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de la Welteravie, pour lui remettre une lettre qu'on m'avoit donnée à Strasbourg, et dont le contenu me regardoit en partie. Je sortis en conséquence de bon malin de notre taverne, accompagné du Moravien, qui, se disant passablement au fait de la langue latine, s'adressa à un abbé qui passoit près de nous, en lui demandant fort poliment, en latin, le chemin du faubourg Saint-Germain. I/abbé le regardoit, haussa les épaules en disant : « Je ne vous comprends pas, » et passa outre. Cette prompte séparation de l'abbé de notre pauvre latiniste me donnoit occasion de plaisanter sur l'éloquence du Moravien ébéniste, qui s'en formalisoit en me conseillant de mieux faire en françois qu'il n'avoit probablement fait en latin. Je l'écoutois encore lorsque j'aperçus un bourgeois qui humoit fort tranquillement l'air du matin devant la porte de sa maison. Je m'approche de lui, je commence par lui faire la révérence, en lui demandant pardon de la liberté que je prenois de l'interrompre dans son occupation, et je finissois par lui demander le chemin du faubourg. Ce bon citoyen me comprit, contre l'espérance du Moravien. Il m'enseigna en riant, nonseulement le chemin du faubourg Saint-Germain, mais aussi la rue, d'après l'adresse de ma lettre, que je devois y chercher. Après ce renseignement, nous trouvâmes facilement et le faubourg et la rue, et le Welteravien luimême, qui me reçut à merveille et m'offrit son amitié, qui, par la suite, me devoit être utile; et comme il vit, par le contenu de la lettre que je lui avois remise, que je me destinois à étudier la peinture, il me mena sur-lechamp chez un peintre du quartier qu'il connoissoit, dont les ouvrages me parurent si médiocres, que je ne cherchai ni à profiter de son art ni de sa connoissance. Après celle expédition, j'instruisis mon nouvel ami que
ma demeure actuelle étoit des plus misérables. Il me plaignit et me conseilla de me loger dans une bonne maison de son quartier. Je suivis son conseil ; je cherchai et je trouvai une petite chambre garnie, rue de l'Observance, vis-à-vis le couvent des Cordeliers, que je Jouai à neuf francs par mois. Et de suite j'allai retirer mes effets des mains de mon tavernier, qui me fit payer beaucoup pour le peu qu'il m'avoit fourni. Après cela, je me rendis à ma nouvelle demeure, qui me plaisoit ; et, pendant que je m'y arrangeois selon ma fantaisie, mon cher Moravien, apparemment meilleur ébéniste que latiniste, ayant trouvé de l'occupation, gagnoit de l'argent au faubourg Saint- Antoine et commençoit à me négliger, et enfin me devint invisible. Il avoit ses raisons : je l'avois obligé.
Aussitôt que mes petits arrangements dans ma nouvelle demeure furent faits, j'achetai par précaution palette, pinceaux, couleurs, papier, crayons, etc., pour être prêt de m'en servir selon les occasions et les circonstances. Après ces soins je commençai à parcourir les places publiques pour voir les slatues de bronze de plusieurs rois qui y étoient érigées. Je me rendis également au jardin des Tuilleries où je vis nombre de slatues en marbre faites par des artistes modernes. Les tableaux, les tombeaux gothiques, les monuments anciens et nouveaux des églises ne furent pas oubliés. Ce mélange, cette variété, produit des beaux-arts, m'échauffoit la tête et travailloit mon imagination. J'en rêvois pendant mon sommeil. Je me proposois de dessiner partout où il y auroit moyen de le faire. Ainsi, tout me tourmentoit et tout me faisoit plaisir, si bien que souvent j'oubliois le boire et le manger. Cependant la chose capitale à laquelle je n'avois pas songé étoit de savoir de quelle manière il me seroit possible de subsister? Mon petit trésor diminuoit journelle-
ment, et bientôt il pouvoit être à sec si je ne prenois des précautions contre un tel malheur, dont, réflexion faite, il n'y avoitque mon père qui pût m'en préserver. Mais je me sentis un peu peccable en ce que je ne l'avois pas encore instruit de mon arrivée à Paris, et qu'il pouvoit avoir appris d'une manière indirecte. Une telle négligence, et cette crainte me pesoient. N'importe, le cœur de mon père et son amitié m'étoient connus. Je lui écrivis donc la lettre la plus filialement soumise comme c'étoit mon devoir, et après des informations, des excuses et bien des détails, je finissois par lui demander des secours en argent. En attendant une réponse favorable, et de quoi, par conséquent, réparer la brèche de ma bourse, je m'étois donné plusieurs objets fort agréables selon l'idée d'un jeune homme qui aime et estime la propreté et la parure.
J'ai déjà observé que l'amitié entre Schmidt et moi s'étoit heureusement formée pendant notre voyage ; j'ajoute qu'elle se fortifioit de plus en plus à Paris, nos façons de penser et d'agir étoient à peu près conformes; je l'aîlois voir souvent lorsqu'il aidoit M. de Larmessin dans la gravure des contes de la Fontaine1, nous ne nous lassions jamais d'être ensemble, l'ennui n'éloit pas de notre essence. Schmidt avoit de l'esprit, et quoiqu'un peu satirique il étoit noble et honnête par principes. J'avois également fait connoissance avec d'autres jeunes artistes, qui, comme moi, étudioient pour se perfection-
1 Schmidt grava trois pièces d'après les Contes de La Fontaine; elles sont décrites sous les n03 99, 102 et 105 du Catalogue de l'œuvre de Schmidt, et correspondent aux contes dont les titres sont : Nicaise, A femme avare, galant eseroe, et le Faucon. Elles sont toutes trois d'après Lancret, et Oayen, l'auteur du Catalogue de l'œuvre de G. -F. Schmidt, nous fait observer que, dans l'estampe A femme avare, ijalant eseroe, « la ligure de l'amant représente notre artiste, et celle du mari le frère de M. Lancret. »
ner, et j'aurois eu lieu d'être content si l'argent qui m'étoit nécessaire et que j'atlendois de mon père avoit été dans ma poche. Enfin, la réponse de mon père me parvint exactement lorsque j'avois le plus grand besoin de son secours ; elle étoit à peu près conçue en ces termes : «Enfin, mon fils, tu es donc sorti de ta patrie sans me consulter et même sans m'en avertir, je dois donc croire que tu te trouves en état de te soutenir sans mon intervention, et si j'avois la foiblesse de t'envoyer de l'argent, je feroisune faute capitale; je connois ton inclination de briller partout, je veux et je dois t'empêclier de faire des dépenses sans nécessité et sans utilité. Je t'invite à faire des réflexions sur mes paroles et sur les raisons qui me font agir comme j'agis. Au reste, mon fils, n'abandonne jamais le chemin de la vertu que je t'ai enseigné, évite les routes tortueuses, quoique agréables en apparence, elles ne mènent qu'aux précipices ou dans la fange ; fais voir en toute occasion que tu es le fils d'un honnête homme, enfin que je puisse avoir la consolation de dire que je mérite d'être ton père. » Que pouvois-je faire après une telle réponse? Mon père me faisoit des reproches, me refusoit des secours et me donnoit des conseils, j'avoue qu'en partie je méritois de telles leçons. Cependant les fautes que je pouvois avoir faites étoient plutôt le résultat de la légèreté d'un jeune homme que de sa malice ou de sa méchanceté. Au reste, c'étoit mon père qui m'avoit parlé, et quoique j'en eus du chagrin, je ne l'aimois pas moins, je connoissois son cœur, j'espérois de regagner son amitié $ mais ce n'étoit pas le moment de l'essayer; l'affaire étoit, selon mes idées, trop nouvelle.
