de son fonds étoient d'un prix médiocre. On doit aisément croire que je n'hésitois pas à lui remettre ma planche et empocher les quarante francs.
1 N° 09 du Catalogue publié par M. Ch. Leblanc.
2 D'après Ant. Pesne. N3 153 du Catalogue de l'œuvre de Wille, par M. Ch. Leblanc.
m Ht MOIRE S
Le surlendemain Odieuvre revint, me disant: «Allons, monsieur, puisque vous êtes si revêche, je vous apporte les trente livresque vous exigez absolument, et remettezmoi la planche en question, s'il vous plaît. » Je lui répondis que je n'en étois plus le maître, que jel'avois vendue, et même avantageusement. G'étoit alors qu'il sautoit presque au plancher, et si bien, que sa perruque jaunie par le laps des temps, et peu affermie sur son crâne, se dérangea et lui couvrit presque entièrement l'œil gauche, mais qu'il remit promptement dans sa situation primitive. Cependant il s'aperçut que j'en ricanois, dont il devint rouge de colère en disant : « Il faut avouer qu'il est affreux qu'un jeune homme que je crois avoir plus de mérite cette année-ci que l'année passée, et qui par là devient fier et si orgueilleux qu'un marchand qui l'a toujours généreusement payé de ses médiocres travaux n'est plus digne de s'approcher de lui ! Adieu, monsieur ! — Adieu, monsieur Odieuvre, à revoir! — Pas sitôt, » répondit-il; et s'en alla.
Cependant, après cette lutte misérable, je fînissois sans interruption le portrait du duc deBellisle, dontM.Rigaucï, à qui je montrai une dernière épreuve, me parut non-seulement content, mais déjà il s'étoit donné la peine de me procurer l'inscription à mettre au bas de la planche l. De plus, il me conseilloit de présenter le portrait moimême à M. le duc. Et quelques jours après, lorsque tout étoit prêt, il me donna une lettre à M. Duplessis, officier général et ami dudit seigneur. Ainsi amplement pourvu de tout ce qu'il me falloit pour cette expédition, je me rendis, avec le portrait en bordure dorée, chez cet officier
1 Le portrait, terminé en 1745, est décrit sous le n° 120 du Catalogue de M. Charles Leblanc.
général, qui me reçut avec politesse, lut la lettre de M. Rigaud, en disant que ce grand artiste étoit depuis longtemps son ami , et de suite il m'introduisit auprès de M. le duc, qui me reçut avec la politesse la plus encourageante, et en tenant son portrait entre ses mains il s'entretint familièrement avec, moi, en me faisant des compliments sur mon talent, vu mon âge aussi peu avancé; enfin il ajouloit : «Vous m'avez fait une politesse dont je suis très-enchanté; il est juste que je vous en fasse une à mon tour, en vous témoignant toute ma reconnoissance! allez donc, mon cher Wille, chez mon trésorier, qui sera charmé de vous voir et vous recevra bien.» Ces belles paroles me touchèrent, comme de raison, très-agréablement. Aussi ne manquai-je pas de faire devant ce bon seigneur des courbettes et révérences exactement autant qu'il étoit juste et nécessaire, selon les bons principes de mon maître de cabrioles, qui se disoit le corographe le plus sublime de ce bas monde. M. Duplessis, qui étoit présent, me conduisoit sur-le-champ chez M. de la Monce (c'étoit le nom du trésorier), où je vis une foule de gens dans l'antichambre, dont les uns demandoient de l'argent pour telle et telle fourniture, et d'autres pour des travaux exécutés par ordre et livrés exactement. M. de la Monce les écoutoit avec bonté et les prioit de patienter encore quelque temps, et que le tout seroit acquitté avec justice; mais non; ils s'écrièrent presque à la fois : « Ce ne sont pas des paroles, mais de l'argent que nous demandons. » Des prétentions aussi brusques et aussi peu mesurées étourdissoient M. de la Monce, si bien qu'il ne trouvoit rien de plus efficace dans sa sagesse que de donner à tous des congés si absolus et si bien articulés, qu'ils décampèrent les uns après les autres. Mais ils firent voir par leurs gestes et mines
allongées qu'ils étoient aussi peu satisfaits qu'édifiés de la réception que M. le trésorier leur avoit faite. Pendant ce vacarme, je faisois de tristes réflexions dans un coin de l'antichambre. « Hélas! disois-je, quel sera mon sort?» J'avois tort. M. de la Monce me tira d'inquiétude en me disant d'un air gracieux: « Entrez par ici, monsieur, j'aurois quelque chose à vous dire qui ne vous fera pas de peine. » Ces douces paroles ne furent presque point achevées que je me trouvoîs déjà au milieu de son cabinet. Là ce brave homme me clisoit: « Quoique j'aie donné congé à tout le monde sans satisfaire personne, nous avons encore de l'argent là dedans.» Et en même temps il donna un grand coup de pied contre un coffre cuirassé de larges bandes de fer et garni de serrures d'un mécanisme si parfait, que la science des voleurs devoit être inutile. Le son clair et sourdement prolongé que rendit ce coffre par le coup de pied si bien apliqué me lit juger qu'il contenoit en abondance des métaux fort précieux. Bref, M. de la Monce ouvrit ce nouveau Mexique, dont il tira six cents livres qu'il compta sur la table en prononçant ces paroles, aussi remarquables qu'édifiantes pour moi: a Prenez, monsieur, cette petite somme, comme une récompense que M. le duc m'a ordonné de vous remettre par rapport au plaisir qu'il a eu de voir son portrait si bien gravé par vous. Hélas! ajoutoit-il, si nous n'avions pas été obligés de faire des dépenses si énormes à Francfort pendant l'élection de Charles Y1I à l'empire germanique, vous auriez été bien plus magnifiquement récompensé ! Au reste, à propos, s'interrompit-il en me demandant : Combien vendrez-vous ce portrait de M. leduc? — Trois livres l'épreuve, répondis-je. — Eh bien, disoit-il alors, comme le coffre n'est pas encore fermé, voilà de plus trois cents livres pour cent épreuves; mettez-les dans
le sac des six cents. — Très-volontiers, » répondis-je. Et, mon sac sur le bras, je pris congé de ce galant homme, qui me conduisit jusqu'à laporte d'une manière fort civile. Le même jour, je fis porter le nombre d'épreuves convenues et payées d'avance chez M. de la Monce, et, comme j'en avois ajouté quelques-unes pour lui-même, il me parut extrêmement flatté et me remercia beaucoup.
J'offris également une couple d'épreuves à M. Duplessis, qui les accepta avec plaisir, et en même temps je le remerciai de l'accueil qu'il m'avoit fait et des services qu'il m'avoit rendus, et, me recommandant a son amitié, je pris congé de lui.
Par là toute cette affaire se trouvoit généralement terminée, et terminée avec autant d'agrément que de profit pour moi.
Le lendemain, je me rendis chez M. Rigaud, pour lui rendre grâce de tout ce qu'il avoit bien voulu faire pour moi, et, après que je lui eus fait un récit circonstancié de tout l'événement, il m'embrassa en me disant qu'il seroit contenl
Cest ainsi que finit la partie des Mémoires de J.-G. Wille que nous avons pu nous procurer. Le journal de cet artiste va commencer en 1 759, et, pendant cet espace de seize ans (1 743-1 759), Wille grava un grand 7iombre de planches décrites soigneusement par il/. Ch. Leblanc, dans son Catalogue de l 'œuvre de Wille. On pourra se rendre un compte exact des estampes exécutées à cette époque en consultant la table chronologique dont M. Leblanc a fait suivre son travail.
DE
Le 5!. Répondu à M. Dietrich à Dresde. Je lui envoie de nouveau la mesure pour le tableau de M. le comte de Vence, une autre pour une pièce de paysage pour M. l'évêque de Callinique fur hundert Gulden et une mesure pour deux tableaux d'animaux pour moi.
Le 11. M. Greuze ayant peint pour moi une tête qui est admirable (il a représenté une fille qui regarde en l'air, coiffée d'une manière pittoresque. Elle a un mouchoir blanc rayé de rouge au cou) me la livra. JJber diesen Kopf bin ich in einige Streitigkeiten mit dem Herrn Grafen wn Vence gerathen; er wolte ihn wie mit Gewalt haben. Die Sache ward aber nach einigen Briefwechsel so geschlies-
1 Pour cent gulden.
f 14 JOURNAL
set dass ich diesen herrlichen Kopfbeliielt. Er hat gekostet 444 th l.
Le 15. Le portrait de M. le duc de Belle-Isle me fut proposé, mais j'ay recommandé MM. Daullé, Gaillard, Tardieu \
Le 1 7. Répondu à M. le Cat, à Rouen. Je lui fais concevoir qu'il m'est impossible de graver son portrait. Je lui ai recommandé M. Ficquet 3.
Répondu à M. Usteri lils, à Zurich. Je lui apprends que M. Heilmann a commencé ses tableaux.
Répondu à M. Gottfried Winckler, à Leipzig. Ich melde ihm dass ich fortfahre nach seinem Verlangen Zeichnwngen vor ihn einzukaufen. Dass ich unter andern schon eine Ostadische um 5 louis d'or und eine Ëoucheische Figur um 26 L erhandelt hxtte. Dass er etwas von H. Shœnau haben masse welcher ein Sachsse ist. Dass ich vor ein Gemxlde von Wouwermann sorgen wurde um 500 \
1 Nous devons à notre ami Edouard Gœpp la traduction des quelques passages allemands qui se trouvent dans ce journal. Nous avons conservé l'orthographe allemande que Wille a employée, ne voulant rien changer au texte, de peur d'ôter quelque intérêt à notre publication.
« J'ai eu quelques difficultés, au sujet de cette tête, avec M. le comte de Vence. 11 vouloit, en quelque sorte, ravoir par force; mais, après un échange de quelques lettres, l'affaire se termina de telle sorte, que je gardai cette tête divine. Elle a coûté cent quarante-quatre livres. »
2 Wille avait déjà gravé le portrait du maréchal de Belle-Isle en 1743.
3 Wille aurait-il déjà oublié qu'il avait gravé le portrait de Lecat? Ou bien le porlrait au bas duquel on lit : Gravé Van de son âge et du siècle 47 par Wille, ne serait-il pas de Wille? Lecat écrivait à Wille, le 16 fév. 1755 : « Ouy, mon illustre ami, ou je ne m'y connois pas, ou vous êtes arrivé au plus haut degré de la gravure. » (Cat. de M. de Trémont, Suppl.)
4 « .le lui fais savoir que je continue, d'après son désir, d'acheter des desseins pour lui; que j'ai déjà négocié, entre autres, un Ostadepour trois louis d'or, et une ligure de Boueher pour vingt-six livres; qu'il doit tâcher d'ob-
DE JEAN-GEORGES WILLE. H5 Le 25. Reçu deux tableaux peints sur cuivre venant de Ratisbonne. Ils sont très-finis, mais froids et de peu de goût.
Le 27. M. Roslin, peintre de notre académie, me proposa deux portraits à graver; mais je fus obligé de les refuser, ayant trop d'occupation.
Le 1er. M. Aberli, peintre, M. Môrikofer, graveur de médailles, M. Zingg, peintre en mignature et graveur -, tous les tr^is de Berne, me sont venus voir, étant arrivés depuis p^u à Paris.
Le 6. J'ay acheté trois desseins de Vandermeulen.
Le 7. Remis un rouleau à M. Eberts, contenant dixsept estampes de moi, adressé à M. Kreuchauff, à Hambourg.
Reçu un petit paquet contenant cinq médailles d'argent que M. Tocqué a apporté de Copenhague et que M. Massé m'a remis. Ces médailles sont les prix de l'Académie royale de Danemark. Chacune a d'un côté le portrait du roi, de l'autre on voit une allégorie qui a toujours du rapport à l'Académie. Elles sont de différentes grandeurs et bien faites. C'est M. Wasserschleben, conseiller de justice et premier secrétaire des affaires étrangères du roi de Danemark, mon ancien ami, qui me les a envoyées en présent.
tenir quelque chose de M. Schenau, qui est un Saxon; que je m'occuperai d'un tableau de Wouverman pour trois cents. )) 1 M. Zingg est de Saint-Gall.
{Note de Wille.)
M. de Mechel a payé deux cent cinquante livres de sa pension un mois trop tôt par mégarde.
Le 8. Écrit ou répondu à M. Wâchter, secrétaire de M. le comte de Kaunitz, à Vienne; je lui envoie, selon ses désirs, la lettre ainsi que deux rouleaux d'estampes qu'il m'avoit demandés par M. de Rocka, chez M. le comte de Starenberg; il me doit par là cent quarantecinq livres, car j'y ay rabattu pour huit poi ts de douane quarante livres.
Le 1 0. Reçu une ode en vers allemands à mon honneur, accompagnée d'une lettre fort polie en langue françoise que l'auteur m'a écrite. C'est un jeune homme de Darmstadt, nommé M. Stûrtz, qui a fait (comme j'ay entendu dire) de bonnes études en plusieurs universités d'Allemagne. Son ode est bien faite et magnifiquement imprimée.
Me vient voir M. Tocqué pour la première fois depuis son retour de Pétersbourg et de Copenhague, où il avoit été appelé pour peindre les souverains de ces pays; il en est fort content, étant revenu chargé de richesses, de présents et d'honneur.
M. Vater m'est venu voir après son retour de Strasbourg, où il s'est fait recevoir bourgeois, et où il va aller demeurer et vivre tranquillement de son bien.
Le 18. Répondu à M. Hertz, directeur de l'Académie impériale des Beaux-Arts d'Augsbourg. Je lui demande surtout la patente de M. de Marcenay.
Le 19. J'ay fait remettre un rouleau d'estampes à l'adresse de M. Wasserschleben, à M. Wolf, qui va partir pour Copenhague.
Le 25. Reçu deux beaux desseins par Moucheron, que
M. Cazanove m'envoie d'Amsterdam. Quatre cent quarante livres.
Le 25. On m'a confié deux beaux tableaux par M. Vernet, quej'ay remis le même jour à M. Zingg pour qu'il me les grave moyennant zwanzig 1 louis d'or, qui est notre convention.
M. Duplessis, directeur de la fabrique de porcelaines de Sèvres, m'a apporté une lettre de Vienne en Autriche, que M. Wâchter, secrétaire de M. le comte de Kaunitz, m'a écrite, de même qu'une estampe par un jeune homme nommé Schmuzer, de laquelle on demande mon sentiment. Il voudroit venir à Paris.
Le 26. Un jeune homme nommé M. Dumont, de Paris, est entré chez moi pour être mon élève. Par la suite il s'est fait comédien, a été à Hambourg et à Berlin en cette qualité.
M. le baron de Grosschlag m'est venu voir.
Le 30. Un graveur, nommé M. Schwab, étant arrivé de Vienne, me vient voir, m'apportant deux lettres de recommandation, l'une de M. Brandi, habile peintre de paysage, l'autre de M. Zeis, directeur de l'Académie du dessein d'ornement.
Le 2. Répondu à monseigneur l'évêque de Gallinique; je lui mande que nos tableaux sont en train, que je lui ay acheté deux marines de Baléchou, deux de M. le Mire, et le Concert de Jordaens.
1 Vingt.
Le même jour, M. Wolf, bon ciseleur de Copenhague, a pris congé de moi pour retourner dans sa patrie; je l'ai chargé d'un rouleau d'estampes pour mon ami M. Wasserschleben, secrétaire des affaires étrangères du roi de Danemark.
Le 3. M. de Livry, étant venu de Versailles, m'a été voir et a eu un dessein de ma façon.
J'ay acheté deux desseins de M. Boucher. Enfants.
Envoyé dix-sept estampes en manière de crayon en présent à M. Dietrich, à Dresde. C'est mon ami. C'est M. Messager qui s'en est chargé.
Le 4. Mon ami M. Eberts revient de ses voyages, après quinze mois d'absence; je Tay embrassé avec ravissement. Il me fit présent de deux desseins de Jh. Roose, et j'achetay deux de lui, dont un de Ermelz.
Le 10. M. Heilmann m'a livré un petit tableau représentant une cuisinière en maigre, qui vaut mieux que les autres.
Le 12. J'ay donné trois paysages à M. Schwab, pour qu'il les grave pour M. Herliberger.
Le 14. MM. Papelier et Eberts m'ont payé cinq cents livres sur le compte de M. Winckler, à Leipzig.
M. Teucher, graveur allemand, a pris congé de moi, après avoir demeuré à Paris plus de douze années. Il va vers la Hollande et peut-être vers le Danemark. Wille a ajouté plus tard : Il est allé à Pétersbourg, comme j'ay sçu depuis.
Le 18. Répondu à M. Dietrich, peintre de la cour de Saxe. Je lui donne avis qu'il doit recevoir dix-sept estam-
pes, manière de crayon, par M. Hulin le jeune, et un rouleau avec l'œuvre de Jouvenet, M. de Roullongne, de moi, des copies d'après Rembrandt au nombre de dix, et autres. C'est un présent que je lui fais.
Écrit à M. Resel, marchand d'estampes à Dresde. Je lui donne avis que sa marchandise est partie.
Écrit à M. Winckler1, à Leipzig. Je lui marque qu'il doit recevoir trente- cinq beaux desseins.
Le 25. Remis à M. Eberts, de Strasbourg, un rouleau d'estampes pour M. Dietrich, peintre de la cour de Dresde. Je l'affranchis jusqu'à Koff, frontière de Saxe.
Remis au même ami une boîte plate contenant environ trente-cinq beaux desseins des meilleurs maîtres anciens et modernes. Cette boîte est pour M. Gottfried Winckler, à Leipzig. Elle doit passer par Nuremberg.
De même lui ay-je remis une lettre à M. Stùrtz, en réponse de la sienne, et quatre médailles d'argent, en récompense de ce que ce poëte a fait imprimer une ode adressée à moi. 11 doit les envoyer à Darmstadt, où ucmeure M. Stùrtz. M. Eberts a pris congé de nous le même jour.
Répondu à M. Kraer, peintre à Ratisbonne. Je lui dis que j'ay reçu et payé ses deux tableaux, m'en suis défait depuis, car ils n'avoient pas tout le mérite que j'aurois désiré.
1 II sera souvent question, dans le cours de ce journal, de M. Winckler, pour lequel Wille achetait à Paris un grand nombre d' œuvres d'art. Nous renvoyons, pour tout ce qui regarde cet amateur, au catalogue fort bien fait de sa collection; en voici le titre : « Catalogue raisonné du cabinet d'estampes de feu M. Winckler, banquier et membre du sénat à Leipzig, contenant une collection des pièces anciennes et modernes de toutes les écoles, dans une suite d'artistes, depuis l'origine de l'art de graver jusqu'à nos jours, par Michel Huber et J.-G. Stimmel. Leipzig, 1802 — 1810, 4 vol. in-12. »
Le 1er. Répondu à M. T. Cazanove fils, à Amsterdam. Je lui dis que j'ay reçu les deux desseins de Moucheron, et que j'ay payé quatre cent trente-cinq livres, selon ses ordres, à MM. Dufour et Mallet, sur son compte.
M. de Boullongne m'a envoyé sa planche, que j'ay gravée pour être imprimée de nouveau l.
M. Chatelus m'a donné cent quatre-vingt-deux livres.
Le 2. M. de Jungenfeld, gentilhomme de Mayence, m'est venu voir, de même que M. Ehrlen, de Strasbourg.
Répondu à M. Wasserschleben, à Copenhague. Je lui donne avis que M. Wolf a un rouleau à lui remettre contenant pour quarante et une livres neuf sous d'estampes, et je lui envoie les portraits de M. Boullongne et de M. Berrier2, mes derniers ouvrages.
Le 5. J'ay écrit à M. le baron de Bôckel, à Francfort, unelettre deremercîmentsdes deux paysages, parSchùtz, qu'il a eu la générosité de m'envoyer en présent.
