‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 32 sur 48 · I. Morte un an plus tard, le i'' février · texte numérisé non relu

I. Morte un an plus tard, le i'' février

putation de décence et de sagesse dans le monde, comme de ne pas vouloir voir le roi ?

20 février 1748. — J'ai remarqué hier en diverses compagnies de Paris combien les amis de madame de Pompadour cherchent à décrier M. le duc d'Orléans, sur ce qu'il vient de renvoyer M. de la Grandv'dky son chancelier et mon successeur, pour gouverner ses affaires par luimême , combien redouble l'accusation de folie contre lui , quoique l'on va voir par sa conduite qu'il en est tout autrement.

Il arrangera , il économisera , et pendant ce temps-là M. le duc de Chartres se donne en spectacle à Saint-Cloud, jouant la comédie avec madame la duchesse de Chartres devant tout Paris, qui accourt à ce spectacle. Après la comédie , il y a deux tables de cinquante couverts chacune , et tout cela se fait sans argent , avec une magnificence presque royale. Qu'on dise ce qui vaut le mieux de la sagesse de M, le duc de Chartres, ou de la folie de M. le duc d'Orléans!

— On ne cherche qu'à faire interdire ce pauvre prince , pour mettre la main sur ses richesses et les dépenser follement ; déjà on les dévore des yeux. Cela fait grand pitié. Si cependant M. le duc d'Orléans étoit attaqué sérieusement sur cela, je ne doute pas qu'il ne trouvât asile au parlement , en lui présentant sa requête , et que cela ne fît quelque soulèvement dans Paris.

— Il a été question de me rappeler à cette place de chancelier de l'apanage ; mais cela est

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impossible , vu la qualité de ministre que je conserve toujours ?

j mars 1748. — Une dame de la cour, qui en revenoit, m'a raconté ce qui suit :

On a dit , dans la jeunesse du roi , qu'il étoit perroquet, c'est-à-dire qu'il ne faisoit que redire des mots, des faits, des propos, dans les mêmes termes qu'il les avoit entendu raconter. Maintenant , dit-on , c'est bien autre chose , il se fait un jargon de sentimens , de raisonnanens politiques, qu'il compose par goût sur les différens propos qu'il entend tenir aux uns et aux autres , sans y participer aucunement, même sans y rien entendre. On le compare aux religieuses qui parlent latin , qui prient Dieu en latin , sans y comprendre un seul mot. La mémoire et le jargon font tout. De là vient qu'il a fait des choses contraires à elles-mêmes, et à lui-même. Il écrivoit, par exemple, les choses les plus tendres à madame </e Tallard pendant la campagne , tandis qu'il la dépossédoit d'une partie de sa charge, il m'a renvoyé de la cour, tandis qu'il disoit hautement m'aimer et m'estimer, et qu'il approuvoit mon travail. Lorsqu'il renvoya madame de Chàteauroux et sa sœur, il demandoit pardon pour elles à la reine, à madame de Villars , à tout le monde ; il n'y avoit personne alors à qui il ne demandât humblement

f>ardon. Puis il pleure sa maîtresse, la reprend, a perd, il en est au désespoir. Puis il va au bal, et y fait rencontre d'une autre maîtresse , qu'il aime bien davantage, et à qui il laisse tout gouverner. Il en est de même pour les affaires. Il raisonne avec l'un d'une façon et avec l'autre d'une façon

tout opposée , le tout suivant son goût et le jargon qu'il s'est fait.

Quel dommage si cela étoit vrai , si notre monarque n'étoit qu'un grand prestige, qui nous fait illusion sur le trône ! Je me suis conduit avec lui sur des suppositions bien différentes , je ne me suis attaché qu'^ lui seul; je lui ai reconnu l'esprit fort juste, et l'ai craint. Je m'y suis donc mal pris, tandis que les gens en réputation d'esprit lui imposent et se font craindre de lui.

— Le prince de Conîi redouble d'assiduités près de la marquise de Pompadour, et celle-ci est bien aise de s'appuyer d'un prince du sang. Madame la princesse de Conîi aide beaucoup à tout ceci , et s'est mise en tête de marier son fils avec madame Adélaïde. On a permis que ce prince s'enfermât avec madame Adélaïde pendant la petite vérole qu'elle vient d'essuyer. Il remettoit les lettres de la princesse au roi et à M. le Dauphin.

On parle aussi du mariage de mademoiselle de la Roclie-sur-Yon avec le roi Stanislas. Le roi et la reine se laissent aller à l'approuver. Cette princesse a des dégoûts, à cause du refus qu'on lui a fait avec affectation des prérogatives qu'elle demandoit. Cela ressemble à une bourgeoise qui achète la main d'un vieux duc pour se donner un rang. Le roi Stanislas y trouveroitde la compagnie, et quelque revenu de plus pour entretenir sa cour de Lunéville.

4 mars 1748. — J'ai été hier à Versailles, où j'ai été fort bien reçu du roi, qui m'a fait plusieurs questions à son lever, m'ayant appelé

jusqu'à trois reprises différentes, ce qui a été fort remarqué des courtisans attentifs.

Mon frère est toujours en butte aux attaques des Paris et de madame de Pompadour. On lui reproche la dépense excessive qu'entraîne la guerre ; il est vrai que sur le peu que rapportent les Pays-Bas conquis, quoique extrêmement pressurés et tyrannisés , les trois quarts des fonds sont gaspillés par les maréchaux de Saxe et de Lowendhal, grands pillards, et qui font trembler par leur autorité tous les agens de notre gouvernement.

M. de Puysieux m'a paru fort changé et fort abattu . On le dit tout ahuri , ne sachant que répéter les mêmes phrases aux étrangers et aux courtisans. Il va chez l'un et chez l'autre comme au café, pour leur dire quelques nouvelles sans réflexion. Pour le maréchal de Noailles, il se comporte comme un fou, tempêtant, frappant du pied ; car il voit que son crédit baisse par défaut de plans et de principes.

Un ministre m'a dit qu'il étoit depuis quelque temps grand bruit dans Versailles de la comparaison de mon ministère avec celui qui m'a remplacé, et que tout le monde plaidoit ma cause hautement. Je m'en suis aperçu à la façon dont j'ai été reçu', et dont quelques-uns m'ont parlé.

J'ai trouvé la marquise de Pompadour extrêmement changée. Elle étoit à la messe de la chapelle, coiffée de nuit , avec la mine du monde la plus sucée et la plus malsaine. Elle ne peut résister à la vie qu'elle mène, de veilles, d'occupations, de spectacles, de dépenses continuelles pour amuser le roi; tandis qu'elle-même, en outre, est sans

cesse occupée d'affaires , et au milieu d'un tourbillon de monde continuel.

On avance à grands pas l'ouverture prochaine de la campagne, on hâte tout. J'ai continué de proposer à mon frère une guerre défensive. Il dit avoir consulté sur cela les militaires, qui assurent que cela coûteroit davantage, et avec plus de risques que la guerre offensive; à quoi j'ai répondu par la bravoure des troupes françoises et par le genre de talent de notre général saxon. De ce qui m'a été répondu , j'ai connu que l'on vouloit débuter par quelque haute entreprise ou quelque bataille.

Cependant nos finances vont bien mal ; on le cache, mais on ne sait plus comment payer. Les Russes marchent pour le sûr depuis le 2 4 janvier , on en a des nouvelles; ils doivent arriver en Bohême à la fm du présent mois de mars.

Mon frère m'a dit qu'on craignoit beaucoup que la neutralité de l'empire ne cessât tout à coup, ce qui seroit un grand malheur. Le départ du prince de la Tour et Taxis pour Ratisbonne montre que tout y est prêt. On ne m'en a pas dit davantage; mais j'ai vu une grande consternation sur les visages quand on est sorti du conseil.

— On accuse toujours M. le duc d'Orléans de folie, et madame la princesse de Conti ne cesse de le décrier. On prétend qu'au dernier travail avec M. delà Grandville, il lui soutint qu'il avoit mal fait à l'assaut de Berg-op-Zoom, où le pauvre homme ne fut de sa vie. Pour moi, je n'en crois rien ; ce sont malices et inventions diaboliques, pour le faire interdire et avoir son bien. De quel-

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ques foiblesses, de quelques variations qu'il peut avoir, on en fait des égaremens qu'il n'a point.

}i mai 1748. — Ne considérant le règne de Louis XV que depuis au'il gouverne lui-même, depuis la mort du cardinal, je trouve que cinq personnages l'ont bien servi, savoir : deux bons financiers et trois bourreaux d'argent.

Boulogne et Monîmartel, unis d'amitié, gens d'esprit médiocre , mais bien ordonnés et consommés dans leur partie, ont fait régner un ordre jusqu'ici inconnu dans le trésor royal , et ont soutenu le crédit public mieux qu'il n'avoit encore été. Les deux contrôleurs généraux Orry et \fachault se sont en vain attribués, durant leur ministère , le mérite de ce travail ; on a su que la grossièreté et la médiocrité de M . Orry, la nonchalance et la dureté de M. Machault, n'y étoient pour rien , que tout a été bien sans eux et malgré eux, et le crédit des Anglais a pâli devant le nôtre.

Mon frère, M. de Belle-Isle et M. Duvernay ont fait de grandes choses dans la direction de la guerre , dans les négociations et dans les vivres et fourrages ; mais on peut leur reprocher avec raison les dépenses considérables qu'ils ont occasionnées. Il faut y ajouter le maréchal de Saxe qui a toujours exigé des armées formidables, et a beaucoup pillé.

Mais on est parvenu à son but : on a affoibli les ennemis , on a diminué la grandeur de la maison d'Autriche , on a obtenu la paix , la paix si nécessaire et tant désirée.

Il ne nous manque plus aujourd'hui que d'ha-

biles économes pour rendre la substance au royaume. Que le roi fasse de bons choix, qu'il mette l'emplâtre sur la plaie , et son règne sera très-glorieux. Ce qu'il lui faut aujourd'hui , ce sont de bons économes de maison.

24 juin 1748. — Traité d'Aix-la-Chapelle. Le François désiroit la paix, et ses misères auroient dû accroître ce désir. En tout autre gouvernement moins absolu , les vœux eussent passé à la révolte; mais le François aime la gloire et l'honneur : de sorte qu'après les premiers momens de joie de la paix conclue, tout le public est tombé dans la consternation sur la médiocrité des conditions. Tandis qu'à Londres et dans les principales villes du royaume britannique on fait des réjouissances éclatantes et tumultueuses , à Paris et dans les provinces on est consterné.

