I . Avec le comte dt Loyal Montmorency
2j8 MÉMOIRES
— Quand la duchesse de Boufflers entendit annoncerla disgrâce de M. de Maurepas , elle s'écria : « Voilà donc enfin la vie de madame de Pompadour en sûreté !» — Il paroît de nouvelles chansons contre le roi et contre la marquise ; chansons pires que toutes les autres. On dit que ce sont les amis àe M. de Maurepas qui les font courir, pour prouver qu'il n'étoit pas auteur ou fauteur des autres.
I mai 1749. — ^' ^^ Richelieu a l'air de la plus grande faveur depuis la disgrâce de M. ^^ Maurepas ; la maîtresse aussi. La réconciliation du favori avec la favorite est complète et édifiante. Mon frère est en tiers dans cette amitié. C'est lui qui profite le plus à cette disgrâce. Il a le département de Paris, l'imprimerie royale, le guet de Paris, les spectacles, les bibliothèques, les académies et les haras. M. de Saint-Florentin a la cour, M. Rouillé h manne, comme nouveau secrétaire d'État. Il a remercié hier, et va promptement être installé.
Mon frère avoit fréquemment parlé d'avoir le département de Paris, comme y ayant beaucoup de goût et de lumières, ayant été lui-même lieutenant de police. Ainsi gagne-t-il peu à peu par les disgrâces de ses confrères. A celle de M. Orryr il a eu un contrôleur général de sa création, à la mienne les premières entrées de la chambre. A celle-ci, on l'accuse d'avoir incité M. de Maurepas à plusieurs choses qui ont causé sa disgrâce. Où ne va-t-on pas en jouant ainsi éternellement l'ami et l'ennemi , le confident et le dénonciateur ? Mais aussi quel jeu , bon Dieu !
La paix est impossible entre ces gens-là ; la haine et la guerre sont leur état naturel. Jamais le bien public ne les rassemble. Les passions, l'ambition , la turbulence , les conduisent et les guident. Funeste gouvernement! Quand la sagesse et la bonté si propre au roi prendrontelles le dessus ?
On dit publiquement que M . de Richelieu va devenir premier ministre, comme l'a été son grand oncle. Il n'a pas moins de feu, plus de bravoure. Mais en a-t-il la sagesse et la justesse d'esprit ? Un étourdi disoit l'autre jour, à l'arbre deCracovie, au Palais-Royal : «C'est M. de Richelieu qui a fait exiler M. de Maurepas. Quand il le voudra , il exilera le roi lui-même. » llfaut observer que le maréchal de Richelieu est assez bien vu généralement dans Paris. Mon frère s'est acquis les mêmes soutiens du public; mais il est craint pour son habileté. M. de Maurepas a quantité d'amis dans la meilleure compagnie. Ceux-ci vont crier et redoubler les chansons et les vers, pour faire croire que leur patron n'étoit pas le président de la fabrique.
La reine et le Dauphin ont mené grand deuil de cette disgrâce , la reine en a pleuré ; on dit qu'elle a écrit k M. de Maurepas , ce qui a déplu fort au roi. Quand le roi revint à Versailles, le vendredi, à son lever, c'étoit, dit-on, un morne silence. Personne ne savoit où il en étoit. Il y avoit aussi de la consternation dans Paris. Cependant il est vrai que ce n'est qu'un fat de moins dans le ministère.
On vient d'arrêter unM.de Bazoncourty maître d'hôtel du roi , grand ami , dit-on, de M. ^* Mau-
26o MÉMOIRES
repas , pour avoir fait des chansons ; il a dû se démettre de sa charge. Un premier commis de M. de Maurepas , le sieur Mesnard , est à l'extrémité, ayant été frappé de chagrin. Pont de Veyle, Caylus, et autres amis à talent, courent grand risque d'exil , Pont de Veyle surtout, qui est grand faiseur de vers.
Il y a eu un célèbre souper chez la maréchale de Duras, dont tous les propos ont été sus. M. de Maurepas y récita deux couplets d'une chanson connue contre le roi et la marquise. Ces couplets étoient nouveaux à la compagnie , et personne ne les savoit. On dit que c'est le sieur Salle, commis de confiance du ministre , qui l'a décelé et trahi.