M, Zinner, courrier impérial, m'est venu voir. Il est ami de M. Brandt, et bon connoisseur.
Le 16. Répondu à M. Fielder, peintre du landgrave de Hesse-Darmstadt. Je lui dis que je suis en pourparlers avec un amateur qui veut acheter son tableau, car pour moi, je ne le trouve pas selon ma fantaisie, pour l'admettre dans mon cabinet.
1 II s'agit ici de Jean de Boullongne, contrôleur général des finances, commandeur et grand trésorier des ordres du roi. Wille avait gravé cette planche Tannée précédente, 1758.
-Nicolas-René Berrier, lieutenant de police, d'après Jacques de Lyen. (Cat.de l'œuvre de J. -G. Wille, par Charles Leblanc. Leipzig, 1847. N° 127.)
Le 21. Répondu à M. Wâchter, secrétaire du comte de Kaunitz-Rittberg, à Vienne. Je lui dis que si le jeune graveur pour lequel il s'intéresse veut venir à Paris il doit apporter de l'argent; sans cela il ne pourroit étudier avec fruit.
Écrit à M. Brandt, peintre de l'empereur. Je lui marque mon étonnement de ce qu'il n'a pas encore achevé ni le tableau ni les desseins que je lui ay commandés depuis du temps.
Le 25. Écrit à M. le chevalier Mengs, à Rome. Je lui donne avis qu'il doit incessamment recevoir plusieurs onces du meilleur carmin du monde. C'est un présent que je lui fais. J'ay ajouté quelques crayons rouges que l'on fabrique chez M. Basan. C'est pour qu'il en essaye.
Le 6. M. Weirotter, peintre autrichien ? m'a livré un petit paysage peint sur cuivre que je lui avois fourni.
Le 10. Envoyé au coche de Rouen une petite caisse emballée. Je l'ay adressée à M. de Compigné, consul de la nation danoise.
Le 11. Écrit à M. de Compigné, en conséquence de cette caisse, avec prière de l'expédier à Copenhague, à mon ami M. Wasserschleben, premier secrétaire des affaires étrangères du roi de Danemark.
Le 18. Répondu à M. Winckler, à Leipzig, je lui donne avis que j'ay déjà acheté plusieurs desseins et estampes pour lui, que je lui enverrai vers le mois de février 1 760.
Je le prie en outre dem Herm Dietrich in Dres-
den hundert Galden in meinem Nahmen zu bezahlen l.
Habe ich dem Herrn Dietrich in Dresden géanticorlet. Ich sage ihm dass er so gutig seij und mir- die 4 Landschaften von welchen er mir Nachricht gegeben hat, senden mœge. Und dass ich dem Hrn. Winckler in Leipzig Ordre gegeben habe ihm hundert Gulden auf Abscldag zu senden, Dass ich sie indessen erwarte, und dass die Sachen in der Rolle ivelche er erhalten hat ein Geschenke sind*.
Répondu à M. Wasserschleben. J'ay envoyé la lettre à M. Schreiber.
Le 28. Répondu à M. G. Winckler, à Leipzig, avec un rouleau de deux estampes, qu'il lui doit aussi envoyer. Les estampes sont du prix de vingt-quatre livres.
Le 50. J'ay reçu deux tableaux paysages que M. Usteri fils, de Zurich, m'envoie en présent. Ils sont de M. Bullinger, de la même ville, et très-fautifs à plusieurs égards, et ne peuvent pas être admis dans mon cabinet. Il y a cependant de la facilité dedans.
J'ay envoyé deux tableaux à MM. Kornemann et Wàchter, banquiers, rue Michel-le-Comte, pour les envoyer à M. Usteri, à Zurich. Il les avoit commandés par mon canal à M. Heilmann, qui les a bien faits. Ce sont, deux Cuisinières, F uns en gras, l'autre en maigre.
Le jour d'auparavant, j'ay donné avis de l'envoy de ces tableaux à M. J. -Martin Usteri fils.
1 « De payer à M. Dietrich, à Dresde, cent gulden en mon nom. »
2 « J'ai répondu à M. Dietrich, à Dresde. Je lui dis qu'il doit être $sez bon pour m'envoyer les quatre paysages dont il donne avis, et que j'ai donné ordre a M. Winckler, à Leipzig, de lui envoyer cent gulden comme payenient; qu'en même temps je les attends, et que les choses qui étoient dans le rouleau qu'il a reçu sont un cadeau. »
M. Fuessli jeune, libraire, et deux messieurs1 de Zurich, qui voyagent pour voir le monde, sont venus m'apportant des lettres de recommandation. Ils paroissent aimables et parlent pas mal le François.
Le 4. J'ai été pour la première fois à Meudon avec mon fils, MM. Bourguin et Hauterue, peintres.
Le 6. Écrit à M. Fuessli, à Zurich. Je lui envoie le portrait de M. de Boullongne, et lui marque que M. Winckelmann a reçu ordre de la cour de Saxe pour faire imprimer son nouvel ouvrage en Saxe, et non ailleurs.
Le 7. M. Aberli, peintre de Berne, prit congé de moi. C'est un homme qui mérite l'estime des honnêtes gens. Je lui ay fait présent d'un dessein et de plusieurs estampes de moi.
Le même jour, M. Nùschler jeune, lettré de Zurich, prit aussi congé de moi, et il est parti le lendemain en la compagnie de M. Aberli. C'est celui que j'ay chargé de l'estampe et de la lettre pour M. Fuessli, à Zurich.
Le 15. M. Neuveu jeune, graveur de Rouen, à qui j'ay donné de temps à autre des conseils par rapport à la gravure, m'apporta une tabatière d'écaillé magnifique, de même qu'à ma femme; c'est M. son père, qui est fabricant de ces sortes de bijoux, qui nous les envoie en présent. Elles sont incrustées de trois espèces d'or en couleur entremêlé d'argent, le tout d'une manière fort précieuse et agréable.
1 M\I. Grebel et Mever, de Knonau.
(Note de Wille.)
Le 16. Répondu à M. Ridinger, à x\ugsbourg. Je lui mande qu'il recevra le portrait de M. de Roullongne, mon dernier ouvrage.
Le 19. J'ay remercié par lettre M. Neuveu, à Rouen, des tabatières magnifiques qu'il nous a envoyées en présent.
Le ... Reçu de M. Usteri, de Zurich, quatre cent quatre-vingts livres, pour les deux tableaux que M. Heilmann a faits et que je lui avois envoyées.
Le 27. M. Weiss, poëte allemand, connu par plusieurs ouvrages qui lui font de l'honneur, et gouverneur actuellement de M. le comte de Geirsberg, étant arrivé à Paris, m'est venu voir tout de suite. C'est un homme fort aimable. Il m'a apporté plusieurs choses de l'Allemagne et m'a fait présent de ses œuvres de poésie, dont il y a deux tragédies tirées de l'histoire d'Angleterre.
M. Greuze, ce peintre profond et solide, m'a fait présent d'un excellent dessein de sa main, étant mon vrai ami. Ce dessein représente une cuisinière debout contre une armoire, lisant ou calculant dans son livre de dépense, après son retour du marché, pour voir s'il y a moyen de tromper sa maîtresse. Il est de toute beauté et hardiment fait au crayon noir et blanc, papier gris.
Le A. M. le baron de Doppelhofen, de Vienne, m'est venu voir. Il me paroît aimable.
Le 7. Répondu à mon ami, M. Wàchter, secrétaire
du comte de Kaunitz-Rittberg, à Vienne. Je lui dis qu'il doit envoyer à M. Fournereau le certificat de sa vie par rapport à sa rente.
Le 12. Répondu à M. Brinckmann. peintre de l'Électeur palatin et inspecteur de sa galerie. Ich sage ihm dass es mich erfreue dass er um mein Gemœlde angefangen habe, dass ich es mit Schmerzen erwarte, und dass er nun ein Paar andere von seiner Hand an meinen Schuler Hrn. von Mcchel senden solle, damit er sie in Kupfer bringe1.
Répondu à M. Aberli, peintre à Berne.
Répondu à M. Stieglitz, à Leipzig.
Le 13. J'ay acheté à la vente qui s'est faite chez M. Remy le dessein ou première pensée que M. Greuze a fait pour son tableau le Père de famille qui lit dans la Bible, trente-six livres. Il est au bistre sur papier blanc. Ce dessein a passé depuis en Allemagne.
Le 18. J'ay acheté de M. Greuze le dessein le plus admirable qu'il ait fait jusqu'à présent. Il représente une femme qui rôtit des marrons; des Savoyards en achètent et prétendent l'avoir payée; c'est ce qu'elle paroît nier; dispute pour cela. Il y a neuf figures dans ce grand dessein et deux chiens. Les attitudes et les expressions sont justes. Il est dessiné avec grande force sur papier blanc à la plume, encre de Chine et bistre. Il est des plus raisonnés dans toutes les parties de l'art. Il m'a coûté cent quatre-vingt-douze livres.
1 « Je lui dis que cela me réjouit, qu'il ait commencé maintenant mon tableau; que je l'attends avec angoisse, et qu'il doit seulement en envoyer quelques autres de sa main à mon élève, M. de Mechel, afin qu'il les grave sur cuivre . »
Le 20. Envoyé à M. Wachter, secrétaire de M. le comte de Kaunitz-Rittberg, vor funf tind funfzig Livers Kupferstiche. Sie sind zu denen gepaket welche ich an Herrn von Bissing sende 1 .
Répondu à M. Bissing, contrôleur de la chancellerie aulique de l'Empire. Ich sage ihrn dass ich seine Rolle den 20 abgesendet habe; dass sie bis Strasburg freygehe und Hr. Wachter s Kupferstiche auch darinen sind. Ein Brief an Hr. W décider steckt indem seinigen. Die Kupferstiche anHr. von Bissing belaufen sich auf%l3 l U.s.2.
Le 22. M. le duc de Chevreuse est venu chez moi. JANVIER 1760.
Le 2. Écrit à M. de Livry, premier commis de monseigneur le comte de Saint-Elorentin. 11 y avoit un dessein de ma façon dans la lettre pour les étrennes de cet excellent ami.
Le 3. Répondu à M, Dietrich, peintre de la cour de Saxe, qui se plaint de ne point avoir reçu mes dernières réponses en ces temps malheureux de la guerre. J'envoie cette réponse-cy à M. Mertz, négociant à Nuremberg, en le priant de la faire passer par la Bohême, pour qu'elle lui parvienne plus sûrement. Je prie aussi M. Dietrich, d'envoyer mes tableaux à MM. Mertz el Merckel, à Nu-
1 « Pour cinquante-cinq livres de planches gravées sur cuivre ; elles sont empaquetées avec celles que j'envoie à M. de Bissing. »
2 « Je lui dis que j'ai expédié son rouleau le 20 ; qu'il ira franc de port jusqu'à Strasbourg, et que les gravures de M. "Wachter sont également dedans. Une lettre à M. Wachter est dans la sienne. Les gravures pou M. de Bissing montent à deux cent treize livres onze sous. »
remberg. H y a aussi dans ma lettre une lettre de change de cent florins que M. Resel lui doit payer, en attendant que je sache la totalité de la somme que je dois lui payer.
Le 4. Répondu à M. Fuessli, peintre à Zurich. Je lui envoie une lettre de recommandation pour son fils à Vienne, adressée à mon ami M. Wàchter, secrétaire du comte de Kaunitz-Ritlberg. Je lui dis en outre que j'ay les Amours des Dieux, par Schmidt, à quatre-vingt-dix livres.
Le 6. Répondu sur deux lettres de monseigneur l'évêquedeCallinique, àMâeon, mon ancien ami. Je lui donne avis que M. Dietrich, à Dresde, a fini son tableau et doit me l envoyer; que celui de M. Rrandt, à Vienne, est ébauché, etc.
Répondu à la lettre de politesse de M. Nûschler, à Zurich, dans laquelle il m'avoit donné avis de son heureuse arrivée dans sa patrie.
Le 15. Répondu à M. Jean-Martin Usteri im Tkàl-eggn a Zurich. Ich cjebe ihm Nachricht dass ich seine Kupferstiche kaufen werde, auch dass er einen Band Kupfei^stichc, als Titeiblxtter, etc. von den besten Meistern in der Anzahl von 430 um dreyhundertund 36 Livers haben kœnne. Auch dass ich nicht wisse was Er. Bullingers Gemœlde bcdeuten sollen. Ferner das er nur in 15 Tagen dem Hr. Dietrich wegen zwey Landschaften schreiben mœchte \
1 « Répondu à M. Jean- Martin Usteri, dans le Tbal-egg, à Zurich. Je lui donne avis que j'achèterai ses gravures; également qu'il peut avoir un volume d'estampes, telles que titres, etc., des meilleurs maîtres, au nombre de quatre cent trente, pour trois cent et trente-six livres; également que je ne sais ce que doivent signifier les peintures de i\l. Bullinger; de plus, qu'il ne doit écrire à M. Dietrich, relativement à deux paysages, que dans quinze jours. ))
Le 26. M. de Mechel, mon élève, m'a quitté, après avoir demeuré chez moi deux ans et trois mois, pour travailler et étudier dans son particulier. 11 est allé demeurer avec M. Eckhard, musicien d'Augsbourg et son ami.
Le 28. M'est venu voir M. de Pachelbel, envoyé de M. le duc de Deux-Ponts; il est des plus polis et affable au plus grand degré.
M. Fuessli jeune, libraire de Zurich, prit congé de moi pour s'en retourner dans sa patrie. Je l'ay chargé d'un rouleau d'estampes en manière noire, pour le remettre à M. Fuessli, peintre, et de deux autres rouleaux pour M. Usteri im Thal-egg.
Le 29. Reçu trois tableaux de M. Brinckmann, à Mannheim, pour les remettre à M. de Mechel, qui les gravera peut-être.
Le 30. Remis les deux tableaux pendants de M. Brinckmann à M. de Mechel pour les graver.
M. le chevalier de Jocourt m'est venu voir. 11 est curieux.
Le 51. Répondu à M. Fuessli, greffier du conseil et peintre, à Zurich. Je lui marque qu'il doit incessamment recevoir les estampes angloises en manière noire, et que c'est M. Fuessli qui s'est chargé de les lui remettre. Cent trente-deux livres.
Répondu à M. Usteri, pour lui mander que M. Fuessli a deux rouleaux d'estampes pour lui remettre. Deux cent dix-huit livres huit sous.
Le 7. Répondu à M. Brinckmann, peintre de l'Électeur palatin. Je lui donne avis que M. de Mechel va graver ses tableaux pendants; je lui dis en outre mon sentiment sur son travail, et le prie aussi de discontinuer le tableau qu'il dit avoir commencé pour moi.
Le 9. M. de Saint-Pierre, lieutenant-colonel et gouverneur des jeunes comtes de la Layen, m'est venu voir. Je lui ay recommandé M. Heilmann, pour peindre les trois jeunes comtes, et il a commencé le 11 l'opération.
Répondu à M. de Livry. Je le remercie du chevreuil qu'il m'a envoyé. J'ai mis un petit dessein dans la lettre.
Le 15. M. Hin, peintre du duc régnant de Deux-Ponts, et mon ancien ami, étant arrivé avec S. A. S., me vint voir tout de suite. J'en étois ravi ! Nous nous sommes embrassés de bon cœur, comme de raison.
Le 16. Monseigneur le duc de Deux-Ponts me fit l'honneur de me visiter, et S.A. S. resta plus d'une heure et demie avec moi. Nous raisonnâmes continuellement et presque toujours sur les arts, dont il est grand amateur et connoisseur. Je lui disois entre autres, qu'aussitôt la paix faite, je ferois un voyage en Allemagne. Il me disoit là-dessus, avec bonté et empressement, que je devois prendre mon chemin de sorte à pouvoir lui faire visite, et qu'après m'avoir montré tout ce qu'il possédoit de curieux, il me mèneroit à Mannheim, pour me faire voir toutes les beautés des arts, dont l'Électeur palatin étoit en possession, etc. Ce prince est très-gracieux et rempli de toutes sortes de qualités.
Le 17. M. le vidame d'Amiens vint me voir. Il est extrêmement curieux, aimable, et dessine très-bien luimême. 11 auroit désiré que je lui cédasse plusieurs tableaux ou desseins magnifiques, mais mon attachement pour de telles choses ne me permit pas de le satisfaire là-dessus. Ce seigneur parle joliment allemand.
M. Samhammer, peintre de S. A. S. le prince de Nassau-Saarbrùck, est venu chez moi. Il étoit arrivé le 45, avec le prince, à Paris. Je ne connois pas encore son mérite; mais il raisonne assez bien.
Le 22. M. Ducis,. secrétaire de M. le duc de Belle-Isle, m'apporta de Vienne une boîte remplie de pétrifications et de mines. C'est M. Wâchter, secrétaire de M. le comte de Kaunilz, et mon ancien ami, qui l'en avoit chargé pour me la remettre. Il m'apporta aussi une estampe, dont M. Bissing, contrôleur de la chancellerie, l'avoit chargé pour moi. C'est un portrait qui ne vaut rien, quoique le corps ait été copié d'après le comte de Saint- Florentin, qui m'avoit fait de l'honneur; aussi il paroit que M. Bissing m'a voulu faire rire, mais, par pitié, je n'ay pas pu rire.
Les trois jeunes comtes de la Layen frères sont venus pour me voir, mais j'étois sorti.
Le 25. Monseigneur le prince de Nassau-Saarbrùck m'a fait l'honneur de me visiter. Il a resté une demiheure avec moi. Ce prince est très-affable. 11 a voulu tout voir et tout savoir, et je crois avoir contenté S. A. S. sur tous les points.
MM. Grcbcl et Brunner, de Zurich, sont venus prendre congé de moi.
Le 24. J'ai été rendre visite au duc régnant de Deux-Pouls. 11 me reçut le mieux du monde et me mon-
Ira diverses choses. Je restai plus d'une heure avec S. A. S.
Le 29. Nous, M. Cochin et moi, avons comparu au grand conseil, étant cités pour juger et eslimer un portrait du roi, que M. Fessard a gravé pour un particulier, avec lequel il est en procès pour cet ouvrage. L'affaire n'est pas finie.
Le 1er. Monseigneur le duc de Deux-Ponts vint chez moi> et peu après nous montâmes en carrosse, et je le menai chez M. Remi, pour voir un tableau du Poussin, qu'il acheta pour cent louis. C'étoit une Adoration des bergers1. Le tableau sera transporté à Mannheim, pour être mis dans le fameux cabinet de l'Électeur palatin.
Le 3. MM. les comtes de la Layen me sont venus voir. Ils sont trois frères, dont deux sont abbés. Ils étoient accompagnés de M. de Saint-Pierre, leur gouverneur, et du jeune comte de Schrattenbach. Ils sont tous d'une grande politesse et fort avides de s'instruire.
Le 5. Répondu à M. Resler, à Dresde. Je lui dis qu'il peut m'envoyer mon argent, et que son envoy est prêt à partir.
Le 7. M. de Livry, de Versailles, vint me voir. Il a eu un petit dessein de moi, que j'avois fait.
Le 14. J'ay fait mettre une caisse au coche de Stras-
1 Une Adoration des bergers, de Poussin, a été lithographiée par F. Piloti, clans la Pinacothèque de Munich, publiée par Piloti et Lœhle; 2 vol. grand aigle. C'est peut-être de ce tableau dont il est ici question.
bourg, remplie d'estampes, de caries géographiques et de livres, pour être envoyée par M. Eberts à M. Ferd. Jacob Baumgart'nen, à Leipzig, le tout selon les ordres de MM. Resler et Grôbel, à Dresde.