Cependant ma situation en ce moment n'étoit pas plaisante. Devois-je perdre courage? Non, je me voyois quelques ressources dans un des coins de ma valise ; c'étoit
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une douzaine de très-belles médailles d'argent que j'avois apportées d'Allemagne comme une de mes plus agréables curiosités, et que je fus obligé de tirer de là pour les mettre en gage. Et pour faire cette belle opération je découvris aisément un bon juif incirconcis qui voulut bien, selon l' usage et la moralité de ces gens utiles, avoir la générosité de me prêter, en monnoie, sur mes médailles, la moitié de leur valeur, dont, par une précaution louable de sa part, il retint, en mecomptant son argent, l'intérêt complet d'un mois. Ce qui restoit après sur sa table et qui n'étoit pas lourd, je pouvois sans difficulté le fourrer dans mon gousset. Avec tout cela il y avoit une clause qui porloit que, si au bout de six mois je ne retirois pas mes médailles en payant l'intérêt éebu, elles seroient la propriété du prêieur bénévole. Tout cela me parut encore aussi juste que consolant. Mais je fus obligé de passer par là ou de rester absolument à sec. Cependant je me promettais de retirer mes belles pièces d'entre les mains un peu crochues de mon juif, duquel je me prometlois aussi déchanter ses louanges que méritoient et son intelligence et sa sincérité qu'il avoit daigné mettre dans notre négoce réciproque. La suite fera voir ce qu'il en arriva.
Aussitôt que cet argent judaïque fut dans ma poche, je me sentis plus de hardiesse et de courage. Je n'hésitois plus à rendre visite et voir successivement les artistes les plus célèbres en commençant par M. de Largillière. En conséquence je m'habillai avec propreté et lestement, et sans aucune recommandai ion je me rendis à l'hôtel de ce fameux peintre où il étoit logé magnifiquement dans sa propriété. Je fus introduit auprès de lui ; je lui parlai le mieux qu'il me fut possible en lui demandant excuse de la liberté de ma venue dont la cause, lui
disois-je, étoit sa grande célébrité. Je le priois, en outre, de me favoriser de ses conseils dans l'étude de la peinture, à laquelle je me destinois par inclination. Ce bon vieillard me comprit à merveille, me donna la main d'amitié, me mena dans une grande salle remplie de ses productions, qu'il me mont ra avec une affabilité extrême. J'y vis, entr'autres belles pièces de sa main, les Douze Apôtres de grandeur naturelle, mais demi-corps, qu'il avoit peints en différent temps pour sa propre satisfaction d'une manière excellente. Il y avoit également de la grandeur des Apôtres un Saint Jérôme si hardiment exécuté, qu'il me plut si singulièrement que je le considérois sans cesse. «Hé bien, medisoit ce brave homme après qu'il eut observé mon attachement à ce tableau, si vous désirez faire une copie de ce Suivit Jérôme, je vous le prêterois avec plaisir, car vous me paroissez ardent à cultiver votre talent. » J'avoisbeau lui objecter que si j'avois le bonheur de lui être mieux connu, j'accepterois son offre avec reconnoissance, il m'interrompit en médisant: « J'ai beaucoup fréquenté les personnes de votre patrie, surtout lorsque je, vivois en Flandre, et je n'ai jamais eu lieu de me plaindre d'aucunes ; ainsi emportez, continua-t-il, \e Saint Jérôme, et faites-moi voir la copie que vous en aurez faite. » Après cette conversation et après que j'eus salué respectueusement ce vieillard si rempli de confiance en ma probité, je fis porter le tableau chez moi, où, en peu de temps, je terminois la copie, Je la présente à M. de Largillière, qui parut étonné et de ma promptitude et de la fidélité comparée à l'original d'après lequel je l'avois exécutée ; il m'en fit même des compliments, et c'étoit, selon moi, pour m'encourager : et au même moment il s'offrit de me prêter quelqu'un de ses Apôtres ; mais je le priois de me réserver cette bonté i. . 5
pour le printemps prochain. J'ajoutai pour excuse que l'hiver étoitvenu et que cette saison jel'avois destinée au dessin; il approuva ma résolution et me promit son amitié; mais le vrai étoit que l'argent commcnçoit à me manquer de nouveau. L'hiver se fit sentir. Il y avoit encore des juifs remplis de rapacité; mais je n'avois plus de médailles à mettre entre leurs griffes. Jen'étois pas accoutumé à la misère. Il ne me restoit qu'à spéculer sur les moyens de subsister. Je revois à divers expédients, enfin, je m'arrête à l'idée de consulter mon ami le weteravien, qui, selon ma pensée, pouvoit être aussi bon conseiller qu'il étoit expert en arquebuserie. Je me rends donc chez lui, je lui fais part de mes inquiétudes en le priant de me dire s'il ne connoissoit pas quelques moyens propres à écarter le mal qui me menaçoit. Il m'écoute, rêve un moment et enfin me disoit: ce II y a remède à tout, si l'on s'y prend bien ; vous avez autrefois fait des ornements sur des garnitures d'armes, ne seroit-il pas utile que vous repreniez vos burins et que vous fassiez le même métier jusqu'à nouvel ordre, et si vous le désirez je vous trouverai de l'occupation. » Devois-je hésiter? Au contraire, je le remerciai des peines qu'il voulut bien se donner pour m'obliger.
Le lendemain de notre entrevue, cet ami m'annonyoit qu'un arquebusier, nommé Malardot, demeurant sur le pont Marie l, m'occuperoit avec plaisir; j'accepte, il falloit vivre, et jusqu'au printemps d'ensuite, je m'occupois chez ce maître, qui fut aussi content de moi que fâché quand je le quittai avec sa besogne. Cependant, comme ma situation ne s'étoit pas infiniment améliorée, j allois m'occuper de la même manière chez M. Bletterie,
1 Dans ce temps, toutes les maisons sur les ponts subsistoient encore.
(Note de Wille.)
qui demeuroit rue et vis-à-vis de la Comédie-Française, dont le quartier étoit des plus agréables, par conséquent préférable à celui du pont Marie, qui ne m'avoit jamais plu. Ce M. Bletterie étoit un fort brave homme, il m'honoroit et estimoit mon travail; mais, après environ huit mois de constance chez lui, je le quittois également sans altérer la bonne amitié de part et d'autre. J'avois gagné de l'argent par mon travail ordinaire, comme aussi en dessinant plusieurs portraits. J'avois conservé ma petite chambre garnie. J'allois souvent à la Comédie-Française, dont plusieurs acteurs de ce théâtre, de ma connoissance, m'avoient donné mes entrées gratis. Je devois être tranquille. La peinture ou la gravure ou le dessin pouvoient alternativement faire mes délices. Mais non, une idée mal conçue, plus mal digérée, m'écartoit pendant quelque temps de la route que je m'étois tracée, preuve de ma légèreté ou de mon inconstance. Enfin, je désirois travailler dans l'horlogerie; car, bonnement, je croyois qu'un horloger commençoit, exécutoit le tout dans un.e montre, y compris les ornements de la gravure jusqu'à la finition parfaite de la pièce. Rempli d'une telle croyance, je passe, par hasard, par l'abbaye Saint-Germain, où je voyois, en lettres d?or, écrit sur une porte : Le Lièvre, horloger. — «Ha! voilà certainement, me disois-je, le maître qu'il me faut. » J'entre promptement chez ce M. Le Lièvre, je lui demande s'il avoit de l'ouvrage à me donner; il me répond que oui, « et sur l'heure même, ajouta-t-il, si cela vous convient. » Cette proposition étoit selon mes désirs, et dans la journée je fus installé dans l'atelier du maître, en qualité de compagnon horloger, moi qui étois aussi ignorant dans cet art mécanique que téméraire à me donner pour ce que je n'étois pas. Je sentis tout cela; mais je me fiois sur la facilité de mes con-
68 MÉMOIRES ceptions et sur ma dextérité ordinaire. Je travail lois comme je voyois travailler mes camarades de boutique, et chacun étoit persuadé que j'étois du métier. Une chose m'embarrassoit souvent : le neveu du maître me demandoit sans cesse : « Comment nommez-vous, en allemand, tel ou tel outil, ou telle pièce d'une montre?» — Et, comme j'ignorais parfaitement le nom de chaque pièce, je me voyois obligé, pour ne pas me découvrir, à faire l'imposteur, d'inventer sur-le-champ des noms qui certainement n'existoient pas dans l'horlogerie allemande. Ce cher jeune homme les écrivit, apprit ces noms par cœur, et m'en remercia; mais bientôt je me dégoûtai de l'horlogerie; et, après plusieurs semaines pendant lesquelles je n'avois fait que tourner des pièces d'acier trempé de l'épaisseur d'un crin de cheval, je demande mon congé au maître, qui me l'accorda avec peine, et qui, pour ma tournerie éternelle, me paya plus largement que je ne l'aurois pensé et que je le méritois. Ce bon M. Le Lièvre soupçonnoit que j'allois partir pour l'Angleterre, m'invita de revenir chez lui lorsque l'envie m'en prendroit.