Madame de Pompadour est gouvernée aujourd'hui par la comtesse d'Estrades, plus spirituelle qu'on ne croit, mais très-méchante et très-avare. C'est elle qui a conduit tout ceci. Ces dames et leurparti se disent aujourd'hui : Qui poursuivronsnous maintenant des ministres.'* M. de Maurepas ne se doutoit de rien du tout. Il se croyoit bien raccommodé avec ces dames ; elles le trompoient. m. de la Vallière avoit fait des démarches vers lui , et il se croyoit sûr de cet extravagant suffrage. On prétend que mon frère n'a rien su que sur la fin ; qu'on ne l'a mis dans la confidence que l'avant-veille , et qu'on lui a offert l'accroissement de son département pour gagner son suffrage. Il est certain qu'il se donne aujourd'hui pour grand homme de bien de la cour, et le seul attaché à la personne du roi , ne se mêlant d'aucune intrigue , laissant faire , mais profitant de ce qu'on lui offre quand on a besoin de lui , quand on recourt à lui. M. de Richelieu se montre
DU MARQUIS d'ARGENSON. 261
aussi ne s'être mêlé de rien de ce célèbre déplacement; il fait le modeste, et véritablement il n'y a pas eu une grande part.
2 mai 1749. — Convenons que le roi a ces deux Qualités essentielles au souverain pouvoir : l'une, la dissimulation quand il veut , et il pousse très-loin ce caractère, comme il vient de le faire à l'égard de M. de Maurepas; l'autre, des coups de grande sévérité , et qui ne font qu'augmenter en rigueur pour être plus longtemps attendus.
C'est ainsi qu'il réprima le parlement il y a deux ans ; nous avons vu depuis l'emprisonnement du prince Edouard , l'exil de M. de Maurepas. Aussi l'autorité royale se soutiendra-t-elle durant ce règne. Mais, si le ministère en abuse, si le mécontentement du peuple est poussé trop loin, il pourra en résulter par suite de mauvais fruits ; je ne sais lesquels. J'ajouterai, pour ou contre cette manière de gouverner, que les manières de nos hommes d'État sont toutes jésuitiques, c'est-à-dire douces et artificieuses en même temps.
On assure que M. de Maurepas alla la nuit qui suivit son exil à Versailles secrètement , qu'il y vit la reine , et prit dans son bureau quantité de papiers secrets et importans pour lui , craignant qu'on ne mît les scellés sur ses papiers.
— Le roi a eu en effet une longue conversation avec le père Pérusseau , son confesseur, et cela pendant la quinzaine de Pâques. C'est un fait su , et il est également certain qu'il n'y a pas été question de confession. La conversation
roula sur le soulèvement de la famille royale contre lui. Quelque bon père qu'elle soit, Sa Majesté ne trouve que du mécontentement et des mauvais discours parmi ses enfans, qui lui reviennent chaque jour ; très-méchans propos contre la maîtresse, qu'ils appellent maman p.... On s'en prenoit de tout cela èiM. de MaurepaSy et on a quelque raison.
3 mai 1749. — On en aura pour longtemps à dire sur la disgrâce de M. de Maurepas. Il avoit fait lui-même une chanson, et il étoit prouvé que ce ne pouvoit être que lui. On avoit soupe quatre seulement aux cabinets : le roi, la marquise, madame d'Estrades et M . de Maurepas. La marquise avoit un bouquet de jacinthes blanches : elle le rompit , il se répandit. Le lendemain parut cette chanson :
Par vos façons nobles et franches , Iris, vous enchantez nos cœurs; Sur nos pas vous semez des fleurs, Mais cène sont que des fleurs blanches.
D'ailleurs , disoit-on , quand ce ne seroit pas lui qui l'auroit faite , ce seroit toujours quelque poëte de sa connoissance. Pourquoi a-t-il été conter cette bagatelle ? Doit-on redire ce qui s'est passé chez le roi en particulier !
M. de Richelieu a raccommodé les affaires du sieur Pont de Veyle. Il en parla à la marquise. Elle dit qu'en effet il étoit fort accusé d'avoir chansonné. M. de Richelieu lui répondit : «Quoi! madame , vous voulez prouver par là qu'il a été
DU MARQUIS d'ArGENSON. 26j
chassé du ministère à cause de ce qui vous étoit personnel , et non à cause de sa mauvaise administration ? »
On a refusé k M. de Caylus la permission de suivre à Bourges son ami Maurepas. Son secrétaire, le sieur Salle y l'a obtenue et est parti.