Écrit à MM. Resler et Grôbel, pour leur dire que leur caisse est partie, et je leur envoie le compte ou montant des dépenses que j'ay faites pour eux.
Le 16. Répondu à M. Usteri, à Zurich. Je lui dis que j'ay fait remettre, comme il a désiré, deux rouleaux d'estampes et un paquet de livres, dont le poème sur la peinture, par M. Wattelet, à M. Fremin, chez M. Bourgeois, au coin de la rue Traversière. Le même jour, après avoir encore reçu une lettre de lui, je lui achetai six estampes angloises pour lui être envoyées avec les autres cydessus.
Répondu à M. Zich, peintre, actuellement à Coblentz.
Répondu à M. Wàchler, mais la lettre est encore icy. Je lui donne avis que son receveur de rentes m'a payé et que les estampes et les livres doivent bientôt partir.
M. Meyer, peintre, a pris congé de nous, pour aller avec les équipages du duc de Deux -Ponts, à Deux- Ponts, Monseigneur le duc l'ayant engagé pour cela, en lui donnant une pelite pension. C'est M. Hin, son ancien maître, lorsqu'ils étoient encore à Strasbourg, qui lui a procuré cette petite fortune.
Le 17. M. Hin, peintre du duc de Deux-Ponts, a pris congé de moi pour s'en retourner à Deux-Ponts. Je l'ay chargé de plusieurs choses pour remettre, tant à M. Hess (à qui j'ay aussi répondu) qu'à M. Haut, architecte de la cour, et à M. Mœllinger, horloger du duc.
Le 22. Ma femme a tenu avec M. le marquis de Beau
mont , sur les fonts de baptême, dans l'église de Saint- Paul, le premier enfant dont accoucha, le jour d'auparavant, sa sœur madame Braconier; c'est un garçon.
Le 6. M. le général de Ketler ayant désiré de me voir, j'allai chez lui. 11 me reçut le plus poliment du monde, s'entretenant très-longtemps avec moi sur divers sujets, principalement sur les arts, dont il est grand amateur. 11 est au service de l'impératrice reine, et il fait la campagne ordinairement avec l'armée de France, sur le même pied que M. de Montazet la fait dans l'armée impériale de la part du roi. M. de Ketler ayant formé à Vienne un graveur et un peintre, dont il me montra de l'ouvrage de l'un et de l'autre, et qui tous deux promettent infiniment, il me disoit que le peintre étoit un jeune Croate; j'en fus étonné, et avouai que je croyois qu'il étoit le premier de cette nation qui eût entrepris la peinture.
Le 9. M. le général de Ketler me fit l'honneur de me venir voir.
Le 10. M. le comte de Monaco et M. l'abbé du même nom et son parent vinrent me voir. Ils sont amateurs.
Jay écrit à M. de Livry, à Versailles. Je le remercie du bon et très-bon jambon qu'il m'avoit envoyé pour nous décarêmer. J'ay mis dans la lettre, pour lui, trois desseins représentant des têtes de Cosaques, que j'ay faits assez terribles.
Le 13. Le comte de Monaco et M. l'abbé de ce nom vinrent me voir de nouveau. Ils sont amateurs tous deux, et me paroissent fort aimables.
loi JOURNAL
M. Samhammer, peintre de Darmsladt, m'apporta voir un portrait à cheval qu'il avoit fait. Jl est encore très-foible et a besoin d'étudier sérieusement pour être quelque chose dans le monde. Je lui ay dit mon sentiment, et il le reçut bien.
Le 16. M. le chevalier de Dameri, officier aux gardes, a pris congé de moi. Il va partir demain avec le premier bataillon pour Mayence, où le régiment sera réuni. Je l'ay embrassé de tout mon cœur, car c'est un très-digne officier et grand amateur des beaux-arts.
Le 18. Deux caisses de tableaux me sont arrivées d'Allemagne, tous par le célèbre M. Dietrich, de Dresde. Ils sont au nombre de neuf, dont deux pour monseigneur l'évêque de Callinique , et un pour M. Heilmann; les autres pour moi. J'ay écrit le 19 à monseigneur l'évêque en conséquence, et le 20; je lui offre de lui céder deux de mes anciens Dietrich pour la somme de cinq cent soixante-douze livres, y compris les bordures.
Le 20. J'ay fait remettre à M. Weiss, gouverneur de M. le comte de Geyersberg, un volume contenant plus de quatre cents estampes qu'il remettra à M. Winckler, à Leipzig, selon sa promesse.
Le 24. M. Weiss s'est encore chargé d'un gros rouleau d'estampes que M. Grôll, libraire à Dresde, m'avoit demandé; il doit le remettre à M. Esslinger, libraire à Francfort, qui sçait sa destination. En même temps, ce cher M. Weiss prit congé de moi. Je lui ay donné des lettres, l'une à M. Eberts, à Strasbourg, l'autre à M. Brinckmann, à Mannheim, une troisième à M. Schùtz, à Francfort; une quatrième à M. le baron de Hagedorn, à Dresde. Le temps ne m'a pas permis d'en écrire da-
vantage. J'ay fait présent à M. Weiss de plusieurs livres, de même que quelques estampes de moi.
Répondu à M. Grôll, libraire et marchand d'estampes à Dresde.
Le 29. Répondu à MM. Resel et Grôbel, à Dresde. Je leur donne l'avis que j'ay reçu six cent cinquante livres, qu'ils m'avoient envoyées par lettres de change.
Répondu à M. Dietrich. Je lui envoie une lettre de change sur MM. Resel et Grôbel, de deux cent trente reiehsthalers, et lui commande encore trois tableaux.
Répondu à M. Fuessli fils, à Zurich. Je lui dis que je ne vois pas moyen de lui trouver une place de précepteur icy.
Le 5. M. le baron de Krufft, de Cologne, m'est venu voir, étant arrivé depuis peu en cette ville.
Le 4. J'ay remis un rouleau d'estampes à M. Rertin, écuyer de M. le marquis de Lhôpital, envoyé du roi à la cour de Russie: il doit les remettre à M. Schmidt, avec une lettre que j'ay ajoutée.
Répondu à M. G. Winckler, à Leipzig. Je lui marque que M. Weiss s'est chargé de lui remettre un volume d'estampes, et que je n'ay pas jugé à propos de lui envoyer les desseins qui sont prêts, jusqu'à ce qu'il me les demande.
Habe ich dem Herrn Usteri geantwortet. Ich habe ihm einigen Rath gegeben wie er seine Kupfersammlung einzurichtenhabe, und sage ihm dass ich seine 93Liv. 10 s* vor Kupfersliche nach seinem Verlangen ausgeben werde \
1 « J'ai répondu à M. Usteri, Je lui ai donné quelques conseils sur la ma-
M. Graupner, écuyer du prince héréditaire de Hesse- Darmstadt, m'est venu voir le lendemain de son arrivée dans cette ville. 11 m'a aussi remis des lettres de M. Strecker, peintre du même prince.
Le 14. Écrit à M. Weiss, gouverneur de M. le comte de Geyersberg, à Leipzig. Je lui donne avis d'un poëme sur les décorations des théâtres, par M. Moulin, qui a paru tout nouvellement, et que je lui envoie tout chaud par M. Huber.
Le 25. M. Rihiner fils, de Basle, m'est venu voir, accompagné de M. Desfriches, d'Orléans, mon ami. M. Rihiner a voyagé par toute l'Italie, où il a rencontré plusieurs de mes nmis. Il va rester quelque temps à Paris. Il a de la connoissance dans les arts et les aime beaucoup.
Le 27. M. Becke, conseiller du prince de Waldeck, m'est venu voir le lendemain de son arrivée à Paris. Il
étoit accompagné de M ; l'un et l'autre m'ont plu.
Ils sont amateurs, et m'ont beaucoup caressé.
Le 29. Reçu un couteau magnifique en présent, de la part de M. le marquis de Croimare; il me l'a envoyé de Normandie.
Écrit à M. Vernet, qui est à Bayonne; et je lui envoie les deux estampes que M. Zingg a gravées pour moi, d'après deux de ses marines. Je le prie d'en faire la correction qu'il jugera nécessaire.
Le 31. J'ay vendu, par complaisance, deux tableaux
oière dont il doit organiser sa collection d'estampes, et je lui dis que je dépenserai les quatre-vingt-treize livres dix sous en gravures, comme il le désire. »
delà main de M. Dietrich, que j'avois dans mon cabinet, pour la somme de neuf cent soixante livres. C'est M. de Randon Boisset qui les a eus i.
Le 2. J'ay prêté à M. de Marcenay, mon ami, un paysage peint par M. Dietrich, qu'il veut copier.
M. Laborier, syndic des États du Maçonnais, m'est venu voir.
Le 11. Répondu à mon neveu, qui est à l'armée de M. le maréchal de Broglie, campée sous Francfort.
Me vient voir M. le baron de Stosch (neveu et héritier du fameux antiquaire du même nom, qui est mort Tannée passée à Florence). Il vient d'Italie.
M. Hess jeune, horloger de Zurich, me rendit visite.
Répondu à M. Strecker, peintre du landgrave de Hesse-Darmstadt.
Le 16. M. Samhammer, peintre du prince de Nassau- Saarbrùck, a commencé mon portrait. C'est M. Fiedler, peintre du landgrave de Hesse-Darmstadt. qui le lui demande.
Le 19. J'ay envoyé une caisse contenant des tableaux et estampes à monseigneur l'évêque de Callinique, à Mâcon. M. Laborier, syndic des États du Maçonnais, s'en est chargé, de même que d'une lettre que j'ay écrite au même prélat.
1 A la vente de M. Randon de Boisset, faite en 1777, il n'y a plus qu un seul tableau de Dietrich, décrit ainsi au Catalogue, sous le n°161: « Un'pajsage agréable, dans lequel on voit deux vaches, dont une blanche, deux ânes et un homme assis qui joue avec son chien près d'une chaumière. Ce beau tableau, qui est peint sur bois, porte 12 pouces 9 lignes de haut sur 16 pouces de large. » Ce tableau s'est vendu 1,900 livres.
Lec20. Écrit à MM. Mertz et Merckel, négociants à Nuremberg. Je les prie d'avoir la bonté d'envoyer la lettre incluse à M. Dietrich, par Prague, à Dresde, pour qu'elle aille plus sûrement, dans ces temps de guerre, car M. Dielrich se plaint de ne point avoir de réponse de moi. La lettre à M. Dietrich est écrite le 16 de ce mois.
Le 24. M est venu de Strasbourg, m'apportant des
lettres de M. Reifstein, actuellement gouverneur du jeune comte de Lynar. Il avoit ajouté quelques morceaux, en eau-forte, de sa façon, et une gravée par madame la margrave de Bade-Durlach.
Le 5. J'ay mis au jour la Gazettière Jiollandoise 1 , que j'ay gravée d'après un tableau deTerburg, qui n'étoit pas des meilleurs. Je Pay dédiée 5 M. le comte de Boulbon, résidant à Marseille.
Répondu à M. Aberli, peintre à Berne. Je lui dis mon sentiment sur ce qui est préférable à représenter dans les tableaux de paysage, et sur quoi il m'avoit consulté.
Le 9. Répondu à M. lieifstein, gouverneur du jeune comte de Lynar, à Strasbourg.
Le 15. Répondu à M. Winckler; je lui dis que dans trois semaines je lui enverrai toutes les curiosités ; mais j'attends encore une réponse de lui. J'ay mis dans sa lettre une à M. Dielrich, à Dresde, dont je suis inquiet.
Le 14. Répondu à M. Wachter, à Vienne. Je lui en-
1 Leblanc, Catal. de Pœuv/e de J.-G. Wille, n° 08.
DE JEAN-GEORGES WILLE. . 139 voie pour cent cinquante-huit livres d'estampes, qui doivent partir demain, par un courrier impérial.
Le 17. M. Greuze m'a livré un buste de femme, grandeur naturelle, admirablement bien dans toutes les parties qui concernent la peinture. Cette tête est presque de profil , d'un regard et port majestueux. Les cheveux tombent négligemment vers les deux épaules; un ruban rouge les entoure au derrière de la tête. Le corselet est rouge et les manches sont jaunes; une espèce de collier de mousseline rayée de rouge et noué en croix sur la gorge fait son habillement. Je suis enchanté de ce morceau.
Douze jours auparavant, mon ami M. Greuze m'avoit livré une tête de jeune femme très-gracieuse, même voluptueuse, qui a les cheveux retroussés et frisés sur les côtés. Son corselet est bleu, et un mouchoir de couleur violette lui couvre négligemment la gorge. Ces deux pièces, très-parfaites et hardiment faites, sont les deux pendants. Wille a ajouté plus £an£:Celle-cy a passé en Allemagne; elle étoit moins bien que la première.
Le 22. M. le baron de Behr m'apporta les œuvres diverses du roi de Prusse. Un ami m'a envoyé ce volume joliment relié. M. le baron Slrieks accompagnoit le premier.
M. Greuze et moi avons été dans la galerie de Rubens au Luxembourg, qu'on nous ouvrit exprès. Nous montâmes sur l'échelle pour voir de près les tableaux faits par ce grand homme, et considérâmes la manière de peindre et de colorier ses ouvrages, etc., digne de remarque.
Le 25. Mes amis, MM. Greuze et Desfriches, d'Or-
léans, ont été avec moi à Auteuil. Ma femme et mon fils ont été avec nous.
Le 27. Écrit à M. Schmidt, à Pétersbourg, tant pour moi que pour M. Massé. Je lui marque que la lettre contenant les desseins pour M. le baron de Stragonoff, et le papier d'impression est prêt depuis le 12 de may, que M. Foulon, qui la devoit retirer et qui étoit allé à Rouen faire fréter un vaisseau, n'a plus paru, quoiqu'il fût chargé de remettre soixante-quinze louis d'or à M. Massé, de la part du susdit baron, pour les desseins mentionnés plus haut.
Le 30. M'est venu voir M. Brinckmann, inspecteur des tableaux de l'Electeur palatin, et son peintre en paysage. Il étoit arrivé à Paris le jour d'auparavant.
Le 2. M. le baron de Behr, Courlandois, prit congé de moi. Je lui ay fait un petit dessein dans son Stammbuch. 11 s'est chargé d'un rouleau d'estampes pour M. Eberts, à Strasbourg, et d'une lettre au même, comme aussi d'un rouleau d'estampes pour M. Winckler, à Leipzig.
Le 4. M. Greuze, ayant trouvé que le mouchoir violet ne faisoilpas bien à une des têtes qu'il m'a faites, l'a changé ou totalement ôté; il a substitué une mousseline blanche et transparente, cela fait bien mieux, et le tout est admirable présentement.
Écrit à M. le comte de Boulbon, à Marseille, pour l'informer qu'il y a plus d'un mois que le tableau qu'il m'a prêté est prêt à partir, et que ce retard n'est pas ma faute.
DE JEAN-GEORGES WILLE. 141 Le 7. J'ay fait porter à la douane, et de là au coche de
Strasbourg, une caisse contenant des tableaux, desseins,
estampes et livres pour M. Winckler, à Leipzig. Elle est
adressée à M. Eberts, à Strasbourg.
J'ay écrit le même jour à M. Winckler, de même
qu'à M. Eberts, par rapport à cette caisse.
Le 8. M. le capitaine Richard, de Mannheim, m'est venu voir. Il est connoisseur, grand amateur, et pardessus tout un très-galant homme. Nous avons passé l'après-midy ensemble.
Écrit à M. de Bissing, contrôleur de la chancellerie impériale aulique de l'Empire, à Vienne. Je le prie de m'envoyer les trois cent soixante- trois livres qu'il me doit depuis du temps, pour des estampes que j'ay achetées pour lui.
Le 14. J'ay acheté deux petits tableaux de M. Chardin; sur l'un, il y a un chaudron renversé, des oignons et autres; sur l'autre, un chaudron et un poêlon et autres, très-bien faits, trente-six livres; c'est bon marché, aussi me les a-t-on cédés par amitié.
Le 15. Écrit à M. Winckler; je lui dis qu'il y a soixante-cinq desseins à vendre, que j'ay acheté deux petits Kalfs pour lui et qu'il y en a un autre d'un autre maître, soixante-seize louis.
Le i5. Répondu à M. Usteri. Je lui marque que j'ay acheté pour lui l'œuvre de la Fage, soixante livres; et les Impostures innocentes, de Picart, quarante-huit, etc.
Répondu à M. de Livry, à Versailles. Je lui dis que les deux tableaux qu'il m'a laissés sont vernis ; que les desseins et estampes de M. Marquet ne valent rien, etc. Je lui ay aussi envoyé un petit dessein de moi.
Le 21. M. Guibal, peintre du duc de Wurtemberg, m'est venu voir; il est homme d'esprit et plaisant1.
Le 22. M. Strange2, graveur de Londres, et que j'ay connu autrefois, étant arrivé depuis peu icy, m'a rendu visite; c'est un brave et digne homme. Il va partir incessamment pour Tltalie.
Le 28. M. Becke ayant acheté de mes estampes, M. Pfuster s'en est chargé pour les remettre clans la maison de M. Dietrich, ammeister de la ville de Strasbourg, à Strasbourg.
Le 51. Répondu à M. Yinckelmann, bibliothécaire du cardinal Alex. Albani, h Rome.
Répondu a M. le chevalier Mengs. C'est M.v Strange qui se charge de ces deux lettres et que j'ay recommandé à ces messieurs.
Le 10. Je suis parti vers Longjumeau, par la route d'Orléans, accompagné de M. de Mechel, mon ancien élève, M. Zingg et M. Môrikofer, pour dessiner pendant plusieurs jours le paysage dans ces quartiers-là, oublier la ville et jouir des agréments de la campagne, car il fait fort beau.
Le 19. Je suis revenu en ville après neuf jours d'absence, mais chassé par une pluie affreuse qui nous a
1 II s'appelait Nicolas Guibal, était né à Lunéville, et dirigeait la galerie des peintures du duc de Wurtemberg. On a son portrait peint par Jos. Mailing et gravé par C.-J. Schlotterbcck, élève de l'Acad. milit. ducale à Stuttgard, 1781. Guibal fit, en 1783, un éloge de Nicolas Poussin.
2 M. Charles Leblanc a publié sur Strange une intéressante monographie qu'il a fait suivre d'un catalogue fort complet de l'œuvre de ce graveur.
trempés jusqu'à la peau, étant méconnoissable en entrant chez moi. Malgré cela nous n'avons fait que rire et badiner pendant la route, et surtout par rapport à nos figures grotesques ; mais le plaisir que nous avons eu pendant les très-beaux jours que nous avons passés en campagne étoit délicieux. J'ay fait dix-neuf desseins, dont !a plus grande partie a été achevée sur les lieux mêmes, et que j'eus remis la main après. J'ay dessiné cinq lointains; le reste consiste en moulins et cabanes de paysans. Nous avons parcouru les environs de Longjumeau, de Sceaux, les Chartreux, Villebon, la Roche, les Caseaux, Palaiseau, Grandvaux, Petitvaux, Savigni et autres endroits. Tous les jours, à quatre heures du matin, nous étions sur pied.
Le 22. M'est venu voir M. Oets, peintre de Rotterdam; il m'a apporté des lettres de recommandation de M. Humbert, peintre de la même ville.
Le 25. Répondu à M. Weiss, gouverneur de M. le comte de Geyersberg, à Leipzig. Je le remercie d'avance pour les livres qu'il m'envoie, et lui dis que les trois exemplaires de mes ouvrages ont été cherchés de sa part par M. Hubert, et que je me ferai payer par le banquier de M. Winckler.
Le 24. Répondu à M. Rissing, à Vienne, de mêmes, qu'à M. Rrandt. Je leur marque que j'attends avec impatience les desseins et les tableaux que ce dernier fait pour moi.
