III
vent aux embarras où ils l'engagent par leur pertinacité. Tel est le caractère du roi, que, doux naturellement, il est plein d'honneur, et quand il croit son autorité attaquée il est capable de la plus sévère violence. Cependant ceci a ses bornes, et si la résistance augmente au lieu de diminuer, si toutes les frontières, si tout le clergé méritent à la fois châtiment, si les tètes des sujets maltraités dans les provinces où il fait si chaud se portent à des actions d'éclat, à des mémoires, à des vers , à des satires , comme quand on garrotta le prince Edouard , il faudra bien que la sagesse l'emporte et maîtrise le tempérament.
10 mars 1750. — L'affaire de la grandessede M. de Maillebois est honteuse pour le gouverment. Eh quoi ! ne sauroit-on la faire finir en la faisant demander par le roi comme une chose déjà accordée, et sur la consommation de laquelle on fait languir tout exprès pour nous faire valeter. Le roi pourroit écrire à Sa Majesté catholique que l'infant don Philippe la lui a annoncée de la part d'Espagne. Au lieu de cela, on envoie mon gendre commander en Provence , commandement qui pourra s'étendre en Languedoc, pour faire les honneurs de la France dans ces deux provinces à l'infante Antoinette. On cherche une occasion officieuse pour que le comte de Maillebois puisse plaire à l'Espagne ; mais je crains qu'il n'obtienne rien du tout.
20 mars 1 7 50. — J'apprends que l'on me décrie dans le public pour le livre du père de la Mothe ou de la Hodde dont j'ai déjà parlé ailleurs.
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Jereconnois avoir fait ce qui est bon; mais ce qui est de cet ex-jésuite est trop chaud , trop vif, et le style fautif. On affecte donc d'animer tout le monde contre moi pour ce livre ; on me met à dos les jésuites , le haut clergé , la cour de Rome , tout ce qui est animé aujourd'hui contre M. de Machault. Messieurs des finances voulant, dit-on, enlever tous les biens du clergé, M. de Machault en fait faire une nouvelle édition aux frais du roi, et prétend qu'il a pris dans ce livre les motifs et le droit de tout ce qui se fait aujourd'hui contre le clergé ; et comme il est fort désapprouvé du public, il m'associe au démérite de sa conduite, même comme auteur et incitateur.
On ne veut pas voir que ce livre a paru en 1737, il y a treize ans, et qu'il étoit approuvé alors; que la suprématie du roi y fut prouvée, non à dessein d'en tirer seulement de l'argent, mais pour la régler mieux ; que l'épiscopat y est plus élevé que le reste, mais la domination du pape fort déprimée , ce qui devoit plaire à tout le monde. Mais aujourd'hui on est indigné contre l'abus, et on le confond avec l'usage.
Je vois dans la rumeur qu'excite aujourd'hui ce livre dans Paris tout le caractère de l'excitation malicieuse. Le haut clergé dit qu'il va faire condamner ce livre, qu'il va faire écrire contre, que la cour de Rome va le frapper d'anathème. L'ancien évêque de Mirepoix surtout est déchaîné contre moi, et en parle souvent au roi. Voilà certes de mauvaises affaires , dont je ne me démêle qu2 par h naïve vérité. Mais ces excitateurs de bruit ont en vue de me faire passer pour un homme outré , ennemi de tous les ordres
et incompatible à aucune place , à plus forte raison pour celle de chancelier, où il ne faut pas seulement un bon royaliste , mais un homme sage et modéré. Or il pourroit être question de moi incessamment pour cette place, si le roi ne suivoit que son penchant. Mais malheureusement le roi est foible de résolution, et se laisse dominer par ce qui l'entoure.