9 mai 1749. — ^"^ quinzaine avant sa disgrâce, M. de Maurepas reçut la visite de madame de Pompadour et de madame d'Estrades. La première lui dit : « On ne dira pas que j'envoie » chercher les ministres, je les viens chercher. » Puis elle ajouta : « Quand saurez-vous donc les auteurs des chansons r» M. de Maurepas répondit : i< Quand je le saurai , je le dirai au roi. » La marquise répliqua : « Monsieur, vous faites bien peu de cas des maîtresses du roi.» — M. de Maurepas : « Je les ai toujours respectées, de quelque espèce qu'elles fussent. )T Sur cela , on s'est séparé.
— Un ami de M. de Tournehem étoit en peine de ce qu'on disoit dans Paris de la future disgrâce de la marquise. Tournehem en parla à la marquise, sa nièce, qui l'assura que, depuis deux mois que ces bruits couroient, le roi avoit redoublé de caresses et de tendresse pour elle, qu'il n'ait donc pas à s'en inquiéter.
A la dernière chasse , le roi fit monter M. le Dauphin avec lui dans son carrosse à deux. Sa Majesté lui demanda ce qu'il avoit pensé du renvoi de M. de Maurepas. M. le Dauphin répondit qu'il n'y pensoit plus. Le roi dit : « Dans quelques années je vous montrerai mes raisons et mes preuves. Il est bien heureux que je n'aie fait que
l'exiler, il y avoit de quoi aller plus loin. Il ne le doit qu'à ma clémence. »
Madame d'Obryen, comtesse de Lismoore, est très mal à Orléans, dans son exil ; elle crache le sang. Elle l'a fait représenter au roi, demandant de revenir à Paris pour consulter les médecins. Le roi l'a refusé, et lui a offert seulement d'aller dans une autre ville, pourvu qu'elle résidât à trente lieues de Paris. Son mari revient de Rome, et va la trouver, ce qui est très-embarrassant pour le ministère.
1 2 mai 1 749. — On conte de nouveaux traits du crédit de la marquise et de la prodigalité royale. Migeon, ébéniste du faubourg Saint-Antoine, vient d'avoir i,ooo écus de pension pour avoit fait une belle chaise percée pour ladite marquise ; Lafontaine , sellier, 4,000 livres de pension , pour lui avoir fait une belle berline ; un procureur, qui est aujourd'hui le chef de son conseil, 20 mille livres de pension, en attendant qu'il ait une place de fermier général.
L'on a acheté pour la marquise le terrain de Meudon , où l'on construit pour elle cette belle maison , au moyen de quoi le bâtiment est pour son compte. On lui bâtit à Fontainebleau un hôtel superbe dans la ville, et l'on a creusé des rochers pour lui faire quelques vues.
Elle vient d'acheter aux Capucines de la place Vendôme un caveau de sépulture. Madame de la Trémouille l'avoit pour son fils , le tenant de la maison de Créqui. La maison de la Trémouille en a un autre. A ce propos, madame delà Trémouille a demandé que la charge du duc de Fleury retour-
DU MARQUIS d'AROENSON. 26^
nât à son fils, et que le duc de Fleury eût ordre de la lui remettre. Ayant acquis cette sépulture, la marquise y fit porter le corps de sa mère. On lui élève un mausolée, et elle y destine le sien. Le roi, l'ayant vu, lui a demandé à qui elle destinoit cette jolie acquisition. Elle a répondu que c'étoit pour sa mère , puis pour elle-même , et qu'elle s'y feroit enterrer vivante si jamais le roi la quittoit. Je sais d'une de ses amies qu'elle se prétend résolue à une mort prompte dès que le roi l'aura quittée, et c'est sans doute par là qu'un prince si bon et si sensible est retenu pour ne la point renvoyer.
Mai 1749. — On ne parle que de l'attachement fanatique qu'auroit la meilleure partie de la cour pour M. de Maurepas. Cela va jusqu'à avoir les visages changés, jusqu'à en être malade. La raison est qu'on avoit espéré en sa fortune, qu'il s'étoit attaché de bons amis , et les avoit soutenus avec constance. On dit hautement que, si M. le Dauphin devient le maître, M. de Maurepas sera rappelé sur-le-champ.
— Il n'y a point d'exemple qu'un ministre se fût fait un aussi grand parti à la cour que celui-ci. Il y tenoit par les liens les plus forts : famille royale, reine, princesses, courtisans. Il étoit le ministre de la cour, et le roi a été obligé de se cacher de tout le monde pour le coup qu'il a fait.
