Aujourd'hui le parc d'Asnières
pressoient de se montrer et de lui parler. Cela ressembloit à une cérémonie de la couronne. Il avoit comme amassé cette audience d'autres audiences accumulées depuis un mois, puisqu'il n'avoit reçu personne , ni à Versailles , ni à Paris , depuis ce temps-là. Cependant il se montroit accablé et extrêmement fatigué. Il a paru changé de la goutte et ne pouvant se tenir sur ses jambes , la tête bonne cependant et répondant à tout.
— Il vient de renvoyer le sieur Garnier, son intendant , qui a gagné à son service plus de quarante mille écus de rentes, par les affaires qu'il a faites. Plusieurs croyent qu'il a eu ordre du roi de s'en défaire.
— Madame la duchesse de Boufflers ayant écrit à Voltaire pour le prier de ne pas trop presser de faire jouer Electre à la Comédie- Françoise , et d'attendre que la tragédie d'^ristomène allât encore quelques représentations pour son auteur, Voltaire lui a répondu : « Madame, Electre ne s'écrit pas par deux t. » C'est ainsi qu'elle l'avoit orthographiée , Electîre. Réponse impertinente !
— Un particulier a trouvé le secret de dorer l'argent de façon qu'en le cassant il paroît aussi doré en dedans qu'en dehors ; il a le secret d'amollir ces deux métaux de façon qu'il les pétrit ensemble comme de la pâte: voilà de quoi épargner l'or. Tout ce qui diminue le luxe doit réjouir les bons citoyens.
2 1 janvier 1750. — L'académie des belleslettres s'occupe fort de V histoire métallique du roi.
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Hier on a porté à mon frère le rapport de la compagnie touchant les nouvelles médailles à proposer au roi pour les frapper comme restituées, c'est-à-dire comme si elles avoient été frappées dans le temps des événemens qui y ont donné lieu. On propose 38 médailles nouvelles. Ceci débattu et raisonné avec mon frère , il les a demandées ad référendum , disant que le roi y réfléchiroit lui-même , et qu'il lui donneroit le mémoire à garder pendant huit jours. Nous avons observé , le secrétaire et moi , que les sujets qui intéressoient le ressentiment de ce ministre , il les rejetoit sans ménagement , et défendoit même qu'on les mît en proposition , de peur que le roi n'allât les accepter, tels que la belle campagne défensive du maréchal de Saxe à la fin de 1 744, notre invasion en Bohême , la prise de Prague et la belle retraite de Prague, parce qu'il n'aime pas les généraux qui ont exécuté ces grands événemens. Les choix du roi seront bien les siens , à ce qu'il compte. C'est ainsi qu'on gouverne le roi par l'air d'impartialité qu'on ne ressent pas , et en lui donnant à décider ce que l'on décide sans lui , sous les apparences de la sagesse et de la temporisation.
22 janvier 1750. — J'ai dîné hier avec milord Bath , ci-devant M . Pulteney , fameux député de la chambre des communes , orateur célèbre du parti de l'opposition , qui a fait bouquer plusieurs fois les deux rois hanovriens et Robert Walpole , leur premier ministre. J'ai vu en lui un orateur plus tranquille et plus raisonnable que véhément, et véritablement c'est par cette tranquillité de
la raison qui argumente que l'on persuade , et non pai* la force de l'imagination , des passions et des gestes. Il a parlé avec mépris des deux rois hanovriens , surtout du dernier. L'on dit de celui-ci qu'il travaille beaucoup; mais Pulteney assure qu'il ne fait que paperasser, qu'il lit beaucoup de dépêches et de mémoires , mais qy'il ne raisonne en rien ni ne décide , ayant peu d'esprit et de principes. Il a parlé finances avec beaucoup de connoissances et de clarté; mais il a peu décidé lui-même en tout ce qu'il nous a exposé , se contentant d'exposer clairement et de conter les faits avec exactitude. Au reste, il se pourroit qu'il seroit lassé de ce qu'il étoit, et seroit aujourd'hui moins au fait des affaires de son pays qu'il ne l'a été, se sentant bourrelé dans sa conscience depuis qu'il a abandonné son parti pour devenir pair de la grande Bretagne. D'ailleurs il vieillit et mange beaucoup ; il a soixante-quatre ans et est devenu d'une taille monstrueuse.
— Je sais que milord Bath (Pulteney) a dit partout qu'il avoit été surpris de me trouver tant de savoir et de connoissancespour les affaires d'État, et que cependant on se servît si peu de moi.