« Quoi ! dit-on , nous rendons toutes nos conquêtes, toutes sans exception. Louisbourg seul nous est rendu, Louisbourg que ce mauvais ministère de la marine nous a laissé prendre. Nous n'obtenons qu'un petit établissement pour Don Philippe, établissement digne d'un bâtard du pape, à qui originairement il fut donné; et l'Espagne, à qui seule nous rendons service, est mécontente des conditions et rejette le traité*. C'est un étranger, un Italien , seul ministre du roi au congrès, qui dispose ainsi de la fortune du royaume, et qui tranche ainsi à sa volonté, au plus mal! »

Voilà des discours que je n'ai pas dictés , mais qui font quelque honneur à la mémoire que j'ai laissée dans le ministère. Chacun doit savoir que je pouvois conclure cette paix , et même un peu

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meilleure , il y a dix-huit mois , si l'on m'en eût laissé la liberté, et si j'eusse osé la conseiller telle. Et depuis qu'on m'a ôté le gouvernement, lorsque nos négociations étoient dans le meilleur train possible , qu'a-t-on fait pour améliorer nos affaires et pour faire dépérir celles de nos ennemis ? Leurs finances ont été en s'altérant ; nous avons remporté sur eux une grande victoire ; nous avons pris Berg-op-Zoom ; enfin , par l'investissement de Maestricht on a jeté la discorde parmi eux, leur faisant voir que la reine de Hongrie ne pourvoyoit à rien, mangeoit ailleurs les subsides, et au lieu de soixante-dix mille hommes qu'elle avoit promis elle n'en avoit pas réuni dix-huit mille : car seulement avec un corps de dix mille hommes elle eût empêché la marche de M. de Lowendhal dans les défilés où il lui a fallu passer, à la droite de la Meuse.

Mais une autre cause de plus grand désarroi a été, en Angleterre, la banqueroute de ceux qui ont souscrit pour les 200 millions d'annuités. Au jour du premier payement il a fallu leur donner répit jusqu'à la Toussaint, et de là tout crédit d'argent a été perdu en Angleterre. De sorte que nos ennemis étoient bien plus mal que nous, et dans une situation encore plus pressante.

Je me garde bien de discourir au sujet de ce blâme qu'on jette sur mon successeur, d'autant que je ne suis pas absolument de l'avis de ceux qui tiennent ces propos. Le plus ou moins d'avantage des conditions de la paix est si peu de chose, en comparaison de la paix elle-même, qu'on ne doit pas balancer à s'en réjouir, vu l'état où nous étions , et que ne soulageoit pas le m. 14

malheur d'autrui plus grand que le nôtre. Ainsi l'on ne pourra me reprocher sur cela des discours jaloux. Je dis seulement que j'envie l'honneur d'avoir signé ce traité de paix. Je me réjouis du bien arrivé à ma patrie , et tout bas je me félicite de n'être pas responsable d'une paix qui passe pour si lâche aux yeux du public.

3 juillet 1748. — Mon frère, que je vis hier, m'apprit que l'entière accession d'Espagne aux préliminaires étoit arrivée à Aix-la-Chapelle ; que par le dernier courrier de MM. de Belle-Isle et Richelieu nous savions que tout étoit en paix en Italie, les Génois ayant accédé à la paix. Le roi donne des bénéfices au cadet de Modène et au cardinal d'York. Le prince Edouard , qui est encore ici, se montre à l'Opéra et joue de son reste. Les Anglois donnent des passeports pour passer en France.

Mais le grand sujet de spéculation est la continuation de la marche des Russes, avec redoublement d'activité. Qui menacent-ils ? La France ? je ne le crois pas , mais le roi de Prusse et la liberté de l'empire. D'autres pensent que la reine de Hongrie veut faire élire à la diète son fils aîné l'archiduc Joseph pour roi des Romains ; que, les Allemands n'étant bons qu'intimidés , elle a besoin de ces forces étrangères pour appuyer son autorité, et que les Anglois s'y prêtent. Mon frère assure que les Russes séjourneront cet hiver en Bohême et en Moravie.

— M. de Tournehem vint avant hier à l'académie d'architecture pour y déclarer que le roi

avoit résolu de construire une place où seroit sa statue équestre, au carrefour de Bussy, ordonnant aux académiciens de travailler au concours, afin de proposer le dessin le plus digne de ce monument. On bâtit de tous côtés dans les maisons royales et pour la maîtresse , et tout tombe en même temps , comme dans l'aile neuve de Fontainebleau. On redéfait à Choisy ce qu'on y avoit fait.

19 août 1748. — J'apprends en Touraine que M. de Saint-Séverin a signé à Aix-la-Chapelle une convention, le 2 août, par laquelle les puissances maritimes doivent renvoyer incessamment leurs trente-sept mille Russes en Russie , mais à condition qu'un mois après leur renvoi le roi fera sortir des Pays-Bas conquis pareil nombre de trente-sept mille soldats françois, et que Sa Majesté les réformera tout de suite.

Voilà, je crois, la première fois que la France promet à ses ennemis de réformer ses troupes. Cela est bon à un petit État ; mais les grandes puissances devroient s'exempter de conditions si humiliantes. Avec cela, ne serons-nous pas duipes en ceci .'' Nous réformons nos troupes nationales, et nos ennemis ne réforment que leurs auxiliaires.

Les discours que tient la reine de Hongrie ne sont point rassurans pour le roi de Prusse. Elle dit qu'elle est charmée du repos de l'Europe, qu'elle ne travaille qu'à y concourir sérieusement ; qu'elle est prête à consommer la garantie de la Silésie , pouvu que ce soit suivant les droits de l'empire , ce qui s'entend du reste.

— Nos provinces de l'intérieur du royaume au

midi de la Loire sont plongées dans une profonde misère. Les récoltes y sont de moitié moindres que celles de l'année dernière, qui étoient fort mauvaises. Le prix du blé augmente, et les mendians nous assiègent de toutes parts.

8 septembre 1748. — Dans mes spéculations sur notre avenir, je m'occupe quelquefois des alliances et des amitiés que la France pourroit se ménager pendant la durée de cette paix. Je voudrois, par exemple, nous voir gagner la confiance du corps helvétique , et non y protéger uniquement les cantons catholiques aux dépens des protestans. Telle est pourtant la seule occupation de nos diplomates , depuis le comte du Luc. Un ambassadeur ne doit pas être un apôtre, comme on semble le penser.

22 septembre. — Je suis de retour à Paris depuis quelques jours et suis allé à la cour. J'ai trouvé le public et les gens au fait des affaires plus mécontens que jamais des préliminaires de paix et des suites de cette négociation. Il y a une brochure qui en démontre les erreurs, et qui accuse hautement nos négociateurs de trahison et d'ignorance crasse.

Bien des gens croient qu'il faudra incessamment recommencer la guerre , et faire mine de vouloir rompre les préliminaires, afin d'obtenir les satisfactions et corrections essentielles désirées par nos alliés. Les Russes exécutent lentement leur mouvement rétrograde vers leur pays. Ils commencent à remontrer que la prochaine saison des pluies ne leur permettra pas

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d'aller jusque chez eux , et qu'il faudra leur donner des quartiers d'hiver en Bohême. Ainsi , le roi de Prusse va être menacé plus que jamais d'une campagne d'hiver, sous quelque prétexte de chicane , pour lui enlever la Silésie.

5 octobre 1748. — M. de Bernage, prévôt des marchands, mon cousin , m'a conté tout ce qu'on dit sur les monumens dont il est grandement

Question. Ce magistrat m'a paru d'une grande iscrétion et fort intimidé par les grandes puissances. En voici la raison : c'est M. le prince de Conti qui a mis tout cela en branle : il voudroit vendre son hôtel de Conti à la ville de Paris ; le prix qu'il en demande, cela ne se dit pas. L'hôtel de ville a craint qu'on ne l'endettât,

3u'on ne l'abîmât. Il voudroit renvoyer au district es bâtimens du roi tous ces grands projets; tant pour la place publique que pour l'indemnisation des particuliers , et pour la décoration de cette place. Il est vrai que ca été l'hôtel de ville de Paris qui a fait la place âe Vendôme. Le roi a seulement fourni le terrain quitte et bien aplani , où étoit, pour la plus grande partie, l'hôtel de Vendôme appartenant au roi.

La ville ae Paris a bâti à ses frais les façades , et les a revendues avec des terrains abondans aux particuliers, qui ont bâti les grands hôtels qu'on y voit.

Il s'agit à présent de deux places, ou des deux n'en faire qu'une, l'une pour la statue de Louis XV, l'autre pour le nouvel hôtel de ville, qui doit toujours être sur la rivière. M. de Bernage, oui m'avoit d'abord paru fort disposé à jeter l'hôtel de

ville en dépenses magnifiques , s'en retire maintenant par les inconvéniens de cour qu'il y rencontre. Il a seulement montré au roi une délibération du bureau de ville, pour lui demander permission de fondre sa statue équestre , ce qui lui a été accordé. Le modèle est fait par Bouchardon, et il va le porter à Fontainebleau. Mais il craint que la brigue de cour qui influe en toutes choses ne jette la ville en des dépenses dont elle ne se relèveroit jamais.

M. de Tomnehem a mis au concours des architectes de Paris , et surtout des académiciens , le choix des terrains ainsi que la décoration. J'ai vu de ces projets chez quelques architectes de ma connoissance.

Il y en a pour l'esplanade devant le pont tournant des Tuileries, pour l'hôtel de Conti, pour l'autre bout du Pont-Neuf afin d'y faire reparoître la belle façade du vieux Louvre , qui est comme enterrée ; d'autres pour le bout de la rue de Toarnon, vis-à-vis le Luxembourg, prenant pour place la foire Saint-Germain, pour l'hôtel de Soissons que l'on détruit et dont on va vendre le terrain ; enfin pour le carrefour de la Comédie , prenant du terrain jusqu'à la rue Contrescarpe.

1 j octobre 1748. — Mon frère a toujours la goutte avec douleur; il y a quinze jours que cela dure. On craint qu'il n'y ait engorgement au foie; il y a quelquefois de la fièvre. Il fait effort pour se transporter à Fontainebleau , et se chagrine de ne pouvoir aller ni au travail du roi , ni au conseil. Le maréchal de Saxe est arrivé de Bruxelles à la cour.

On attend à tout moment à Fontainebleau le courrier d'Aix-la-Chapelle qui apportera le traité de paix en forme , signé par les trois puissances contractantes. Viendront ensuite les accédantes, qui s'en tireront comme elles pourront. On se prépare à de magnifiques réjouissances.

— Le ministère de la guerre s'est pressé de réformer une partie de nos troupes. Mais peutêtre va-t-il survenir une nouvelle source de dépenses, par le renouvellement de la guerre en Silésie. Quelle honte alors d'avoir été trompés par des ennemis auxquels nous tenions l'épée sur la gorge au mois dernier! L'occasion perdue se retrouve-t-elle ! Et que de maux l'imprudence des gouvernemens fera peser sur les pauvres peuples!

27 octobre 1748. — On est fort occupé de la mort de M. Dufort, intendant des postes, et de celui qui va le remplacer. On dit que le roi marque trop par là quelle espèce d'administration est celle-ci; qu'il ne s'occupe que de savoir tout ce qui se dit par lettres, tant au dehors qu'au dedans du royaume. C'est ainsi qu'en parloit hier un homme à'esprit (mon frère), ajoutant qu'il n'avoit jamais été du secret. Il disoit encore que le roi étoit plus curieux qu'un autre, et aimoit beaucoup ces sortes de décélemens de secrets.