2 3 mars 1750. — Le maréchal de Richelieu va arrivera Paris, avec carte blanche du Languedoc, pour finir définitivement l'affaire du vingtième et des privilèges de cette province. Il y est en ce moment très-aimé, et ce qu'on appelle adoré pour un gouverneur. M. de Bernage, qui y a été longteipps intendant, m'a dit que les querelles qu'il a eues avec lui provenoient du désir qu'avoit ledit maréchal de Richelieu de relever le pouvoir des États, à l'exemple de M. le duc de Bourbon en Bourgogne et de M. de Villeroy à Lyon. Par là ces gouverneurs ou commandans tirent de l'argent pour eux et leurs secrétaires ; mais aussi, pour cet argent, ils vendent au peuple de bonne marchandise, qui est la liberté, tandis que les intendans, hommes du roi, ou plutôt des ministres, dépriment la liberté, et ne songent qu'à livrer le peuple à la finance et aux rigueurs maltôtières. Si M. de Richelieu réussit, il faudra que M. Lenain quitte la partie, car il ne sera plus que le malheureux général d'une armée battue, armée d'un usurpateur odieux, qui est la puissance usurière , agioteuse , financière, tandis que le maréchal de Richelieu sera couvert de lauriers pour avoir remis la province
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en grâce auprès du roi, et en honneur près d'elle-même.
— M. de la Morlière, capitaine de troupes légères, m'a dit qu'on envoyoit sept à huit mille hommes de troupes pour garnir nos colonies d'Amérique, qui sont mal gardées et mal défendues. On envoie aussi des gens mariés pour peupler la Louisiane. Ces opérations sont tenues secrètes , peut-être de crainte d'une attaque subite des Anglois.
— Tom Jones a. été supprimé par arrêt du conseil, et l'imprimeur Rollin mis à l'amende. C'est que cet imprimeur a déplu à M. Maboul, maître des requêtes, chargé par M. le chancelier du district de la librairie. Cependant il n'y a rien que de vertueux dans ce roman.
ler avril 1750. — M. de Machault veut, diton , faire imprimer en entier tous ses plans de finances , afin de payer les dettes du roi et augmenter son crédit , et l'on n'y verra rien que de très-louable.
En attendant il met tout en combustion et donne bien des affaires au roi , au lieu de la paix et du repos que le roi devroit goûter pour lui et faire goûter à ses peuples.
M. de Richelieu ne peut obtenir son congé
f)Our revenir à la cour ; il en est outré. Il écrit ettres sur lettres au roi, disant qu'il n'a pas mérité cet exil. Il a aussi un projet de finance qu'il veut lire à Sa Majesté , et qui la rendra riche en rendant les peuples heureux. Je sais où il a pris les matériaux de ce système. Ainsi le voilà érigé en protecteur des peuples. Son ambition peut
être heureuse à la France. Dieu veuille l'y éclairer et l'y conduire!
2 avril 1750. — Mardi dernier, le roi, chassant dans les bois de Verrières, poursuivit un cerf qui le mena par delà Marcoussy, jusque dans la paroisse de Boissy, où il s'informa de ma maison de Segrais, qui est tout auprès.
4 avril 1750. — Il n'y a rien de si beau que la noce et les présens qui se préparent pour marier le fils de M. Brissart, fermier général, avec mademoiselle de la Borde, fille du fermier général de ce nom, cousine de la marquise de Pompado ur ; ce sont des magnificences de princes. Quantité de femmes cherchent aujourd'hui à se mettre en pension au couvent de l'Assomption, parce qu'on y va mettre mademoiselle Alexandrine, fille de la marquise de Pompadour. On bâtit un bel appartement pour cette enfant et une femme de qualité qui doit être sa gouvernante. On ne parle plus que de sottises pareilles.
On a donné à la duchesse de Brancas, douairière , le petit château du Val , dans la forêt de Saint-Germain. Le roi a voulu qu'il restât tout meublé des meubles de la couronne , et que Fonlanieu en fit l'inventaire. Cette duchesse est la grande confidente de madame de Pompadour.
— M. Chambrier, que j'ai vu , m'a dit qu'il ne comprend rien à la retraite de M. ^e Valory, notre ministre de BerHn depuis douze ans , et dont le roi, son maître, étoit si content. Il soupçonne quelque mécontentement secret qu'il ignore , et qui pourroit venir du ministère de France.