Écrit à M. Grôll, libraire et marchand d'estampes, à Dresde. Je lui envoie de nouveau le compte des estampes que M. Weiss a remis pour lui à M. Esslinger, à Francfort.
Le 5. J'ay commandé deux tableaux pour M. de Livry, à M. Celoni, à deux louis pièce.
Le 7. M. Zingg m'a livré les deux planches qu'il a gravées pour moi, d'après M. Yernet. Je l'ay payé.
Le 11. J'ay retiré six exemplaires des marines que MM. Cochin et le Bas ont gravées d'après M. Vernet. J'ay souscrit de nouveau pour six exemplaires des quatre planches suivantes.
Le 12. Répondu à M. Apelluis, peintre, qui se trouve actuellement à Mittelbourg, en Hollande. 11 me propose de graver un portrait pour ce pays-là; mais je me suis excusé de cette commission avec bonne humeur.
Le 20. M'est venu voir M. Loder. peintre de Mayence, accompagné du secrétaire de l'envoyé de l'Electeur.
Le 24. J'ay reçu le portrait frappé en argent de M. Hedlinger, deux fois, cependant le même, et une petite médaille aussy en argent, d'un pape, faite par le même célèbre graveur. C'est M. Môrikofer, médailleur, à Berne, qui me les a envoyés. J'ay payé ces trois pièces; mais ce dernier a eu la générosité de me faire présent du portrait du frère Claus, aussi en argent, et par M. Hedlinger.
J'ay fait présent à M. Greuze de l'un des portraits de M. Hedlinger. Cela lui a fait un vrai plaisir, parce que le travail et le dessein sont admirables.
Le 50. Ecrit à M. Dilsch, à Nuremberg. Je lui de-
mande s'il veut bien me dessiner quelques paysages. J'ay écrit cependant comme au hasard, car ils sont plusieurs frères.
Répondu à M. Wâchter, à Vienne. Je lui mande que M. de Rocka a envoyé les estampes depuis trois mois; mais, après information faite, il se trouve que la personne qui les a emportées est restée malade à Strasbourg; cependant M. de Rocka y avoit écrit à un ami de cette ville, pour le prier de retirer lesdites estampes d'entre les mains du malade et de les faire partir tout de suite par une occasion sûre, et qu'il devoit être sans inquiétude là-dessus.
Répondu à M. Dietrich, a Dresde. Je lui répèle mes sollicitations par rapport à un petit nombre de tableaux de cabinet de sa main savante. Je lui laisse la liberté de faire ce qu'il lui plaît. Je lui dis aussi que je lui ferai présent des quatre estampes ports de mer, d'après M. Vernel, qui ont paru depuis peu de jours, et je lui promets la suite à proportion qu'elles vont paroître. Je lui fais aussi de sincères compliments de ce qu'il n'a pas souffert au bombardement de Dresde par les Prussiens. Je lui dis aussi que M. Mariette lui enverra les choses doubles de Rembrandt, qu'il ne veut point d'argent, mais quelque chose de sa main peint ou dessiné.
Le 2. M'est venu voir M. Pereyer, juif espagnol, et qui apprend à parler aux muets avec grand succès. Il avoit avec lui une lille (qui étoit déjà venue chez nous), née sourde et muette; il lui a enseigné à parler, il fait devant elle mille sortes de mouvements avec ses doigts, qu'elle regarde fixement, et répond sur ces signes de con-
venance très-exactement. Comme elle est donc sourde, elle vous regarde seulement les mouvements des lèvres et répond sans se presque jamais tromper; cela paroît prodigieux. Elle a un esprit infini avec beaucoup de vivacité. La peinture, la gravure et le dessein lui font un plaisir singulier, et elle désire avec ardeur d'entreprendre l'un ou l'autre de ces arts. Elle a l'œil très-juste et une grande mémoire. J'étois ravi de ses raisonnements sur divers tableaux et estampes que je lui montrai dans mon cabinet.
Le 5. Hat mir der Sekretair des Hr. von Toullongue sechs hundei^t Livers gegeben; also bleibt er mir noch sieben Jnmdert und etlich dreyssig Livers schuldig, so ivie des Druckers seinen LoJm'2 .
Le 4. Livré les épreuves à M. Basan, au nombre de quarante-huit, des planches que M. Zingg m'a gravées d'après M. Vernet, qui ne seront cependant exactement au jour que la semaine qui vient.
Ce jour, M. Celoni m'apporta les deux tableaux que je lui ay fait faire pour M. de Livry, premier commis de M. de Saint-Florentin.
Le 5. Est entré chez moi Mathias Halm, pour étudier le dessein et la gravure. Il est fils d'un arquebusier de Coblenfz, d'où il est venu depuis peu de jours. Il a l'âge de... ans et ne parle pas un mot de François.
Le 6. Vient chez moi M. de Piller, secrétaire de M. le comte de Staremberg, ambassadeur de la cour impériale, et m'a proposé, de la part de l'ambassadeur (qui avoit
1 « Le secrétaire de M. de Toullongue m'a donné six cents livres; ainsi il reste encore mon débiteur de sept cent et environ trente livres, ainsi que du salaire de l'imprimeur. »
les ordres de sa cour), un élève qui doit être en même temps mon pensionnaire. Nous convînmes de tout.
Le 9. Répondu à monseigneur Févêque de Callinique. Je lui marque que j'ay retiré les quatre estampes d'après M. Vernet, que j'ay souscrit de nouveau pour M. le chevalier.
Le 11. Répondu à M. Strecker, peintre du prince héréditaire de Hesse à Pirmesens ou à Rouxviller. Je lui mande qu'il peut envoyer l'argent qu'il me doit à M. Eberts, à Strasbourg, qui me le fera tenir.
M'est venu voir M. Orell, de Zurich.
Le 15. J'ai remis à M. Eberts, banquier sur la place des Victoires, douze épreuves de chacune des deux planches que M. Zingg m'a gravées, d'après M. Vernet, pour les envoyer à M. Imbert, négociant à Rordeaux, qui m'avoit prêté les tableaux. J'étois obligé d'y envoyer par cette même occasion encore vingt-quatre épreuves des mêmes planches à la même personne, mais que M. Eberts m'a payées.
Le même jour j'ay fait remettre à M. Guibert, beaufrère de M. Vernet, douze épreuves de ces mêmes planches pour être envoyées à ce dernier, qui est actuellement à Rayonne.
Le 16. Écrit une lettre de remercîment à M. Imbert.
Répondu à M. Vernet, à qui je demande en même temps s'il veut bien me faire deux petits tableaux d'environ quinze pouces de large, et je lui demande aussi le prix. Je serois charmé d'avoir quelque chose de ce peintre célèbre.
Le 19. M'est venu voir M. J. Rylevelt, peintre de
Maestricb. Il esl déjà d'un certain âge, et n'est venu que pour voir ce qu'il y a de curieux à Paris en fait de peinture, etc.
Le 21. Répondu à M. Volkmann, docteur en droit et mon ami à Hambourg. Je lui donne avis que les estampes et cartes géographiques qu'il m'a demandées vont partir demain 22 de ce mois dans une petite caisse pour Slrasbourg, à l'adresse de M. Eberts, qui les fera passer à Hambourg.
Écrit à M. Eberts pour le même sujet.
Répondu à M. Hin, peintre de S. A. S. le duc de Deux-Ponts, de même qu'à M. Meyer, qui est chez lui.
Le 26. M. Fremin, à la Clef-d'Or, chez M. Rourgeois, a envoyé chez moi pour faire chercher ce que je deslinois pour M. Usteri, à Zurich. J'ay donc pour cet effet remis à la personne qui vint de sa part un rouleau d'estampes et deux petits paquets de livres pour qu'il les envoyé à M. Usteri avec les effets qu'il doit lui faire parvenir.
M'est venu voir M. de Stocker de Schafhausen et M. Zigler de Winterthur. Ils viennent d'Angleterre, et sont résolus de rester quelques mois à Paris.
Le 29. Répondu à M. Winckler sur trois de ses lettres; la dernière est datée de Schneeberg dans l'Erzgeburge de la Saxe, où cet ami s'est retiré à cause que les Prussiens se sont de nouveau emparés de Leipzig. Je lui dis que j'ay acheté les soixante-cinq desseins, une tête par M. Greuze, un paysage par A. Thiele, deux petits tableaux par Kalf, et que je lui ay fait douze desseins. Que les porlraits qu'il m'a demandés pour un ami sont achetés, de même que la plus grande partie des estampes qu'il m'a demandées lui-même. Que j'ay retiré les quatre
Vernet pour lesquels j'avois souscrit pour lui, et que j'avois souscrit de nouveau pour les quatre suivants.
Le 50. À été un jour de douleur pour moi. M. Peters, peintre en miniature, vint vers le soir chez moi, et, après avoir parlé de choses et d'autres, me demanda des nouvelles de M. Heilmann. Je lui disois que je ne l'avois pas vu de quelque temps. Là-dessus il me disoil qu'il étoit mort le jeudy 27 de ce mois de novembre et avoit été enterré le samedy d'ensuite. Je restai muet de douleur. Use nommoit Jean-Gaspar Heilmann, il étoit né en 1718 ou environ, à Mulhausen, ville alliée de la Suisse et située en Alsace. Son père, tanneur de profession, mourut lorsqu'il étoit encore enfant. Il avoit fait assez d'études pour sçavoir pas mal le latin; il fut même envoyé à l'âge de treize à quatorze ans à Neufchâtel pour apprendre le françois, car sa mère le destinoit à être négociant; mais la nature l'avoit destiné à tout autre chose. Il avoit le germe pour être peintre; il dessinoit continuellement, même en se cachant dans le grenier de la maison maternelle pour éviter les mauvais traitements de sa mère et de son beau-père, qui étoit marchand. Enfin, vu son obstination à dessiner et à peindre, on prit la résolution de le mettre chez un peintre. On le mena pour cet effet à Schafhausen, et on le mit chez Deckler, qui étoit peintre d'histoire sans être du premier ordre, quoiqu'il eût été du temps en Italie. Celui-cy parla souvent à son élève des beautés rares de l'Italie, cela lui mit dans la tête de voir cette patrie des arts, et, après avoir resté environ quatre ans chez son maître, il voulut partir pour s'y rendre; mais ses parents n'étoient pas disposés à fournir aux frais du voyage. 11 chercha donc à se pourvoir de l'argent nécessaire par son talent.
Il alla à la cour du prince-évêque de Baie, résidant à... Il y fut bien reçu, logé au château, et peignit les portraits de l'évêque et de toute sa cour. Il y resta même du temps et partit (après avoir garni sa poche et avoir pris congé de sa mère, de ses parents et amis) tout droit, en traversant la Suisse, pour Rome.
Le 1er. J'ay fait un rouleau contenant les quatre grandes marines d'après Vernet? et quelques autres estampes pour M. Wâchter, à l'adresse de M. le baron de Binder, à Vienne, et j'ay écrit le même jour à M. Wâchter.
Le 2. J'ay fait porter le même rouleau avec la lettre chez M. de Rocka, dans la maison de l'ambassadeur de l'Empereur, pour faire partir l'une et l'autre par le premier courrier, selon que M. Wâchter me l'avoit mandé.
Écrit à M. de Livry, à Versailles. Je lui mande que j'ay fait les deux desseins, et il pourroit les avoir, collés et encadrés, vers Noël.
Le 5. Répondu à M. Fleischmann, conseiller privé de S. A. le prince héréditaire de Hesse. Je lui mande que j'ay acheté et retiré les deux grandes académies (qui étoient autrefois dans le cabinet de M. le comte de Vence), peintes par M. Pierre, d'entre les mains de ce maître, et que je les garderay jusqu'à ceque madame la marquise deBade- Durlach les demande. Je lui apprends aussi avec douleur la mort de mon cher ami, M. Heilmann, qu'il a connu.
Répondu à M. Févêque de Callinique, à Mâcon. Je luy apprends aussi la mort de mon meilleur ami, M. Heilmann, qu'il a connu. Je lui dis, entre au 1res, que ses
estampes et celles de M. l'abbé de Yalin sont parties aujourd'hui parla diligence.
M. le baron de Kessel, chambellan du roi de Pologne, électeur de Saxe, étant venu à Paris, m'a fait l'honneur de me visiter. 11 me paroît qu'il aime beaucoup les arts et les artistes. Il étoit accompagné par M. de...
Le 7. J'allai, avec ma femme et mon fils, voir madame Heilmann. Elle fondoit en larmes en nous voyant, et nous ne pouvions retenir les nôtres. Aussi n'ai-je regretté aucun ami comme feu M. Heilmann.
Le 8. J'ay réconcilié M. deMechel et M. Zingg. J'avois préparé leurs esprits de loin et leur donnai à souper, et ils se sont promis de ne plus penser au passé. Je me félicite moi-même de la réussite de cette affaire, qui étoit épineuse.
M. Peters me fit venir chez madame Heilmann, pour faire l'estimation des effets concernant l'art délaissés par feu son mari.
Le 18. J'allai à la vente des effets délaissés par feu M. Heilmann; elle a duré jusqu'au mardy d'ensuite. J'ay acheté quelques estampes et surtout un petit nombre de desseins de sa main. 11 les avoit presque tous faits étant avec moi en campagne. Ils ont tous une vérité singulière, s'étant toujours scrupuleusement attaché à la nature. S'il avoit vécu, il auroit été un des grands paysagistes, car il alloit abandonner le portrait.
Le 23. M'est venu voir M. Mertens, médecin flamand, que j'ai connu il y a quelques années; il est actuellement au service du prince Galitzin, Russe, et doit même partir avec lui pour la Russie.
îo2 JOURNAL
Le 24. Écrit à M. de Livry, à Versailles; la lettre a été emportée par madame Ripert, de même que les deux desseins encadrés que j'avois faits pour lui.
J'ay envoyé par le coche de Strasbourg, selon le désir de M. Flcischmann, les deux tableaux que j'avois achetés pour madame la margrave de Bade-Durlach. Je les ai adressés à M. Fleischmann, conseiller privé du prince héréditaire de Hesse.
Le 27. Ecrit à M. Fleischmann, conseiller privé du prince héréditaire de Hesse. Je lui donne avis qu'aujourd'hui la caisse contenant les deux grandes académies est partie à son adresse à Strasbourg, et il aura la bonté de la faire passer à madame la princesse de Bade-Durlach, pour laquelle je les ai achetées de M. Pierre 1 la somme de six cents livres.
Le 3. Répondu à M. Resler, à Dresde. Je lui mande que la petite caisse contenant les cartes géographiques et pastels, qu'il a demandés, est partie ce jour à l'adresse de M. Grôbel 5 Àugsbourg.
Écrit à M. Dietrich. (J'ay mis celte lettre dans celle de M. Resler.) Je lui dis que s'il a quelque chose à m'envoyer, de le faire passer par la Bohême pour Augsbourg, à M. Grôbel, qui l'enverra à Strasbourg, et que M. Eberts me l'enverroit de là directement.
Répondu à M. Descamps, a Rouen. Je lui dis que mon
1 Jcan-Bapliste-Maric Pierre naquit à Paris en 1704, et succéda à Boucher comme premier peintre du roi.
amitié n'est point refroidie pour lui et qu'il peut compter là-dessus.
Répondu à M. Vernet, peintre du roi, actuellement à Bayonne1. Je lui dis que j'espère toujours avoir deux tableaux de lui pour mon cabinet.
Le 7. Répondu à M. J.-C. Ditsch, peintre de paysages, à Nuremberg. Je lui ay commandé huit desseins de sa main. Je lui ay aussi envoyé quarante florins par lettres de change, que j'ay eue de M. Riederer sur M. deScheidlin. Je prie M. Ditsch de m'envoyer, pour la moitié de cette somme, des desseins d'anciens maîtres, s'il est possible.
Le 11. M'est venu voir, et aussitôt qu'il étoit arrivé, M. Hin, peintre de la cour du duc de Deux-Ponts. Je me < suis réjoui de le revoir, car il est mon ancien ami. Il m'a appris la mort de M. Brinckrnann, peintre de l'Électeur palatin, et que nous avions vu l'été passé à Paris.
Le 19. Écrit à M. Fleischmann, conseiller privé du prince héréditaire de Hesse-Darmstadt, pour l'avertir que la vente du cabinet du comte de Vence va se faire le 9 du mois prochain, afin qu'il le fasse sçavoir à madame la margrave.
Le 23. Répondu à M. Grôll, libraire et commissaire de la cour de Pologne à Varsovie, qui m'a proposé la gravure de deux grands portraits que j'ay refusés sans les refuser cependant, parce que ce monsieur me doit cent trente-neuf livres dix sous, que je voudrois qu'il me paye préalablement, et dont je l'ay fait souvenir
1 La correspondance de Joseph Vernet relative aux ports de France a été publiée dans les Archives de Vart français.
comme de raison. C'est pour la troisième fois que je lui en parle.
Le 26. M. Schreiber, aumônier de l'ambassadeur de Danemark, me remit, de la part de mon ami M. Was~ serschleben, conseiller d'Etat du roi de Danemark, une magnifique médaille d'argent; elle a été frappée pour être mise sous le piédestal de la statue équestre qui sera érigée dans la ville de Copenhague. Ce beau présent étoit accompagné d'une lettre remplie d'amitié. Il y a encore deux autres médailles du même coin que je dois distribuer de la part de mon estimable ami à MM. Cochin et Guay.
Le 27. J'ay dîné chez M. le baron de Kessel, chambellan du roi de Pologne, et très-digne gentilhomme. Nous avons passé la journée ensemble, et, vers le soir, je l'ay mené à l'Académie royale pour voir la florissante jeunesse dessinant d'après le modèle.
Le 5. Répondu à M. Wasserschleben, conseiller d'État. Je lui fais compliment sur cette nouvelle dignité, et le remercie de la belle médaille et du sermon du jubilé de Danemark. J'ay envoyé le 5 ma lettre à M. Schreiber, qui la fera partir avec les lettres de sa cour.
J'ay cherché cinq mille livres chez M. Kornmann par ordre et pour le compte de S. A. S. madame la margrave de Bade-Durlach, destinées à lui acheter plusieurs tableaux qu'elle a nommés, dans la vente qui se fait actuellement du cabinet de feu M. le comte de Vence1.
1 La vente de cette précieuse collection commença le 9 février 1701, et le catalogue avait paru Tannée précédente sous ce titre : Catalogue raisonné
Acheté pour cette princesse un tableau d'Ostade \ qui porte, dans l'estampe qui en a été gravée d'après, le Joueur de trictrac, deux cent soixante-quatre livres trois sous.
Acheté de plus un tableau de Teniers2, que M. Tardieu a gravé sous le titre du Médecin empirique, pour la somme de cinq cent dix livres.
De plus un tableau de quatre pouces deux lignes de haut, sur huit pouces trois lignes de large ; c'est un joli paysage de Bart. Breenberg3, trois cent soixante livres.
Tous les autres tableaux que je devois acquérir avoient été, ou retirés, ou ont passé les sommes que je devois employer.
J'ay acheté dans cette même vente, pour une autre personne, VApparition de Fange aux bergers, de Wouwermann'*, et que M. Beaumont a gravé. Il est fort beau, et n'a coûté que trois cent soixante-dix-sept livres.
Un tableau de Teniers que M. Basan a gravé de la même grandeur. C'est un paysage3, cent soixante-cinq livres seize sous.
De plus un tableau peint par M. Jeaurat, que Lepicié a gravé sous le titre de la Vieillesse6. Il a coûté cent cinq livres.
du cabinet de feu M. le comte de Vence, lieutenant général des armées du roy et commandant à la Rochelle ... par P. Remy. Paris, Prault, 1760. In-12.