Mon frère est fort chagrin de rester encore au lit incommodé d'un reste de goutte, qui le rend foible et ne lui permet pas de s'appuyer sur ses pieds, de sorte qu'il ne peut monter chez le roi. On verra , dit-on , en cette occasion , qui l'emportera du crédit des Paris, de madame de Pom-

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padour, de M. de Puysieux, bien ligués ensemble, ou de celui de mon frère, qui est en titre surintendant des postes. Ces deux crédits sont grands auprès du roi. Le premier a les grâces de l'amusement, les plaisirs des sens, et une séduction continuelle. L'autre a pour lui quelque opinion du maître, pour avoir un ministre bien à lui, envers et contre tous (tandis qu'il croit que les autres peuvent avoir des branches d'intérêt pour le tromper , et pour attirer les affaires à eux) , une habitude de six ans, qui a donné à mon frère le secret de la confiance et l'occasion de convaincre le roi qu'il lui sacrifiera tout, que rien ne le peut déranger d'un complet dévouement à sa personne. Tout a contribué à persuader au maître que ce ministre étoit vraiment sien, ayant été élevé et instruit par le cardinal de Fleury à connoître le roi et à le servir, ayant passé par des occasions aussi délicates que la maladie de Metz , la quitterie , la reprise et la perte de madame de Châteauroux, d'un esprit fin et délié. Que de motifs en tout ceci pour contrebalancer la maîtresse, pour ne lui pas abandonner sans réserve la direction des postes et le secret de cette administration ! C'est ainsi que Sa Majesté ne voulut nommer de contrôleur général qu'à la présentation de mon frère, lorsque le parti de la maîtresse et des Paris déposséda M. Orry de son ministère des finances. Aussi ai-je remarqué que feu M. Duforî étoit réellement l'homme de mon frère, malgré tout ce qu'on 'en a dit, et il en a mené grand deuil.

4 novembre 1748. — J'apprends de Fontai-

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nebleau que le roi marque beaucoup de bontés à mon frère , d'inquiétude sur sa goutte , et envoie souvent demander de ses nouvelles; que Sa Majesté est inattaquable sur le mal que l'absence des ministres fait dire d'eux , et que même elle lui marque plus de confiance que ci-devant ; que les billets trottent continuellement entre le roi et ce ministre, qui l'emporte en quantité de choses, en maladie comme en santé , et que madame de Pompadour baisse pavillon sur des entreprises qui sont dévolues à ce ministère. Ainsi mon frère a fait nommer Duparc à l'intendance des postes, au lieu du petit Ferrand, cousin de madame de Pompadour.

Pour comprendre cette faveur, il faut bien se représenter le caractère du>oi tel qu'il est, doux, pensant naturellement juste, mais fort paresseux de penser et d'approfondir. Tout ce qui lui a échappé au premier coup d'oeil ne lui revient plus après , même en superficie. Aimant les gens d'esprit par prétention de bon air, plutôt que par discernement ou penchant pour eux; entêté et fier suivant l'éducation qu'on donne aux princes, leur fermeté dégénérant en muti-" nerie, gens d'habitude par paresse d'innover, quoique sans répugnance au changement.

De là est arrivé que mon frère , homme du monde , fin et prompt observateur du caractère des hommes, homme d'esprit et en possédant la réputation , sachant montrer tout ce qu'il y a de brillant et de solide en lui , comprenant avec promptitude les idées des autres, habile à cacher son ignorance et ses négligences de détail, mais allant toujours au capital de sa besogne , et

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visant à se faire valoir ; que mon frère , dis-je , possède toutes les qualités qui peuvent plaire au maître en même temps que lui être utiles ; observant bien encore ce qui fait briller sa complaisance et sa douceur, au fait des discours et du langage du beau monde, adroit à dissimuler ses ressentimens et ses passions secrètes, enfin délié courtisan s'il en fut jamais; joignant à cela le caractère et la conduite du cardinal de Fleury, qui l'a instruit et sur lequel il s'est modelé pour gouverner son maître ; se donnant pour l'ami du maître , sans pourtant s'en vanter, ayant soin de faire connoître qu'il l'est lui seul à la cour ; en un mot un gâte enfant, comme les mies et les précepteurs qui acquièrent par des cajoleries et des bonbons l'entière confiance de leurs élèves. De là est résultée une habitude qui dure déjà depuis sept à huit ans , et qui va en augmentant par la force de ses racines. Au premier mot de le décréditer ou de le renvoyer, le ministre a soin de faire élever le cri de la nature et de l'habitude. Il ménage bien ce ressort , et avec une conduite suivie , sans jamais de fautes ni de contre-temps ,. modérant toutes les passions qui pourroient lui nuire, il est sûr de rester en place; peut-être même s'élèvera-t-il jusqu'à la première. Là il se montrera séduisant aux yeux de la capitale , brillant à la cour, cher au public , attirant à lui tous les cœurs par la grâce de ses manières, sans cependant remédier à aucun mal , ni déraciner jamais le moindre abus.

— Le roi ne viendra point l'année prochaine à Fontainebleau; il l'a déclaré à voix haute. Il

fait faire un grand escalier à la cour ovale , et un bel antichambre devant la galerie des réformes , un passage plus commode à l'appartement de la maîtresse , et tout le devis en est déjà estimé 2 millions 600,000 livres.

Le ministre des affaires étrangères montre un ton de hauteur et de sécheresse qu'on ne lui connoissoit pas encore. La paix est signée, dit-il; c'est moi qui l'ai faite. C'est le propre des petits esprits de s'enivrer de la faveur, et de changer de caractère par les entours de leur situation, sans que leur mérite intrinsèque se soit accru.

29 novembre 1748. — On a fait hier une grande revue des Houlans dans la plaine des Sablons. Tout Paris l'a voulu voir, malgré un grand brouillard, qui enrhumera bien des bourgeois. Le roi y étoit à deux heures. On y avoit fait venir les gardes françoises et suisses , pour empêcher les badauds d'approcher et de nuire aux évolutions de ces prétendues troupes étrangères : car le maréchal de Saxe, qui en est pour ainsi dire l'entrepreneur, y a fourni plus de Flamands que de Houlans. On lui donne pour cela 600,000 livres par an. On prétendoit qu'il en devoit réformer la moitié, mais son crédit s'y oppose. La marquise de Pompadour a dû y paroître dans une calèche distinguée.

La toilette de cette dame est une espèce de cérémonie aujourd'hui à la cour; on la compare au fameux déculotté du cardinal de Fleury. Le soir, tous les grands y accourent pour s'y montrer. On a donc cru qu'elle devoit faire cette déclaration publique, qu'elle prononça avant-hier à haute

et intelligible voix : « Qu'est-ce que l'on dit , que le nouveau théâtre que le roi fait construire sur le grand escalier lui coûtera 2 millions? Je veux bien que l'on sache qu'il ne coûte que 20,000 écus. Je voudrois bien savoir si le roi ne peut pas mettre cette somme à son plaisir, et il en est ainsi des maisons qu'il bâtit pour moi. »

Le bruit est que cette dame vient d'acheter le château du duc de la Vallière, en Anjou , et sera faite duchesse pour faire cesser tous les bruits qui couroient de son prochain renvoi. En voilà trop, cela versera.

Le roi assistoit avant-hier à la représentation d'un ballet composé exprès , et où la marquise de Pompadour déployoit ses talens. Sa Majesté se mit à bailler et à diire : faimerois mieux la comédie.

M. de Courtenvaux a mis en musique une parade dont les paroles sont du sieur de Monîcrijy lecteur de la reine , et l'un des quarante de l'Académie françoise. Voilà un nouveau genre de spectacle; on le dit très-plaisamment exécuté. Le titre est : le Père respecté. Il y a un chœur de p.... qui dit :

Nous autres , jeunesses,

Nous écoutons vos raisons ;

Mais , dans la belle saison ,

Nous nous en battons

Les fesses, les fesses.

Il n'est besoin de dire que la scène se passe aux Porcherons. Cela doit s'exécuter incessamment devant le roi. On a préludé chez madame la comtesse de Lamarck , fille du maréchal de No ailles.

DU MARQUIS D'ArGENSON. 221

— A la revue des Hoidans, il y a eu grande batterie et tapage , hommes bourrés , coups de baïonnette, un maître des comptes tué, des chevaux blessés , parce que tout le monde vouloit trop approcher.

Arrestation du prince Edouard.

21 novembre 1748. — La grande affaire du jour est le refus obstiné du prince Edouard de quitter la France ; il dit net qu'/7 ne sortira jamais vif. Il menace de tuer et de se tuer si on le force, et véritablement c'est ce dernier parti que nous avons le plus à craindre; car on tienaroit des propos sanglans sur le roi très-chrétien , si ce orave prince alloit périr ici par désespoir.

Il assure toujours avoir des lettres du roi et de ses ministres si significatives , qu'il ne doit pas compter jamais sortir de France , et qu'il en a la parole royale. Or on ne connoît pas ces lettres , et il ne les montre pas. Je sais bien que le roi ne lui a jamais écrite ma connoissance, et je ne lui ai jamais écrit aucune lettre , à cause du cérémonial. J'apprends que le roi ne se souvient pas davantage de lui avoir jamais écrit. On croit cependant que M. de Maurepas lui avoit écrit quelque chose de plus positif que personne , car il cherchoit à capter sa bienveillance, et à détruire dans son esprit ce que je devois y gagner par mon affection , et ce que mon frère vouloit aussi mériter de lui.

7 décembre. — Le courrier du roi Jacques est arrivé à son fils le prince Edouard. Il lui ordonne, comme son roi, et le prié, comme son

père , de quitter la France , où il ne convient pas qu'il réside davantage. Ainsi tout se prépare pour le départ de ce prince tant aimé du beau sexe, estimé comme très-valeureux, mais d'un mérite à l'antique, accompagné de grande ignorance, et par conséquent de peu d'idées, de conversation et d'esprit.

1 1 décembre. — Le prince Edouard a été arrêté hier entrant à l'Opéra. Il étoit descendu de son carrosse au cul-de-sac de l'Opéra : on a à l'instant fermé la barrière sur lui ; trois hommes de sa suite ont été séparés par cette barrière et ont été menés à la Bastille; puis un sergent aux gardes déguisé le prit par derrière et lui saisit les deux bras. Il a voulu tirer son épée , mais on l'en a empêché. On l'a mené par le fond du cul-de-sac à une porte cochère d'où l'on va dans la cour des cuisines du Palais-Royal. Là un carrosse à six chevaux l'attendoit pour le mener à Vincennes. M. le duc de Biron s'est trouvé dans la seconde cour où il a passé , pour l'accompagner partout et jusqu'à Vincennes, où je crois qu'il lui tiendra compagnie et qu'il répondra de sa personne. On a trouvé sur lui deux pistolets, chacun à deux coups, et deux poignards. Il y a donc apparence qu'on l'a fouillé.

Les cours du Palais-Royal étoient pleines de sergens aux gardes , d'officiers déguisés en bourgeois. On n'y a laissé passer personne , ni sortir personne de l'Opéra , quand son carrosse a approché. La garde de l'Opéra a mis la baïonnette au bout du fusil et s'est rangée en haie.