Après cette excursion fantastique et nullement fructueuse pour mes véritables études, je retournai dans ma chambre, où je dessinois un prétendu portrait que je gravois sur une petite planche, que je fis imprimer, el dont je montrai une épreuve à un marchand d'estampes qui faisoil beaucoup graver et payoit peu; il se nommoil Odieuvre, etdemeuroit quai de l'École, vis-à-vis la Samaritaine du Pont-Neuf ; il regarda mon travail, en disant : « Ça n'est pas mauvais. A propos, ajouta-t-il, je fai> dessiner, en ce moment, d'après des médailles, les profils de tous les rois de France, et, d'après ces dessins, je les fais graver par d'habiles gens; mais je ne puis
donner, en conscience, que vingt francs par planche \ Voyez si vous voulez m'en graver, et dites-moi franchement si ce prix vous convient. » — Je répondis qu'il me convenoit. — « Bon. s'écria-t-il, j'aime que l'on soit juste, et qu'on me rende justice également. » Au même moment, il me remit deux de ces dessins, en me recommandant d'en faire surtout une gravure bien profonde.
Je retourne chez moi avec ces dessins, et en moins de trois semaines la gravure en étoit faite, et dont aussitôt je porte les planches chez Odieuvre, qui les examina à travers l'enveloppe et les épreuves que j'avois ajoulées; il les posa dans un portefeuille, en me disant : « Je ne suis pas absolument mécontent de votre besogne, il faut que vous soyez complètement satisfait de moi, car je veux vous payer et vous faire voir que j'encourage les artistes.» Au même moment il ouvre son tiroir, où, ne trouvant pas assez d'argent pour faire la somme requise, il cria à sa femme, qui étoit vieille, sourde et courbée, etbalayoitla cuisine : « Ma poule! cria-t-il encore, n'as-tu pas quelque argent dans les poches de ton tablier, car je veux payer cejeunehommequi travaillepourlaboutique. — Oui, mon ange, » répondit-elle, et mit sur le comptoir ce qu'elle avoit, dont il me paya en gémissant et disant toujours : « Hélas! que l'argent s'en va promptement ! » Malgré ses gémissements, il me donna sans cesse profds sur profils à graver, et je m'en occupois même sérieusement, lorsque Schmidt, qui étoit sorti de chez de Larmessin, etdemeu-
1 Wille grava , en effet , pour la suite des rois de France publiée par Odieuvre, les portraits de Childéric H, Thierry 1er, Clovis III, Dagobert III, Chilpéric II, Thierry II, Childéric III, Charlemagne, Louis le Débonnaire, Louis le Bègue, Charles le Gros,- Charles le Simple, Lothaire, Hugues-Capet, Henri Ier, Philippe Ier et Louis le Gros. On peut en voir la description détaillée dans le Catalogue de l'œuvre de J. G. Wille, par Charles Leblanc ; nos 87-
70 MÉMOIRES roit en chambre garnie rue Galande, me vint voir et me disoit, entre autres choses : « Voilà donc notre ami Ekhard l, de Darmstadt, qui, comme vous savez, demeure à côté de moi, passe en Angleterre, où il y est appelé pour aider un célèbre peintre de portraits, fort occupé dans ce pays, et je crois devoir vous conseiller de prendre la chambre qu'il quitte : ce seroit alors que nous serions à portée, comme bons amis, de nous rendre réciproquement service en cas de besoin. » Ce conseil me plut, et j'allai demeurer à côté de mon ami Schmidt, dont la société me convenoit, et où notre amitié de part et d'autre fut encore resserrée. C'étoit alors que je continuai la gravure, dans ma nouvelle demeure, des éternels profils pour Oclieuvre, dont l'occupation constante commençoit à m'ennuyer, si bien que je désirois de l'entremêler par quelque autre qui me seroit plus agréable. Dès ce moment j'y imaginois plusieurs copies fort bien faites par Ekhard, d'après des originaux que M. de Largillière lui avoit prêtés, et qu'il avoit laissés, en partant, dans ma chambre; parmi ces copies, il y avoit le portrait de M. de Largillière, que j'entrepris et que je gravai 2 de la grandeur des planches d'Odieuvre, et dont j'envoyois d'abord, dans une lettre respectueuse, une épreuve h mon père pour regagner son amitié. Après cela, je commençai, mais en plus grand, la gravure du portrait de mademoiselle de Largillière 3 , également d'après une copie délaissée par Ekhard, et que je finis en mêlant ce travail au travail des susdits profils.
Ces deux portraits étant achevés, j'allois promptement
1 II n'est fait mention de cet artiste dans aucune biographie. - Voir Leblanc, n° 129.
* Elle s'appelait Marguerite-Elisabeth. N° 1 iG du Catalogue de M. Ch. Leblanc.
présenter des épreuves au respectable M. de Largillière, qui m'embrassa de joye en m'exhortant de ne pas abandonner la carrière des arts ; de plus, il me conseilloit de présenter à son fils (qui exerçoit un emploi civil) une épreuve du portrait de sa sœur, qu'il pensoit que cela lui feroit grand plaisir. D'après ce conseil, je fis mettre une épreuve en bordure dorée que je portai au fils de M. de Largillière, qui, non-seulement me remercia de mon attention à son égard, mais qui me força d'accepter, malgré ma résistance, quatre louis d'or qu'il me mit dans la main, et qui, par la suite, me devinrent fort utiles dans mon petit ménage.