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23 avril 17JO. — Enfin on est venu m'annoncer hier une décision à laquelle j'ai été fort sensible. C'est que la place publique pour la statue de Louis XV est déterminée pour être à la grande Esplanade , entre les champs Élysées et le pont tournant des Tuileries. J'en avois donné le plan, et même un dessin d'élévation, en 1748, avec un mémoire de moi à M. le prévôt des marchands Bernage, qui m'a dit l'avoir montré au roi. Ce monument ne coûtera uniquement que la bâtisse, un seul côté des palais du côté du rempart , le reste en colonnades , en balustrades de marbre , chargées de trophées et statues , un
3uai en port , et un pont sur la Seine vis-à-vis e la rue de Bourgogne. Ce sera certainement une des plus belles places qu'il y ait en Europe, et le terrain n'en coûte rien , au lieu que , suivant les autres projets acceptés , il falloit dépenser quarante millions pour acheter des maisons, faire tort à quantité de particuliers, et chasser beaucoup de citoyens à qui les maisons manquent dans Paris. J'ai quelque honneur à cette détermination , et c'est un acte de sagesse dont tout le public est réjoui.
— Tout Paris est réjoui de la détermination de faire la place publique de Louis XV à l'Esplanade du Pont tournant. Cela ne diminuera point le nombre des citoyens et des maisons , mais cela les augmentera au contraire. Cela donnera un nouveau pont sur la Seine , avec des palais sur cette place. Cela fera bâtir des maisons au faubourg Samt-Honoré et au faubourg Saint- Germain, vers les Invalides. Cela donnera lieu de finir le rempart de ce dernier côté comme il l'est
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du côté du quartier Richelieu et du Marais. Ainsi embellissement, augmentation de Paris, au lieu de diminution qu'il y auroit eu en faisant ia place au carrefour Bussy, joie, approbation, et grande épargne : cela ne coûtera pas cinq millions , compris le pont.
2j avril 1750. — J'ai été à Versailles, où quelques amis de la cour m'ont parlé de ma position dans l'esprit du roi. Il paroît que j'ai part à quelque estime de Sa Majesté. Le monarque m'a parlé à sen lever, il sembloit à son aise avec moi comme autrefois. On reconnoît d'ailleurs combien a été mauvais le conseil de me déplacer pour me substituer le sieur de Puysieux, et les mauvais effets qui en sont résultés au lieu de bons.
— L'arrivée de M. de Richelieu à la cour et le séjour qu'il y fait ne font aucun bruit, quelque question qu'il en ait été dans le monde. Ainsi vont les choses de la cour. Ce qui est le plus annoncé est toujours moindre que ce qui ne l'est pas.
— L'ambassadeur de Venise, Morosini, fait aujourd'hui son entrée. Elle sera fort vilaine , cet homme est d'une'avarice extrême.
— Il y a grand bruit de déplacement dans les dames û'honneur, d'atours et du palais. Toutes les dames à qui on ne touche pas , et quoique ennemies de celles que l'on déplace, se plaignent qu'on renvoie ainsi des dames comme on feroit de femmes de chambre.
On poursuit la haine contre M. de Maurepas jusqu'à renvoyer la maréchale de Duras, qui est dame d'honneur de Mesdames. On a voulu lui substituer la grande duchesse de Brancas , favo-
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rite de madame de Pompadour; mais Mesdames ont eu sur cela deux conversations avec le roi et ont paré le coup. Ensuite on vouloit faire pareil changement dans la maison de madame la Dauphine ; M . le Dauphin a eu conversation avec le roi , et a dit qu'il falloit pour cette place une femme qui fût intacte sur les mœurs et contre qui il n'y eût pas le moindre soupçon. De là on projette de faire une nouvelle maison pour les deux dames qui vont revenir de Fontevrault. On y donnera la duchesse de Brancas pour dame d'honneur, et madame de Clermont la mère ' pour dame d'atours. Ainsi la fille ôtera le service à la mère
3uand elle voudra. Madame de Lauraeuais, dame 'honneur de madame la Dauphine , déplaît beaucoup, et ne restera pas dans sa place. Tout est au pillage, et ces maisons coûtent beaucoup. La marquise de Pompadour augmente en crédit , mais elle amasse des carreaux et des orages pour le temps où sa faveur diminuera.
5 mai 1750. — M. de Puysieux a refusé à M. de Maillebois, mon gendre, l'ambassade d'Espagne, disant que son nom y étoit trop haï. C'est M. de la Ensenada qui est notre grand ennemi. Cependant M. Pignatelli, ambassadeur d'Espagne à Paris , nous fait grandes cajoleries , repas et visites. Je lui ai dit , avec raison , que nous considérions ici que les véritables intérêts d'Espagne étoient aussi les nôtres.