— 0 comble d'horreur ! Voilà ce que je viens

DU MARQUIS d'ARGENSON. 22?

d'apprendre : L'ordre a été de garrotter le prince par les jambes et par les bras , et on l'a exécuté. Vaudreuil, major des gardes, assure avoir fait ce qu'il a pu pour éviter ce garrotteraent, s'il n'étoit pas absolument nécessaire; mais l'ordre étoit absolu et sans permission de réplique. Un juge du Châtelet m'a appris que l'on ne garrottoit que les assassins lorsqu'on les arrêtoit. C'a été avec des cordes de soie qui étoient toutes préparées dans les poches des sergens aux gardes.

Pendant qu'on le fouilloit et qu'on le garrottoit , il a dit à Vaudreuil : « Mon cher Monsieur, vous faites là un vilain métier. » Vaudreuil a dit : «Le roi l'a ordonné.» Le prince a dit depuis, tant dans la route qu'arrivé à Vincennes : « La France m'avoit promis un asile. Pour moi, s'il ne me restoit qu'un coin de terre , je le partagerois avec un ami. » Il a dit encore : «Je ne suis pas si méchant qu'on croit. Est-ce là ce pays si poli ? J'avois meilleure opinion de la nation irançoise. »

Il est arrivé ainsi à Vincennes. On lui avoit préparé un bel appartement, non au donjon, mais dans le Palais-Royal. On lui offrit un grand souper et un bon lit. Il s'est couché sur ce lit tout habillé. Il a refusé tout service. Il a dit qu'il avoit appris assez longtemps à se servir lui-même de valet de chambre. Quand on l'a fouillé , on lui a trouvé des armes à feu et un poignard. Il est vrai qu'il en a toujours porté sur lui depuis qu'il est en France, craignant les assassinats d'Hanovre.

Ce garrottement sera pour la France une tache étemelle, sans doute à côté de Cromwell, qui

a fait décapiter son roi ; nous , nous avons garrotté inutilement l'héritier présomptif et légitime de cette même couronne. Il y a plus, il nous avoit été utile , nous lui devions une puissante diversion qui nous a valu Bruxelles. On parlera longtemps de ceci. Le prince Edouard a dit souvent qu'un des ministres dont il se plaignoit le plus étoit M. de Puysieux, mais que celui qui lui avoit fait le plus mal étoit M. de Maurepas; que celui-ci le haïssoit depuis longtemps , et l'avoit desservi avec toute la malice d'un eunuque qu'il est.

— J'apprends depuis que les Jacobites, et même les Anglois , se cachent et sont dans une grande consternation du garrottement du prince Edouard. La comtesse de Lismoore, femme du ministre de Jacques III, s'est enfermée chez elle et ne voit personne , excepté le nonce du pape. Ils attendent tous la réponse qui arrivera de Rome.

Le prince Edouard a dit en chemin aux officiers qui l'ont arrêté : « Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, vous ne me déshonorerez pas; mais vous vous déshonorez, vous et votre nation.» C'est M. de Puysieux sur qui seul doit tomber maintenant toute cette affaire. M. de Maurepas, finement, n'a pas voulu donner son avis, et a dit qu'il exécuteroit seulement les ordres. Mon frère a fait de même. Ainsi tout le blâme en tombe sur M. de Puysieux. Le prince Edouard avoit parlé mal de lui, et lui avoit témoigné son mépris. Cette passion a tourné la tête du ministre , qui a dirigé ainsi cette arrestation avec indécence , timidité et cruauté. Le prince a été conduit dans un carrosse de remise à deux chevaux, avec six sol-

dats aux gardes derrière le carrosse, la baïonnette au bout du fusil.

— M. le Dauphin a pleuré de ce qu'on lui a conté au sujet de l'emprisonnement du prince Edouard. Le ministère nie le garrottement du prince; mais cela est certifié de reste par lui et par tout son parti, et par les manifestes qu'ils publieront.

Le prince couche dans la tour. Il est vrai que dans le jour il a permission de se tenir dans les appartemens du roi ; mais on le ramène coucher dans sa chambre du donjon.

Il s'y montre homme de courage et gai, comme on dit qu'étoit le grand Condé dans la même prison de Vincennes. Il y joue aux volans. Il plaisante avec les officiers aux gardes qui le surveillent jour et nuit. Il a demandé qu'on ne les relevât f>as. Il s'informe des nouvelles de la soirée à 'Opéra , et comment a chanté Gelyolte.

1 5 décembre 1 748. — Un homme fort instruit, et qui jouit de la confiance de quantité d'Anglois qui sont à Paris, m'a dit hier que le bruit étoit grand en Angleterre ; que, si la paix s'étoit faite à Aix-la-Chapelle avec avantage pour la nation britannique, elle lui avoit coûté bon en guinées. Les Anglois disent qu'elle s'est faite à Choisy plutôt qu'à Aix-la-Chapelle, et qu'elle leur a coûté 16 millions. On va, dit-on, en voir des mémoires en Angleterre, où tout se sait, tout s'écrit, tout se discute contre la cour, surtout quand le parlement est assemblé.

Véritablement on n'a vu qu'affectation en tout ceci. Pourquoi cet Italien chargé seul d'une im- III. n

mense négociation , n'ayant ni supérieurs ni égaux ? Pourquoi m'a-t-on renvoyé ? C'est qu'on craignoit que je ne misse obstacle à ce commerce deguinées. La France a été trahie. Milord Sandwich, revenant de La Haye après les préliminaires signés, a fait de beaux contes de sa négociation avec la France, et comme quoi il l'a dupée.

ôion frère s'écrioit l'autre jour : « Oh la vikaine paix! Comme elle s'exécute avec bassesse de notre part, et sans que nous osions souffler quand on nous fait injustice ! »

Une personne qui revient d'Aix-la-Chapelle assure que M. de Sainî-Séverin est dans un état très-fâcheux, qu'il a de véritables attaques de démence et de fureur, telles qu'il faudra l'enfermer. Cette même personne assure que la paix ne durera pas un an , et montre quantité d'articles de suite par où la guerre va recommencer.

1 7 décembre 1 748. — Madame la princesse de Talmont ayant appris que son laquais avoit été arrêté chez le prince Edouard, au moment de l'emprisonnement de ce prince, a écrit k M. de Maurepas cette lettre : « Monsieur, voilà les lau- » riers du roi portés à leur comble; mais comme }) l'emprisonnement de mon laquais n'y peut rien » ajouter, je vous prie de me le rendre. »

Enfm le prince est parti de Vincennes, dimanche matin, messe ouïe. Il a donné sa parole d'honneur qu'il iroit de suite à la frontière du royaume. Ses gens le joignent à Fontainebleau. Il ne doit être accompagné que du seul M. de Perussy, officier de mousquetaires. Les uns disent

qu'il ira à Avignon ; d'autres qu'il profitera de l'asile ménagé pour lui à Fribourg.

Madame de Talmont déplaît fort à la cour. On a voulu lui donner une lettre de cachet pour l'exiler en Lorraine; mais M. de Maurepas, qui est de ses amis , a représenté qu'elle étoit cousine de la reine ', que ce seroit l'exiler d'une manière flétrissante en pareille circonstance. On a dit à son mari de la faire partir de Paris. Le pauvre mari y a moins d'autorité que qui que ce soit, et cette dame prend le parti de rester à Paris avec la même fermeté qu'y a apportée le prince Edouard.

i8 décembre 1748. — J'entends dire que mon frère n'a d'autre appui auprès de Sa Majesté que les grâces de sa conversation , sa manière de parler au roi , de lui persuader sa sagesse , son attachement à sa personne, son habitude du monde et du bon ton; mais d'ailleurs ni parti ni appui auprès des favoris.

On parle de le faire duc et pair ; alors ce seroit

fjour le faire sortir du ministère, à la requête de a maîtresse et des Paris.

— Le prince Edouard va être conduit au pont de Beauroisin. De là il deviendra ce qu'il voudra. Il ira en Italie, en Suisse, en Allemagne.

10 décembre 1748. — Le prince Edouard est tomoé malade , et resté avec la fièvre dans le cabaret de la porte de Fontainebleau. On prétend qu'il a dit souvent : Paris ou Paradis. Notre ministère (car c'est là le sceptre) le laissera-t-il mou-

I Sét Jablonowska , et princesse polonoise.

rir sans secours, et dans un gite aussi indigne ' ? Madame la marquise de Pompadour a résolu d'aller à la première représentation du Catilina de Crébillon, qui est joué demain à Paris. Elle avoit pour cela fait louer tout le premier rang de l'amphithéâtre de la comédie. Mais quelques amis qu'elle a lui ont représenté que feu madame la duchesse de Berry, ayant voulu faire la même chose, avoit été sifflée, insuhée par le parterre , malgré ses gardes. Elle a donc changé de marche : elle s'est fait représenter la liste des loges louées, pour trouver quelque dame de ses amies qui puisse lui céder sa loge.

19 décembre 1748. — J'ai entendu ces joursci tout le monde , tous les étrangers et gens de cour, être au fait des circonstances dans lesquelles MM. de Piiysieux et de Saint-Séverin ont conclu la paix du 50 avril dernier. Ces circonstances proviennent sans doute de La Haye et de Londres. On sait donc que cette paix est de quelque chose moins bonne que celle à nous offerte par MM. de Wassenaer et Gillis, et écrite de leur main. Je ne pus alors rien persuader de semblable au roi ni au ministère; je n'inspirois pas assez de confiance. Ma timidité naturelle empêchoit qu'on ne me craignit , et ma droiture me faisoit haïr des favoris. D'ailleurs les circonstances 'étoient bien moins favorables qu'aujourd'hui : nous venions d'être chassés d'Italie; l'ennemi étoit en Provence, et prêt à assiéger Toulon. Cependant j'aurois obtenu beaucoup mieux que leurs offres,

1. Faux bruit. Le prince Edouard ne s'arrêta nulle part en quittant Vincennes.

DU MARQUIS d'ARGENSON. 229

si j'eusse été moi-même à Bréda pour en finir.

Le blâme est grand dans le monde, et sur les opérations de M. de Saint-Séverin, et sur la place de ministre qu'on vient de lui donner. J'ai entendu dire hier, avec raison , que ce qu'il a fait de mieux dans sa vie n'a été que le fruit des négociations de M. de Castéja, son prédécesseur en Suède; que, hors cela, à Dresde, à Vienne, à Francfort , il n'a fait que fautes sur fautes.

— Les Paris visent à gouverner tout l'État par la finance , et la finance par le crédit , c'està-dire par la ruine de l'État , bannissant l'économie et conseillant la dépense. Je l'ai éprouvé moi-même pendant mon ministère. Ils me blâmoient perpétuellement de trop ménager l'argent du roi dans mes négociations , et m'y conseilloient la grande dépense, toujours prêts à remettre de gros fonds en pays étranger, parce qu'ils y gagnent. Ainsi conduisent-ils le reste , où on leur cède volontiers. Ils se comportent comme les intendans d'un grand seigneur ruiné,

3ui avancent toujours , jusqu'à ce que les terres u grand seigneur soient à eux. Ainsi gouvemoit à peu près M. Fou(juet, lorsqu'il fut emprisonné et qu'on lui fit son procès. Il répandoit quatre à cinq millions dans la cour, pour y soutenir son luxe et son crédit.