Après cette expédition si heureusement terminée, je cherchois les occasions de connoître d'autres artistes célèbres de la capitale, et, comme mon ami et voisin Schmidt gravoit en ce moment le portrait du comte d'Évreux *, d'après un tableau de M. Rigaud 2, je priai cet ami de me présenter à ce fameux peintre, duquel il étoit estimé, et auquel je désirois faire ma révérence. Schmidt consentit volontiers, et me mena chez M. Rigaud, qui nous reçut avec politesse, et auquel je présentai de suite avec quelque témérité mes deux gravures, en le priant d'êlre indulgent, mais de me dire sincèrement ce qu'il trouveroit à redire sur mon travail en général. Cet homme, aussi respectable par son talent que par son âge, les considéroit beaucoup et longtemps,
1 Catalogue de l'œuvre de Schmidt, par Cray en, n° 42.
- Il n'est pas fait mention de ces relations de Wille avec Rigaud dans la biographie la plus complète de cet artiste, publiée dans les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, publiés par MM. Dussieux, Soulié, de Chennevières, Mantz et de Montaiglon, chez Dumoulin, en 2 vol. w-8. La biographie d'Hyacinthe Rigaud occupe, dans le second volume, les pages 114-200.
et enfin disoit : « Vous méritez bien, monsieur, à être encouragé! » Ce prononcé me donna la hardiesse de lui répondre que je m'estimerois heureux, si je trouvois l'occasion de graver un seul portrait d'après un de ses tableaux, même à mes propres dépens. En ce moment, il me tendit la main en disant : « Votre courage à entreprendre, et l'amour que vous faites pour votre talent, me font également plaisir. Je veux vous être utile ; voicy, continua-t-il, le portrait du duc de Belle-Isle sur ce chevalet, auquel je dois retoucher quelque chose ; ça sera bientôt fait, venez me voir au bout de huit jours, en attendant je tâcherai d'obtenir de M. le duc la permission de vous remettre son portrait, afin que vous l'exécutiez soigneusement en gravure ; et ce seigneur ne doit-il pas en être flatté? Au reste, laissez-moi faire, je conduirai le tout à votre avantage, soyez-en bien persuadé. » Après cet entretien si amical et si rempli de bonne humeur, nous prîmes congé de cet excellent homme, que je remerciai en mon particulier de ses bontés, de ses offres gracieuses et de la confiance qu'il me témoignoit sans que j'eusse l'avantage de lui être parfaitement connu.
La réussite de mes démarches près de M. Rigaud me donnoit une joye infinie, étant fortifiée par l'espérance, mais le terme des huit jours en question m'impatienloit et me parut long; mais, lorsqu'il fut arrivé, je ne manquai pas de me rendre promptement auprès de mon protecteur, qui, aussitôt qu'il m'aperçut, me cria, comme étant satisfait lui-même : a J'ai la permission de M. le duc de vous remettre son tableau ; donc vous êtes le maître de l'emporter quand cela vous fera plaisir. » J'en remerciai ce brave homme des soins qu'il prenoit pour m'obliger; et rapidement j'empoignai le tableau pour l'enlever. «Doucement, disoit-ilalors, la vivacité estbonne,
mais un peu de patience l'est aussi quelquefois: voicy, continua-t-il, mon valet de chambre qui apporte le café, nous le prendrons ensemble, si vous le voulez bien. » Je sentis bien que cette familiarité ne devoit pas m'éblouir; car M. Rigaud avoit la réputation d'être haut, même qu'il étoit sévère; cependant je fus convaincu du contraire, car pendant le déjeuner il étoit très-affable, il me parloit de sa jeunesse, des efforts qu'il avoit faits pour être plus qu'un peintre ordinaire, qu'il s'étoit attaché à la nature, l'avoit étudiée sans relâche, en un mot, qu'il avoit aimé son art avec passion; de plus, il m'invitoit de le venir voir souvent, que par là il verroit parfaitement si je faisois quelque cas de son amitié. Il ajoutait encore : « Je me suis aperçu de votre ardeur pour le talent, continuez, vous irez loin, car vous êtes jeune; mais vous êtes éloigné de votre patrie : c'est là que sont vos parenls, et c'est ici que je veux vous servir de père, je vous le promets; mais conduisez-vous bien ! » Mon cœur pouvoitil être insensible à une telle promesse? Cet excellent homme a tenu parole, et jamais je n'oublierai ce qu'il a fait pour moi.
Enfin je pris congé de ce brave homme. Je retournai chez moi avec le tableau, dont à l'instant je fis le dessin pour la gravure, que je commençai de suite avec autant de chaleur que de prudence; et, quoique ma bourse fût à peu près vide, je m'en inquiétois peu. Le travail seul m'occupoit et avoit des charmes pour moi. Tout cela ne m'empêchoit pas de dessiner sans relâche, même une partie de ma nuit; et, outre l'Académie, je fréquentois l'anatomie1, car je pensois que l'une et l'autre dévoient
1 Lorsque j'assistai pour la première fois à de telles opérations, l'odeur me répugnoit si fortement, que sans cesse je prenois du tabac; les chirurgiens, Tayanfc remarqué, vinrent, avec leurs mains salies au dissèquement des
marcher de société. Mais, après tout, il fallut vivre. C'étoit une affaire majeure que je eoncevois à merveille. En conséquence, j'allai chez le sieur Odieuvre , auquel je vendis le portrait de de Largillière, qui, après que notre dispute sur le prix fut terminée, me paya, chose remarquable, la somme de vingt-quatre livres nettes et claires, à condition cependant de graver pour lui encore, et au même prix, le portrait du prince de Dessau1 et celui de Cromwel 2; et je les ai gravés par la suite.
Le lendemain de celle belle convention que j'avois conclue avec le sieur Odieuvre, on frappe, et de grand matin, à ma porte. Je jette promplement une robe de chambre sur moi, et j'ouvre. Je vis un homme en habit noir, perruque blonde à marteaux et chapeau sous le bras, qui demande M. Wille. « C'est moi, votre serviteur, lui répondis-je. — Eh! que diable! s'écrioit-il, il faut que vous n'ayez pas besoin d'argent, puisque vous négligez de chercher une certaine somme qui vous est destinée, et qui, depuis du temps, repose tranquillement dans ma maison. — Dites-moi, monsieur, répondis-je, votre nom et votre demeure, et vous verrez que, dès aujourd'hui, j'aurai le plaisir de vous débarrasser de la cerlaine somme qui repose si tranquillement dans votre maison3. » Il me donna l'un et l'autre et s'en alla.
cadavres, les fourrer dans ma tabatière en disant : « Avec votre permission, monsieur, nous aussi, nous prenons du tabac! » Je ne devois pas les refuser, mais je cessois d'en prendre moi-même, et, au sortir de là, je jetois le reste dans la rue. Cependant il est à remarquer qu'avec le temps on s'accoutume aux choses les plus dégoûtantes, si elles ont pour but quelques utilités.
{Noie de Wille.)
1 Leblanc, Catalogue du l'œuvre de J.-G. Wille, n° 457.
* Idem, n° 165.
3 Mon père, en m'éerivant qu'il m'envoyoit de l'argent, avoit négligé de marquer chez qui je devois le toucher.
(Note de Wille.)
DE iJEAN-GKOHGES W1LLE. 75
Dès ce moment, j'entre chez Schmidt, qui étoit sur pied, je le priai de venir promptement avec moi. « Et pourquoi si promptement? — Pour chercher des écus. — Des écus! admirable! Et où? — Je le sais, venez, et vous verrez que les écus me viennent comme étant tombés du ciel. — A. la bonne heure! Je vous accompagnerai, à condition cependant, et comme vous devez être riche aujourd'hui, de me régaler ce soir, ainsi que nos amis, d'un souper délicat et succulent. — Soit; vous serez content de moi. » Cet entretien fini et nos arrangements faits, nous allâmes joyeusement chez le possesseur de mes écus. C'étoit un marchand d'étoffe, rue du Chevalier-du-Guet, qui, à notre arrivée dans sa boutique, me compta, sans hésiter, cent écus ou trois cents livres sur la table. La vue de cette somme me réjouit infiniment; mais j'observai à mon banquier que, selon 1 avis de mon père, je devois toucher cent rixthalers, qui dévoient produire encore quatre cents livres de France ; qu'il n'étoil pas juste que je perdisse autant sur la somme; qu'il y avoit certainement de l'erreur. Le marchand, fort honnête homme, répondit que j'avois raison. « Mais, ajoutat-il, mon frère, se trouvant à la dernière foire de Francfort, y fut chargé de porter la somme en question à Paris pour vous être remise. A son retour, il me disoit simplement de remettre à la réquisition de M. Wille, demeurant rue Galande, cent écus de notre caisse, sans s'expliquer si c'éloient des écus d'Allemagne ou de France; et de suite il partit pour Lyon par rapport au commerce de notre maison. Je vous prie donc, ajouta t-il, d'attendre le retour de mon frère, qui expliquera le tout le plus clairement possible. » Attendre! quel conseil! Il était bon sans doute, mais il me déplut, et, sans aucune objection, je grattai les trois cents francs de
la table dans mon chapeau , et je donnai quittance à mon banquier bénévole, en l'assurant cependant que je reviendrois pour m'informer si M. son frère seroit de retour de Lyon; mais cela fut négligé de ma part aussi légèrement que bien d'autres choses.
