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Les sapeurs. Le corps des grenadiers de France, recruté

ridicule copiant maussadement l'exercice prussien. Le maréchal de Saxe et M. de Lowendhal sont venus examiner cette troupe, et y ont donné des louanges affectées qui tournoient ce spectacle en ridicule. Ces deux généraux sont mal venus à la cour depuis qu'on n'a plus besoin d'eux.

— Mon frère est toujours en pourparlers avec le roi , ce qui ne roule que sur l'espionnage de Paris, où il entretient Sa Majesté, qui a de malheureuses dispositions pour ce goût d'espionnage. Il entre chez le roi dès qu'il est éveillé. 11 a des espions partout , parmi la plus haute magistrature comme dans le plus bas étage. Il y a des espions à brevet , comme les nomme le cardinal de Retz , qui paroissent se livrer aux pauvres gens , qui leur ouvrent le cœur et en tirent toutes les pensées , pour les redire , les amplifier et calomnier. Cela fait détester à la cour celui qui est l'auteur de cet espionnage si bien récompensé. Le sieur Garnier est maître d'hôtel de la reine, ce qui scandalise toute sa maison. Il espionne mieux que les autres , et chacun s'en gare tant qu'il peut. \

— M. de Pétigny, valet de chambre de M. le Dauphin , est enfermé à Saumur pour avoir voulu porter des lettres kM. de Maurepas. Il en avoit demandé à la reine et au Dauphm, qui ont eu le bon esprit de ne pas lui en confier ; il a été saisi.

On prétend que c'est un tour de mon frère, qui l'a poussé à se faire arrêter avec ses lettres.

parmi les soldats et sous-officiers licenciés à la paix , étoit surtout un cadre pour un grand nombre d'officiers supérieurs prêts à être employés si la guerre venoit à recommencer. On en tira grand parti dans la guerre de sept ans.

2 août 1750. — La montagne est accouchée d'une souris. Le parlement a beaucoup travaillé à l'instruction des enlèvemens d'enfans. Tout ce travail énorme aboutit à un enfant qui a dû être condamné hier, mais qu'on n'ose pendre, et à deux archers qui ont été blâmés. Cependant, rien n'est plus vrai au fond qu'une grande émeute populaire a duré huit jours, et que ce qui y a donné lieu , c'est la police mal faite , et les grandes vexations que cette police fait éprouver depuis six mois.

D'autre part , il y a cinq séditieux condamnés au gibet , les gardes françoises et suisses commandées demain pour l'exécution. On craint le mécontentement du peuple : deux archers blâmés et un autre admonesté.

Il y a des gens qui croient que ce sont les Anglois qui ont fomenté sous main la sédition de Paris , et donné de l'argent pour cela.

— Les Anglois se plaignoient du parti que prenoit l'Espagne de ne plus envoyer de marchandises aux Indes que par des vaisseaux de registre. Mais le gouvernement espagnol y renonce lui-même, comme étant contraire à sa convenance, et cela par les remontrances de Cadix. Aussi n'enverront-ils plus désormais que par les galions et la flotille.

Les Génois sont fort jaloux de nouveau du commerce établi sous la protection des Anglois dans le comté de Nice; ils refusent de recevoir dans leurs ports aucun vaisseau anglois.

Autrefois les nations combattoient pour la gloire, aujourd'hui c'est pour l'avarice : car qu'est-ce que cet intérêt de commerce qui pré-

vaut partout aujourd'hui ! sinon la vile avarice , l'avidité, l'usure, les profits injustes ? Représentez-vous que les puissances souveraines ne sont plus aujourd'hui que des épiciers , des merciers armés, qui se battent pour avoir la préférence de leurs voisins , la pratique des grandes maisons. Aussi ne voit-on plus aujourd'hui , en fait de commerce , que des gains exorbitans , des profits énormes et illicites. Voilà tout ce qui anime aujourd'hui les souverainetés , l'usure , l'agio, la tromperie , le courtage , les droits exclusifs , et tous ces gains sont dépensés par les particuliers en babioles et frivolités de luxe.

4 août 1750. — La marquise a acheté 300 mille livres la seigneurie de Sèves avec la verrerie, ce qui lui vaudra 36 mille livres de rente, avec le château de Bellevue tout bâti pour lui servir de chef-lieu à ce domaine. Tout cela est encore d'une grande imprudence , et semble insulter le public , tandis que l'on se plaint tant de la misère et des impôts.

Gouvernement anglois. — En Angleterre la nation, représentée par le parlement, est législatrice , et le roi est exécuteur. Pour un bon gouvernement, je voudrois le contraire. C'est ce système que j'ai développé dans mon traité : Jusqu'où la démocratie peut être admise dans un État monarchique. Je suis persuadé que le roi doit être seul législateur et ordonnateur, retenu au bien par ses effets , par la douceur et par les mœurs ; qu'au contraire la nation doit être seule exécutrice des lois, en vertu des pouvoirs qu'elle

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délègue à ses corps provinciaux et municipaux. Et j'ai raison.