On réveilla mon frère à deux heures de la nuit
f>our le charger de cette expédition. Quand on ui dit que c'étoit de la part du roi, iTse crut perdu (tant est terrible cette vie de ministre). Cependant, quand il vit que c'étoit Briges, l'écuyer, il se rassura ; et voyant que cela ne re-
gardoit que M. de Maurepas, il ne dit mot et obéit. Le roi lui-même montre beaucoup de chagrin et d'humeur depuis la disgrâce de M. de Maurepas. Il brusque tout le monde ; il n'y fait pas bon.
8 mai 1 749. — M . Ameloî, ancien ministre des affaires étrangères, comme je l'ai été, mais plus inutile que moi , plus obséquieux que je ne l'ai été à M. de Maurepas , est mort cet après-midi d'un ulcère dans les reins.
La disgrâce de son ami M. de Maiirepas a fait avancer sa mort , en lui ôtant le reste de ses espérances.
— M. de Maurepas a, dit-on, un fonds de gaieté et de légèreté d'esprit , une facilité à s'amuser de tout, qui lui serviront à passer son temps dans l'exil. Mais ce qui l'occupe , c'est la tristesse de sa femme; celle-ci lui présentera sans cesse un spectacle tragique et affligeant. En effet, madame de Maurepas a peu d'esprit et beaucoup de hauteur. Depuis son enfance, elle vit en grande dame à la cour, et ne pourra se faire à la disgrâce, la grandeur lui est chère. Quelle misère ' !
12 mai. — On raconte que la disgrâce de M. de Maurepas est arrivée ainsi : que depuis quelque temps madame de Pompadour faisoii coucher près d'elle un chirurgien ; que cela a impatienté le roi , qui lui en a demandé la cause ; qu'elle a dit enfin qu'elle craignoit le poison de
I. VI. de Maurepas avoit épousé sa cousine, Marie-Jeanne Phelypeaux de la Vrillière, sœur de M. de Saint-Florentin ; il n'eut point d'enfans.
DU MARQUIS d'ARGENSON. iôy
M. de Maurepas, et que telle a été la principale cause de son exil.
— Mon frère prend un grand air de faveur. Ceci est pour lui comme un renouvellement de ministère. On dit qu'il a commencé par charmer les gens de lettres, à son audience de vendredi, par la réception qu'il leur a faite. Il y joindra quelques bienfaits qu'il obtiendra du roi , et l'on sait que les gens de lettres sont grands prôneurs. Il plaira infiniment au roi en lui contant les détails de Paris, qu'il maniera mieux que M. de Maurepas. Mais cette grande faveur donnera certainement ombrage à la marquise, qui travaillera pour lui nuire.
— L'évêque de Rennes vient d'arriver à Paris, et n'est point exilé à Rennes , comme on l'avoit dit. Il va intriguer et plaire à la cour, et se rendra le meilleur ami de la marquise.
I } mai 1 749. — Une dame qui arrive de Marly m'a conté ce qui suit sur la cour :
Mon frère s'est raccommodé ouvertement avec le maréchal de Richelieu , avec lequel on le disoit depuis longtemps brouillé. Mais ce qu'il y a d'extraordinaire dans cette réconciliation, c'est que le médiateur entre eux a été le président Hénault,
grand favori de la reine; il leur a donné des Iners tête à tête , et s'est beaucoup occupé de cette affaire. Que deviendra cette nouvelle faveur de mon frère .? Voilà ce qui rend toute la cour attentive. Il est en ce moment en quelque sorte premier ministre, et en possession de tous les secrets de l'État.
La reine désobligea infiniment le roi quand elle
apprit la disgrâce de M. de Maurepas. Madame d'Aumont la manda par un courrier à sa mère, la maréchale de Duras ' . A l'instant, il y eut chez cette dame grande assemblée , qui dura jusqu'à onze heures. Elle étoit composée de la reine , de M. le Dauphin et de Mesdames. La reine pleura continuellement pendant deux jours. A tous ceux qu'elle rencontroit , elle leur serroit la main , et leur disoit : « N'êles-vous pas bien fâché pour ce pauvre M. de Maurepas?» Le roi a su tout cela.
Il avoit été question de l'envoyer à Issoire, comme M. de Chauvelin; ce fut un radoucissement de ne l'exiler qu'à Bourges.