Après cette corvée pécuniaire et dans la même journée, j'écrivis à mon père une lettre de remercîment de la somme qu'il m'avoit envoyée, et surtout je l'assurois que le retour de son amitié paternelle, que je remarquois dans sa générosité envers moi, étoit bien plus chère à mon cœur que l'argent que j'en avois reçu. Au reste, je sentois parfaitement que la bienveillance de mon père à mon égard provenoit du plaisir qu'il avoit eu en voyant le portrait de de Largillière, qu'il avoit reçu dans une de mes lettres, et dont l'examen lui avoit donné l'espérance qu'actuellement je devois être résolu de travailler sur un plan fixe et de ne plus varier aussi souvent dans mes projets et tentatives que cy-devant. Ce r:iiM)nnement, si mon père l'avoit fait, pouvoit être vrai jusqu'à un certain point. La suite de mon récit le fera voir.
Enfin mon ami Sehmidt, qui m'avoit accompagné chez mon homme aux écus, me lit souvenir que, selon ma promesse, je devois donner, non-seulement un souper, mais un souper des plus friands. C'étoit parler. Il avoit raison, il aimoit le choisi et savoit que le bon vaut mieux que le mauvais, et que l'excellent surpasse le bon. Sehmidt le savoit, car il avoit de l'esprit et surtout le goût fin. Aussi, dès le soir même, je le menois au Panier fleuri, rue de la Huchetlc, chez un marchand de vin célèbre et nullement falsificateur, qui nous connoissoit parfaitement et chez lequel les artistes amis se rassem bloient ordinairement pour y souper dans une chambre qui leur éloit constamment réservée, et qu'on nommoit
ïestaminette. Elle étoit à peu près le patrimoine des artistes, et avoit été consacrée depuis nombre d'années par nos devanciers, car c'étoit en elle qu'ils y avoient bu à la santé les uns des autres dans une cordialité parfaite. La gloire d être les imitateurs 'de ces patriarches respectables nous tenoit à cœur. Nous devions l'augmenter s'il étoit possible par notre union amicale, et, le verre à la main, chanter ensemble. Nos successeurs seront comme nous s'ils sont artistes et bons amis. Après ce préambule très -nécessaire, je me rendis avec Schmidt à notre cher Panier fleuri1, toujours copieusement fourni par le bon Bacchus. Nous y trouvâmes déjà deux de nos amis que j'avois invités et deux autres que le hasard y avoit amenés ce jour-là, et que j'obligeai à profiter également de ma munificenee. Nous étions donc au nombre de six amis, tous fort jeunes, gaillards et de bon appétit.
L'honneur me commandoit de faire le tout, coûte que coûte, avec grandeur et noblesse. J'agis en conséquence. Je connoissois mes moyens, moi qui, le jour précédent, avois à peine un pauvre écu dans la poche. Quel temps heureux que ce temps-là ! La rue de la Huchette étoit en réputation, car elle n'étoit habitée que par des rôtisseurs, fricasseurs et autres gens de bouche, dont les uns étoient remarquables par leur science à rôtir merveilleusement et à composer des sauces nouvelles et d'un goût délicieux; mais il y avoit également des maîtres dont la science consistoit à réduire en charbon ce qui devoit être rôti avec soin, et de dessécher les pièces les plus juteuses. Mais aussi étoient-ils des plus accommo-
1 Dans ce temps, les meilleures sociétés de Paris soupoient aux cabaret?. Cet usage s'est perdu. Les rôtisseurs de la rue de la Huchette ont disparu; il n'en est plus question.
(Note de Wille.)
dants, car ils cédoient volontiers, même avec politesse, aux amateurs peu difficiles leurs volatiles ainsi mal épicés à des prix modiques. D'autres vivandiers, voisins des susdits, jouissoienl d'une réputation différente : celle d'une malpropreté excessive. Ils en étoient peut-être convaincus, puisqu'ils lâchoient sans difficulté leurs bribes, infiniment dégradées, avec des pertes réelles, surtout lorsqu'ils étoient prêts de se retirer à la sourdine de leurs antres, déjà enfumés par des prédécesseurs aussi habiles et aussi propres qu'eux. Devois-je me servir de tels croûliers? Non. Je me flattois d'avoir quelque peu de goût. En conséquence, je fis venir auprès de moi, avec de valables et bonnes marchandises, celui qui avoit, avec justice, sa réputation solidement établie. Je pouvois donc choisir, et je ne manquai pas de mettre à part les pièces les plus convenables, dont les prix furent fixés, après quelques débats préliminaires, selon l'usage établi. Ce cher homme, qui nous connoissoit déjà, étoit actif, respectueux, mais chauve; et, comme il tenoit toujours son bonnet à la main en me parlant, la nudité de sa tête nous devint intéressante. 11 nous étoit facile d'en examiner la forme et les coutures diverses, dont nous rîmes beaucoup, mais sous cape, car elle nous parut avoir du rapport avec celle d'un dindon en colère. Mais, pendant que nous nous amusions de la sorte, notre pourvoyeur avoit disparu et se trouvoit déjà auprès de ses fourneaux et de ses machines à feu, qu'il faisoit mouvoir et tourner avec une vitesse inconcevable. Il falloit bien que ce fût ainsi, puisqu'au bout d'une petite heure seulement il garnissoit déjà notre table de tout ce que j 'a vois choisi, et ce tout étoit parfaitement préparé. Aussi reçut-il des compliments, qu'il avala modestement avec un verre de vin que je lui offris de bon cœur, et dont il fut si touché, qu'il
me tendit la main, non pour y mettre la mienne, mais pour y déposer l'argent que je lui devois. Il étoit juste qu'il fût payé, et je le payai vers l'entrée de la porte. 11 m'en remercia en me priant de l'employer souvent. Je l'en assurai et de ma stabilité et de mon attachement à ses rôtis et à ses bonnes sauces, dont il me remercia. Bref, il me tira sa révérence, et disparut.
Enfin, notre situation actuelle nous parut admirable, même digne d'envie. Les mets de notre table étoient parfaits, nos vins exquis. Nous choquâmes nos verres pleinement remplis les uns contre les autres; on les vidoit souvent, on les remplissoit de nouveau. Les contes, les rires, les charges et les plaisanteries, se succédèrent rapidement. Chacun étoit content de soi et de moi. Nous nous séparâmes vers minuit. On se donnoit la main d'amitié. Chacun retournoi t peut-être un peu chancelant pour se reposer dans son manoir, où souvent il ne trouvoit ni feu ni flamme pour allumer sa pauvre petite bougie.