1 L'estampe est de Beauvarlet. Le tableau était daté de 1GG0. (Cat. du comte de Vence, p. 27, n° 77.)
2 Cat. du comte de Vence, p. 25, n° 61.
3 Ce paysage, qui a été gravé à l'eau-forte par Chedel, est de la même grandeur que l'estampe. (Cat. du comte de Vence, p. 55, n° 92.)
4 Cat. du comte de Vence, p. 52, n° 92.
5 Voici la description que Remy donne de ce tableau : « Un paysage avec plusieurs figures; on voit sur le chemin, et proche d'un ruisseau, des hommes, des femmes et des animaux. » (Cat. du comte de Vence, p. 25, n° 66.)
6 Cat. du comte de Vence, p. 48, n° 141.
Et une leste de jeune homme, par Rubens, pour mon fils, qui Fa déjà copiée1.
J'ay assisté régulièrement à celte vente, qui a duré huit jours.
Reçu de M. Brandt fils, à Vienne, en Autriche, le tableau que je lui avois commandé. C'est un paysage avec ligures et animaux, le tout très-bien fait, de même que plusieurs desseins qu'il m'a faits.
Le 19. S. A. S. M. le duc de Deux-Ponts m'a fait l'honneur de me venir voir.
A commencé la vente des tableaux et- autres curiosilés de feu M. de Selle, trésorier de la marine2.
Le 20. J'ay fait encaisser et porter à la douane les tableaux de madame la margrave. Je les ai adressés à M. Fleischmann, conseiller privé du prince héréditaire de liesse, à Strasbourg.
Et, le même jour, une caisse d'estampes, etc., à T'adresse de M. Eberts, à Strasbourg, qui la fera partir pour Leipzig.
Le même jour, j'ay donné avis par lettres à M. Resler, à Dresde, que sa caisse étoit partie.
Écrit à M. Fleischmann par rapport à l'achat de tableaux pour madame la margrave de Bade.
Le 21. J'ay reporté l'argent qui me restoit, après l'achat des tableaux de madame la margrave, à M. Korn-
1 On voit, en effet, sous le n° 10 du Cat. du comte de Vence, deux esquisses représentant deux bustes dé jeunes gens, dont un vu de profil. Ces deux esquisses furent vendues à un anonyme, 27 liv. 1 s. C'est probablement Tune d'elles que Wille racheta pour la donner à son fils.
- Cette vente très-importante a produit 108,712 liv. 10 s. Le catalogue est redigr par Pierre Rciny. Un grand nombre des tableaux de M. de Selle venaient de la collection de M. le duc de Tallard.
mann, et j'ay retiré ma quittance de cinq mille livres.
Reçu une médaille d'argent que M. Bissing m'a envoyée de Vienne. Elle est gravée par Donner. D'un côté il y a le portrait de l'impératrice, qui est bien, de l'aulre cette princesse est à cheval, mais médiocrement dessinée.
M. de la Rolle, gentilhomme de Bourgogne, apporta de la part de Monseigneur l'évêque de Callinique, résidant à Mâcon, un magnifique portefeuille à ma femme; il est de velours ciselé et brodé en argent.
J'ay assisté tous ces jours-cy à la vente de feu M. de Selle, trésorier de la marine; on a vendu de belles choses en tout genre.
Le 27. Répondu à M. Volkmann, à Hambourg; je lui mande que j'ay reçu son argent.
Remis à M. Kleiner, courrier impérial, un grand rouleau d'estampes pour M. Wâchter, à Vienne, qui me les a voit demandées.
Le 1er. J'allai avec MM. Pelers et Girout, mes amis, voir le le joli cabinet de tableaux de M. le comte de Salevert, sur l'invitation qu'il m'avoit faite. 11 y a chez lui des morceaux précieux et choisis.
M. de Piller, secrétaire de M. le comte de Staremberg, ambassadeur de Leurs Majestés Impériales, amena chez nous dans l'après-dîner les deux élèves pensionnaires dont il éloit convenu avec moi du prix de douze cents livres par an pour chacun, quelque temps avant leur arrivée. Ils sont Toscans de nation, étant de Florence. L'un se nomme M. Gregori, fils d'un graveur qui est mort; l'autre, M. Vangelisti, fils d'un conseiller
de la chancellerie de Florence. Le premier a un bon commencement, et l'autre n'a fait que commencer. Nous verrons leurs progrès ultérieurs.
Le 2. Répondu à M. Winckler, actuellement à Carlsbad,' en Bohême, à cause des troubles en Saxe. Je lui mande que ses desseins sont partis par Strasbourg, à l'adresse de M. Gôring, de Francfort, comme il a désiré.
Répondu à M. Wâchter, en lui donnant avis que son rouleau d'estampes est parti.
Monseigneur le prince de Nassau-Saarbrûck me proposa de graver ses armes; cela me fit rire; mais je me suis excusé en lui donnant M. Choffard, qui fait bien les ornements.
Répondu à M. Brandt, peintre de l'Empereur, à Vienne. Je lui donne avis que son tableau est arrivé, qu'il est très-bien fait, elc. Je lui commande, en conséquence, deux tableaux pour moi pour dix-huit ducats pièce, et dont je lui envoyé la mesure.
Répondu à M. de Bissing, contrôleur de la chancellerie aulique de l'Empire. Je le remercie des soins qu'il s'estdonnés auprès de M. Brandt, de môme que de la médaille dont il m'a fait présent. Je lui dis en outre que les quatre marines d'après M. Vernet coûtent trente-six livres, etc., elc.
Répondu à M. Ermeltraut, peintre du prince-évêque de Wïirzbourg. Je lui fais comprendre que son ami, le jeune graveur dont il m'a parlé dans sa lettre, peut être en pension chez moi, moyennant douze cents livres par an.
J'ay commandé pour moi un tableau à M. Vien.
Le 14. Ecrit à M. Seckatz, peintre de la cour de Darmstadt. Je le fais souvenir qu'il m'a promis un ou deux
tableaux de sa main, en les payant, et dont le temps me devient fort long.
Le 16. Écrit à M. le baron de Hagedorn1, à Dresde, qui ne m'a pas écrit depuis le bombardement de cette ville par les Prussiens. Je lui demande entre autres s'il ne sçauroit me trouver quelques desseins faits par A. Thiele.
M. le marquis de Marigni, accompagné de M. Cochin, me vint voir. Il étoit très-content de trouver son portrait, que je grave pour ma réception à l'Académie, fort avancé.
Écrit à M. Dietrich, à Dresde. Je lui donne avis que M. Mariette 2 m'avoit remis cinquante-neuf estampes
1 II est ici question, sans aucun doute, de l'auteur des Réflexions sur la peinture. On cite encore, de Hagedorn : Lettre à un amateur de la 'peinture, avec des éclaircissements historiques sur un cabinet et les auteurs des tableaux qui le composent; ouvrage entremêlé de digressions sur la vie de plusieurs peintres modernes. Dresde, 1755. In-8°.
2 Voici la lettre même adressée par P.-J. Mariette à Dietrich ; comme il est question de Willc, qui avait été l'intermédiaire entre ces deux artistes, nous croyons bon de la publier ici. Cette lettre a fait partie de la collection d'autographes de M. Duchesnc aîné, qui avait bien voulu nous la communiquer.
« A Paris, le 17 mars 1761.
« Monsieur, du moment que j'ai pu être informé par M. Wille, votre ami et le mien, qu'il se présentait une bonne occasion pour vous faire tenir en toute sûreté, dans ces temps orageux, les pièces de Hembrandt qui m'ont été demandées de votre part, j'ai recueilli toutes celles que je me suis trouvé avoir doubles, et que j'ai cru pouvoir mériter de vous être présentées. J'en ai fait un paquet que je viens de remettre à votre ami avec cette lettre, dans laquelle vous voudrez bien trouver aussi de nouvelles assurances de mon estime et de la plus parfaite considération. Les différentes pièces de Rembrandt que je vous offre sont au nombre de cinquante-neuf, et, s'il n'y en a pas davantage, ne l'imputez qu'à la disette, et non au défaut de zèle. Vous n'ignorez pas combien l'empressement que les curieux y ont mis depuis un certain nombre d'années a rendu ces estampes plus difficiles à trouver que jamais. Elles sont devenues très-rares en Hollande ; jugez de ce qu'elles sont ici. Je n'ai voulu en envoyer aucune qui ne fût de bonne qualité d'épreuves, et, si je ne me trompe, vous en trouverez quantité, dans le nombre, qui vous plairont, et qui sont en effet des morceaux capitaux. Je ne vous en
de Rembrandt, pour lui être envoyées avec quelques aulres, et, le même jour, j'ay fait remettre le paquet
ferai point le détail, vous estes plus en état de les apprécier que personne: j'aurois seulement voulu y joindre un plus grand nombre de celles qui représentent des paysages, je n'en ai pu trouver que trois : heureusement le plus considérable des paysages de Rembrandt est dans le nombre. Celui que l'on connoît sous le nom des Trois Arbres y est d'une condition parfaite. Je ne puis en fournir davantage, et je souhaite que vous ayez le même plaisir à recevoir ces estampe.-; que j'en ai à vous les offrir. Lorsque j'ai fait la recherche dans mes portefeuilles, quelques paysages de bons maîtres me sont tombés sous la main, entre autres quelques-uns de Stefanino délia Bella; et, m' étant imaginé que vous ne seriez pas fâché de les avoir, j'en ai grossi le paquet, sans que cela vous oblige à rien, étant un don que je vous prie d'accepter, et j'ai poussé encore plus loin la hardiesse : j'ai inséré dans le paquet des épreuves de trois petits morceaux que j'ai hasardé de graver autrefois d'après des desseins deGuerchin, et que je vous présente uniquement pour que mon nom soit quelquefois sous vos yeux. A l'égard des estampes de Rembrandt, M. Wille m'a déclaré que vous prétendiez me les payer. Eh bien, monsieur, j'y consens, mais à condition que vous en ferez vous-même l'évaluation, et qu'en retour vous me ferez le plaisir d'enrichir ma collection de desseins de quelques-uns des vôtres. J'en ai vu un chez M. Wille que je vous avouerai être fort de mon goût : c'est un paysage que vous avez dessiné, à ce qu'il me dit, d'après nature, en passant les Alpes dans le Tirol, et, comme M. Wille m'assure que vous en avez encore plusieurs du même genre et faits dans le même temps, je me trouverois le plus heureux des hommes si vous vouliez vous en priver de quelques-uns en ma faveur. 11 se peut faire que vous les estimiez au delà de ce que je vous envoyé. Alors je serai prêt à payer en argent ce que vous estimerez que je devrois d'excédant. Vous m'obligerez aussi beaucoup, monsieur, si vous trouviez moyen de parfaire l'œuvre de vos gravure?, dont j'ai déjà plusieurs morceaux, que j'ai eu tant de vous que de quelques autres endroits. Je prends la liberté de vous envoyer ci-joinl une liste des pièces qui me manquent; je l'ai prise sur celle que l'on m'a envoyée de Dresde et qu'a fournie votre œuvre, dont le roi, votre maître, est possesseur. Tâchez de me les procurer ou du moins une partie; ressouvenez-vous que vous m'en avez fait autrefois la promesse, et comptez sur la plus entière reconnoissance de ma part. Je puis me vanter d'avoir un recueil précieux de desseins et une collection d'estampes des plus complettes, mais il manquera toujours quelque chose à l'une et. a l'autre tant que je n'aurai point le recueil entier de vos gravures et que je ne pourrai pas montrer de vos beaux desseins. Je ne serois pas moins curieux d'avoir un tableau de votre main qui fût un paysage où vous feriez entrer quelques bestiaux et où il y eût une chute d'eau; mais, avant de l'entreprendre, je voudrois sçavoir ce que vous me le
avec ma lettre à M. le baron de Kessel, qui part aujourd'hui et qui m'a promis de lui remettre le tout, comme aussi les lettres à MM. de Hagedorn et de Seckalz. Je prie aussi M. Dielrich de se souvenir des choses que j'espère encore de lui.
Le 17. J'ay traduit du françois en allemand la lettre que M. Mariette a écrite à M. Dietrich, qui ne sait pas la première de ces langues. M. Mariette désire de lui quelques desseins de sa main pour les Rembrandt, et lui demande le prix d'un bon tableau paysage. Il voudroit avoir aussi l'œuvre de ses estampes complète. J'ay fait partir la traduction avec la lettre originale par la posle.
Répondu à M. Fleischmann, conseiller privé du prince héréditaire de Hesse-Darmsladt. Je lui mande entre autres que je suis très-sensible aux expressions, honorables pour moi, de madame la margrave de Rade, et
feriez payer. Dans toute autre circonstance je ne prendrois pas ce détour; mais, aujourd'hui qu'il faut lire clans le fond de sa bourse, il est tout raisonnable de compter avec soi-même, et j'espère que vous ne le trouverez pas mauvais. Je me flatte que, lorsque cette lettre et le paquet d'estampes vous seront parvenus, vous me ferez la grâce de me répondre favorablement, et, supposé que je sois assez heureux pour obtenir mes demandes et que vous manquiez seulement d'une occasion sûre pour faire l'envoi sans aucun danger, dans ce cas-là je vous prierai pour plus de sûreté de faire passer le paquet ù Vienne, où j'ai des amis que je vous nommerai, qui recevront ledit paquet et qui me le feront tenir. L'on ne peut rien ajouter aux sentiments d'estime et de reconnoissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être, « Monsieur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Mariette. »
Mariette a ajouté en tète de sa lettre : « Cette lettre, envoyée avec un paquet contenant les pièces de Rembrandt et autres, est adressée au chambellan du roy de Pologne, électeur de Saxe, qui doit le mener auprès de M. le comte de Lusace, et qui s'est chargé de les faire passer l'une et l'autre à Dresde entre les mains de M. Dietrich. »
que le service que j'ai rendu à S. x\. S. ne mérite point tant de reconnoissance.
Écrit à madame la margrave de Bade-Durlach, née princesse de Hesse. Je lui dis tout ce que je devois lui dire avec noblesse et dignité, comme il convient lorsqu'on écrit à de telles personnes. Cette lettre a été mise dans celle de M. Fleischmann, que j'ay prié de la faire tenir à S. A. S.
Le 50. Répondu à M. Dilsch, à Nuremberg. Je lui dis que, si mes desseins ne sont pas partis, d'en ajouter un plus grand nombre, et que j'accepte le tableau au chardon de mademoiselle sa sœur, à vingt florins.
Répondu à M. Samhammer, peintre du prince de Nassau-Saarbruck; elle consiste en compliments et choses indifférentes; cependant je le fais souvenir à sa promesse par rapport à M. Seckalz, à Darmstadt.
Répondu à M. de Livry, à Versailles.
Le 1er. Ce jour j'allai avec mon fils, M. Zingg et mes deux élèves italiens au faubourg Saint-Denis, pour voir le convoi de l'enterrement du duc de Bourgogne, fils aîné de monseigneur le Dauphin. J'avois loué une chambre pour nous, moyennant six livres, où nous étions fort bien pour voir toute cette procession triste et lugubre. Il y avoit des théâtres dans les rues, construits de tonneaux et de planches; ils étoient si chargés de monde, que plusieurs se renversèrent. 11 y eut aussi des mousquetaires à cheval qui mirent assez malicieusement
1 Willc appelle ainsi les deux artistes dont il nous a parlé plus haut, Uregori et Vangelisti.
le feu à plusieurs perruques des spectateurs avec leurs flambeaux. Nous revînmes au logis à dix heures du soir. Ma femme a vu cette marche chez une dame de la rue de la Ferronnerie.
Le 5. Mon fils aîné, Pierre-Alexandre Willc, a fait sa première communion à Saint-André-des-Arts, notre paroisse, sur laquelle il est né en 1748, le 19 juillet
Répondu à M. Winckler, encore à Carlsbad, en Bohême. Je lui dis que je continue à lui ramasser des desseins, etc., et que je garderai ses tableaux jusqu'à nouvel ordre.
Le 6. M. Schûtz, secrétaire d'ambassade du Danemark, m'a remis de la part de M. Wasserschleben huit souscriptions signées par M. Fessard, sur ses ouvrages d'après les tableaux du roi.
Répondu à M. de Rissing, à Vienne. Je lui dis que je ferai partir à la fin de la semaine les estampes qu'il m'a demandées, et le prie de garder les cent soixantedix-neuf livres pour les donner en temps et lieu à M. Rrandt, qui doit me faire deux tableaux.
Répondu de nouveau à M. Brandt, puisque M. de Bissing m'a dit que ma dernière lettre n'est pas parvenue à ce peintre. Je lui envoie de nouveau la mesure de mes tableaux, et j'ay mis sa lettre dans celle de M. de Bissing, pour qu'elle lui parvienne plus sûrement.
Le 7. M'est venu voir M. Fried, fils du professeur Fried de Strasbourg, qui est arrivé il y a trois jours à Paris»
Le 9. M. Eberts, banquier d'iey, est venu prendre congé de moi. Il va faire un voyage en Hollande, et va revenir icy par les villes du Rhin et la Suisse, vers le mois de septembre.
m JOURNAL
M. Eberis, son frère, étant, venu la veille de Strasbourg pour occuper sa place pendant son absence, est venu me voir, mais j'étois sorti. Il est mon bon ami.
Le 11. Je menai mon fils à No(re-Dame pour voir les drapeaux et étendards pris sur les Hanovriens, qui y sont exposés; de là, je le menai chez M. Greuze, qui sortit vers le soir avec nous. Nous nous plaignîmes, l'un et l'autre, de la tête; chacun rentra chez lui avec une grande fièvre. J'ay resté par cette raison deux jours et demi au lit, et M. Greuze de même. Cela empêcha mon fils d'entrer le surlendemain chez lui en qualité de son élève.
Le . M. Desfriches1, mon ami, arriva d'Orléans et vint me voir tout de suite avec M. Deshayes, peintre et gendre de M. Boucher.
Le 14. M. Desfriches a pris congé de moi, il m'a fait présent d'un paysage de sa façon.
M. Usteri, de Zurich, m'a envoyé deux langues de bœuf fumées ; j'étois bien puni ces jours-cy de n'en manger (jue des yeux.
Le 15. Notre fils est allé pour la première fois chez mon ami M. Greuze, pour être son élève. Heureux s'il veut bien profiter sous un tel maître dans la peinture!
Le 17. M. Schrop, marchand d'estampes allemand, m'est venu voir. 11 compte acheter bien des marchandises à Paris.
Le 19. Répondu à M. l'évêque de Callinique, sur
1 Agman Thomas Dcst'richcs, graveur amateur, né à Orléans en 1 725. Il existe, au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale, un fort joli paysage dessiné aux deux crayons par cet artiste; il est daté de J 760.
deux de ses lettres. Je lui dis que son tableau fait par M. Brandt, à Vienne, n'attend que le départ de M. de la Rolle, etc.
Le 25. Répondu à M Strecker, peintre du prince héréditaire de Hesse, à Bouxviller, qui m'a fait la proposition de graver le portrait du landgrave de Hesse-Darmstadt; mais je me vois clans la nécessité de le refuser, et c'est cela quej'ay fait dans ma réponse.
M. Descamps l, professeur de dessein à l'Académie
1 Nous pjaçons ici une lettre adressée à Wille par Descamps, le 26 août 1756. On verra par cette lettre l'estime de ces deux artistes l'un pour l'autre et en même temps leur amitié réciproque.
« Monsieur très-cher confrère et ami,
« Je vous dois l'honneur d'être admis à l'Académie d'Augsbourg, recevez-en, je vous prie, mes remercîments, en attendant que je puisse en faire autant à ce corps respectable, lorsque ma patente me sera parvenue. Vous venez en même temps me fournir une autre occasion de sensibilité en me procurant le moyen réciproque de vous venger en partie, lorsque vous me chargez de vous proposera notre Académie royale de sciences, belles-lettres et arts. Je vous ay proposé hier, avec le portrait de M. Massé et la Cleopâtre d'après Netscher; vous jugez bien, monsieur, que tout le monde a admiré et qu'il n'y a eu qu'une voix pour votre admission. La compagnie m'a chargé de vous en donner avis; il faut présentement que vous ayez la bonté d'écrire au secrétaire de l'Académie, qui a la partie des beaux-arts, et lui marquer le désir que vous avez d'être au nombre des associés et le prier de vous présenter à la compagnie.