— Le roi est persuadé qu'il gouverne au mieux
I. Gabrielle d'O , comtesse de Clermont Gallerande, mère de Diane de Clermont, duchesse douairière de Brancas; celle-ci l'amie intime de madame de Pompadour.
et que tout est bien gouverné. Il voit dans mon frère un homme à expédiens à qui tout réussit, guerre , victoire , aujourd'hui arrangement dans ' Paris, réduction des parlemens aux volontés royales , arts , académies , spectacles, police, etc. Lui-même ordonne quelques réductions dans sa maison; il attend le reste du temps. Il n'a qu'une maîtresse d'un ordre subalterne ; il n'en change pas, il s'y tient; il ne lui donne que de quoi vivre heureusement ; il refuse sa recommandation sur plusieurs choses ; il y préfère souvent les conseils de ses ministres. Il ne bâtit que des maisons de campagne plus propres à des particuliers qu'à un grand roi. Il s'amuse à ces innocentes dépenses. Il a fait la guerre glorieusement, il a fait une paix prompte et désintéressée. Il croit parer avec soin les coups qui troubleroient le repos de l'Europe. Il se croit bien en ministres, bien en amis , et ne les écoute qu'avec précaution. En tout ceci, qui le détrompe? Au contraire , tout le monde le séduit et lui vante une besogne, dont la réalité n'est pas aussi bonne que les apparences flatteuses et trompeuses , car il doit voir que le résultat de tout ceci sont des embarras de surcroît qui augmentent chaque année, tant au dehors qu'au dedans. La paix a été fâcheuse et suivie de mille embarras ; le public l'a blâmée; les suites en ont -été l'accroissement de nos ennemis et leurs liaisons entre eux par une ligue plus forte que ci-devant. Il faudroit voir le dedans des paroisses pour en connoître le dépeuplement successif et la ruine qui les fait succomber. Tout cela vient de mauvaise administration des ministres , d'ouvrage de montre au
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lieu de bons services. Enfin je définirois le roi et son règne de raison trompée.
Mai 1750. — Révoltes dans Paris pour des enfans enlevés par la maréchaussée sous le prétexte d'extirper la mendicité. On a enfermé des pauvres à Orléans, à l'hôpital Saint-Louis, mais il a fallu les faire sortir, les mesures étant mal prises pour leur subsistance; ils crevoient de faim. Les archers de Paris, dits archers de récuelle, ont arrêté de petits gueux, et quelquefois, se méprenant, ils ont arrêté des enfants de bourgeois. Grands attroupemens de peuple le 17 et le 20; enfin le 2 3 mai , il y a eu sept à huit archers tués dans l'émeute.
Le commissaire a paru et a pensé être déchiré. On a pillé quelques maisons, cassé les vitres de M. Duval, chef du guet. M. Berryer, lieutenant de police , a pris le parti de se cacher chez lui en bon capitaine. Rien de si imprudent que ces contraintes. Une mère à qui on enlève ses enfans devient d'abord bête furieuse et carnassière. On répand que le roi est ladre, et prend des bains de sang d'enfans comme un nouvel Hérode.
Les archers font exprès de telles méprises pour extorquer quelques pistoles aux bourgeois.
25 mai 1750. — J'ai vu des lettres de dimanche 24 qui disent que ce jour-là les rues étoient si pleines de monde, que celui qui écrit a été obligé de se réfugier dans un café , où il est resté enfermé trois heures. Certes ceci est excité et doit venir de plus loin que de la capture de quelques mendians.
On est heureux de se trouver hors d'une ville révoltée.
29 mai. — Le parlement vient de rendre un arrêt qui a été placardé dans toutes les rues. La cour déclare qu'il n'a point été donné d'ordre de police pour arrêter des enfans ; que , s'il y en a eu d'arrêtés, les pères et mères n'ont qu'à se présenter pour en obtenir l'élargissement.
Ainsi le parlement a-t-il fait l'office de médiateur efficace entre la cour et le peuple. On l'a regardé comme le sénat, et chacun y a pris une , confiance qui sent plus le gouvernement démocratique que le monarchique , car les ministres sont aujourd'hui l'objet de la haine du peuple.
Bolingbroke a écrit un livre fort connu pour exciter les rois au patriotisme ; mais ce n'est pas tout : il faudroit que cette qualité se trouvât dans les ministres, sans quoi le gouvernement dégénère en tyrannie , et on le voit par des effets qui irritent généralement les esprits.