26 janvier 1750. — J'ai passé deux jours à la cour. Il y avoit longtemps que je n'y avois passé si longtemps. Le voyage de Compiègne sera avance cette année à cause des couches de la Dauphine, qui auront lieu probablemement à la mi-août. Mon frère s'arrange pour faire dans ce temps-là
un voyage d'inspection en Flandre, et dans le Hainaut et la basse Champagne. Ainsi ce grand voyage du dedans du royaume , à commencer par la Bretagne , que devoit faire le roi , ne sera pas pour cette année et sera remis à l'année prochaine. Mon frère m'a dit que ce qui l'a rais si bien avec le maître c'est qu'il n'insiste en rien , et qu'il apporte à toute affaire des déterminations raisonnées , mais nulle opiniâtreté pour ou contre, et une indifférence complète. Il m'a avoué que depuis la paix le roi a payé toutes les dettes qu'il avoit contractées à son ser\ice , en sorte qu'il ne doit plus rien au monde. (Elles s'élevoient à 800,000 livres '.)
La famille royale augmente en crédit auprès du roi par le cœur et l'amitié. Madame Henriette , qui est le chef du conseil, n'en prend de personne qui puisse en donner d'éclairés. Ainsi cela n'ira jamais aux affaires. Elles ont peu d'esprit, surtout l'aînée. Cela ne servira qu'à leur avantage personnel, et au plus à celui de quelques personnes de leur maison.
Le cardinal de Tencin n'est occupé que de basses intrigues de valets et de femmes.
Mon gendre, M. de Mailkbois, m'a confié une vue qu'il a eue et qui vient à bien. S'il n'a pas un diplôme de grandesse, il court risque, à la mort de son père , de n'oser plus paroître à la cour, ni lui ni ma fille , n'étant point titrés , après avoir dû l'être par son père. Ainsi il cherche ce
I . Le ministre de la guerre avoit été obligé à des frais considérables pendant les campagnes de Flandre et de Brisgau , où il défraya une partie de Ta cour, donna de très-belles ifétes au roi, etc.
qui peut le rendre agréable à l'Espagne. Il est sur le point d'obtenir la charge de son père de lieutenant général au gouvernement de Languedoc, et moyennant quoi, commandant en l'absence du maréchal de Richelieu , il feroit les honneurs de la France à l'infante Marie-Antoinette, qui va y passer pour se rendre en Savoie. Il avoit chargé mesdames de Pompadour et d'Estrades de parler de cette affaire au roi. Elles entendirent et la rendirent de travers , demandant qu'il allât faire compliment à l'infante et lui porter les présens du roi ; ce à quoi il falloit un homme titré. Il a fallu qu'il redressât cette demande en parlant au roi lui-même, ce qui lui a été accordé.
— J'ai appris que M. le Dauphin et la France l'ont manqué belle en épousant la princesse Joséphine de Saxe, et non son aînée, qui est mariée à l'électeur de Bavière. Celle-ci eût été naturellement à M. le Dauphin si elle n'eût pas déjà été accordée au duc de Bavière, et le mariage déclaré le jour même où mourut notre dauphine d'Espagne. Cette Saxonne réussit au plus mal à Munich. Elle est rousse comme une vache, un grand visage long et avalé. Elle ne fait que des fausses couches , et a un grand mépris pour son mari.
Le fond des intérêts de Saxe est aujourd'hui de marier la quantité de princesses qu'elle a. Tout y est sacrifié , et aucun intérêt solide ne peut occuper cette cour ignorante et ruinée.
— On m'a dit que , quand je paroissois à la tour, j'avois raison d'y montrer un certain air d'assurance et même de gaieté qui me faisoit honneur, et que le roi m'y montroit de la bonté
et même du penchant ; que Sa Majesté avoit parlé de moi en bons termes.
30 janvier 1750. — Le républicanisme gagne chaque jour les esprits philosophiques. On prend en horreur le monarchisme par démonstration. En effet des esclaves seuls , des eunuques, aident de leur fausse sagesse le monarchisme. Mais quelle sagesse chez les républiques qui gouvernent économiquement au dedans, et n'intimident jamais leurs voisins, qui les considèrent cependant ! Heureuses les monarchies gouvernées comme des répubhques! Mais où sont-elles ? Je ne vois que le règne d'Henri IV, et le ministère de M. de Sully.
9 février 1750. — En décembre dernier, Sa Majesté saisit ma lettre avec vivacité, la lut deux fois avec attention , puis la rendit avec un grand air de bonté. Cela n'annonce pas en avoir été importuné. Il s'agissoit de ma rentrée au conseil.