« Je vais vous expliquer nos formalités, qui sont très-sages: quand une personne veut se présenter pour être admise parmi nous, il en écrit à un membre de la compagnie qui est dans la même classe qu'il veut entrer; ce membre rend compte à l'Académie des talents de l'aspirant, soit en montrant ses ouvrages, soit en les indiquant; il rend aussi compte de sa vie et mœurs, etc. Alors la compagnie délibère, et on passe au scrutin; s'il est bon, l'aspirant est admis à se présenter, et rarement est-on refusé après cette épreuve, à moins que l'on ne découvre quelques défauts graves, soit de mœurs ou autres. Ainsi, monsieur, un galant homme n'a point le désagrément de se voir refusé publiquement, parce que sa demande par ami n'est que tacite; je vous instruirai comment il faudra faire lorsque le secrétaire vous aura fait part de votre réception au nom de l'Académie, qui ne se fera que le 17 novembre prochain, parce que c'étoithier notre assemblée. Nous
royale des sciences de Rouen, auteur delà Vie des peintres flamands, allemands et hollandais, mon bon ami, étant
sommes en vacances jusqu'à la Saint-Martin; cela n'empêche pas que vous écrirez tout de suite à cette adresse, à M. Maillet du Boullay, secrétaire des belles-lettres et beaux-arts à l'Académie royale, rue de l'Écureuil, à Rouen.
« Vous êtes inscrit sous ce titre : M. J.-G. Wille, graveur du roy et conseiller de l'Académie impériale franciscienne d'Augsbourg.
« 11 faudra envoyer deux ou trois de vos estampes montées pour votre réception, qui seront placées dans la bibliothèque de l'Académie, comme sont celles de M. le Bas, etc.
« Je suis charmé que les circonstances ont été comme je l'ay désiré, indépendamment du mérite dont vous êtes assuré de briller partout; il y auroit eu des cas où il n'auroit pas été possible de réussir, parce que le nombre est fixé parmi tes membres et parmi les associés regnicoles. Je vous procurerai dans la suite une liste de toute l'Académie.
« J'ay reçu en son temps la Vie des Peintres suisses, que j'aurai soin de vous faire tenir avec reconnoissance; si vous avez occasion de m'en faire venir un exemplaire, je vous serai obligé et vous remettrai le déboursé, et d'en faire autant pour la suite à cet ouvrage, cela me servira toujours.
« J'ay lu et relu les observations de M. de Hagedorn; je trouve que ce seigneur sçait plus qu'écrire; ses réflexions sont savantes et marquent qu'il doit avoir exercé notre art pour en parler ainsi avec tant de sagacité. Lorsque vous aurez reçu ma patente, je vous prierai de me l'adresser par la poste sous l'enveloppe de cette adresse : A Monseigneur de Brou, intendant de Rouen. Je n'ay pas vu M. le Cat depuis votre lettre; il est à la campagne depuis quelques jours. Nous avons eu une difficulté très-grande ensemble, dont il vous parlera peut-être et où il n'a pas réussi; c'est ce qui le fâche le plus; voicy la question : les secrétaires ont dans toutes les Académies les cachets pour les expéditions; comme mon école est une partie indépendante des sciences, j'ay demandé un cachet pour pouvoir donner des certificats à mes élèves dans le besoin, et l'Académie me l'a accordée d'une voix unanime. Il est bon de vous dire que messieurs de la partie des sciences regardent les artistes comme des ouvriers et qu'il faut que je me roidisse à chaque instant pour soutenir l'honneur des beaux-arts; notre ami le Cat a de la peine à se rendre à cette vérité, et nous avons déjà eu des crises où il a presque toujours eu le dessous. Ne lui parlez point de tout ceci, qui doit rester entre nous; c'est, d'ailleurs, un homme de mérite ; ce n'est point sa Kiute s'il ne connoît pas ce que valent les arts. L'Académie d'Augsbourg se fait honneur en vous donnant parmi elle le titre de conseiller; elle marque son goût et son discernement.
« J'ay fait encore une acquisition de votre main; c'est le beau portrait de M. le maréchal de Saxe. Si jamais vous écrivez à M. Dietrich, je vous prie
DE JEAN-GEORGES YVILLE. 107 arrivé à Paris, m'est venu voir tout de suite, dont je me suis fort réjoui. 11 amène son troisième volume de la Vie des peintres y qui est aussi fort intéressant.
Le 1er. Répondu à M. Weiss, actuellement gouverneur du jeune baron de Scbulenbourg, à Gotha. Je lui dis que j'ay remis, pour lui être envoyé, le Discours sur la sculpture, par M. Falconet, à M. Huber ; que je lui enverrai le troisième volume de la Vie des peintres flamands, allemands et hollandais, par M. Descamps, et, que M. Grôll, de Dresde, prétend, par sa lettre du 27 mars, que M. Weiss n'auroit pas remis à M. Eslinger le rouleau d'estampes qu'il m'avoit demandé. Je le prie d'écrire à M. Eslinger, à Francfort.
Répondu à M. Groll, libraire à Dresde» Je lui dis que M. Weiss a sûrement remis les estampes à M. Eslinger, et que c'est à M. Eslinger de les trouver.
de lui dire que je suis un de ses admirateurs et que j'ay beaucoup parlé de luy au souper avec messieurs de l'Académie.
« Permettez que je présente à madame Wille et mademoiselle votre sœur mille respects. Ma femme en fait autant et pour vous de même; on ne peut rien ajouter à l'estime et l'amitié avec laquelle j'ai l'honneur d'être « Monsieur très-cher confrère et ami,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Descamps. »
« Vous connoissez la suite des portraits de messieurs de l'Académie, dessinés par M. Gochin; je voudrois qu'il vous prît envie de graver le vôtre; je ferai un voyage exprès à Paris pour vous en demander un; vous tiendrez un rang honorable parmi vos confrères, et vous vous devez à la satisfaction de vos amis et du public curieux.
« Rouen, ce 26 aoust 1750.
« En voilà beaucoup à la hâte. »
(Cette lettre nous a été communiquée par M. A. de Montaiglon; elle pro vient de la vente Chateaugiron.)
Le 6. MM. Wolf el Àdzer, graveurs en médailles et pensionnaires du roy de Danemark, élant arrivés à Paris, m'ont rendu visite. Javois déjà connu le premier autrefois dans cette ville.
Le 8. Répondu à M. l'évêque de Callinique. Je lui dis que M. de la Rolle m'a payé, qu'il s'est chargé du tableau de M. Brandt, comme aussi de ma réponse.
Le 15. J'allay chez M. le chevalier Damery lui rendre le petit tableau de C. Nelscher, qu'il m'avoit prêté pour le graver; et, mon estampe étant finie et ayant pour titre le Petit Physicien1, je l'ay mis au jour ce jour-là ; j'ay fait la dédicace à M. le chevalier de Damery même. Je lui ay donné une de ces estampes encadrées et douze en blanc pour les distribuer à ses amis.
Le 24. Me vient voir un nommé M. de la Rocque, soidisant graveur, parlant beaucoup et surtout d'un grand nombre de projets qu'il a formés et dont une partie me paroît verreuse. Il avoit grande envie de m' escroquer, mais je lui faisois voir que je voyois plus clair qu'il ne croyoit. Il a attrapé M. Basan.
Le 25. Madame la princesse de Galitzin me fit l'honneur de me venir voir. Elle paroît curieuse de tout et veut être instruite de tout. Elle resta une demi-heure chez moi.
Le 2. J'ay remis à M. de Martange, officier dans les troupes saxonnes et demeurant au pavillon du pont Royal,
1 Leblanc, Cat. de l'œuvre de J.-G. Wille, n° 66.
un rouleau contenant pour cent cinq livres seize sous d'estampes, que j'ay achetées par ordre et pour M. le baron de Kessel, chambellan de la cour de Saxe, qui est actuellement à Wiirzbourg, auprès du comte de Lusace; M. de Marlange étant venu quelques jours auparavant pour me remettre la lettre de M. le baron de Kessel.
Le 6. Répondu à M. Bischoff jeune, graveur à Nuremberg. Il voudroit être mon élève et m'a écrit la lettre la plus touchante et la plus véhémente pour cela. Il m'expose naïvement qu'il n'a pas de biens, mais un désir ardent pour apprendre. Je lui dis par ma réponse qu'il doit au préalable m' envoyer quelque chose de ses ouvrages pour juger de sa capacité.
Ecrit à M. Eberts, à Strasbourg, pour lui donner avis que j'ay fait partir une caisse à son adresse, le 5. Je le prie de l'envoyer à Ratisbonne, à M. Marckloff, qui enverra ladite caisse, avec les deux rouleaux d'estampes qu'elle renferme, à Vienne, à M. de Bissing.
Répondu à M. Dietrich, à Dresde. Je lui mande qu'il peut envoyer les estampes et desseins, destinés pour M. Mariette, à MM. Mertz et Merckel, à Nuremberg, qui me les feront tenir. Je lui envoie aussi la mesure du premier tableau qu'il m'a fait, avec prière de me faire le pendant, et qu'ils seront gravés l'un et l'autre, même que la première planche est commencée sur environ seize pouces de haut. Je l'exhorte aussi à me faire encore des tableaux, et qu'il prendra le payement chez M. Resler, a Dresde.
Le 8. Yjnt chez moi un jeune peintre allemand, arrivé depuis deux jours; il se nomme M. Meyer, de la ville
de dans la forêt Noire. Il a été quatre ans chez un
peintre à Colmar, nommé M. Muller, Tyrolien.
Le 9. Répondu à M. de Bissing, contrôleur de la chancellerie aulique de l'empire à Tienne. Je lui donne aussi avis que j'ay fait partir les estampes dont j'étois chargé de faire l'achat pour S. A. R. l'archiduchesse Amélie. Je le prie de presser M. Brandt .pour mes tahleaux.
Répondu à M. Brandt. Je le prie fort de me finir mes deux paysages , comme il me l'a promis , avant son départ de Yienne pour l'Italie. Je lui dis aussi que les estampes pour M. de Reuter sont dans la caisse de madame l'archiduchesse.
Le 10. Écrit à M. Fuessli, à Zurich. Je me plains un peu de sa négligence, et lui mande qu'il doit recevoir le troisième volume de la Vie des peintres, par M. Descamps, et le Petit Physicien, et qu'il recevra les deux articles des mains de M. Ustcri. CommeM. Fuessli me doit de l'argent depuis du temps, j'aurais pu lui en parler, mais je n'ay encore rien foi t.
Le 12. J'ay remis à M. Buldet neuf épreuves du portrait de M. de Marigny, pour les mettre dans les magnifiques bordures que j'avois envoyées chez lui.
Répondu à M. Usteri. Je lui mande que M. Fremin lui enverra avec les effets pour lui destinés le volume du cabinet du roi et la Vie des peintres, de M. Descamps (tome 111), de même que le Petit Physicien, quej'ay gravé. Je le remercie en outre des langues fumées qu'il nous avoit envoyées et qui étoient. un vrai régal pour nous. Je m'informe aussi si monsieur son frère arrivera bientôt.
On me fit la proposition de graver le portrait d'un grand personnage de la Hollande; mais je me suis excusé en recommandant M. Tardieu.
Le 14. M. Descamps a pris congé de nous. 11 s'en retourne à Rouen.
Le 15. J'ay présenté à M. Je marquis de Marigny son portrait, que j'ay gravé pour ma réception à l'Académie. Il me reçut au mieux et je sortis content de chez lui.
M. Cochin et moi avons jugé la gravure du portrait du roi que M. Fessard a gravé, après avoir été cité au grand conseil, de même que M.' Cochin. C'est là où nous avons fait l'examen.
M. Hess, ci-devant capitaine dans les gardes suisses en Hollande, étant arrivé de Zurich, sa patrie, m'est venu voir, m'apportant des lettres de recommandation de M. Fuessli. Il me paroît très-galant homme.
Le 17. M. Usteri, frère de mon ami Usteri, à Zurich, m'est venu voir, étant arrivé la veille d'Italie.
Le 22. M'est venu voir M. Heineken *.
Vint chez moi M. Kcnnel, libraire et marchand d'estampes de Dresde.
Le 25. J'ay fait mordre la planche dont j'ay gravé le fond et la bordure, à l'eau-forte. Cette planche est d'après le petit tableau de Schalcken, que M. le chevalier Damery m'a prêté.
Le 27. J'allay voir M. de Julienne2, aux Gobelins. J'y menay MM. le capitaine Heiss et Usteri voir son magnifique cabinet. Je fus fort content de lui, car, outre le bon accueil qu'il nous fit, il me prêta un tableau de G. Dow
1 Auteur àeY Idée générale d'une collection d'estampes et d'un Dictionnaire des artistes justement estimé.
2 M. de Julienne était l'ami d'Antoine Watteau, et ce dernier s'est représenté dans un paysage à côté de M. de Julienne jouant de la basse. On a de ce tableau une fort belle estampe due au burin de Tardieu.
qui est très-beau, et dont j'espère faire le pendant de la Dévideuse. C'est une vieille femme à lunettes qui lit dans un gros livre1.
Le 28. Répondu à M. Fleischmann, conseiller privé du prince héréditaire de Hesse. Je lui dis que je désire fort son retour; que j'attends le dessein de la margrave de Bade-Durlach, et que sans cela je ne saurois quoi répondre à cette princesse.
Répondu à M. Bischoff jeune, graveur à Nuremberg. Je lui fais comprendre que son ouvrage ne vaut rien. Je lui donne quelques leçons, et je l'exhorte de rester encore dans sa patrie en étudiant toujours.
Répondu à M. Wirsing , graveur à Nuremberg ? qui demande de mes estampes pour les vendre dans sa ville, mais je lui insinue que je n'en donne ni en commission ni à crédit. Je lui dis que M. Riederer, de Nuremberg, qui est banquier icy, pourroit me payer les envoys que je lui ferois, pourvu qu'il eût ordre de M. de Scheidlin, son correspondant à Nuremberg. Je lui ay donné une liste de mes estampes avec leur prix marchand à dix sols de moins que le prix particulier.
Me vinrent voir deux jeunes Russes avec des lettres de recommandation de M. Schmidt, actuellement à Pétersbourg. Ils sont pensionnaires de l'impératrice de Russie ; l'un est peintre, nommé M. Losinkoff, il est Cosaque de nation et assurément le premier qui se soit fait artiste de son pays; l'autre est sculpteur.
Le 29. J'ay fait remettre à M. Zingg le tableau peint par M. Dietrich, peintre de la cour de Saxe. C'est le premier que j'ai eu de cet habile maître. 11 représente des bergers qui sont sortis des bains. M. Zingg doit le
1 Décrite sous le n° 162 du Catalogue de M. de Julienne, par Remy.
graver pour moi. Je suis convenu avec lui, fur sechs hundert Liven1.
M. le chevalier Damery m'a fait présent d'un bassin à barbe d'ancienne porcelaine du Japon. Il est fort beau.
Le 5. Répondu à M. de Livry. Je le remercie de la lettre de recommandation à M. d'Efigny qu'il m'a envoyée, sur mes instances, pour M. le capitaine Heiss, et qui a eu un bon effet. Je lui dis que ses livres, œuvres de Piranese, sont chez le relieur.
J'ay fait présent de deux desseins paysages avec figures, que j'ay faits, en 1759, à M. le chevalier Damery. Ils sont à la plume et lavés en diverses couleurs.
Un marchand d'estampes est arrivé de l'Allemagne. Il se nomme M. Rotanzi. J'ay fait affaire avec lui. Il fait son commerce en Autriche.
Le 12. J'allay avec toute ma famille à Passy pour y dîner chez M. Kôpfer, un des musiciens de M. de la Poplinière, fermier général.
Le 1 7. M. le capitaine Heiss a pris congé de nous après avoir passé la journée avec nous. Il s'en va à Zurich, sa patrie, prendre madame son épouse, et passera avec elle dans la Navarre, sur les frontières d'Espagne, où il a des mines de cuivre considérables. C'est un bien digne homme, et je perds en lui, pour le moment, un excellent ami.
J'ay acheté de M. Greuzc une grande tête de vieillard dessinée sur papier blanc aux crayons noir et rouge. C'est la tête du père dans Y Accord de mariage, tableau qu'il fait actuellement. Elle m'a coûté trois louis d'or.
Tour six cents livres.
Le 18. J'allay voir M. Coehin, secrélaire, M. Restout, directeur, M. Dumont le Romain, recteur, M. Dandré Bardon, professeur du mois de l'Académie royale, pour les prévenir du dessein que j'avois de présenter vendredy qui vient mon ouvrage pour ma réception, qui est le portrait de M. le marquis de Marigny. Je fus reçu avec beaucoup d'amitié par tous ces messieurs.
Le 19. Écrit à M. le capitaine Heiss. Je lui mande que M. de Livry l'a de nouveau recommandé à M. d'Etigny, intendant d'Auch. Ma lettre sera de cette manière à Zurich le même jour que lui.
Répondu à deux lettres de M. Winckler, qui est actuellement à Géra dans le Yoigtland. Je lui dis que, selon ses désirs, je lui achète toujours des pièces curieuses ; que les tableaux peints par M. Schônau m'ont été remis, pour lui, par ce jeune peintre, et qu'il doit recevoir par Francfort le troisième volume de la Vie des peintres, par M. Descamps, deux fois; une fois pour lui et l'autre pour M. Weiss, à Gotha; de même que le catalogue du cabinet de M. de Vence avec les prix de la vente. Ce paquet a été emporté jusqu'à Baie par M. Heiss, pour être envoyé de Là à M. Gôring, à Francfort, à qui j'ay donné avis par lettre du 17 de ce mois.
Lf, '20. J'ay fait mes visites aux officiers et membres de l'Académie royale ayant voix, pour les prier de m'accorder leurs suffrages lorsque je présenterai le portrait dé M. le marquis de Marigny, que j'ay gravé pour ma réception. Ces prières sont d'usage. M. de Marcenay 1
1 Marcenay est auteur d'une brochure portant ce titre : Idée de la gravure, Lettre sur l'Encyclopédie, au mot graveur, et Catalogue raisonné des planches de l'œuvre de Marcenay de Ghuy, écuyer, peintre et graveur, correspondant pour les belles-lettres de l'Académie royale de Rouen, et honoraire de celle des beaux-arts. Paris, d'Houry, 1704, in-i° de 10 et 10 pages.
m'accompagna et fit ces visites avec moi et prières pour des suffrages aux mêmes personnes ; car il désire être agréé le jour que j'espère être reçu, qui sera vendredy prochain 24 de ce mois, jour de l'assemblée. Il aura quatre tableaux à montrer.
Le 24. Deux marchands d'estampes arrivant de l 'Allemagne, dont l'un se nomme Artaria, sont venus chez moi. Ils font leur commerce à Francfort et le long du Rhin.
Je fus reçu à l'Académie royale de peinture et sculpture d'une voix unanime, et j'ay pris séance après avoir prêté le serment et avoir remercié la compagnie. M. Briard l, peintre d'histoire, fut agréé. M. de Marccnay, n'ayant pas le nombre de voix: pour lui qu'il lui auroit fallu, fut refusé.
Le 28. J'allai faire mes remercîments d'usage chez les divers membres de l'Académie ayant voix d'élection, par rapport à ma réception à l'Académie. M. Briard lit aussi les siens en m'accompagnaut.