M.Berryer, lieutenant de police, est surtout haï du peuple, qu'il a brutalisé, sans aucune qualité populaire. C'est un petit pédant, hautain et suffisant. Les discours de la populace ne tendoient qu'à le massacrer, à lui manger le cœur. On ne l'appeloit que ce vilain M. Beurrier. Il s'est sauvé chez lui par la porte de derrière , et s'est caché chez les jacobins. M . le premier président l'a mandé en vain pour rendre compte de tout ceci au parlement. Il a dit qu'il ne pouvoit traverser Paris, qu'il craignoit pour sa personne. De cette affaire là, il peut être dépossédé de sa place, et être fait conseiller d'État plutôt qu'il ne l'auroit été.
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50 mai. — J'ai reçu l'arrêt du parlement, qui commence à informer tant sur l'attroupement et la sédition que contre ceux qui ont enlevé des enfans mal à propos. On me mande que ces mouvemens populaires étoient animés et poussés par des gens au-dessus du peuple. C'est une énigme que je ne devine pas. L'inquisition va redoubler de tout ceci.
7 juin 1750. — La procédure va grand train contre les archers qui arrêtoient des enfans. Un nommé Leblanc est convaincu. On découvre qu'ils enlevoient des enfants sans ordre , et que c'étoit pour tirer ensuite rançon des pères et mères , qui sont de bons bourgeois. On assure que cela alloit souvent à 40 et 50 écus.
J'ai vu hier une précaution toute particulière que l'on prend pour rassurer les esprits , et qui va jusqu'aux campagnes éloignées de Paris , comme celle que j'habite. Le subdélégué écrit à mon curé par ordre de l'intendant , et lui envoie une copie imprimée de l'arrêt du parlement, pour apaiser ce tumulte. Il lui ordonne de le remettre au syndic de la paroisse pour qu'il le communique aux habitants. Mais il veut qu'il prévienne les esprits sur le peu de tort qu'a en ceci le gouvernement. Il est vrai qu'il y avoit déjà un commencement d'émeute dans les paroisses les plus rapprochées de Paris. C'est aussi un moyen de flatter le clergé , et de le ménager pour l'affaire du vingtième.
9 juin. — Il est déclaré que l'on va faire revenir de Fontevrault les deux dames de France qui y sont. En même temps on leur fera une
maison, ce qui augmentera d'environ deux millions les dépenses de la cour.
J'ai vu le roi Stanislas vivre en roi à Chambord avec cent mille écus et pas davantage, et avoir encore de quoi faire des libéralités au bout. On compte que ces cinq dames de France, qui ne seront jamais bonnes à rien, coûteront tous les ans au roi 6 à 7 millions , ayant deux maisons séparées. Une seule a été mariée : elle a coûté une guerre , et le tout pour en faire une pauvre duchesse de Parme.
10 juin 1750. — La sédition est enfin apaisée ; mais j'ai vu hier des gens qui arrivoient de Paris, et qui m'ont conté des choses de visu, et qu'on n'ose pas écrire. Tout est plein d'espions plus que jamais ; les lettres interceptées ; c'est en un mot l'inquisition plus terrible que jamais. Quel mauvais remède ! Le gouvernement fait arrêter les nuits ceux qu'on a remarqués dans des séditions, surtout dans celle du fameux vendredi de l'octave. Belle matière à proscription contre ceux à qui le gouvernement en veut? M. Berryer n'ose encore se montrer de jour. On le dit caché quelque part , de sorte qu'il va travailler avec les ministres où il peut. C'est à lui que le peuple de Paris en vouloit davantage dans ces bagarres; il vouloit le mettre en arricot. Les plus mauvais discours ont été tenus par la populace, qui, loin de ménager la personne du roi , en parloit avec le plus grand mépris, et comme on faisoit autrefois d'Henri III. La marquise de Pompadour a pensé être déchirée par les révoltés , on ne l'a manquée que d'une rue ; elle étoit allée ce jour-là faire une
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visite pressée au faubourg Saint-Germain. Aucun magistrat n'a osé se montrer. La garde extraordinaire a continué jusqu'à cette heure , et ce n'est qu'aujourd'hui qu'on la doit lever. Mais la fermentation est prête à éclore de nouveau à la moindre occasion ; la fureur est portée au comble.