20 décembre 1748. — Mon frère ne parleroit pas comme il le fait de la paix s'il croyoit déplaire au roi , et si Sa Majesté ne partageoit pas ses sentimens.

Ainsi mon frère croit se faire grand honneur dans le public. Il se montre citoyen, homme

d'État, sans rien perdre de l'amitié du maître.

Il dit au roi : «J'ai fait mes preuves : personne n'a plus souhaité la paix que moi, personne n'en a marqué plus de joie , personne n'a couru plus vite que moi aux réformes et à l'économie; et après ces preuves faites, je puis parler librement et en bon François que je suis : Voilà une mauvaise paix. Je vois tout le déshonneur qui en arrivera à la nation , et combien notre couronne va être avilie aux yeux de l'Europe. »

Voilà le langage qu'il tient devant Sa Majesté, et devant le public avec plus de réserve.

Ainsi mon frère s'élève ouvertement contre le parti Pompadour. Ce parti grossit chaque jour, et en voici les principaux membres : la maîtresse, les deux Paris, Boulogne, M. de Puysieux, M. de Saint-Séverin , le cardinal de Tencin, le maréchal de Noailles, et beaucoup d'autres esclaves de la faveur. Pour MU. de Machault et de Maurepas, ils sont craintifs comme l'escadron volant des conclaves, et se réunissent au plus avantageux pour eux , n'ayant pas de force par eux-mêmes. Mon frère est aujourd'hui le seul qui résiste au parti de la maîtresse et des Paris , qui , sans lui , engloberoit tout après avoit tout terrassé. Peutêtre M. de Richelieu se réunira-t-il à lui à son arrivée, afm de travailler dans un but commun, qui sera de décréditer la maîtresse.

Le maréchal de Belle-Isle n'a point de force par lui-même, et n'est l'agent, depuis trois ans, que des Paris, auxquels il est allié par madame de Montmartel.

La force des Paris vient principalement de ce qu'ils tiennent les cordons de la bourse. Le roi

les redoute par là. Il a de l'argent, lui et son royaume , à ce qu'il croit , à ce qu'il voit , selon qu'il plaît à ces messieurs. L'on prétend que c'est ce qui le retient le plus dans les fers de la maitresse , dont il est dégoûté. Le grand point seroit de présenter au roi des projets de finances qui le feroient se passer des Paris. Ce point là découvert, tout iroit bien.

Mais fe crains que M. de Machaultne soit pas de force pour trouver la solution de ce grand problème ' .

Dans ces ouvertures de cœur qui ont eu lieu entre le roi et mon frère , il a été souvent question de moi, et le prince a reconnu que tout alloit , sous mon ministère , beaucoup mieux que depuis. Il n'y a qu'une voix dans le public que je n'eusse pas fait une si mauvaise besogne, et que je m'y prenois bien quand je fus disgracié par une brigue de cour, humiliante pour le trône.

Personne ne s'est jamais entendu mieux que mon frère à profiter des fautes de ses ennemis , tout en les laissant faire, à mettre leurs sottises au grand jour, sans en paraître auteur; c'est là le fait de sa science d'homme de cour, que je compare à un excellent joueur de piquet, qui sait faire valoir son jeu et deviner celui de son adversaire.

2 2 décembre 1748. — La tragédie de Caîilina, par Crébillon , a eu très-médiocre succès et approbation du public.

I . Plusieurs plans de finances ont été en effet adressés par le marquis d'Argenson à son frère, afin de substituer un autre ^cnre cie crédit à celui des frères Paris.

Solve senescentem

et

Parîuriiint montes, nasciîur ridiculus mus.

Cependant madame de Pompadour accordoit une grande protection à cette pièce ; mais elle n'a pu la rendre meilleure, et le siècle est dédaigneux.

— Le roi va au devant de sa chère fille, madame Infante. Elle sera quelques semaines à la cour de France, et de là retournera dans ses petits États. Cette petite amitié cju'on lui fait coûtera à l'État 1 1 à 1,200 mille livres.

2 janvier 1749. — ^^ '"O' ^^^^ ^^"^ caresses à madame Infante, et toute la cour à son exemple. Elle est grande , fraîche , grande surtout eu égard à ses sœurs , qui ne le sont pas.

2 5 décembre 1 748. — J'appris , il y a quelque temps, cette anecdote sur M. deChauvelin :

Madame de Vintimille avoit résolu son retour à la cour. Elle disoit continuellement au roi que son conseil étoit trop foible. Le cardinal de Fleury lui en disoit autant , mais avec des objets différens. Madame de Vintimille persuada enfin au roi de rappeler M. de Chauvelin, ci-devant garde des sceaux. Cela fut résolu par le monarque. La lettre fut écrite par Sa Majesté et de sa main. Elle fut remise au duc de Villeroi, son ami , et le courrier toujours tenu botté pour la porter. Mais quand ce fut au jour pris, le roi dit qu'il en falloit préalablement parler au cardinal. Madame de Vintimille s'écria : « C'est le moyen de faire tout m.anquer ! » Le cardinal reçut la pro-

DU MARQUIS D'ARCENSON. 2^5

position , et convint toujours que le conseil étoit trop foible, comme il l'avoit dit tant de fois au roi. Il demanda seulement vingt-quatre heures à Sa Majesté pour y faire réflexion. Le lendemain, il parla avec force sur le danger qu'il y avoit à rappeler un homme qui avoit paru si coupable aux yeux de tout le royaume et des étrangers. Il ajouta qu'il y avoit quantité de bons sujets à proposer pour la place de ministre d'État, et qu'au lieu d'un seul il falloit en nommer deux. Il proposa , il appuya pour M. de Tencin et M. le comte d'Argenson. Ils furent nommés , et l'on ne parla plus de M. de Chauvelin que pour l'exiler six mois après à Issoire, au fond de l'Auvergne.

— Il court vingt vers sur l'arrestation du prince Edouard et son garrottement A ce même sujet, une dame de la cour disoit l'autre jour en grande compagnie : « Tout Paris devroit aller se faire inscrire chez le prédécesseur de M. de Puysieux. »

— A notre évacuation d'Anvers, le peuple nous a poursuivis en nous jetant des fusées au derrière.

29 décembre 1748. — J'ai trouvé hier mon frère dans un état fort triste. Il ne peut mettre un pied devant l'autre ; il maigrit et a de l'humeur. Sa belle-fille a la fièvre ; elle est toujours enfant, et ne grandit pas ' . Son fils affecte hautement de se moquer et de mépriser madame de Pompadour. Nous autres spectateurs ignorans concluons de ces discours que ladite dame est peu assurée de sa place , sans quoi l'on ne parle-

I. Madame de Voyer, fille du comte de Mailly, n'avoit alors que quatorze ans.

roit pas d'elle avec si peu de respect à la cour.

M. le Dauphin et Mesdames n'appellent plus madame de Pompadour que maman putain , ce qui n'est pas d'enfans bien élevés.

Il commence à paroître force satires contre le gouvernement , et même contre le maître. Il le sait et s'en chagrine ; car, en France, ces satires sont souvent le commencement de la désobéissance. Le roi est aimé, mais son gouvernement ne l'est pas.

Les témoignages augmentent que l'Angleterre a acheté la paix à Choisy, et qu'elle lui coûte i6 millions. Eh quoi! notre nation seroit-elle faite pour acheter la paix ?

On vient d'arrêter à Pétersbourg le sieur Lestocq , célèbre chirurgien françois qui avoit eu l'honneur de guérir l'impératrice d'une maladie provenant de son libertinage, tandis qu'elle n'étoit que simple princesse. Cet artiste avoit contribué à la révolution qui la mit sur le trône. Il étoit parvenu à la richesse , et même au titre de conseiller privé. Mais il a passé pour être trop dévoué à la France, son ancienne patrie, et même passionné pour nous. Aujourd'hui nous n'avons plus à Pétersbourg ni ambassadeur ni ministre, pas même de consul. On supposoit que nous accordions toute notre confiance au sieur Lestocq. Que cela soit vrai ou non , ce que j'ignore, on vient de l'arrêter, lui et sa femme, comme accusés d'avoir tramé des choses contraires à l'alliance de la Russie et de Vienne. On a saisi ses papiers , où l'on trouvera sans doute nos secrets. Tout se tourne aujourd'hui à mal dans les entreprises secrètes de notre ministère.

Année 1749.

} janvier 1749. — Plusieurs de nos ministres sont accusés dans le public d^anglicisme en politique. On les compare au cardinal Dubois, qui recevoit une grosse somme d'Angleterre. Le cardinal Dubois recevoit une pension de cent mille écus de cette cour, dont il donnoit quelque chose à milady Sandwich. Cette pension passa à madame de Prie, et fut fort grossie; de là à M. de Marville, qui en partageoit quelque chose. Mais M, Chauvelin la fit cesser, et il faut convenir qu'après lui M. Amelot eut les mains pures. On accuse aujourd'hui madame de Pompadour de l'avoir fait revivre en sa faveur, et pour les ministres qui lui doivent leur rang. Il est certain que M. de Saint-Séverin , qui a fait quelque séjour en Angleterre pour les affaires de M. le duc de Parme, est fort engoué de ce pays.

Tous les personnages dont j'ai parlé ont. eu une mauvaise fin, après une faveur assez courte.

Peut-être est-ce une accusation vague et satirique de la part des jacobites mécontens. Ces nouvellistes ne parlent que du parti anglois qui s'est élevé dans le conseil , et nous brouille pour toujours avec la maison des Stuarts.

— Je viens d'être nommé par le roi président de l'Académie des belles-lettres. Je fus tout surpris en recevant une lettre de M. ie Maurepas qui me mandoit : « Monsieur, le roi vous a nommé. »

Je ferois volontiers mettre sous mon portrait,

cette année, cette parodie du portrait de feu M. Dufay, qui avoit cette devise :

Me Usiî Mavors, Usum mulcêre Camœtitt.

Je dirois :

Me fraus (ou frater) expulsit, expulsum mulcêre

Camœna.

— On a fait ces vers sur la paix :

Celui qui ne voulut rien prendre (le roi) , Prit deux étrangers pour tout prendre,

(Saxe et Lowendhal) Prit un étranger pour le rendre,

(le comte de Saint-Séverin) Prit le prétendant pour le vendre.

— Une femme des halles se querellant l'autre jour avec d'autres harpies, et étant à bout d'injures , dit à sa rivale : Tu es bête comme la paix.

4 janvier 1749. — Il n'y a qu'une voix en France pour demander un premier ministre. La suite de la paix et de nos négociations, le peu de considération où nous tombons, les vices affreux de la cour, vices de luxure (et ce sont encore les moins effrayans), mais les vices du cœur, ingratitude, noirceur, la pénurie des finances, la grande désertion de tout le royaume , tout a besoin de réforme. Autrement le palais va s'écrouler. Enfin l'inaction du prince; si jamais il y eut un roi à premier ministre, ce fut lui. Nos ministres actuels ne seroient bons tout au plus qu'en second. C'est à cela que le cardinal

DU MARQUIS d'ARGENSON. 237

de Fleury les avoit élevés. M. de Puysieux pourroit s'acquitter assez bien d'une petite ambassade, où son secrétaire Ticquet feroit tout. Les deux frères Paris sont de bons commis en finances, qui rendroient quelques services. Je les connois. Ils n'entendent bien que le mal du royaume, qui est le crédit du roi et des financiers, pour emprunter beaucoup et ne jamais rendre. Oui, tout requiert un premier ministre, ne fût-il que ce qu'étoit le cardinal.