Le roi n'aime point le cardinal de Tencin, et encore moins ses sœurs. Il détestoit feu madame de Tencin , et il lui vient peau de poule quand on parle d'elle.
La comtesse de Groslay , autre sœur du cardinal , est bête et bavarde. Les étrangers cherchent à savoir par elle les secrets du ministère. Le roi apprend tout cela par les lettres décachetées.
M. de Machault a de grandes douleurs d'entrailles , c'est-à-dire des mdigestions qui lui font rendre du sang. Cela fait dire : « Quoi donc , il a des entrailles!» — Il y a de grands mouvemens dans les provinces pour le vingtième. L'évêque
de Metz a excommunié l'intendant du Creil pour avoir exigé des déclarations de son clergé.
14 février 1750. — On croit que la place (Louis XV) ne sera plus dans le carrefour Bussy, où il y auroit plus de cinquante maisons à abattre. Il y a déjà eu des particuliers ruinés pour avoir vendu et loué à vil prix leurs maisons dans le quartier de ce dessin. L'on trouve une compagnie d'architectes qui achètent l'hôtel de Conîi pour y bâtir de nouvelles maisons , et le payent plus cher que n'en donnoit l'Hôtel-de-Ville.
Tout le monde en revient au projet que j'ai donné, et dont j'ai remis un dessin de ma façon à mon cousin le prévôt des marchands. C'est de faire la place vis-à-vis le pont tournant , où elle sera d'une grande magnificence. Mais le courtisan plat railleur prétend que ce sera mettre le roi hors de Paris , et cette mauvaise bouffonnerie suffit pour faire écarter un projet si sage et si beau : tant il est vrai que la cour devient de plus en plus le sénat de la nation.
16 février 1750. — Parmi les remplaçans de M. de Puysieux aux affaires étrangères, il est question de l'évêque de Rennes , qui par là deviendroit bientôt cardinal. Si l'on faisoit un tel choix, on ne pourroit dire, comme dans les bonnes pièces dramatiques, que la vertu finit par être récompensée et le vice puni. Homme d'esprit à la vérité , d'un tempérament violent, d'une imagination fougueuse, passionné, indécent, sans principes ni divins ni humains, d'une trèsmédiocre portée pour les vues politiques , voilà
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ce que j'ai reconnu de près dans ce candidat au ministère. Quel choix ce seroit !
L'Espagne influe trop , de ce règne-ci , sur le choix et l'expulsion des ministres de ce département. M. de Morville fut chassé pour complaire à l'Espagne ; M . Amelot pour le roi de Prusse. Je l'ai été par l'Espagne, présumée le vouloir. Le maréchal de Maillebois a été privé du commandement de l'armée par même principe de bassesse. M. de Puysieux se retire comme désagréable à l'Espagne. Quand l'Espagne nous boude , c'est par générosité , non par humiliation , que nous devons rentrer dans ses bonnes grâces. Soyons lui utiles dans les choses justes , comme de secourir l'autorité offensée aux Caraqnes en Amérique. Prêtons-lui secours pour son commerce. Ne voyons pas ses intérêts et les nôtres par des organes prévenus d'ambition personnelle, tels que madame Infante, le maréchal de Noailles, ou par des commerçans, par des ministres qui veulent la grandesse , la toison ou de l'argent. Alors l'Espagne sera à nous par ses intérêts et par les nôtres, par la justice et la dignité de notre couronne.
— C'est M. le Dauphin qui a été cause du renvoi du sieur Garnier, intendant de la maison de mon frère. Ce prince lui a dit un matin : «■ Connoissez-vous un nommé Garnier, qui est si riche , qui a acheté la maison du cardinal de Richelieu à Ruelle, et y fait tant de dépense ? » Sur cela, mon frère a congédié son intendant le lendemain. L'abbé de la Ville est grand ami du sieur Garnier. L'abbé de Saint-Cyr, qui gouverne aujourd'hui M. le Dauphin, est ennemi de l'abbé de la Ville. J'ai eu occasion de le remarquer à Ver-
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sailles. Inde irœ. Ainsi les jésuites cheminent-ils au gouvernement du royaume depuis la disgrâce de M. de Maurepas, et depuis que mon frère a tant de part au crédit. Ses procédés sont jésuitiques; sa tyrannie douce, insinuante, souple, le rend maître de tout.
M . de Sainî-Séverin est allé hier à Versailles y reprendre sa place. Il montre plus de fureur que jamais , et parle avec une voix de taureau et une humeur de dragon, à ce que l'on m'écrit. Il tonne indiscrètement contre les Saxons et les Polonois.