Ce qui a le plus avancé sa disgrâce , ce fut un mauvais discours qu'il tint chez la maréchale de Villars, le jour où il avoit reçu la visite de la marquise de Pompadour. Il tint ce discours devant plus de trente personnes, maîtres et valets. On lui dit qu'il avoit reçu le malin une belle visite. «Oui, répondit-il, celle de la marquise. Cela lui » portera malheur. Je me souviens que madame » de Mailly vint aussi me voir deux jours avant » que d'être renvoyée par madame ^«C/jâ/Muroux. » Je leur porte malheur à toutes.» Il n'en faut pas davantage , je le sais , pour donner envie au roi de faire mentir de telles annonces , et pour produire le contraire précisément de ce qui est prévu .
— M. de Saint-Séverin donne des traits d'extravagance. Voici deux réponses de lui en grand cercle : On lui demanda s'il n'avoit pas eu peur
I . La maréchale de Duras, née Bournonvilk , dame d'honneur de Mesdames. Sa fille, la duchesse rf'/l umon/, veuve en premières noces du duc d« Fitz-James. (LaChesnayedes Bois.)
DU MARQUIS d'ArGENSON. 269
du public, en faisant des révérences à la réception de chevalier de l'ordre. Il répondit : « Je n'ai jamais connu ce sentiment de la peur du public. J'ai toujours regardé le public comme un banc. »
On lui dit qu'on avoit pendu Fontauban. Réponse : « C'est moi qui l'ai fait pendre, et je voudrois de même faire pendre la moitié du genre humain , et je ne sais en vérité ce que je ferois de l'autre. »
M. de Puysieux s'est donné un grand ridicule en faisant l'amoureux de madame de Flavacourt (la Poule). On s'en est moqué dans les cabinets. On assure qu'elle lui préfère le baron de Scheffer, ministre de Suède.
M. Amelot, ministre d'État, qui vient de mourir, a conservé un grand appétit jusqu'à la fin. Il est mort de trop manger. C'étoit un fort petit esprit , curieux en littérature.
16 mai 1749. — ^3 rmiT({mse de Pompadour a été diner chez mon frère et recherche maintenant son amitié. Il est en grande faveur auprès du roi. Sa Majesté le regarde comme le seul qui puisse tirer le royaume du mauvais pas où l'on est engagé avec le parlement (Remontrances sur redit du vingtième).
— Le roi a été deux heures à Neuilly chez mon frère, à se promener partout , et lui a conseillé de bâtir. On est plus persuadé que jamais qu'il va devenir garde des sceaux ou premier ministre.
D'autres personnes affectent de regretter M . rftf MaurepaSy qui, dit-on, savoit négocier heureusement avec le parlement dans des affaires embarrassantes comme celles-ci.
ayo MÉMOIRES
i8 mai 1749. — J'ai été hier à Versailles. Le nouveau ministre (de la marine), M. Rouillé, est assez ridicule par ses airs de familiarité, qu'il prend même avec le roi. Sa femme sera présentée samedi prochain. On s'attend encore à plus de ridicules par ses discours et sa tournure petite et bourgeoise. Nous avons trois ministres d'une taille risible à voir ensemble : MM. de Puysieux, Saint-Florentin et Rouillé. Ce sont trois nains fort laids. M. de Saint-Florentin fait l'important depuis qu'il a hérité d'une partie du ministère de M. de Maurepas; mais on a bien de la peine à lui accorder de la considération. Il a très-peu d'esprit ; cette médiocrité une fois connue , a toujours grand succès pour se soutenir immanquablement, et même pour avancer.
Mon frère a l'air d'un premier ministre ; quand il entre chez le roi , toute la foule des courtisans s'écarte devant lui. Il est très -affairé. Ses amis disent qu'il se tue pour l'État. Voilà un beau début dans son nouveau département, le parlement à réduire. Tous les courtisans disent qu'il faut tenir bon. Mais comment faire taire cette grande campagnie, et surtout les parlements provinciaux ? Comment faire passer les impôts ^ On négocie à force dans ces corps.
Cette surcharge d'affaires fait croire q^ue mon frère sera soulagé. On croit qu'il sera fait garde des sceaux ou premier ministre , et que mon fils aura la survivance d'une de ces deux places. Le roi me dit hier à son lever un propos qui semble l'annoncer; il me demanda si mon fils est parti pour la Suisse? Je répondis qu'il ne partiroit pas sans prendre congé de Sa Majesté. Le monar-
DU MARQUIS d'ArGENSON. 27 1
que avoit souri en disant cela. Nous connoissons ces petites finesses ordinaires, dont Sa Majesté fait malheureusement plus de cas que des choses mêmes. Cela peut donc vouloir dire qu'il veut lui confier quelque poste, et même que cela est déjà fait in petto.