Le 29. J'allai à Versailles avec M. Massé, le M. chevalier Cochin, mes anciens amis, et madame Basseporte, du jardin du roi ; c'étoit pour dîner chez M. de Livry, qui nous avoit invités depuis longtemps. Nous vîmes les tableaux du roi à la surintendance et fûmes de retour le soir à Paris.
Le 1er. Jassistai à l'assemblée de l'Académie. M. Restout, directeur, fut élu chancelier; M. Boucher, recteur,
1 Gabriel Briard, né à Paris en 1725, peignit la chapelle sépulcrale de l'église Sainte-Marguerite de Paris.
M. le Moine, adjoint à recteur, et M. Vassé professeur.
Le 2. Nous sommes ailés à Versailles, moi, ma femme, mon fils aîné, M. Huber, madame Huber et mon ami M. Ustcri de Neuenhof, qui prêta son équipage pour cet effet. Nous avons vu le roi et toute la famille royale. Nous avons parcouru le parc, la ménagerie et avons été joyeux et fort contents.
J'ay commencé le pendant de la Dévideuse. C'est une vieille femme qui lit ; elle est également peinte par G. Dow.
Le 9. Répondu à M. de Livry. Je lui dis que son œuvre de Piranese est reliée; que les Antiquités romaines ne sont pas encore arrivées chez M. Tilliard. J'ay mis un petit dessein de moi dans sa lettre.
Le 14. J'ay donné quatre-vingts livres à M. Schônau pour les deux petits tableaux qu'il m'avoit donnés à vendre. C'est M. Usteri de Neuenhof qui les acheta. M. Schônau doit en faire plusieurs autres sur ma recommandation.
Répondu à M. Resler. Je lui dis que j'ay fait partir les marchandises pour Leipzig.
Écrit à M. Wirsing. Je lui mande que son rouleau d'estampes est parti pour Nuremberg.
Le 17. M. Oets, peintre hollandois, a pris congé de moi, pour s'en retourner à Rotterdam, sa patrie.
Le 18. Mon ami M. Desfriches, d'Orléans, est arrivé de cette ville et m'est venu voir tout de suite.
Le 22. Je fus à l'assemblée de l'Académie. M. Casanova y fut agréé, sur une Bataille excellente et de bonne cou-
leur. Il fit voir aussi nombre de bons desseins et quelques petits tableaux qui furent fort goûtés.
Le 26. J'ai acheté de M. Desfricbes deux petits desseins de sa façon, que je compte envoyer en Allemagne, à un ami amateur.
Le 28. M. Cramer et M. Klefecker, envoyés de la ville de Hambourg, me sont venus voir, accompagnés de deux autres messieurs de la même ville. Ils sont fort aimables et m'ont fait toutes sortes de politesses. Ils m'ont invité de dîner chez eux.
Le 29. J'allai à l'assemblée de l'Académie royale pour donner ma voix, pour les grands prix de peinture et de sculpture que les jeunes artistes avoient présentés pour le concours. M. le Fevbre, élève de M. Vien, a remporté le grand prix de peinture» et M..., le second; M. Houdon, le grand prix de sculpture, et M. Pollet, le petit. Ce dernier avoit déjà eu le même prix l'année passée. Après cette opération finie, j'allai voir les ouvrages exposés au salon cette année, avec plusieurs amis. Je n'y ay exposé cette fois que le portrait de M. le marquis de Marigny et le Petit Physicien, et il me paroît que le public en est content;
Le 1er. Reçu de M. de Piller, secrétaire de l'ambassadeur impérial, la pension de MM. Gregorio et Vangelisti, mes élèves.
M. Kennel, marchand de Dresde, prit congé de moi.
Le 6. Répondu à MM. Volckmann, Descamps et Samhammer. Écrit à M. Eberts à Strasbourg, pour lui donner avis de la caisse de M. Volckmann.
Le 8. Écrit à M. de Waéserschleben, conseiller d'État du roi de Danemark, à Copenhague. Je lui dis que j'ay tiré une lettre de change de six cent soixante-deux livres neuf sous (qu'il me doit) par MM.Papelier etEberts. Je lui ay promis les Eisgebûrge des Schweizer. Landes von Hcrrn Zingg in Kupfer gegraben etc.
Le 9. J'ay reçu plusieurs petites brochures de Vienne, qui sont bien écrites par quelques membres de la nouvelle Académie allemande de cette résidence impériale. C'est mon ami, M. Wâchter, qui mêles a envoyées.
Le 11. Écrit à M. de Livry, à Versailles, pour l'instruire que ses langues fumées sont arrivées de Zurich.
Le 14. Je suis parti avec mon fils, M. Hin, peintre du duc de Deux-Ponts, M. Zingg, graveur, et M. Weirotter, peintre de paysages, pour Saint-Germain, de là à Poissy, où nous nous embarquâmes sur la Seine, que nous descendîmes la nuit jusqu'à Rolleboise, où nous descendîmes pour faire encore une lieue à pied et couchâmes à Bonnières. Il étoit une heure après minuit lorsque nous arrivâmes, après avoir fait quinze lieues dans cette journée. Le lendemain nous nous mîmes de nouveau dans un bateau et débarquâmes à Vernon en Normandie, à huit heures du matin. Cette ville est à dixhuit lieues de Paris. Notre objet étoit d'y dessiner le paysage, et nous y trouvâmes, en effet, presque tout digne d'être dessiné. Ce pays est charmant pour cela.
Le 20. Nous quittâmes Vernon pour nous en retourner à pied, dessinant toujours, chemin faisant, les objets qui nous parurent bons de l'être. Le temps étoit inconstant. Arrivé à Rolleboise vers le soir, M. Hin
1 Lis Glaciers des Alpes, gravés par M. Zingg.
nous quilta pour s'embarquer dans la Galiotte; il étoit très-pressé pour s'en retourner; nous y passâmes la nuit. Il pleuvoit continuellement, et malheureusement j'avois mal à un pied; malgré cela nous partîmes sur les dixheures, toujours dessinant, et nous passâmes le même jour par Mantes, où je dessinai le port et une partie du pont; de là, nous allâmes à Meulan, où nous arrivâmes fort avant dans la nuit, car je ne pouvois marcher à mon ordinaire. De Meulan nous marchâmes vers Poissy par un mauvais temps; c'est icy où je pris un cheval pour aller à Saint-Germain, car mon pied me faisoit très-mal; dans cette ville je voulus prendre un carrosse pour Paris, mais il n'y avoitplus de chevaux au bureau des voitures, et je fus obligé de prendre une charrette pour moi et mes compagnons de voyage. Nous arrivâmes de cette belle manière à Paris, à dix heures du soir, le 22 septembre, où ma femme et toute ma maison me reçut avec plaisir et dans laquelle tout étoit en santé et en bon état.
Le 28. M'est venu voir M. Reifstein, conseiller du landgrave de Hesse-Cassel, qui étoit arrivé en cette ville pendant mon absence, avec le jeune comte de Lynar, dont il est le gouverneur. M. Reifstein est homme d'esprit. 11 est peintre et littérateur. 11 resta longtemps avec moi, et sa conversation me plut beaucoup.
Le 30. Me sont venus faire visite M. le comte de Lynar et MM. les barons de
M. Àls *, peintre, pensionnaire du roi de Danemarck, étant arrivé de Rome où il a été quatre ans étudiant sous M. Mengs, m'apporta des lettres de ce peintre et de M. Winckelmann.
1 Pierre Als, peintre (l'histoire, naquit à Copenhague en 1725 et y mourut en 1775.
Le 2. J'ay donné à mon ami, M. Usteri, à emporter une lettre en réponse pour monsieur son frère, une pour M. le capitaine Hess, une pour M. Fuessli. Dans la première, je badine sur le compte du porteur; la seconde contient mes remercîments des langues fumées; la troisième ne contient rien que des paroles, excepté que je donne avis à chacun de ces messieurs qu'ils recevront chacun un portrait de M. deMarigny, et que j'ay acheté plusieurs estampes pour M. Usteri im Thal-egg.
M. l'abbé de Saint-Non, étant de retour de son voyage d'Italie depuis le commencement de cette semaine, m'est venu voir comme ancien ami. Je l'ay revu avec le plus grand plaisir du monde, car il est toujours aimable à son ordinaire. Il m'a dit avoir apporté nombre de dessins dont il se propose de graver plusieurs à l'eau forte.
Le 5. Je suis parti encore une fois pour dessiner le paysage ou plutôt les ruines de l'abbaye de Saint-Maur, avec M. Zingg. Nous y sommes restés jusqu'au jeudy 8 au soir, que ma femme vint nous y chercher en carrosse, car il pleuvoit fort et j'avois encore un peu mal à un pied. J'y ay fait douze desseins, quoiqu'il fit pendant ces jours-là un grand froid et de la pluie.
M. Usteri a pris congé de moi pour s'en retourner par Lyon à Zurich, sa patrie.
M. Reifstein a pris congé de moi pour s'en aller en Italie avec le jeune comte de Lynar.
Le 17. Envoyé une caisse avec tableaux, desseins et es-
tampes à M. Winckler, à l'adresse de M. Eberts, à Strasbourg, à qui j'ai écrit pour cet effet le 19.
Le 19. Répondu à M. Winckler. Je lui donne avis du départ de sa caisse, contenant les curiosités qu'il m'avoit demandées.
Le 20. Répondu à M. Ziesenis, peintre du cabinet de Sa Majesté Rritannique à Hanovre, qui m'offre le portrait de la reine d'Angleterre à graver pour mon compte, d'après le tableau qu'il a peint d'après nature. Je lui réponds que je ne fais plus de portraits, mais que je le ferois faire et qu'il pourroit, si cela lui est agréable, m'envoyer le tableau.
Le 25. Répondu à M. de Merz, à Nuremberg. Je lui dis qu'il y a quatre volumes de l'Encyclopédie au jour, y compris le volume des estampes à vingt-quatre ou vingtsept livres pièce.
Répondu à M. Samliammer, à Saarbruck. Je lui envoyé la mesure pour M. Seekatz et promet de donner trois à quatre louis pour ce petit tableau.
Le 24. Répondu à M. Fiedler. Je lui dis que je ne fais plus de portraits; cependant, comme il insiste beaucoup, je lui promets de faire faire le tout et je ne travaillerai qu'à la tête du portrait du landgrave, mais qui doit être seulement un buste sans mains, le tout pour deux mille quatre cents livres, et cent épreuves pour moi et dixhuit mois pour le faire faire.
Mademoiselle Wolff, de Strasbourg, riche héritière d'un banquier de cette ville, m'est venu voir et m'a montré de sa peinture en pastel, qui étoit fort bien pour cette aimable personne, qui ne peint que pour son plaisir, ayant beaucoup de goût naturel pour les arts et les aimant avec vivacité.
Le 11. Répondu à M. Dietrich. Je l'exhorte toujours à me faire les tableaux qu'il m'a promis depuis longtemps.
Le 18. Répondu sur trois lettres de Monseigneur de Livry, évêque de Callinique, résidant à Mâcon. Je lui dis que j'ay fait des tentatives inutiles auprès de M. Dietrich, qui se plaint que la guerre lui fait tomber les pinceaux des mains. Après la paix, j'espère lui procurer encore un tableau de la main savante de ce maître, qui n'a pas besoin d'argent, étant si riche.
Répondu à M. Usteri de Neuenhof, à Zurich. J'ay reçu un dessein au crayon rouge sur papier blanc que madame la margrave de Rade-Durlach m'a envoyé en présent. Il est de la propre main de cette princesse, fort joliment fait. Il représente une fille assise par terre, tenant sur ses genoux un nid d'oiseau avec les petits, devant elle est un jeune homme qui montre avec la main un trou dans le mur d'où le nid a été tiré. Je suis pénétré de reconnoissance envers cette princesse! Il y en a assurément fort peu en état de dessiner de la sorte.
Le 23. J'ay répondu à la lettre remplie de bontés de madame la margrave, qu'elle m'avoit écrite de sa propre main.
Répondu à M. Fleischmann, conseiller privé de S. A. S. le prince de Hesse. Je lui mande que j'ay reçu le dessein de madame la margrave, que ma femme se réjouit par rapport à l'intention de cette princesse à son égard. J'ay mis la lettre à Son Altesse Sérénissime dans la sienne.
M'est venu voir, venant de l'armée, mon ami M. le chevalier de la Tour-d' Aiguë. Il m'obligea d'aller chez
DE .JEAN-GEORGES WILLE. 185 lui sur-le-champ, où il me montra beaucoup de desseins qu'il avoit achetés en Allemagne et d'autres qu'il avoit laits d'après nature, quiétoient fort jolis. J'étois charmé de le voir en santé.
Le 1er. J'allai voir M. de Bachelbel, envoyé du duc de Deux-Ponts, qui m'avoit fait l'honneur de me venir voir beaucoup de fois. 11 m'a donné une poudre pour rafraîchir les échauffés.
Je fus voir M. Eberts, mon ancien ami, qui, étant de retour de son voyage de Hollande et d'Allemagne, étoit venu me voir depuis son arrivée.
J'allai de là, avec M. Papelier, associé de M. Eberts, voir mademoiselle Wolff et fus faire aussi ma révérence à madame Dietrich, de Strasbourg.
Le 2. Me vint voir M. Lindenner, secrétaire de M. le brigadier Lochmann. Il venoit de Zurich et m'apporla des lettres de M. Fuessli, avec quelques estampes de Sadeler, qui sont de mauvaises épreuves.
Le 10. Est entré chez nous en qualité de domestique, Pierre , natif de , en Normandie.
Le 11. A commencé la vente de feu M. Collin de Vermont1, dans laquelle il y a beaucoup de choses qui ont appartenu à M. Rigaud. J'ay acheté plusieurs articles dans cette vente.
Le 19. M. de Lochmann, maréchal de camp des armées du roi et propriétaire d'un régiment suisse, me vint voir. Il est chevalier de l'ordre du mérite militaire.
1 Le catalogue de ce rte vente est fort curieux , en ce qu'il contient un grand nombre d'études de Rigaud et de Collin de Vermont.
J'ay acheté plus de cent desseins; ils sont de différents maîtres. J'ay payé
Le 20. Je fus saigné pour la seconde fois de ma vie, mais il étoit nécessaire. Il y a dix-huit ans que je l'ay été pour la première fois.
Écrit ou répondu à MM. Usteri, frères. Je leur dis qu'ils recevront leurs estampes par M. Fremin.
Répondu à M. Dilsch, peintre à Nuremberg. Je lui dis que les anciens desseins qu'il m'a envoyés ne sont guère beaux; j'en ay choisi dix-sept; le reste, je le lui renvoyé. Il sera payé par M. Wirsing, à ce que je crois. Je lui demande aussi si le chardon que mademoiselle sa sœur me doit peindre est fini.
Le 24. Répondu à M. Wirsing, à Nuremberg. Je lui mande que les estampes qu'il m'a demandées lui seront envoyées par M. Eberts, de Strasbourg, et qu'il peut donner l'argent spécifié à M. Ditsch.
Le 51 . Répondu à M. Gottfried Winckler, sur sa lettre du 25 novembre, et qui est allé de Géra à Hambourg à cause de la guerre. Je lui dis que j'ay acheté de nouveau près de cent desseins, et j'ay pris de l'argent sur son compte chez MM. Papelicr et Eberts. J'ay adressé ma lettre à M. Christian Dietrich, Rorgeest, à Hambourg, selon qu'il l'avoit désiré.
Le 1er. J'ay envoyé mon tils, Pierre-Alexandre Wilkj chez M. Greuze, son maître, avec une cafetière d'argent qu'il a présentée à madame Greuze pour ses étrennes. Il a été bien reçu, comme de raison.
Le 2. J'ay exposé chez moi le dessein original fait par M. Rigaud pour la gravure du beau portrait de Bossuet, évêque de Meaux, chef-d'œuvre de gravure de M. Drevet, le fils. J'ay fait l'acquisition de ce magnifique dessein en vente publique, provenant de la succession de M. Rigaud. l\ m'a été fort disputé par les curieux et amateurs. On m'en a offert aujourd'hui trois cents livres, mais je ne le donnerais pas pour le double, car il me fait plaisir.
J'allai à l'assemblée de l'Académie royale.
Le 3. J'allai chez M. le marquis de Marigny avec l'Académie, à l'occasion du jour de l'an. L'Académie royale de peinture a le pas sur l'Académie de l'architecture, qui y étoit aussi. Au sortir de là, M. Daullé, graveur, MM. Challe, l'un peintre, l'autre sculpteur, vinrent avec moi, et nous dinâmes chez Lendel, rue de Bussi.
Répondu à M. Lindenfels, chambellan du margrave de Bareuth. Je lui envoyé le catalogue de mes ouvrages, qu'il avoit désiré.
Le 4. J'ay répondu à M. Halbusch, libraire à Londres; comme il me demande de mes estampes, je lui réponds qu'il doit me nommer un banquier icy pour me faire toucher en même temps de l'argent, et de me dire la route qu'il veut que cette marchandise devroit prendre.
Le 17. Répondu à M. de Kessel, chambellan du roi de Pologne, électeur de Saxe, à Dresde, sur sa lettre pleine d'amitié pour moi.
Lf. 20. J'ay porté cent vingt livres à M. Schenau pour deux petits tableaux que je lui ay fait encore faire pour M. Gaillard, graveur.
Répondu à M. de Livry. Je lui dis que ses desseins
par M. Cochin sont encadrés; je lui envoyé aussi la note de ce que j'ay dépensé pour lui.
J'ayachetédeM. Weirottersix petites planches dessinées et gravées par lui-même. Je les mettrai au jour sous le litre : Vues de la Seine, M. Weirotter les dédie à M. Boucher. Les six planches mecoûtent quatre louis d'or.
Répondu à M. Fuessli. Je lui dis qu'on ne veut pas donner plus de cent vingt livres pour les trois planches en question.
Écrit à M. Usteri, à Zurich. Je lui mande que j'ay trouvé l'œuvre de Vandermeulen, en trois volumes hien reliés en veau, pour Ja somme de deux cents livres; que je remettrai ces volumes à M. Fremin pour les lui faire passer.
M. Lindiner, aide de camp du général de Lochmann, prit congé de moi.
Le 21. Répondu à M. Le Clerc, peintre du duc de Deux-Ponts. Je lui mande que je remettrai son rouleau d'estampes, que j'ai acheté pour lui, à M. de Pachelbel pour le lui faire parvenir, ainsi que la lettre.
Le 26. Répondu à M. Hin, peintre du duc de Deux- Ponts .
Répondu à M. de Boissieu1, jeune peintre à Lyon, qui m'avoit envoyé de ses ouvrages pour me prier de lui dire mes sentiments et lui donner des conseils. Je l'exhorte de venir à Paris.
Le 50. J'ay écrit à M. Zocchi, peintre à Florence, pour le prier de me faire deux tableaux pendants, et je lui envoyé la mesure.
1 On peut voir la lettre que Boissieu écrivait à Wille à cette occasion dans les Archives de Vart français. Documents, tome Ier, pages 432-54.
J'ay cherché chez M. Girout, banquier, quatre petits tableaux peints par Metay, pour les faire graver. Il me les a prêtés de grand cœur. Le même jour, j'ai fait marché pour la gravure de deux de ces tableaux avec M. Zingg, à raison de mille livres. Wille ajouta plus lard : Ces planches ont été finies en 1766. J ay récompensé M. Zingg.
Le 1er. J'ay fait marché pour les deux autres tableaux marines cy-dessus nommés, avec M. de Longueil, qui doit les graver pour moi, de même grandeur que les planches que fera M. Zingg. M. de Longueil, qui a été mon élève, me fait ces deux planches pour mille livres. Wille ajouta plus tard : Ces deux planches n'ont été achevées qu'en 1766. J'ay donné à M. de Longueil trois cents livres de plus; car l'une m'est dédiée et l'autre l'a été à ma femme, qui lui a fait présent de plusieurs paires de manchettes de dentelles et autres.