Il ne faut pas oublier que nous étions tous de jeunes artistes, peu sujets aux inquiétudes, quoique souvent sans pécune, mais toujours prêts à nous réjouir honnêtement, selon les circonstances, nos moyens ou les occasions, et sans que nos études en souffrissent. Notre but étoit de faire plus de bruit dans le monde par nos talents qu'aux cabarets les plus fameux de la terre. Le lendemain de ce souper amical, je n'avois rien de plus pressé que de porter la lettre que j'avois écrite à mon père à la grande poste; de là, en me promenant, comme par hasard, dans la rue de l' Arbre-Sec, où je voyois une collection de belles médailles d'argent qu'un orfèvre avoit exposées comme curiosité à vendre aux amateurs du beau en ce genre, et comme je me flallois d'être du
nombre de celte espèce d'amateurs, j'entrai dans la boutique de 1 orfèvre avec toute Ja suffisance d'un personnage qui porte dans sa poche les moyens de satisfaire sa curiosité. Je commence par remuer toute la collection; je choisis de très-belles pièces, je les marchande, je les paye noblement et je retourne joyeusement chez moi, où, de suite, je montre mon acquisition à mon ami Schmidt, qui examinoit, mais en silence, les pièces les unes après les autres, admirant la beauté du travail, et finissoit par me dire assez froidement : « Vous devriez ménager votre argent. » Il n'avoit pas tort; mais je ne devins pas plus économe. L'épée que je portois, et dont la garde n'étoit que de cuivre doré, me déplut depuis du temps, et, sans hésiter, je fis acquisition d'une à garde d'argent. Ce n'étoit pas tout : une veste de soie à fleurs fond d'argent de fabrique de Lyon, un chapeau bordé d'un galon d'or, se succédèrent promptement, et dans la journée, si bien que mon trésor fut des plus fatigués. Schmidt m'observoit, et, plus prudent que moi, n'approuvoit pas ma prodigalité, qui, selon lui, étoit inconsidérée. Il me lit sentir que le portrait du duc de Belle-Isle, que j'avois résolu de graver à mes dépens, demandoit et du temps et de la finance ; que je devois faire des réflexions sur mon existence pendant mon entreprise; que cela étoit d'une conséquence absolue. Schmidt avoit encore raison; mais je lui objectois que mon père m'avoit donné des preuves de son amitié; qu'il étoit croyable qu'il m'en donneroit encore, en me faisant passer, s'il étoit nécessaire, quelques petites sommes, comme il avoit fait en dernier lieu. « Et de plus, continuai-je, vous savez, mon cher ami, que j'ai de l'ouvrage en train pour Odieuvre, pour cet homme qui paye si largement les travaux des graveurs, que plusieurs,
ainsi que vous, lui prodiguent des éloges équivoques et mal sonnants. Au reste, cela ne me regarde pas. Et je suis certain qu'il me sera permis, facile et agréable de fouiller dans la bourse de ce marchand d'estampes en cas d'une nécessité absolue. Par ce moyen, je vivrai et travaillerai sans inquiétude; .ce n'est-il pas consolant pour moi? — Aussi consolant que certain, » s'écrioit Schmidt en ricanant sous cape, selon son usage lorsqu'il doutoit de quelque chose. Au reste, cette discussion nous ennuyoit; elle étoit faite pour cela et devoit finir. D'abord elle avoit été sérieuse et amicale ; ensuite elle devint inconséquente et frivole. Cependant, ei par bonheur, le calme survint aussitôt que nous criâmes de grand cœur et en chorus : « Haro sur notre discussion! » Cette belle exclamation fut suivie et fortifiée par nos rires et nos plaisanteries, tant bonnes que mauvaises. Heureusement la porte étoit fermée.
C'étoit en ce temps que J.-M. Preisler l, jeune graveur de Nuremberg, et fils du directeur de l'académie de celte ville, vint à Paris : il étoit accompagné de son ami Sauter 2, d'Arbonne en Suisse, également graveur. Ces jeunes artistes vinrent nous voir sur-le-champ; ils entrèrent, après convention faite d'avance, chez M. Cars 3, graveur et membre de l'Académie royale, qui en fut charmé et les employoit utilement. Preisler étoit bon dessinateur et graveur habile. Je marque tout cecy parce que ces aimables jeunes gens devinrent mes bons amis par la suite. .
1 Jean-Martin Preisler, né à Nuremberg en 1715, est mort à Copenhague en 1794.
2 Nagler, qui fait mention, dans son Kumllexicon, d'un certain nombre d'artistes du nom de Sauter, ne dit rien de celui dont il est ici question.
5 Laurent Cars, né à Lyon en mai 1699, et mort à Pans le 14 avril 177 1 > fut reçu à l'Académie le 31 décembre 1733, sur les portraits gravés de Mich. Anguier, d'après Gab. Revel, et de Séb. Bourdon, d'après H. Rigaud. i. 6
C'éloit en ce temps que Schmidt fit paroître le portrait du comte d'Évreux \ qu'il avoit gravé d'après un excellent tableau peint par M. Rigaud. Cette gravure fit du bruit. Elle étoit si estimée des amateurs et des artistes, qu'ils conseillèrent à l'auteur de présenter son ouvrage a l'Académie royale, pour y être agréé; mais Schmidt savoit que la religion qu'il professoit metloit, selon la loi, obstacle à son admission. Cependant Louis XV, étant instruit de cette difficulté, suspendit la loi en faveur d'un artiste si recommandable et si distingué. C'éloit alors que mon ami présenloit ses ouvrages à l'assemblée de Tx^cadémie, qui les vit avec plaisir, et agréa l'auteur d'une voix unanime. Ce fut, si je m'en souviens bien, au printemps de 1 742 2. Cet événement me fit grand plaisir; mais ce plaisir dura peu, car Schmidt, toujours franc, m'avoua rondement qu'il alloit prendre congé de sa chambre garnie; mais qu'il espéroit que notre séparation ne feroit rien à notre ancienne amitié; qu'il falloit considérer qu'ayant actuellement le titre de graveur du Roi, il lui seroit nécessaire, même pour la décence, d'habiter un logement joliment arrangé, où il pût recevoir dignement non-seulement ses nouveaux confrères, mais aussi d'autres personnes qui lui feroient l'honneur de le visiter. Schmidt, ayant remarqué que je branlois la tête cl que je ne disois mot, vit par là que je n'étois pas content; mais, faisant semblant de ne pas s'en apercevoir, me pria amicalement de l'accompagner pour l'aider à découvrir quelque appartement convenable. Je consentis, et nous sortîmes à l'heure et trouvâmes, sans nous fali-
1 Catalogue de l'œuvre de G. -F. Schmidt, par Crayen; n° 42. Ce portrait avait été gravé en 1729.
- ("est le 5 mai 1742 que Schmidt fut reçu sur le portrait de Pierre Milliard.