Je croyois que le parlement étoit excepté de cette rage ; mais j'apprends que le peuple lui en veut comme à tout le reste; qu'il a été vomi mille injures contre le premier président , et qu'ils ont dit qu'il falloit se torcher le c... de ce bel arrêt qui ne leur rendroit pas leurs enfans. Le peuple vouloit aller à Versailles brûler le château , qui a été, disoit-il, élevé à ses dépens. On a été obligé de mettre sur le chemin des troupes pour garder le pont de Sèvres et le défilé de Meudon.
Le beau de ceci est le conseil qui se tenoit à Versailles le vendredi 22 mai, pendant le plus fort de la bagarre de Paris. C'étoit chez mon frère, où étoient la marquise de Pompadour, la comtesse d'Estrades, le duc de Gesvres et le duc de Biron : voilà tout le conseil. Il y arrivoit à tout moment des courriers de Paris, qui n'apportoient que de fâcheuses nouvelles. Ma belle-soeur étoit restée à Paris , et , étant sortie dans les rues , a entendu bien des mauvais propos contre elle et contre mon frère.
Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est le parti que des femmelettes ont fait tenir au roi pour le voyage de Compiègne. On a annoncé qu'il étoit retardé de huit jours par les prières de madame la Dauphine , et pour des maladies dans ce pays-là (à quoi il n'y avoit pas un mot de vrai ) ; mais c'étoit afin ae tromper le peuple de Paris. Au Heu
que Sa Majesté devoit partir de Versailles le j , elle est partie secrètement dans la nuit du 6 au 7 pour Compiègne, où on l'attendoit peu, et pour punition, dit-on, au peuple révolté, le monarque n'a point passé par Paris.
On a ouvert un chemin nouveau dans la plaine Saint-Denis, à travers les champs, dont la moisson s'avançoit. On a encore craint qu'il ne s'embourbât par les pluies continuelles qu'il fait aujourd'hui. Tout cela a un air de fuite qui désole tous les bons François. Voilà la haine inspirée au roi contre les Parisiens plus grande qu'elle n'étoit chez Louis XIV. Il n'y a que des femmes de basse condition , dit-on , qui puissent donner de tels conseils.
Que peuvent mander les ambassadeurs étrangers à leur cour de ce qu'ils voient ici ? Et quelle estime de notre gouvernement , quelle confiance y peut-on prendre ?
19 juin 1750. — On prétend qu'on a vu dans les séditions de Paris des gens qui répandoient de l'argent au peuple pour l'encourager. Quels pouvoient être ces gens ? De quelle part ? C'est ce qu'on ne pourroit concevoir ni imaginer. Sont-ce des étrangers, des sujets, des grands, des ecclésiastiques , des sectaires, des parlementaires ? Sans doute le parlement trouvera moyen d'en découvrir quelque chose. L'instruction est tenue fort secrète. Cependant l'on relâche chaque jour des prisonniers, c'est-à-dire plusieurs archers et exempts, mais non des séditieux.
25 juin 1750. — Voilà qui est décidé, le roi
ne passera plus par Paris, allant et venant de Compiègne : on a fait un chemin à travers la plaine Saint-Denis , et on le pave. Le déjeuner est à Saint-Ouen, chez le duc de Gesvres, qui entretient le roi dans ce goût-là pour en tirer quelque grâce. Le prétexte est d'abréger le chemin; comme, pour aller de Versailles à Fontainebleau, on a également établi un chemin autour de Paris.
27 juin 1750. — Il est très-vrai que le roi a dit tout haut dans sa cour qu'il ne vouloit point passer par Paris allant à Compiègne. « Eh quoi! a-t-il dit, je me montrerois à ce vilain peuple, qui a dit que je suis un Hérode! n
Il est fâcheux que ces impressions se prennent et augmentent.