Le 2. Je fus tout d'un coup fort malade d'une colique.
Le 5. J'allai voir M. Zingg. Je trouvai ce cher ami malade au lit, et il fut saigné deux fois le même jour; cela l'a beaucoup soulagé.
Le 6. Répondu à M. le docteur Wolckmann, à Hambourg. Je lui propose de parler à M. Winckler pour qu'ils mettent leurs estampes et autres dans la même caisse, que l'on pourroit envoyer à Francfort, vers le temps de la foire de Pâques.
Répondu à M. Winckler, actuellement à Hambourg. Je lui propose la même chose qu'à M. Wolckmann par rapport à ses estampes et desseins. Je lui dis en
outre que je vais prendre les huit cents livres chez M. Eberts, sur son compte, comme il l'a désiré lui-même. Cette réponse se trouve incluse dans la lettre à M. Wolckmann.
Le 10. Répondu à M. Usteri de Neuenhof. Je lui dis que le diplôme reviendra à environ cinquante livres, c'està-dire le cuivre, la gravure et cent épreuves, et que M. Mariette fait actuellement relier le volume des Antiquités.
Le 20. J'aymis au jour six petits morceaux sous le titre Vues de la Seine, que M. Weirotter avoit gravés pour moi.
Au soir, j'allai voir les estampes délaissées par un curieux nommé M. Nasson. Au sortir de cette maison, je tombai furieusement, mais heureusement sans me faire le moindre mal. M. Pioret, secrétaire de la grande poste et mon ami, étoit avec moi.
Répondu à M. Strecker, peintre du prince héréditaire de Hesse, à Bouxwiller. Je lui mande que ses estampes mises en rouleaux sont parties pour Strasbourg, samedy passé, à l'adresse de M. Eberts. Le même jour, j'ay écrit audit M. Eberts pour lui en donner avis et le prier d'envoyer ces estampes à M. Strecker.
Le 21. M. Zingg a dîné, pour la première fois après sa maladie, chez nous; cela nous a fait bien du plaisir.
Répondu à M. Le Clerc, peintre du duc de Deux- Ponts. Je lui dis que M. Rigaud 1 ne donne pas à moins de vingt sols pièce des vues de châteaux royaux.
Ces jours passés, j'ay fait présent d'un couvert d'argent à M. Zingg : cela lui fit beaucoup de plaisir.
11 y a quelques jours que M. Greuze, mon ami, me vint voir. Il trouva chez moi les cent portraits de Van-
1 II est ici question de Jean Rigaud, qui a dessiné et grave les Maisons royales de France rers 1750.
Dyck, bonnes épreuves, bien reliés, dorés sur tranche, et, comme je remarquai que le tout lui faisoit plaisir, je lui en fis présent : cela lui en fit encore davantage.
J'ay acheté ces jours passés, pour ma curiosité, une académie admirablement dessinée par M. Carie Vanloo : aussi m'a-t-elle coûté soixante livres deux sols. Elle est au crayon rouge sur papier blanc.
Répondu à M. Weiss, gouverneur du comte de Schalenbourg, en Saxe. Je me plains de ce qu'une de ses lettres ne m'est point parvenue, et que, selon notre compte, je lui dois encore vingt et une livres.
Le 1er. J'ai acheté de M. Huquier, marchand d'estampes, une académie au crayon rouge sur papier blanc, pour le prix de quarante-huit livres : elle est de M. C. Yanloo et des plus belles; elle est assise, et celle que j'ay achetée le mois passé, faite par le même, est moitié debout et moitié à genoux.
Le . Répondu à M. Jundt, à Strasbourg, qui me persécutoit pour que je lui procurasse un portrait de M. le comte de Saint-Florentin l, que j'ay gravé il y a environ onze années. Je l'ay fait; l'épreuve est des plus magnifiques pour le prix de soixante-douze livres. C'est madame de Dietrich qui l'a emporté avant-hier. Il m'avoit demandé en outre un M. de Lôwendal. Je l'ay ajouté, qui coûte six livres, mais l'épreuve est assez mauvaise, n'en pouvant pas trouver d'autre2.
1 Ce portrait, gravé par YYille en 1751, d'après Jean-Louis Tocqué, est décrit par M. Leblanc sous le n° 124.
2 Woldemar de Lœwendal, maréchal de France, d'après Maurice-Quentin delà Tour, gravé en 1749. (Leblanc, n° 1 22.)
Le 7. Répondu à M. Kennel, libraire et marchand d'eslampes à Dresde, qui me doit soixante livres. Je le prie de donner cet argent à M. Boetius, graveur du roi de Pologne, électeur de Saxe, qui a perdu tout dans le bombardement de Dresde, pour le soulager un peu.
Répondu à M. Boetius, graveur de la cour de Saxe, qui, m'ayant écrit pour la première fois, me fit une description des plus attendrissantes de sa situation, et me dit qu'il a tout perdu par le feu des Prussiens au siège qu'ils avoient mis devant Dresde. Je lui ay envoyé un billet dans ma lettre, sur lequel M. Kennel lui payera les soixante livres qu'il me doit et qui est le seul argent que j'aye actuellement à Dresde. Je le prie de l'accepter, en attendant, quoique peu de chose. Je lui mande cependant qu'entre Pâques et la Pentecôte je lui ferai toucher quelque chose de plus et selon qu'il me sera possible alors. Selon mon cœur, je voudrois l'assister de beaucoup, quoique je ne le connoisse pas autrement; mais il est artiste malheureux, cela me suffit.
Répondu à M. Resler, à Dresde. Je lui mande que j'ay fait partir ses marchandises pour Strasbourg, à M. Eberts, etc.
J'en ay donné avis à M. Eberts pour le prier de les envoyer à Leipzig.
Répondu à M. Usleri im Thal-egg, à Zurich. Je lui donne avis que tout est prêt pour lui être envoyé, et qu'on imprime actuellement le diplôme que j'ay fait graver pour la nouvelle société.
Répondu à M. Usteri de Neuenhof. Je lui marque que M. Mariette m'a remis le volume d'Antiquités l, peint
1 II s'agit ici du i Recueil de peintures antiques trouvées à Rome, imitées fidèlement, pour les couleurs et le trait, d'après les dessins coloriés par
pour lui . Cet ouvrage lui a été fait présent par M. le comte de Caylus qui n'a fait imprimer que trente exemplaires. La dépense pour peindre et colorier ces estampes est de trois cents livres, et la reliure dix-huit livres, que j'ay payées à M. Mariette de mon argent et qui me sera rendu par M. Usteri.
Le 12. M le baron de Bernsdorf, chambellan du roi de Danemark et neveu du ministre des affaires étrangères de ce monarque, m'est venu voir : il avoit aussi des compliments à me faire de la part de M. Wasserschleben, conseiller d'État du même roi et mon ancien ami, et de la part de M. Klopslock, célèbre poëte à Copenhague, auteur du poëme épique le Messie.
Le 15. Répondu à M. Die tri ch, à Dresde. Je lui dis que la nouvelle qu'il ma donnée de m' envoyer bientôt des tableaux de sa main, de même qu'à M. Mariette, pour lequel j'ay négocié, m'a fait un plaisir infini. Je le prie aussi pour quelques desseins encore. M. Mariette espère lui trouver l'estampe de Rembrandt qu'il désire, et moi
Pietro-Sante Bartoliet autres dessinateurs, » Paris, Didot, 1783; 2 vol. infol. 2e édition. C'est la seconde édition de cet ouvrage, qui n'a été tirée, comme le dit Wille, qu"à trente exemplaires. Le Cabinet des estampes de Paris possède les dessin? originaux de Pietro-Sante Bartoli, dont le comte de Caylus lui a fait présent en 1 7 64, et on lit sur le premier feuillet cette note qu'il nous a semblé curieux de reproduire ici : « Desseins originaux, par Pietro- Sante Bartoli, de peintures antiques trouvées à Rome, lesquels M. le comte de Caylus a acquis, fait graver, et fait casser les planches après le tirage de trente exemplaires, dont Tun a été donné par lui à la Bibliothèque royale, et les desseins au Cabinet des estampes du roy en 1764. Le discours préliminaire est de M. le comte de Caylus ; l'explication des desseins par M. Mariette, celle du pavé en mosaïque par M. l'abbé Barthélémy. Cette rare et magnifique édition a coûté plus de douze mille francs h M. le comte de Caylus, non compris les frais de l'enluminure de chaque exemplaire, faite sous ses yeux, dont il avait fixé le prix à trois cents livres, qui ont été payées par ceux à qui cet illu tre bienfaiteur des lettres et des arts a fait présent de ce livre. »
j'ay mis dans ma lettre une estampe de Rembrandt, trèsrare, que je lui envoyé. Je lui promets aussi de lui trouver le grand Coppenol du même maître.
Le 14. J'allai voir M. le chevalier de Damery, comme il m'arrive souvent. J'ay vu chez lui un dessein de M. Casanova, représentant une bataille très-iîèrement faite, et très-grand pour étendue. C'est le plus considérable que j'aye vu de lui et en même temps le plus beau. Il l'a fait pour être le pendant d'une aussi grande bataille, par M. Carie Vanloo, que M. Beauvarlet grave. M. le chevalier Damery a fait présent à mon fils aîné de trois académies, dont une par M. Deshayes, fièrement dessinée; les autres sont de M. Natoire, dont une de femme.
Le 21. Répondu à M. Winckler, actuellement à Hambourg. Je lui dis que sa caisse est partie avec ses tableaux, desseins et estampes, et que ses estampes sont mêlées avec celles de M. Wolckmann pour le même objet.
Le 22. Répondu à M. de Bissing, conlrôleur de chancellerie de l'empire. Je lui dis que j'attends avec impatience les nouveaux tableaux de M. Brandt, et je le prie de dire à M. Brandt de m'envoyer six exemplaires de ses gravures à F eau-forte, de les payer de mon argent, comme aussi les desseins que M. Brandt doit faire pour moi.
Le 23. Répondu à M. Vàchter, secrétaire de M. le comte de Kaunitz, à Vienne. Je lui dis que j'ai reçu l'argent de M. Fournereau, son receveur de rentes; que j'ai mis à part ce qu'il destine à M. Schmuzer.
Le 28. Répondu à M. Schmidt, à Pétersbourg. Je l'exhorle de m'envoyer les épreuves du portrait de l'impératrice de Russie, morte depuis peu, avec et avant la lettre, etc.
Le . M. le baron de Palm m'est venu voir pour faire connoissance avec moi. Il est frère d'un des conseillers d'État du margrave de Bade-Durlach, que j'ay connu icy il y a plusieurs années.
Le 29. Répondu à M.- Usteri, à Zurich. Je lui apprends que j'ay fait remettre à M. Fremin toutes les curiosités que j'ay achetées pour lui, notamment les peintures antiques publiées par M. le comte de Caylus, et que M. Fremin lui enverra le tout.
Le 30. J'allai à la vente de M. de Gagni1, où j'ay poussé un tableau de Terburg, représentant trois femmes, jusqu'à trois mille trois cents livres.; il fut adjugé à M. Eberts, banquier allemand, à trois mille six cents livres.
Le 2. Répondu à M. Strecker, peintre du prince héréditaire de Hesse. Je lui mande que j'ay fait partir ses estampes à l'adresse de M. Eberts, à Strasbourg, qui les lui enverra.
1 Catalogue raisonné des tableaux, porcelaines, bijoux et autres effets du cabinet de feu M. Gaillard de Gagny, receveur général des finances de Grenoble, par Pierre Remy. Paris, 1762; in-12. Voici la description de ce tableau de Terburg, catalogué sous le n° 15 : « Un tableau peint sur toile, de 28 pouces et demi de haut sur 23 pouces de large. Trois femmes font le sujet. Une est assise, écrivant une lettre sur une table couverte d'un tapis de velours de couleur pourpre ; elle a sur la tête une coëffe blanche, nouée sous le menton, et une noire par-dessus. La seconde a ses deux mains appuyées sur le dos de la chaise; son attitude penchée et son air de tête donnent bien à connoitre qu'elle ne veut pas ignorer le contenu de la lettre. La troisième est debout proche la table; elle est coiffée en cheveux et l.t gorge découverte; le corps et les manches de son habillement sont de satin cramoisi, et la jupe aussi de satin, mais blanc, garnie de broderie d'or; elle tient négligemment son mantelet. Un petit chien blanc est sur tin tabouret. » j. 13
m JOUl'.NAL
Le 4. Répondu à M. Eberls, à Strasbourg. Je lui dis que j'ay reçu les quatre-vingt-deux livres qu'il m'a fait remettre de la part de M. Jandt. Je le prie aussi de recevoir et faire partir la petite boëte, avec le rouleau d'estampes pour Bouxwiller.
Le 12. Répondu à M. Dietrich, peintre de la cour de Saxe. Je lui dis que je suis on ne peut pas plus content de ce qu'il me marque, qu'il m'enverroit, aussitôt cette réponse reçue, la caisse avec les tableaux. Je lui dis aussi de prendre de ma part de l'argent chez M. Resler.
Le 22. Répondu à M. Weiss, receveur de la steur du cercle de Leipzig. Je lui mande que les estampes qu'il a désirées sont une partie déjà chez MM. Papelieret Eberts, qui me les ont payées sur la lettre incluse dans la sienne. L'autre partie, qui passera par Lyon, est encore en gros rouleau chez moi. Je le remercie aussi des livres qu'il m'a envoyés et dont les Omazonen lieder sont charmantes.
Le 23. Écrit à M. le chevalier Mengs, à Madrid. Je lui fais compliment sur ce que le roi d'Espagne Ta fait venir pour être son premier peintre. Je lui mande en même (empsque ma lettre est accompagnée d'une boëte de pastels dont je lui fait présent.
Le 12. J'ay remis l'impression du portrait de M. le comte d'Esterhasi, gravé par Schmidt1, à M. de Piller, pour être envoyé à Vienne.
1 Catalogue raisonné de l'œuvre de Georges-Frédéric Sclnnidt, graveur du loi de Prusse. Londres, 1780 ; in-8° de 124 pages. L'auteur de ce livre est A. Crayen. Le portrait du prince Esterhasi est catalogué sous le n° 78.
DE JEAN-GEORGES WILLE. m Le 14. Répondu à Monseigneur l'évêque de Callinique, à Mâcon. Je lui dis que ses estampes, que M. de la Rolle devoit emporter, pouvoient rester icy jusqu'à ce que les marines eussent paru pour faire un même rouleau.
Répondu à M. Winckelmann, à Rome. Je lui mande que j'ay seulement vu sa dissertation sur l'architecture, qu'il a faite en allemand et qu'elle avoit été remise dès l'hiver passé de sa part à M. l'abbé Àrnauh, auteur du Journal étranger, etc.; que l'ouvrage de M. le chevalier Mengs a paru depuis peu à Zurich.
Le 15. M'est venu voir un peintre élabli à Metz, nommé M. Kaufmann. 11 m'a dit qu'il peignoit le portrait. Je ne connois pas son mérite. Il court les provinces; il est bel homme.
Le 16. Vint chez moi M. Wolekmann, le jeune, frère de M. Wolekmann, docteur en droit à Hambourg et mon ami. Quoique je n'eusse jamais vu le nouvel arrivé, je le connus d'abord; sans lui laisser le temps de me dire son nom, je lui dis: « Vous êtes M. Wolekmann, frère de mon ami. » 11 fut fort surpris décela avec raison, lime remit une lettre de monsieur son frère. Il vient d'Angleterre et me paroît fort aimable.
Le 18. Répondu à M. Gessner, fameux auteur allemand et imprimeur-libraire à Zurich. Il m'avoit écrit, tant pour faire connoissance avec moi que par rapport à un jeune graveur de sa ville qui a perdu son temps et son argent à Augsbourg et qui désireroit venir à Paris. J'ay donné sur cet article les meilleurs conseils que je po: vois. Le reste de ma réponse n'est que compliments et éloges mérités pour l'auteur du poëme la Mort d'AbeL
Le 19. Je me levai de grand matin et je courus dessiner un paysage tout seul derrière l'Arsenal. A onze heures j'étois de relotir.
Le 26. M. de Longueil m'apporta la première eauforte des deux planches qu'il grave pour moi, d'après deux marines de Metay, et qui est très-jolie. Je lui ay donné le même jour trois cents livres, qui est le premier à-compte sur cet ouvrage. Je suis convenu avec lui à raison de mille livres pour les deux planches.
M. de Lehzeltern, secrétaire d'ambassade de Leurs Majestés Impériales, qui passe icy pour aller en cette qualité à la cour de Madrid, me vin t voir; nous liâmes connoissance et amitié pour ainsi dire sur-le-champ.
Le 1er. M. de Lehzeltern, secrétaire de l'ambassade impériale à la cour de Madrid, étant arrivé de Vienne, me vint voir accompagné de M. de Rocka, mon ancien ami, m'appoi tant des lettres de mon ami Wachter, secrétaire du comte de Kaunitz, chancellier de cour et d'État de l'impératrice-reine.
M. de Piller, secrétaire de M. le comte de Staremberg, m'a payé, contre mes quittances, les pensions de trois mois pour mes élèves, MM. Gregori et Vangelisti, d'avance.
Le 2. J'ay retouché pour la seconde fois les épreuves des deux paysages que M. Zingg me grave d'après M. Schutz pour moi.
Le 7. J'ay donné une lettre de recommandation pour M. le chevalier Mengs, premier peintre du roi catholique
à Madrid, à M. Lebzeltern, secrétaire d'ambassade de la cour impériale, qui va en Espagne.
J'ay acheté un tableau peint par G. Metzu, qui est très-beau. C'est une cuisinière assise, les mains jointes comme faisant ses prières. Il y a beaucoup d'ustensiles de cuisine par terre, le tout est admirable. Je compte graver ce bon tableau; il le mérite, il m'a coûté cher.
Le 8. Répondu à M. Gottfried Winckler, actuellement chez M. Christian Dietrich, Borgeest, à Hambourg. Je lui mande que j'ay déjà acheté pour lui cinq tableaux, entre autres un Bega et unTeniers, celui-cy avec deux figures; que je continuerai à acheter des desseins et tableaux, comme aussi des estampes. Je lui dis aussi qu'il aura les Fables delà Fontaine, et lui demande si son Terburg est beau. Je lui dois le petit portrait de Voltaire.
Bépondu à M. J.-C. Dietsch, peintre à Nuremberg. Je le fais en même temps souvenir du chardon que mademoiselle sa sœur doit peindre pour moi, et je consens au marché qu'il m'a proposé pour deux paysages de sa main. Je le prie aussi de s'informer auprès de MM. Merckel et Mertz s'ils ont reçu deux caisses de Dresde pour moi.
J'allai pendant huit jours à une vente de desseins d'Italie délaissés par M. Manglard \ qui a toujours demeuré
1 Catalogue d'une collection de desseins, tableaux et estampes du cabinet <le feu M. Manglard , peintre de l'Académie de Saint-Luc, à Rome, par les sieurs Helle et Remy. Paris, 1782; in-12. A la suite de l'exemplaire de ce catalogue qui se trouve à la Bibliothèque impériale, on lit la note manuscrite suivante, écrite de la main de Helle lui-même : « Si cette collection de desseins de M. Manglard n'avoit pas été visitée à Rome par M. Natoire, qui en a choisi ce qu'il a voulu , il nous soroit parvenu plusieurs belles pièces qui auroient rendu cet assemblage plus recommandable; cependant il faut convenir qu'il y avoit de très-beaux desseins, dont les amateurs ont sceu faire distinction par les prix, où ils les ont portés.
« Les tableaux n'ont pu se vendre, ny en ayant pas d'assez précieux pour