En donnant son avis sur la résistance au vingtième , il a dit qu'il n'y avoit qu'à faire porter cette déclaration par le régiment des gardes, et décimer ceux qui le refuseroient. Avis terrible et qui vise à une tyrannie outrée ! Avec de tels conseillers, d'un gouvernement tranquille et légitime on fait un sujet de révolution ; on excite une nation douce et aimant ses rois à la révolte et au mécontentement le plus profond.
20 février 1750. — L'essai d'exercice nouveau et uniforme se continue aux Invalides. Demain les maréchaux de France doivent en aller juger. On traite tout ceci de minutie qui occupe trop. Le duc de Biron me démontroit hier que c'étoit fort indifférent, et que, quand les soldats françois étoient en face de l'ennemi , ils agissoient à leur manière, avec leur feu et leur bravoure naturelle ; qu'il n'y avoit de bonne méthode que celle de laissertirer le fusilier quand il avoit chargé son fusil.
— M . le duc de Chartres et Madame donnent de grands spectacles à Saint-Cloud, et y attirent tout Paris. On y fait des voyages de six jours, où toute
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ia belle jeunesse de l'un et de l'autre sexe est invitée, avec la plus noble dépense, qui achève de les ruiner. A Paris, ils s'attirent aussi une grosse cour. M. le duc de Chartres passe des trois et quatre nuits sans se coucher, étant toujours en mouvement. Il traite aussi mal sa santé que ses affaires.
25 février 1750. — J'ai vu hier des gens attachés M. de Machault. Ils ne se cachent plus sur les grands desseins de finances de ce ministre. Ils disent que le roi veut remettre plus d'égalité qu'il n'y en a eu jusqu'ici dans les répartitions du clergé ; que par des déclarations contrôlées par de bons commis on connoîtra la valeur de ces biens , et que , le foible étant soulagé , le riche chargé autant qu'il doit l'être, le pays rapportera davantage au roi. Tel est le système général qui domine chez M. de Machault, et à peu près tout ce qu'il a découvert depuis quatre ans qu'il est en place : connoitre avant de charger.
Il a promené cet axiome partout. Il a fait des régies de Quelques affaires ordinaires et extraordinaires. Il a vu par les yeux de quelques amis qu'il croit gens intelligens , qu'il choisit par la séduction plus que par un discernement appliqué, et avec cela il croit tout savoir. Cela se peut pour les droits ou maltôtes ; mais pour les déclarations de biens , pour l'application de ce qu'on y connoitroit par investigation, ce qui demande belle, exacte et constante justice, voilà ce qui, je pense, n'ira pas mieux parles travaux des financiers que par la commune , à qui on veutl'ôter.
Pour le prouver, il n'y a qu'à voir ce qui résulte des œuvres de l'une et de l'autre méthode.
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Voyez ce qui se passe dans les pays 'd'élection, et dans quel bon ordre par comparaison sont encore les pays d'État, les corps municipaux qui se soutiennent , tels que Lyon , Strasbourg , etc. Dans le clergé, j'avoue qu'il y a quelques irrégularités ; cependant il n'y a point de frais , la levée des deniers est simple.
Ce gouvernement est totalement aristocratique. Le second ordre n'y est admis pour rien. Le fond des biens est mal administré, à cause qu'il n'a que des usufruitiers. Pour les biens des moines, au contraire, ils sont très-bien administrés et supportentfacilementleurs impositions ou décimes. L'on voit, par ce système, que le contrôleur général pousse et inspire au roi des principes bien opposés au système salutaire dont j'ai fait un livre , pour persuader qu'il n'y a de bonne administration intérieure que celle de la commune. Il tend , au contraire, à faire régir toute intériorité, tous détails, toute administration, par officiers royaux, et principalement par officiers financiers, qui sont les plus iniques de tous.
Je veux croire que, par préférence de service, par une première chaleur de zèle , on n'enverra, on ne préposera à cette connoissance générale de tous les détails des biens du royaume, que des gens de quelque intelligence, et qui, étant dépaysés , apporteront d'abord quelque fidélité, quelque équité, à cette première opération ; mais bientôt on y admettra des gens recommandés, des bœufs, des fripons, des gens corrompus. Bientôt la recommandation , le commérage , la traverse des gens de cour, troubleront ces Minos, ces anges, et toute iniquité s'y introduira.
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Voilà ce qui est arrivé pour la taille appelée avec raison taille arbitraire, malgré le soin que le gouvernement prend d'en rendre la répartition plus équitable. Plus on travaille sur de nouveaux règlemens, plus la justice fiiit, plus elle devient fléau ruineux et désolateur.