— Le maréchal de Richelieu , en arrivant à la cour, a pris le plus grand ton, ce qui promet davantage pour les suites. Il se fait craindre de la cour et aimer du maître. Ce sera à la cour le fameux duc d'Epernon, et avec le roi le cardinal de Richelieu. Certes le cardinal n'avoit pas le courage de cœur de son neveu; aussi n'étoit-il qu'un prêtre.

Pour moi, je penserois que, puisqu'il a tant de force , tant de ton , il seroit à désirer qu'il devînt premier ministre, comme a été son oncle. Il remettroit les choses en meilleur train , et ce seroit le moins mauvais pour cette place de ceux qui en seroient à portée aujourd'hui. Il vient de montrer qu'il sent les difficultés et qu'il s'y arrête quand il faut, au lieu d'aller toujours en avant, comme il faisoit avant son expédition de Gênes.

6 janvier 1749. — Jamais nous n'avons tant dépensé qu'aujourd'hui à gagner les gazetiers. Ils ne disent précisément de nos affaires que ce que leur dicte le ministère de Versailles. C'est en ce sens qu'il se sont exprimés sur l'affaire du prince Edouard. On lui a donné tort par-

tout , et à notre ministère toute décence , toute raison.

M. de Pérussy est arrivé, et a rendu compte qu'il avoit laissé le prince Edouard à la moitié du pont de Beauvoisin, où le prince l'a chargé de dire au roi qu'il le remercioit de ses anciennes et premières bontés , qu'il n'attribuoit pas à Sa Majesté , mais à ses ministres , les mauvais traitemens qu'il vient d'essuyer, et qu'il donnoit parole de n'aller ni à Rome, ni à Avignon.

— M. Bignon, cousin germain de M. ^e Maurepas, est fait président du grand conseil sans finances, avec 25,000 livres de gages ou pension. On crée de nouveau les huit présidens du grand conseil, à raison de 160 mille livres pour chaque place ; ainsi ce que n'a pu faire le besoin d'argent pendant la guerre , ni les besoins du conseil privé, où il manque de travailleurs, voilà la brigue de cour, la parenté et les alliances entre les robins et les ministres, qui le font en ce moment. — Nota. Ce projet a été ajourné.

7 janvier 1749. — Le roi dit les choses les plus gracieuses à M. de Richelieu. Il disoit l'autre jour que madame la Dauphine accouchera certainement d'un garçon, car ce sera pendant l'année du maréchal de Richelieu (comme gentilhomme de la chambre).

— Le roi étant allé passer deux jours à la Selle, que l'on appelle le petit château, et qui appartient à la marquise , elle a demandé en grâce que

e maréchal duc de Richelieu ne fût pas de la

DU MARQUIS d'ARGENSON. 2J9

partie, quoiqu'il soit premier gentilhomme d'année. Le roi lui a répondu : «Vous ne connoissez pas M. de Richelieu; si vous le chassez par la porte, il reviendra par la cheminée. » (Allusion à l'aventure de madame de la Poplinière, chez laquelle il entroit par une plaque tournante.)

— Le roi dine dans ses cabinets, tête-à-téte avec ses quatre filles.

12 janvier. — Hier à la Comédie-Italienne, on vendoit publiquement de petits bijoux grossiers appelés platjues de cheminée (à cause de l'aventure de madame de la Poplinière'), et avec la chanson imprimée. Certes, si M. Berner, lieutenant de police , souffre cet affront public fait au maréchal , c'est qu'il y est poussé par les partisans de la marquise.

1 6 janvier. — Le maréchal de Richelieu a plus que jamais l'air d'un favori , quoiqu'il traverse la maîtresse en toutes choses , et la fasse devenir chèvre , comme on dit en proverbe. Pendant le voyage de la Muette , madame de Pompadour étoit mcommodée. M. de Richelieu a trépigné toute la nuit et dansé sur sa tète, etc.

— On travaille à former la maison de madame Henriette, qui sera sur un grand pied, avec bouche, écuries, etc. Cela coûtera 800,000 livres à l'État. La comtesse d'Estrades est déjà sur le pied de dame d'atours et y sert. On va nommer les dames de compagnie et autres grands officiers de la maison. Cela occasionne des mariages.

Le voyage de madame Infante, tant pour l'aller que pour le retour et le séjour, coûtera en-

viron 1,200,000 livres. Voilà des tendresses paternelles bien chères au peuple françois, qui succombe sous la misère.

24 janvier. — J'ai vu les vers dont on m'avoit parlé sur l'arrestation du prince Edouard. C'est un poëme ou épître assez longue, où le roi est fort maltraité , ainsi que madame de Pompadour et M. de Puysieux. On fait un parallèle oe la belle Agnès Sorel, qui encourageoit Charles VII contre les Anglois, tandis que nous nous soumettons aujourd'hui à eux. Il y est dit que M. de Puysieux deshonore la patrie par son ignorance et sa perversité. Enfin le roi y est traité comme un véritable Sardanapale, ce qui fait horreur. J'ai brûlé sur-le-champ cette pièce de vers, dont on m'avoit envo)ié copie.

L'on voit bien que c'est le parti Jacobite ou Edouardiste à Paris qui fait ces pièces, et qui s'exalte ainsi. Il échauffe les tètes françoises, et cela mérite attention. Je vois de grandes maisons mécontentes qui peuvent se joindre à ce parti, par exemple M. le prince de Conti, mécontent du roi, de la maîtresse et des ministres.

— Chacun sait par cœur cette pièce de quatrevingt-quatre vers , qui commence ainsi : Quel est ton triste sort? Chacun en répète les principaux vers : Le sceptre aux pieds de Pompadour. . . Nos pleurs et nos mépris... Tout est vit en ces lieux, ministres et maîtresse. Ministre ignorant et pervers (M. de Puysieux).

Ainsi chacun fait grande attention à ce libelle, qui produit l'effet le plus fâcheux. Les factions, ne pouvant s'en prendre au roi , s'en prennent

au ministère. Bientôt MM. de Saint-Séverin et de Puysieux ne seront guère moins détestés que ne l'a été le cardinal de Mazarin.

} I janvier. — Hier matin il est arrivé un grand malheur : madame la Dauphine a fait une fausse couche. Le roi est d'un chagrin inexprimable. Tous les spectacles de la cour ont été contremandés.

— M . le Dauphin avoit eu la fièvre et a été saigné. Cela inquiète , vu la grosseur dont il est et le peu d'exercice.

— On dit que le refus du prince Edouard de profiter de l'asile de Fribourg, que nous lui avions ménagé, est fondé sur la crainte où il est d'être enlevé par quelque parti anglois de Berne, et qu'il n'étoit pas rassuré par la petite garde françoise qu'on vouloit lui donner. Il craint qu'on ne veuille le livrer à ses ennemis, qui le mettroient in pace. A une partie de chasse rien ne seroit plus facile, et, quand la chose seroit faite, on diroit^ue ce n'est pas notre faute; chacun se disculperoit, mais le malheur resteroit à ce prince infortuné. On m'a dit que mon fils le rassureroit cependant à Fribourg , quand il sera à Soleure ' , parce qu'il est mon fils et que j'ai su gagner sa confiance.

I er février 1 749. — Un nommé Fontauban , grand usurier de profession , est accusé d'avoir voulu livrer le roi aux ennemis, et le faire prendre prisonnier , s'il avoit été en campagne en 1 748. Il avoit fait pour cela un traité avec les ennemis,

i . W. de Pûulmy alloit être envoyé ambassadeur en Suisse. III. 16

et avoit déjà reçu quelque argent. C'étoit une folie : il est bien difficile de livrer ainsi son maître dans une grande armée. On travaille à son procès. Je souhaiterois qu'il se fit en parlement. La condamnation sera d'être écartelé; mais les mœurs présentes demandent qu'on s'abstienne de ce spectacle barbare. Il vaudroit mieux le mettre in carcere pro diebus suis. C'est une honte pour la nation que nous ayons de tel judas, sans fanatisme de religion, mais par celui de l'avarice, ce qui est bien pire , et ce qui est aujourd'hui la boussole de toute l'Europe, depuis le grand progrès du luxe.

On dit que c'est avec les Anglois que le traité étoit conclu. On publiera leur honte dès qu'on en aura la preuve. Mais ils diront que ce n'étoit pas pour tuer le roi , mais pour le prendre prisonnier, ce qui est permis à la guerre et par le droit des gens.

Mars 1749. — Fonîauban a été pendu à Lille pour simple espionnage. On ne lui a pas donné la question pour savoir ses complices , on ne l'a pas jugé prévôtalement ; cependant il y avoit daiis les pièces du procès qu'il s'informoit du détachement qui devoit accompagner le roi à son retour de l'armée , d'où l'on avoit conclu qu'il vouloit trahir la personne même du roi.

II février 1749. — Le roi vient de donner 200,000 livres de pension à madame Infante, pour la mettre plus à l'aise dans la cour qu'elle va tenir à Parme , où l'on prétend qu'elle ne sera pas fort heureuse , parce que son époux n'y sera

pas riche , ni en si grand pouvoir de s'endetter que les autres monarques.

Sa Majesté a donné aussi 24,000 livres de pension kU. de Puysieux , sur sa tête et sur celle de sa femme. On a découvert que le feu roi avoit donné à M. ^e Torcy 600,000 livres comptant lors de la paix de 1 7 1? , par laquelle nous gardions l'Espagne et nous sauvions la France. On en a tiré les preuves de la chambre des comptes, et ses amis dans les cabinets ont travaillé sur ce pied-là.

Le roi gagnant 350,000 livres annuelles par la mort de la vieille duchesse d'Orléans douairière, on lui a prouvé qu'il pouvoit en détacher 224,000 livres de pension. Il y a plus à dire sur la pension Parmesane ; car c'est une princesse déjà dotée. Nous avons beaucoup dépensé pour son mariage, et encore plus pour les suites qu'il a eues en politique. Que ne nous coûte pas ce misérable établissement de ces trois petits duchés ? Et voilà qu'il faut encore pour ses menus plaisirs faire sortir annuellement 200,000 livres, qui ne rentreront plus dans le royaume.

Ah! que madame de Modène awoh bien mieux mérité les pensions de madame sa mère , pauvre comme elle l'est par son mariage , et appauvrie encore pour avoir livré son mari à notre parti I

16 février 1749. — Il y a eu grande tuerie sur le quai Pelletier pour assister au feu d'artifice pour la paix : deux cents personnes tuées ou blessées; il y en avoit quatorze à la Morgue. Nulle joie d'ailleurs parmi le peuple; peu de cris de vive le roi!

— On attribue tout mal , toute fatalité , aux fautes du gouvernement. Cette tuerie de la Grève, le jour des réjouissances pour la paix, est attribuée à la faute des magistrats, au manque d'ordre et de prévoyance.