C'est une énigme de pouvoir pénétrer quels sont ceux qui poussent amsi le peuple contre le roi. Certes ce n'est jamais que contre le ministère ; mais de l'un les esprits vont à l'autre. Nous n'avons point aujourd'hui de chefs entreprenans contre la cour. Nul n'est assez grand , assez courageux , pour de pareilles choses. La mode est devenue de mettre la circonspection du bon air, ce sont là nos mœurs. Un homme entreprenant en cette matière passeroit pour un fou fanatique et un furieux. Ainsi tout courage d'entreprise est impossible. Concluons que ceci ne se fait plus par chefs particuliers, mais par la basse multitude elle-même. Elle peut être poussée par les prêtres; le jansénisme y a part; les convulsionnaires animent encore le peuple. On dépeint le roi comme indévot, ayant une maîtresse en failli. 22
sant trafic. De là on soulève le peuple contre les dépenses de la cour, à quoi excitent les impôts encore davantage. Véritablement il n'y a nul ordre dans le gouvernement. Nos princes sont aujourd'hui ennemis de tout système , de tout plan général de gouvernement, à plus forte raison de l'économique. A cela se joint l'attaque contre le clergé par le vingtième, et la mauvaise humeur que donne au peuple la grande pénurie. Tout cela se prend grossièrement par la multitude , et produit les effets que nous avons vus, sans ceux que nous verrons. Je suis persuadé que, si l'on a vu des gens bien mis distribuant de l'argent au peuple révolté à Paris , ce sont des gens peureux qui donnoient de l'argent pour se délivrer des cris qui se tournoient contre eux.
4 juillet 1750. — Une personne de l'intérieur des cabinets, et liée avec la marquise de Pompadour , m'a dit que le roi et cette favorite étoient cruellement ulcérés de la mauvaise volonté du public contre eux. Le jour d'une des principales émeutes, la marquise étoit venue à Paris pour voir à l'Assomption l'appartement de sa fille. Elle devoit dîner chez le marquis de Gonîaud, rue de Richelieu. Elle descendit d'abord chez lui. Il vint au-devant d'elle, et lui dit qu'il ne lui donneroit pas à dîner, qu'il ne faisoit pas bon pour elle, et qu'elle n'eût qu'à retourner au plus vite à Versailles; ce qu'elle fit. Le peuple commençoit déjà à s'amasser sur le rempart où donne le jardin de cette maison.
Le roi et la marquise ne s'occupent que de
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cette mauvaise volonté du peuple , tandis que le prince auroit beaucoup voulu gagner l'affection de ses sujets. Il aime à être aimé, et c'eût été le plus heureux de ses souhaits d'y parvenir ; mais, environné comme il est, il n'en sauroit découvrir les moyens. Il est facile avec ses valets, et leur donne beaucoup d'extraordinaire pour tous ses voyages. Or il faudroit retrancher ces dons, et c'est a quoi on ne sauroit parvenir. Personne n'ose le conseiller, ni l'exécuter. La marquise craint la valetaille , MM.de Machault et de Saint- Florentin de même. Ainsi l'on reste comme on est. On s'attache aux impôts ^ui doivent rapporter beaucoup, comme le vingtième sur le clergé et les pays d'État. Cette année-ci promet beaucoup. On croit que l'on augmentera les tailles , au lieu de les diminuer. La cour absorbe tout , gouverne tout et détruit tout.
— De cette affaire-ci , on a relâché tous les gueux qui avoient été enfermés ; ils demandent l'aumône avec insolence. Le bas peuple est fier, les riches sont honteux : c'est l'anarchie qui commence.
Le peuple est calme, jusqu'à la première révolte. Le sieur Berryer, l'intendant de police, se montre plus poli que ci-devant, au lieu de l'orgueil bourgeois qu'il arboroit.
9 juillet 1750. — Il paroît plusieurs écrits contre le système de M. de Machault^ contrôleur général. L'une de ces brochures paroît être du président de Montesquieu, louchant l'utilité des États provinciaux.
Ceci n'est que le commencement des livres de
cette nature qui vont paroître, et auxquels il est dangereux de donner cours, faisant désirer aux sujets ce qu'on leur refuse , et dont on leur ôte les avantages avec une injustice si grossière.
I G juillet 1750. — Gens qui arrivent de la cour disent qu'il y a brouillerie ouverte ou affectée entre les ministres de la guerre et de la finance ; que le premier prend ouvertement le parti du clergé, si hardiment attaqué , et que le peuple l'en vénère. Les partisans du contrôleur général disent, au contraire, que, s'il peut parvenir à cette imposition équitable du vingtième sur le clergé , il sera en étatd'ôter quantité d'impôts sur les peuples, et qu'alors on le bénira , et il passera pour un Sully.