J'ai vu l'évêque de Rennes , qui n'a plus l'air que d'un vieux curé. Il est jauni , vieilli et maigre; il ne se soutient plus qu'avec une canne. On dit qu'il affecte de n'être plus propre à la galanterie. Le roi l'a beaucoup accueilli, contre ce qu'on avoit dit ; puisqu'on pensoit qu'il seroil exilé à son arrivée en France.
On dit que le roi est fort mécontent du Dauphin et delà Dauphine, qui ont tenu de mauvais propos sur la marquise de Pompadour, à l'occasion du renvoi de M. de Maurepas. Sa Majesté le leur marque , et n'a pas mis le pied chez eux depuis la fausse couche de madame la Dauphine. La reine est fort occupée de je ne sais quelles affaires. Mon frère y passe des deux et trois heures après chaque conseil. Il tient toujours le président Hénault logé près de lui à Versailles , dans une chambre qui joint la sienne , et l'on sait que ce président est grand ami de la reine. De là , mon frère va chez madame de Pompadour. Il négocie, il a des pourparlers. Oh ! grandes et misérables affaires de la cour !
Le cardinal de Tencin m'a dit que j'avois tort de ne pas me montrer plus souvent à la cour. Madame la Dauphine m'a enfin parlé hier, et m'a fait différentes questions et quelques reproches honorables sur ce que je ne paroissois pas plus souvent à la cour.
M. de Richelieu est extrêmement lié avec mon frère, il est comme subjugué. J'admire comme les courtisans savent toujours se retourner, dans leurs vues de profit pour eux seuls.
2 1 mai 1 749. — Je sais que le roi a eu la bonté de dire qu'il regrettoit mon remplacement , que je le servois de tout mon cœur. — M. de Puysieux est certainement résolu à quitter sa charge pour sa mauvaise santé ; mais il y met trois conditions : être fait duc, M. de Saint-Séverin son successeur, et être fait ministre d'État, gardant sa place au conseil. Il a grandement déplu par son chagrin de la disgrâce de M. de Maurepas ; il dit : « Voilà comment on traite les anciens ministres et les gens de condition !» On a dit de lui à cette occasion, dans le* cabinets : « Voilà un sot petit bourgeois ! )>
23 mai 1749. — •^'^^ 1" ^^^ remontrances du parlement. Elles sont à la fois respectueuses et msolentes. Il y avoit matière à remontrances ; mais le parlement voyoit bien que le roi ne céderoit pas : ce n'étoit donc plus que de résistance qu'il s'agissoit.
La police a retranché à la nouvelle pièce qu'on joue {Aristomène, de Marmontel) les vers sur les impôts qui s'appliquoient trop au temps présent :
Tribut qu'au bien public consacroient nos ancêtres , Et qui ne servent plus qu'à l'orgueil de nos maîtres.
— Mon fils va partir pour son ambassade de Soleure. A son retour d'ambassade, mon frère
DU MARQUIS d'Argenson. iyj
doit obtenir pour lui la survivance de son ministère.
]o mai 1749. — L'on ne doute pas présentement que la cause du renvoi âe M. de Maurepas ne soit la crainte du poison par madame de Pompadour. Il est vrai que je ne tiens ceci que de personnes attachées à M. de Maurepas. La marquise affectoit de dire continuellement qu'elle auroit ce sort, de la même main qui avoit empoisonné madame de Châteauroux si à propos pour ce ministre. Elle avoit toujours un chirurgien couché près de son appartement avec du contrepoison. Cela fatiguoit le monarque, qui a voulu se délivrer enfin d'une si grande crainte.
— On a nouvelle que M. de Maurepas se porte bien à Bourges , qu'il s'égaye , qu'il monte à cheval , qu'il lit beaucoup. On a refusé à Caylus la permission de l'aller voir. Qu'il est malheureux ! )e le plains. Il ne peut espérer son retour au ministère que par la mort de notre cher souverain ' .
Dimanche ler juin. — On a été tout surpris d'apprendre que M- de Machault ayoh été nommé ministre d'Êtat^\ on a dit : « Est-ce donc là la ré-