guer, un joli logement dans une belle maison, quai des Orfèvres, qui nous plut, et que Schmidt loua sur-le-champ. Après cela, il s'arrangea avec un tapissier officieux qui le meubla complètement dans la journée, et tel qu'il le falloit pour un garçon assez sédentaire. C'étoit le lendemain que Schmidt résolut de déménager. Un crocheteur vigoureux fut mandé. Ses crochets furent bientôt chargés, on y mit d'abord un coffre construit au seizième siècle, couvert d'un cuir de monstre marin : on avoit mis.dedans une espèce d'uniforme de bombardier prussien, avec d'autres bons habits et du linge déjà blanchi, par-dessus on accrochoit des bottes de peau de vache sans semelles, mais encore propres par le haut, on ajoutai! des pantoufles fabriquées à Berlin, avec un sac contenant des choses utiles; nous ajoutâmes à la ronde et liâmes avec des cordes autour de cet édifice des portefeuilles en bon état et des livres concernant les beauxarts; et, pour faire une pyramide parfaite, on y mit en haut un bonnet de poil de loutre de Sibérie, et par-dessus de ce tout un manteau d'une coupe singulière et d' une couleur indéchiffrable. Le tout étant ainsi artistement arrangé, nous nous mîmes en marche sans le moindre bruit, en accompagnant le précieux transport de tels effets si utiles dans un ménage bien ordonné. Nous portâmes nous-mêmes ses rouleaux d'estampes, de dessins et de papier blanc ou colorié, et arrivâmes sans accident au nouveau gîte de mon ami, où tout fut débarqué, brossé et distribué diversement. Enfin, Schmidt tira de ses poches et posa sur une table son étui de mathématique, une boîte contenant de la cire à vernir les planches, des burins, des microscopes et des pointes emmanchées, de même que son bonnet de nuit et le Messager boiteux de Bâle,en allemand, qu'il estimoit très-for I. Cetle
expédition étant faite, nous commençâmes à respirer; mais, après de telles fatigues, il étoit urgent de déjeuner; en conséquence. Schmidt fit venir de l'orgeat et des petits pains de seigle pour nous rafraîchir. Ainsi, tous nos travaux étant finis, je donne la main à Schmidt, en lui souhaitant ce que l'on souhaite ordinairement à son ami quand on prend congé de lui. Schmidt en parut sensible. Encore un touchement de nos mains, et je cours me confiner dans ma chambre; là, assis sur une chaise de paille, ma tête appuyée contre ma table de travail, je disois tristement : Il n'y a donc rien de stable en ce monde! C'est dans l'ordre, je le vois; mais je suis isolé! Schmidt, cet ancien camarade, a quitté cette demeure! Où est ce temps heureux si peu éloigné, mais passé, qu'une seule cloison de planches nous séparoit? Où rencontre-t-on deux jeunes artistes, courant la même carrière, qui aient été des amis plus sincères que nous? nous qui mangions sur la même table, souvent sans nappe, avec des fourchettes de fer, dans un plat fêlé lorsqu'il y avoit quelque chose de charnu tel quel sur son fond. 11 est vrai que de tels repas n'étoient pas délicieux, mais souvent forcés; malgré cela nous étions joyeux et si contents, que nous prenions souvent, au lieu d'un bon dessert, nos fleurets pour nous pousser de bonnes et belles bottes dextrement appliquées, ou que nous dessi nions réciproquement nos mines ou nos figures entières pour nous fortifier de plus en plus dans le dessin ; ou que, chacun travaillant chez soi, le burin à la main, faisant en chantant ces réflexions pour faire le mieux possible. Et quelle joye pour nous, lorsque avant le lever du soleil, nos portefeuilles sous le bras, nous sortions de Paris pour dessiner, dans ses environs, soit des baraques de jardiniers, soit des paysages fort éloignés, et qu'à l'heure
du dîner, nous entrions souvent dans quelque taverne rustique, et y mangions du pain presque azime avec des cervelas à l'ail, pas mal fanés, en buvant du vin de Montmartre ou de Ménilmontant, dont la réputation est si connue, et dont le goût fait le désespoir des ivrognes à six lieues à la ronde ! Après de tels repas, nous reprenions nos travaux avec la même ardeur que l'avant -midi : de cette manière nos journées furent bien employées, nos portefeuilles augmentés de dessins souvent passables et touchés d'esprit, souvent négligés et sans effet. Mais, quand le soleil commençoit à disparoître, c'étoit aussi alors que nous étions obligés de quitter nos places quelquefois éloignées, souvent agrestes, et de passer par des chemins de traverse, d'enfiler des sentiers raboteux, pour joindre la bonne route qui nous ramenoit souvent, à la lueur des lanternes, dans la ville de Paris, et de suite couverts de sueur et de poussière, mourant de faim et de soif dans nos chambres garnies, où d'ordinaire il n'y avoit rien qui pût nous restaurer. Cette situation, sans doute, n'étoit pas agréable, d'autant plus qu'il fallut vivre et cacher par honneur nos embarras à nos connoissances, chose peu facile, vu que nos finances n'étoient pas toujours dans une situation désirable. Dans un tel état decirconstances, le manteau dont j'ai déjà fait mention nous devint d'une utilité majeure; il faisoit partie de la garde-robe de Schmidt, qui l'avoit acheté d'un juif antiquaire de son métier, et Espagnol de nation. Cet homme, aussi savant que véridique en ses récits, avoit juré à Schmidt, par Moïse et les prophètes, que ce manteau étoit d'autant plus respectable, qu?il avoit couvert les épaules d'un grand officier dans l'armée chrétienne de Ferdinand et d'Isabelle, au siège de la ville de Grenade, que les Maures défendirent si courageusement. De là, il avoi passé par
les mains de bien des amateurs, dont il avoit fait les délices. Car pour moi, avoit ajouté l'Israélite, je ne l'ai obtenu qu'avec peine d'un rabbin de Valadolit, qui y vivoit incognito, et avoit besoin d'argent pour faire la dot de Sara, sa fille, qu'il alloit marier à un jeune homme intelligent de la race des nouveaux chréliens, et qui devoit passer et s'établir avec sa nouvelle épouse dans le Mexique ou le Chili, pour y faire fortune dans le commerce des peaux de bœuf salées, des monstres aquatiques d'Ontario, des pelisses de loutres et castors esquimaux, et des hures de sangliers du Canada. Au reste, il fallut bien, pour finir l'histoire ridicule de ce manteau éternel, qu'il eût roulé et fait beaucoup de chemin : ses nombreuses crevasses recousues, sa couleur, d'un brun foncé, fortement effacée par le frottement et le laps de temps, le prouvoient suffisamment. Enfin, sa forme, selon nous, étoit ostrogothique, et, d'après les gazettes de Saint- Jacques-de-Compostelle, cette forme, de même que la couleur, sont encore de mode parmi les élégants de l'île de Majorque.
Après le récit aussi vrai qu'inutile que je viens de rapporter, il est urgent que je retourne à l'objet principal, que j'avois presque oublié ; c'est le manteau merveilleux cy-devant préconisé, qui nous devint si utile lorsque nos bourses étoient à peu près vides; car c'étoit alors que nous le mettions alternativement sur nos épaules, pour nous glisser, ainsi déguisés, et vers le commencement des ténèbres, auprès des dames poissardes et autres vivandières de la place Maubert, pour négocier auprès d'elles des vivres à meilleur compte qu'en plein jour. Il est vrai que ces chères dames, souvent rougies de colère, nous régalèrent toujours libéralement, quand nos offres ne leur plaisoient pas, d'un déluge d'injures et de sot-
tises des plus expressives et des mieux prononcées ; mais c'étoità nous à faire la sourde oreille, afin d'obtenir par notre douceur, à un prix honnête, quelques denrées valables, en les payant selon le marché conclu à la lueur de leurs lampes mal mouchées, d'envelopper nos achats dans une serviette, les porter chez nous, les y cuire, rôtir ou frire, et les manger en riant de notre situation et de notre manière de vivre; car nul chagrin, nulle tristesse, ne purent jamais être de notre bord. Nous étions jeunes, actifs, remplis de santé, d'espérance, et avides d'acquérir des talents et de l'honneur; avec tout cela Schmidtétoit plus économe et plus prudent que moi, je l'avoue franchement et de bonne foi.
En voilà assez, ce me semble, sur la société et la séparation de deux amis, sauf leur amitié constante.
A présent, il sera question de moi et de mes affaires; d'abord je dirai que pendant le reste de la journée, après le déménagement de Schmidt, nombre de réflexions, même une partie de la nuit suivante, me passèrent par la tête, et principalement sur ma situation équivoque. Le lendemain, en me réveillant, je disois : a Ijuel silence règne autour de moi! resterai-jeici ou non? La chambre délaissée par Schmidt sera bien tôt occupée, sans doute, mais par qui? Peut-être par quelque libertin, tapageur ou autre mauvais sujet; et, d'après mon caractère si peu endurant, quoique bon, a ce que je crois, j'aurai, tôt ou tard, peut-être des altercations désagréables avec de telles espèces de vauriens. Mais le contraire aussi pourroit avoir lieu : un quelqu'un très-aimable, honnête et voisin excellent, pourroit également se loger à côté de moi. » Mais, comme ce raisonnement n'étoit fondé que sur de simples suppositions, je devois donc, selon les règles de la prudence, examiner quel seroit le meilleur parti à prendre
dans l'incertitude où je me trouvois; mais, d'après mon mpatience naturelle, je sentois que cet examen m'ennuyeroit infiniment, et qu'une résolution prompte et ferme me conviendroit mieux. En conséquence, et sans hésiter un instant, je résolus de déloger, et cela dans la journée.