Voilà le système d'ignorance qui gouverne tout ici. De pauvres vues font envier les richesses du clergé, et font croire qu'on y trouvera des mines d'or. Stupidité, stérilité, aveuglement, entêtement ! avec quoi l'on va à faire détester le roi et à des soulèvemens funestes. Cependant on fait paroître de jour en jour des traités délicats pour l'autorité. J'ai parlé de celui sur les États provinciaux. En voici un nouveau , la Voix du Sage. On le dit de Voltaire. Ce libelle est contre le clergé. On compare l'État à une famille, et le clergé est le précepteur de la maison , qui ne doit avoir que des gages.
— Non, certainement, M. de Machault ne sera pas un Sully, quoi qu'en disent ses amis. Il n'a de système qu'une grande ignorance et dureté. La cour est un gouffre à qui il satisfoit par de l'argent ; il ne connoît ni la province , ni ce qui attire la confiance et le crédit.
13 juillet 1750. — Quelqu'un qui a observé de près le maréchal de Richelieu ne lui trouve pas les qualités qu'il faudroit à un premier ministre ; il a trouvé beaucoup de variations dans ses principes , ses sentimens et ses volontés. Il a pour tout conseil une demoiselle Sauveur, que je connois , et qui n'a pour apanage que de la tri-
§auderie, du manège et de la bassesse, intrigue e cour, de ville et de magistrature. C'est la grande amie des Joly de Fleuty, avocats généraux et procureurs généraux , auteurs de mille injustices adroites , dont elle est l'aiguillon et le manœuvre. Quelle amie pour un seigneur qui viseroit au grand, comme son sort paroît l'y appeler ! La même personne m'a rapporté de nouvelles plaintes sur mon frère. On parle de la richesse de ses commis et de tous ceux qui sont attachés à lui ; de Villette, trésorier général , qui avoit fait banqueroute quand mon frère en a fait un grand seigneur; des dépenses de mon neveu, de ses tableaux, de sa maison à'Asnières, de ses goûts frivoles et de luxe.
Les amis de M. de Machault se distinguent à mal parler de lui plus que les autres. Se pourroit-il que l'ingratitude de ce ministre le poussât à rechercher véritablement la chute de son bienfaiteur? Ce n'est qu'à la cour qu'on voit l'ivresse de l'ingratitude.
1 5 juillet 1750. — On a parlé dans le public de remettre M. Chauvelin à la tête des affaires. Cela pourroit être un coup de parti des Paris , qui parlent de se retirer depuis un an , étant mal avec mon frère et avec M. de Machault. Si M. de
Chauvelin arrivoit à la place de premier ministre, il demanderoit l'exclusion des ministres de la guerre et de la finance , et alors il demanderoit M..., pour ministre de la finance.
— Un homme qui compte de rentrer en place au ministère ', et même plus autorisé qu'il n'a été ci-devant , se propose de répondre au roi pour premier remercîment : « Sire , je serai bien haï » à la cour; mais j'espère m'en revancher sur le » peuple, et en être estimé et aimé avec la pro- » tection de Votre Majesté. »
Juillet 1750. — Le roi a donné, en la détachant de son domaine de Lorraine , la terre de Saralbe à l'établissement des haras , sous la direction de mon neveu ^. Ainsi nouvelles dépenses et nouveaux frais considérables, pour avoir quelques chevaux de plus en France. Croyant économiser, on se ruine. Chaque cheval reviendra à 1,000 livres, tandis qu'il coûte 4 à 500 livres à acheter en Allemagne. Eh ! au' on laisse faire! Que les particuliers ne soient ni vexés ni trahis , ils auront dans leurs terres des jumens et des étalons, d'où il proviendra des poulains bien élevés, et le tout avec entente et économie, tout autant que cela peut être , avec profil pour
1 . On est affligé de rencontrer fréquemment de ces rêves absurdes dans la lecture de ces manuscrits. Nous enregistrons celui-ci pour exemple. L'auteur espère rentrer au ministère par son frère ou contre son frère, par les Paris ou contre les Paris, et ainsi de suite. Le fait est que l'espoir ne le quitta point jusqu'à la fin de ses jours. Au moins peut-on dire en sa faveur qu'il ne compte revenir que pour faTe le bien du peuple et celui du maître.