Le mal a été plus grand qu'on n'avoit dit d'abord. Il y a quantité de gens noyés, lesquels ont été précipités par la presse par-dessus le parapet du auai Pelletier. On cache le nombre. Chaque famille bourgeoise ayant à regretter, à chercher ce qu'elle a de plus cher, le retrouve aux filets de Saint-Cloud ou à la Morgue. Ily a euaussi rapts et violences déplorables faites à de jeunes filles de la bourgeoisie. Des soldats aux gardes ont enlevé ces jeunes filles pendant le tumulte où chacun s'échappoit, et quand elles vouloient crier et dire que c'étoit malgré elles , ces soldats montroient les dents et disoient que c'étoient leurs gueuses. Ainsi ces jeunes filles ont été prostituées , violées, vérolées, et peut-être tuées par ces lâches brutaux ; comme cela arrive trop souvent, quand ils ont assez abusé de ces jeunes filles , ils craignent qu'elles ne les dénoncent et les font périr. Les injustes sont lâches. Tous ces désordres- sont attribués à l'imprévoyance, et même à la malice de ceux qui nous gouvernent. On ne croit plus à rien de louable de leur part. Le peuple n'a même pas voulu danser dans les places qui lui avoient été préparées. Il a chassé les violons et les musiciens. Il semble que tout ait été soufflé par quelques hauts mécontens.

20 février 1749. — Une dame de la cour prenoit hier le parti des négociateurs de la paix, dont

on se plaint tant dans Paris. Elle disoit que le roi, la marquise, les Paris et M. de Puysieux, avoient dit entre eux, avant le départ de M. de Sainî- Séverin pour le congrès, qu'il falloit saisir les propositions qui seroient faites ; que l'on se défioit plus des obstacles du dedans que de ceux du dehors ; que ces obstacles étoient les grands succès des généraux, et le crédit du ministre de la guerre, qui commençoit à inquiéter les favoris; que les horreurs de la guerre perdoient le royaume et accabloient l'esprit du roi; que Sa Majesté vouloit y mettre un terme à quelque prix que ce fût.

Mon fi-ère assure de son côté que, si l'on eût poursuivi la guerre seulement deux mois , et profité de nos succès devant Maestricht, on eût obtenu la plus belle paix que la France eût jamais faite.

— Le maréchal de Richelieu s'est conduit en écolier depuis son retour à la cour; totus est in nugis. Il s'est butté contre la maîtresse, contre les favoris , Tontre les ministres , et s'est brouillé avec les deux partis, le ministère et les cabinets. Le roi ne vouaroit pas recevoir une maîtresse de sa main , quand il la présenteroit la plus belle du monde. On est prévenu que ce seroit pour !e gouverner, comme il faisoit du temps de madame de Châteauroux. Aussi toutes les portes lui sont-elles fermées. Ce n'est pas ainsi qu'il falloit faire pour réussir.

— Un des amis des frères Paris m'a dit que Montmartel visoit à la place de contrôleur général.

Cependant lorsque je la lui proposai à Brunoy, l'automne de 1745, il me prétexta son crédit qui tomberoit s'il étoit en place de ministre. Je lui répliquai qu'il n'a pas moins d'autorité ni de faveur tel qu'il est maintenant, et que cette faveur ne nuiroit pas moins au crédit libre que s'il étoit ministre. Il tint bon; mais maintenant il paroît qu'étant remboursé , au moyen de la loterie , de fortes avances qu'il avoit faites pour le compte du roi, il ne vise qu'à supplanter le Machault.

25 février 1749. — ^^ harangue de M. de Richelieu (2i\x nom de l'Académie françoise) a été tendre ettissue de fleurettes continuelles au roi. Il y parle plutôt en mignon qu'en favori , quoiqu'il ne soit ni l'un ni l'autre. Vaniîas vaniîaîum ! Ce grand courtisan montre par là qu'on ne s'avance auprès du roi qu'en lui montrant beaucoup d'amour. Il finit sa harangue par dire que l'univers publiera la gloire du roi, et lui (Richelieu) ce quHlsait inspirer. Voilà donc la flatterie du jour. Louis XIV vouloit être encensé; Louis XV, être aimé, chéri. Mais obtiendra-t-il ce prix d'autres que de quelques courtisans moqueurs et malins ?

Que ne hante-t-il des gens de sa trempe ? Le faux goût fait tout le mal. S'il aimoit les bonnes gens comme lui, il seroit aimé du public. Voilà tout le secret.

— Mon frère a dit tout haut que nous étions fort mal avec la Suisse. Cruels préparatifs pour l'ambassade de mon fils !

27 février 1749. — Il y a eu un grand et formel repatriage entre la marquise et le maréchal

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de Richelieu. On dit que celui des trois ministres ennemis de la marquise auquel elle en veut le plus est M. de Maurepas. M. de Puysieux parle de se retirer. Il maigrit à vue d'œil, et il est excédé par les insomnies.

Le roi dîna avant hier au Dragon , qui est un nouveau petit jardin de la marquise, près la porte de Trianon. Il y étoit en tête à tête avec MM. de Tournehem et de Vandières. Il s'égaya de son mieux. Mais on ne parle que de la mélancolie où il retombe à tous momens.

M. Berryer, lieutenant de police, passant il y a quelques jours dans la galerie de Versailles, plusieurs de nos petits maîtres des cabinets l'assaillirent , et lui demandèrent quand donc il feroit cesser les chansons horribles et les vers qui courent contre le roi , disant que feu M. d'Argenson, lieutenant de police , ne les eût pas laissé échapper, et eût déterré d'abord dans un puits un fabricateur de pareilles pièces. M. Berryer leur répondit : « Je connais Paris aussi bien qu'on le puisse connoître, mais je ne cannois point Versailles. » Et ils s'éclipsèrent tous.

On demande ce que c'est que le chagrin du roi. Beaucoup de personnes répondent que ce sont les pleurs de Titus, s'efforçant de quitter Bérénice. Il a paru depuis peu une estampe infâme, où le roi , enchaîné par la marquise et par M. de Puysieux , est fouetté par les étrangers.*

On soupçonne M. de Maurepas de n'être pas étranger aux chansons et aux satires contre la marquise. Ce qui l'enhardit dans cette poursuite, c'est l'amitié que lui portent la reine et le Dauphin. Le roi est dans un mortel embarras de tout

ceci. D'une part, on lui montre qu'en gardant sa maîtresse il augmente le mécontentement des peuples ; que, s'il vouloit renvoyer les ministres opposés à la marquise , il paroîtroit les sacrifier à la sultane, d'autant que ces ministres (surtout les deux plus anciens) sont bien vus du public pour les services qu'ils ont rendus à l'État; que leur insistance actuelle contre les caprices de la maîtresse leur fait généralement honneur dans le public.

Mais, d'une autre part, le roi sent que chasser la maîtresse, c'est renoncer à tous plaisirs, c'est perdre les sieurs Paris, MM. de Puysieux et de Sainî-Séverin , qui n'ont de crédit que par l'appui des cabinets. Par là le roi croit perdre des conseillers bien à lui , bien dévoués , dont il croit se servir pour balancer l'autorité des autres ministres. Voilà les embarras , voilà les chagrins du monarque !

ler mars 1749. — Les chansons, les vers, les estampes satiriques, pleuvent contre la personne du roi. Il y a une prophétie en vers qui est affreuse. On lui prédit qu'il n'aura pas de postérité , et que son peuple se soulèvera.

Une estampe représente le roi lié, garrotté, déculotté , la reine de Hongrie le fouettant, l'Angleterre disant : Frappez fort; la Hollande : // rendratout. Cela s'appelle l'estampe des quatre nations. Autre chanson : que les cabinets sont dans la bassesse, que les poissons viennent de la halle, etc. Enfin , cela ressemble aux Mazarinades. Le recueil en grossit. Et contre qui ? Contre un roi, le meilleur des hommes , mais circonvenu par des

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courtisans pervers. Ces horreurs parviennent jusqu'au roi , mais ne peuvent lui persuader de se mieux entourer.

Il y a eu une aventure à un bal dans la ville où le roi étoit. Une petite Cazeaux, fille d'un officier du gobelet, étoit masquée. Madame de Brancas lui parla , et lui demanda si elle avoit été à l'opéra des cabinets ; elle répondit que oui , et fit une description si critique du peu de talent des acteurs , qu'ils ont tous juré de ne plus jouer l'opéra.

Le roi tombe dans un chagrin mortel de tout ceci. Il y a guerre déclarée et terrible entre le ministère et les cabinets. Cela ne peut durer, il faut que l'un des deux partis soit renversé. Je crains que ce ne soit le ministère.

On a augmenté de deux couplets la chanson contre madame de Pompadour sur l'air des Trembleurs, et les derniers couplets tombent aplomb sur le roi. Voilà une mode bien acharnée, une véritable rage. Bientôt le recueil de ces satires modernes ira aussi loin que celui des Mazarinades. On pourra les appeler les Poissonnades. C'étoient le peuple, le parlement et quelques grands, qui poussoient aux satires contre Mazarin; on soupçonne aujourd'hui plus d'un haut personnage de n'être pas étranger à celles-ci.

1 5 mars 1740. — M. de Puysieux paroît plus à la mode que jamais chez le roi. Il donne des conseils à la marquise. Il lui dit l'autre jour qu'elle se mêloit de trop d'affaires, qu'elle recevoit trop de placets. Elle a en effet plus d'affaires «t plus d'autorité que n'en eut jamais le cardinal

de Fleury. Elle obsède le roi continuellement , elle le secoue , elle l'agite , elle ne le laisse pas un instant à lui-même. Ci-devant, il travailloit quelques heures dans son cabinet ; aujourd'hui elle ne le Laisse pas un quart d'heure seul. Elle dit que c'est pour le bien de sa santé , pour le détourner des pensées tristes; mais c'est bien davantage pour lui ôter toute idée de pourvoir au gouvernement par lui-même, et c'est le plus grand mal qu'elle puisse faire au royaume.

On vient de doubler les ouvriers du nouveau château qu'on construit à Meudon, il yen a aujourd'hui quinze cents qui y travaillent; on repeuple la ménagerie : toutes occupations dispendieuses , et qui tirent le roi de l'utile et du sérieux. On défend aux ministres et à tous autres de parler au roi de nouvelles chagrinantes , et c'est leur interdire bien des sujets.

Voilà donc M. de Puysieux ministre favori, moyennant la bonne et parfaite intelligence où il est avec la marquise. Avec cela il maigrit chaque jour et se dit mangé de vapeurs. Il est amoureux comme un écolier de madame de Flavacourt. Il se conduit comme le comte de Bruhl, premier ministre à Dresde. Il ne travaille pas plus que celui-ci ; mais c'est par lui que passent les idées des sieurs Paris, et surtout de M. Duvernay, pour les faire parvenir à la marquise et au monarque. — M. de Saint-Séverin fait peu de figure à la cour ; on ne diroit pas que c'est un ministre d'État.