Ce qui nous entoure nous séduit , quand nous n'avons pas de principes à nous. Comment cela n*arriveroil-il pas à nos ministres, qui sont tirés d'occupations toutes contraires à celles de leur ministère ? Quand ont-ils réfléchi sur cette politique essentielle qui doit présider à l'administration supérieure d'un grand État ? Ils sont dominés par tout ce qui les entoure , et ne sont éclairés par rien. Leur intérêt, leur humeur, leur hauteur, cachent la vérité à leurs yeux et la font fuir très-loin. Us se rendent maîtres de tout et s'en applaudissent, croyant procurer au roi une grande autorité et la consolider davantage. Quand ils veulent travailler tant , ce n'est pas qu'ils aiment à travailler; au contraire, ils en travaillent moins en devenant maîtres absolus, renversant tout obstacle à leurs volontés , comme états généraux, parlemens, états particuliers du clergé, de quel-
3ues provinces, conseils royaux même. Ilss'ôtent es peines d'esprit, des épmes du pied. Alors ils n'ont plus qu'à commander à leurs commis , et signer leur travail ; mais ce travail est mauvais , faux, négligent et corrompu. Quand le mal s'en apercevra, on prétendra toujours y remédier en augmentant les détails, les préposés, les règlemens, en un mot toutes les mêmes causes du mal. Ces hâbleurs de financiers et d'officiers vantent leur zèle, leur fidélité, leurs grands travaux:
on les croit. Pour remédier, on substitue des préposés de préposés; ce qui multiplie à l'infini. Voyez que les intendans n'ont déjà plus la confiance des ministres, eux qui étoient ci-devant de grands surveillanspour la tyrannie. On leur a substitué des chefs dans chaque partie des finances, comme receveurs généraux des tailles, directeurs des fermes et sous-fermes , directeurs du dixième, inspecteurs des manufactures et du commerce. Les intendances ne deviendront plus bientôt , comme les çouvernemens , que des places patrimoniales qui iront auxenfans, et où ces officiers résideront peu. Voilà l'effet de ce grand travail sans travail.
Tandis que j'ai vu M. de Machault, je ne lui ai jamais connu pour toutes vues que celle de retrancher les exempts des tailles, et une fois que je lui proposois de fixer la taille pour neuf ans , il bâilla et me dit : « Il faudroit alors indemniser les receveurs généraux des tailles. — Quoi ! lui répondis-je parce qu'ils feroient moins de frais et de vexations! C'est comme si l'on devoit indemnité au bourreau , parce qu'on diminueroit les crimes par de bonnes lois. » Voilà tout ce qu'imaginent nos petits Robins qui adviennent au ministère : faire du mal à quelques-uns, sans faire aucun bien aux autres. Esprit de Tournelle et de Palais : dureté , petitesse et doute.
10 mars 1750. — On vient d'arrêter quantité de convulsionnaires , et l'on dit qu'il y en a plus de deux mille dans la même folie. Ils croient aux miracles de madame de Vieux-Pont. Ils se donnent des coups d'épée et de couteau , dont quelques-
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ur.s sont morts. On voit des livres extravagans de cette secte. Ils appellent secouristes ceux qui leur donnent des coups d'épée. Ils ont fait tourner la tête à un père Degennes, génovéfain, à force de le faire jeûner. Les jansénistes raisonnables disent que c'est la persécution qui fait ainsi extravaguer quelques-uns d'entre eux.
5 mars 1750. — Il y a deux arrêts sous presse contre le Languedoc, l'un pour supprimer tout à fait les privilèges de cette province ; l'autre supprime aussi la charge de trésorier de la province qu'avoit le ûtur Lamourousse , et crée en faveur du même officier une charge de receveur général des finances comme officier du roi. Bientôt on lui donnera un autre receveur alternatif; mais il faudra expédier sur cela des lettres patentes et les faire régistrer au parlement de Toulouse, ce qui ne sera pas facile. Si on y trouve difficulté trop grande, on s'en tiendra à la forme odieuse de faire tout par simples arrêts du conseil.
— Les ministres décrient le maréchal de Richelieu pour la prétendue foiblesse qu'il a montrée aux États du Languedoc. On lui refuse son congé pour revenir à Paris , et tout s'élève contre lui dans les cabinets. La marquise ne dissimule plus sa haine contre lui. On sent bien que c'est le seul homme qui puisse parler au roi avec force et vérité. On va l'écarter, et, possible, l'exiler à Richelieu.
— Le roi montre un visage tranquille à sa cour, au milieu de l'agitation du royaume ; mais quand il travaille avec ses ministres sur toutes ces affaires, il t ombe dans une violente colère , et pense sou-