Cette résolution que je venois de prendre étoit-elle bonne en elle-même? J'en étois persuadé, et si bien, que de suite je jetai un peu pêle-mêle dans ma valise tout ce qui composoit ma garde-robe. Elle n'étoit pas aussi riche ni aussi complète que celle d'un usurier de ma connoissance; mais bonne et propre. Après ce travail, je sortis de la maison, et, passant dans différentes rues toujours la tête en lair, je lisois sur plusieurs portes l'inscription en grands caractères rouges : Chambres garnies à louer. « Voilà qui est bien, » me disois-je en entrant dans une de » ces maisons, qu'occupoit une ancienne fruitière qui, avec affabilité, me fit voir plusieurs chambres; elles étoient les unes et les autres aussi obscures, aussi sales, que misérablement meublées. J'en faisois tant soit peu la critique, et j'avois tort, caria vieille, rougie de colère, auroit grincé des dents si elle ne les avoit pas perdues depuis bien du temps; mais cela ne Pempêchoit pas de me dire assez clairement : « Sachez, monsieur, qu'un roi de Corse, qui n'avoit plus de royaume, s'est fort bien accommodé pendant plus de huit jours d'une de mes chambres, et vous qui les méprisez toutes ensemble, qu'avez-vous à répondre à cela? Rien ! » Je haussai les épaules et sortis, et, dans la même rue, j'entre dans une maison de belle apparence, dont une demoiselle étoit la principale locataire : elle me reçut très-gracieusement en me montrant plusieurs chambres qui, pour le moment, n'étoient pas habitées; mais j'y vis du coin de l'œil que dans plusieurs
cabinets à portes entr'ouvertes, il y avoit des gaillards à contenance hardie et mines effrontées; ils avoient pour voisines des filles aussi sages qu'innocentes; car elles chantoient fort agréablement des chansons lubriques. Tout cela me donnoit des idées, peu favorables de cette maison. Je désirois en être dehors. Un petit mensonge que je faisois à la belle hôtesse me tira d'affaire : elle le crut, et nous nous quittâmes avec politesse. Au sortir de là, j'entrois dans une maison dont l'allée, remplie d'ordures, me choquoit déjà ; mais, par pure curiosité, jepénétrois plus avant où j'y voyois une grande pièce noircie de fumée et salie de tous côtés. C'étoit le logement d'une société de petits ramoneurs de Savoie dont chaque membre avait le bonheur de dormir sur un grabat de paille hachée, à deux sols de loyer par nuit, payé d'avance. Ah ! que je décampai bien vite de cette misérable caverne! En revanche, on me fit voir dans d'autres maisons de beaux appartements, mais plutôt destinés à loger des barons et des lords qu'à héberger un jeune homme qui devoit étudier son art avec constance, seroit-il obligé de vivre de la manière la plus mesquine.
C'étoit en sortant de ces diverses maisons que ma bonne humeur me quittoit. « Gomment, me disois-je, je cours déjà toute la matinée, je monte, je descends tant de différents escaliers, et avec aussi peu de succès que si j'étois resté assis sur une des bornes de la rue! ce n'estil pas désespérant? Dois-je perdre courage? Non pas! » Enfin, je marche de nouveau, et le hasard me conduisoit dans la rue de l'Observance L, dont bien m'en prit : car j'y trouvois, dans une bonne maison et chez d'honnêtes
1 La première chambre garnie que j'ai occupée à Paris étoit dans cette rue, mais dans une autre maison.
{Note de Wille.)
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gens, une chambre au premier qui me convient si bien, <jue sur-le-champ je la louai en donnant le denier d'usage.
Aussitôt après cette trouvaille, je retourne promptement auprès de mon ancien hôte en lui disant : « Je ne vous dois, monsieur, que huit jours de loyer; mais voici le payement d'un mois en entier que je vous fais, dont, d'après la loi, vous ne pouvez pas m' empêcher de déménager dès aujourd'hui. Le bonhomme convint que c'étoit juste, mais qu'il regrettoit de me perdre. Aussitôt que cette affaire fut terminée, je cherchois au coin de la rue l'Hercule moderne qui avoit fait preuve de la force de ses épaules au déménagement de mon amiSchmidt, et qui vint avec plaisir me servir courageusement, et surle-champ il posa sur ses crochets et ma malle et mes livres contenus dans un sac, et mes portefeuilles liés les uns contre les autres, et les jeta ainsi chargés sur son dos avec une facilité merveilleuse. J'eus également un bon Savoyard que je chargeois de mes cuivres polis bien enveloppés et ficelés, ainsi que du tableau que M. Rigaud m avoit confié. Pour ce qui concernoit mes instruments, mes outils et menus objets, je les mettois dans mes poches. Le reste, comme estampes, dessins et quelques paperasses de peu d'importance, je m'en chargeai moimôme. On se mit en marche. J'accompngnois, comme de raison, ceux qui portoient très gaillardement mes pauvres richesses, et bientôt je me trouvai dans ma nouvelle demeure, où, sans vanité, je fus installé sans bruit et sans acclamation, c'est-a-dire le plus tranquillement du monde, en 1 740.
Mes effets ayant été jetés pêle-mêle sur le plancher de ma chambre, c'étoit donc à moi qu'il étoit réservé à mettre de l'ordre dans ce désordre. D'abord je commençai par vider ma malle et mes poches de tout ce qu'elles conte-
noient ; je mis également la main sur les autres objets, et bientôt le tout fut convenablement distribué dans des endroits commodes et choisis pour cela. De cette manière je me trouvois au large et je pouvois être à mon aise dans mes occupations ordinaires, que je devois reprendre le lendemain.
Après ces petits arrangements, j'étois curieux de savoir qui pouvoient être en ce moment mes voisins habitants de la maison. Et pour m'en instruire je descendis auprès de mes hôtes, où, par hasard, je Irouvai un jeune homme fort affable qui, dans la conversation, m'apprit qu'il cherchoit à devenir bon littérateur et encore meilleur philosophe s'il étoit possible; il ajoutoit qu'il seroit bien aise de faire connoissance avec moi, d'autant plus qu'il estimoit les artistes et aimoit les arts, qu'il pensoit que nous étions du même âge, et de plus qu'il savoit déjà que nous étions voisins. Je lui donnai la main, et en ce moment nous étions amis. Ce jeune homme étoit M. Diderot1, devenu célèbre par la suite; il occupoit l'entre-sol au-dessous de moi, y possédoit une jolie bibliothèque, et me prêloit avec plaisir des livres qui pouvoient m'en faire.
Enfin, après avoir quitté la compagnie, et quoique la journée fût avancée, je ne sortis pas moins pour visiter encore, avant la nuit, quelques-uns de mes amis; car j'avois pour manie de ne jamais remettre au lendemain ce que je pouvois faire sur l'heure. En conséquence, je me rendis d'abord et promptement chez mon ami Schmidt, auquel j'annonçois que j'avois changé de domicile, dont il me fit des compliments; ensuite j'allois chez Preisler
1 Diderot dit, dans son Salon de 1765 : « Moi qui ai vécu dans le même grenier avec Preisler, Wille. » (OEnvres de Denis Diderot. Belin, J 81 8 ; t. IV, p. 71.)