2 2 mars 1749. — M. ^^ Valory, qui part ces jours-ci pour Berlin , a eu une longue conversation avec M. de Richelieu, qui lui a dit les mêmes

choses que je lui avois dites sur le pressant et le fâcheux des affaires du Nord. Quand il a été à l'article de la marine, il s'est élevé contre M. de Maurepas , plus que du temps de madame de Châteauroux.

M . de*Richelieu a fait à Valory de grands éloges de moi , et lui a exprimé des regrets sincères au sujet de ma retraite.

Le maréchal de Belle-Isle a eu la même conversation avec Valory, et lui a dit à peu près les mêmes choses sur les affaires du Nord et du roi de Prusse ; il lui a témoigné les mêmes regrets sur mon compte.

27 mars 1749. — La Gazette de Cologne a imprimé hier l'espèce de manifeste du roi de Prusse touchant ce qu'on nomme Vorage du Nord. Il déclare qu'il assemble son armée de peur d'être surpris ; que , voyant tous ses voisins assembler de grandes forces sans avoir aucun sujet de querelle , il a dû se mettre sur la défensive ; qu'il ne demande rien à personne, et que personne n'a rien à lui demander; qu'il va même faire tout ce qu'il pourra pour empêcher que ces troubles n'aient de suite, et pour en assoupir le germe, etc.

Cette déclaration est d'une espèce nouvelle. C'est demander pour ainsi dire à l'Europe la permission de prendre les armes et d'assembler ses propres forces, même d'aller au-devant de ceux qui viendront pour l'attaquer. Par là, il montre des desseins justes ; il renonce à l'ambition des conquêtes , montre l'injustice qu'il y auroit à l'attaquer.

Mais que faisons-nous à cela ? Nous nous taisons ; grand mystère qui ne cache rien ! Le corps de trente-sept mille Russes marche actuellement vers la Pologne, mais à pas très-lents, dit la Gazette.

30 mars 1749. — Le duc de Duras m'a dit que le duc de Chevreuse iroit en ambassade à Vienne. On veut avec raison y envoyer un homme très-riche. Il croit que l'abbé de la Ville va en Suède. Cet abbé s'ennuie considérablement d'être cul de plomb au bureau des affaires étrangères ; il a la passion de courir, surtout en pays étranger luthérien, où l'on ne soit pas en habit de prêtre. Je l'ai vu à Fontainebleau, de retour de Hollande, affecter d'être en habit couleur de rose, faute d'avoir encore son costume d'abbé.

— On dit que Madame Infante va rester longtemps ici, peut-être des années. La raison est que le palais de Parme manque de tout, qu'il n'y a ni meubles, ni même d'escalier, qu'il y a pour longtemps à y travailler.

Heureux prétexte à l'amour paternel pour garder ici cette Infante, ce qui est fort coûteux, et la séparer d'un mari qu'elle aime peu ! Le roi n'aime pas non plus^ dit-on, son gendre Don Philippe, parce qu'il ne s'est pas montré assez valeureux dans la guerre d'Italie ; mais il est fâcheux de laisser perdre ainsi l'âge de fécondité de Madame Infante, qui pourroit donner des mâles à la maison royale.

— Le bruit est grand que Vévêque de Rennes a ordre de ne point se rendre à la cour, et d'al-

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1er à son évêché en revenant de son ambassade d'Espagne. Il passe pour constant que ce prélat a voulu conter fleurette à Madame Infante, et cela pourroit être vrai , vu l'étourderie que je lui connois.

9 avril 1749. — M. Ledran s'est retiré du bureau des affaires étrangères. On lui donne pour successeur le sieur de Bussy, que j'avois renvoyé. Celui-ci est un homme d'intrigue, et grandement soupçonné d'être gagné par l'Angleterre. Il est neveu d'un valet de chambre de mademoiselle de la Chausseraye, qui ne l'a jamais assisté que du nécessaire, et pourtant il dépensoit trente à quarante mille livres sur le pavé de Paris. Je l'ai vu toujours alerte à savoir ce qui se passoit et à se mêler de tout , quoi qu'on ne le chargeât de rien.

On lui a donné un nouveau collègue , qui est le sieur Terrier, lourde mâchoire et fort ignorant. Cela annonce que l'abbé de la Ville va quitter pour mieux ; qu'il va être évêque ou ambassadeur quelque part, car il prétend bien valoir l'évêque de Rennes, qui a eu longtemps une si belle ambassade. Ainsi les affaires étrangères seront conduites par Bussy et Terrier. Cela fait vraiment pitié. D'où cela provient-il .'' De la cour, de rintrigue qui y domine. Les Anglois vont être bien avertis de tout désormais. Ajoutez que cela coûte beaucoup au roi. C'est lui et l'Etat qui perdent leur procès. Cette promotion de Bussy est encore une marque du peu de crédit de M. de Richelieu dans les affaires, car il n'a pas meilleure opinion que moi de ce personnage.

1 3 avril 1745. — Foiblesse et perfidie, telles sont aujourd'hui les qualités dominantes de ceux qui entourent et conseillent le roi. Et pourtant le maître est le meilleur homme du monde ; mais le cœur est dupe de l'esprit.

M. de Puysieux possède ces deux qualités, avec des dehors jésuitiques. Doux et poli, il joue l'honnête homme et l'ami de tout le monde. Il sait attendre , patienter, et mener les choses au point qu'il désire. Il vient de procurer au duc de Gesvres la nomination du roi Auguste de Pologne pour l'évêque de Beauvais, son frère ' .

Mais comment cela s'obtient-il.'' Toujours aux dépens de l'État. L'électeur de Saxe , roi de Pologne , s'imagine par là nous payer de nos bienfaits, et acquérir le droit de manquer au plus essentiel de notre politique, en s'alliant aux Moscovites et accablant le roi de Prusse. Nous n'osons lui rien dire, et il répond à nos reproches sur les affaires générales par des grâces particulières.

M . de Puysieux s'entoure de gens qui lui ressemblent. Jannelle est un commis de la poste, préposé au bureau de l'interception des lettres. C'est lui qui vend le secret des lettres au cardinal de Tencin et h M. de Maurepas. C'est lui principalement qui a trahi le garae des sceaux Chauvelin, et MM. Pajot, ses bienfaiteurs, et qui sur une fausse délation leur fit ôter leur ferme, et la fit donner à des gens nouveaux et dépendans de lui. C'est ce Jannelle qui lie ensemble MM. ^e

I . Étienne-René Potier, évêqiie comte de Beauvais, cardinal de Gesvres.

Paysieux et de Saint-Séverin. Il leur a donné Terrier pour troisième commis des affaires étrangères, son parent et sa créature. Bassy et Terrier se partagent ensemble le bureau de Ledran, qu'on a fait quitter par dégoût : un honnête homme ne peut tenir longtemps sous un tel ministre. Au reste , le dessein de M. de Paysieux est que les grands bureaux des affaires étrangères ne travaillent plus , sinon pour chiffrer et déchiffrer. Son petit conseil particulier mène tout. Il est composé de Titjuei, MM. de Saint-Séverin etDuvernay. De là on envoie aux grands bureaux tous les canevas qui sont à employer.

Vendredi 25 avril 1749. — Changement dans le ministère de la marine.

Je suis à la campagne; il m'arriva hier soir un exprès avec une lettre portant que M. de Maurepas avoit eu son congé le matin, que l'on donnoit la maison du roi et le clergé à M. de Saint-Florentin ; Paris, les haras, les académies, à mon frère; que, la marine ainsi isolée, on ne savoit encore à qui elle seroit donnée et qui on attendoit. Certes, voilà un changement qui aura bien surpris. Que de châteaux en intrigue on a bâtis et détruits en tout ceci! On attribuera tout à l'intrigue des femmes. On ne veut pas croire que le roi fasse un acte d'autorité raisonnable. Certes ceci en est un, surtout si le successeur est plus capable que celui qu'il remplace.

Certes orv ne pouvoit jamais rétablir la marine , ni l'ordre dans la maison du roi , ni mettre de l'économie dans les dépenses, sous le rai-

nistère de M. de Maurepas. Avec quelque talens épigrammatiques , il savoit s'opposer à tout esprit de sagesse et de prévoyance , voilà quels étoient ses talens.

Samedi 26 avril. — On m'écrit de Paris que M. de Maurepas vient d'être exilé à Bourges. Voilà cette ville de Bourges le lieu ordinaire d'exil pour les ministres qui ont déplu. Quelqu'un disoit hier plaisamment que le roi devroit acheter la maison où a logé le garde des sceaux Chauvelin , et en faire un palais de France , l'hôtel des exilés. On nous dit que c'est par irrévérence envers le roi que ce ministre a été disgracié, comme ayant été dans la confidence des horribles chansons qui ont couru contre les personnages les plus respectables. Véritablement, ni lui, ni ses collègues, n'étoient fort mécontens de ces chansons, qui tendoient à dégoûter le roi de la vie qu'il mène, et de la personne avec laquelle il la mène. L'étourderie , l'indiscrétion ûe U. de Maurepas, auront trahi en lui de tels sentimens , et auront été cause de sa disgrâce. Il est vrai que l'on ne renvoie plus aujourd'hui les ministres pour de grandes fautes ou pour incapacité , mais pour des bagatelles qui ne font rien ou peu à l'État.

On dit que, de cette affaire, le crédit du comte d'Argenson est fort augmenté. C'est le seul ministre ancien et de quelque poids. M. de Maurepas le contrarioit souvent par malignité et par envie; il partageoit son crédit, étoit de la haute faveur de la reine et de la famille royale. Voilà ces avantages réunis sur mon frère seul; il n'a plus de contradicteur au conseil, et il ne lui

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manque guère que le titre pour être premier ministre.

Mardi 29 avril. — J'arrive à Paris, j'apprends quelques particularités sur le renvoi de M. de Maurepas. On n'a encore vu aucune cause apparente qui dût causer une disgrâce si prompte. La guerre étoit finie , les fautes étoient réparées, on travailloit au rétablissement de la marine. Le roi ne lui avoit jamais fait si bonne mine. La dernière fois que ce ministre fut au lever du roi, on écouta ses contes, ses bons mots, et l'on rioit à gorge déployée. Tout d'un coup un voyage au petit château fut résolu. M. de Maurepas dit qu'il iroit à la noce de mademoiselle de Maupeou ' . Le roi lui ordonna de se bien divertir. Jamais M. de Maurepas ne fut si gai , ni si bien portant. Le jeudi, il devoit aller à l'Opéra; il avoit demandé l'opéra nouveau , disant qu'il ne le pourroit voir durant le Marly. On l'attendit inutilement jusqu'à six heures. Une voix s'écria dans la salle qu'il avoit été congédié le matin.

En effet, mon frère étoit venu chez lui le jeudi 24 avril, avec une lettre du roi écrite à peu près en ces termes : « Je vous avois dit, Mon- )) sieur, que je vous avertirois quand vos services » ne me seroient plus nécessaires. Je vous tiens » parole. Disposez tout pour aller à Bourges le » plus tôt que vous pourrez. En attendant, voyez » peu de monde , même de votre famille. Je » vous aurois bien permis d'aller à Pont-Char- » train, si ce n'étoit trop près de Versailles et de » Paris. Point de réponse. Louis. »

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