7 août 1 7 jo. — On me mande que l'exécution des trois mutins a été faite le 3 août de la façon la plus chagrinante pour le peuple de Paris , et avec des précautions humiliantes pour l'autorité. Une grande partie du régiment des gardes françoises étoit commandée et sous les armes. Paris ressembloit à une place de guerre , par la surabondance des préparatifs militaires. Tout à coup le peuple a crié : Grâce. Ça été un signal pour que les troupes se tournassent de ce côté avec la baïonnette au bout du fusil; et dans le tumulte qui s'en est suivi , il y a eu quantité de personnes écrasées. Puis on a procédé à la pendaison de ces misérables.

— Le public est persuadé, à Paris, qu'il y avoit des preuves complètes contre les archers de l'enlèvement des enfans, mais qu'on les a dissimulées; qu'ainsi l'on a innocenté les exempts et les archers avec injustice , pour punir avec sévérité trois des séditieux. Voilà un grief très-grave du peuple contre la police de Paris. Gare qu'à quelque marché, ces exempts de robe courte ne soient massacrés par le peuple !

16 août 1750. — Il semble que la Providence ail voulu montrer, l'hiver dernier, à tout ce qui compose notre ministère , que l'on ne peut compter sur une longue vie, ni ferme santé. Ils ont tous eu des maladies mortelles , et dont le fond leur reste, quoiqu'ils aient repris un air de santé dans la belle saison. C'est d'eux que Rabelais

semble avoir voulu parler dans sa dédicace : « Goutteux très-illustres et vous véroles très-précieux. » A ce prix-là sont les grandeurs et le pouvoir.

— On est, à Gênes et par toute l'Europe, dans le plus grand étonnement de la manière dont nous nous conduisons en Corse. M. de Curzay\ notre commandant, y agit ouvertement comme chef du civil ainsi que du militaire. Il étoit en dispute continue avec le commissaire général de la république que l'on vient de relever, et qu'on a remplacé par un plus adroit. Il paroît monstrueux que , sous prétexte de secours , nous nous soyons ainsi emparés du gouvernement de cette île , et que nous y ayions établi un tribunal de justice. Mais ce qui est contre la politique est de donner un tel mécontentement aux Génois, que nous devions nous attacher pour toujours en nous conduisant bien à leur égard. Qui se fiera à nous désormais ? Voyez à quelle condition ont été réduits les Génois pour s'être liés à nous et à l'Espagne !

24 août 1750. — Voltaire a quitté pour toujours la France, ayant remis au roi sa charge d'historiographe de France , et a ordonné à sa nièce, madame Denis, de vendre tous ses effets et de le rejoindre en Prusse. S. M. prussienne lui donne une grosse pension , et en assure au-

1 . Rioult de Curzay , lieutenant général des armées , d'une famille du Poitou, seigneur de la terre de Curzay. Il étoit frère de madame de Monconseil, si célèbre dans les mémoires du temps. M. de Curzay, qui agissoit en maître, ne tarda pas à être rappelé sur la plainte des Génois.

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tant à ladite dame Denis. Cela provint d'un mécontentement qu'il a eu. Il étoit brouillé avec M. de Richelieu, à cause de ce qu'il a dit sur le testament politique du cardinal. Il a demandé à M . de Puysieux s'il ne vouloit le charger de rien

{)our Berlin, et celui-ci a répondu rien. Il a fait a même demande à Sa Majesté , qui lui a tourné le dos. M. le Dauphin en fit autant. Ce froid l'a piqué excessivement.

Il a fait écrire au roi par S. M. prussienne une lettre où elle demandoit la permission de garder Voltaire à sa cour. Le roi a répondu qu'il en étoit fort aise. Sa Majesté a dit à ses courtisans que c'étoit un fou de plus à la cour de Prusse, et un fou de moins à la sienne.

— La Gazette de France reste au président Aunillon , et même on y a joint le privilège des affiches de Paris. Le sieur de Meslé avoit offert de l'argent pour l'obtenir; le président en a donné davantage et l'a obtenu.

28 août. — Mauvaise nouvelle : madame la Dauphine est accouchée hier à six heures du soir d'une princesse , et non d'un prince, comme on le souhaitoit tant.

jo août. — Mon frère m'écrit que le roi l'aidera dans l'acquisition de Paulmy : car comment, dit-il , un gueux comme moi pourroit-il acquérir une si grosse terre ?

Voilà donc un nouvel argent qu'il recevra du roi , et qu'il emploiera bien. Je le dis , mon frère passera pour l'homme de son temps de plus d'esprit, puisque dans ce siècle-ci les jésuites ont

persuadé de mettre l'esprit au-dessus de la sagesse.

5 septembre 1750. On commence à craindre pour la santé du roi. Il prend un bouillon d'une espèce particulière tous les matins ; on le purge tous les mois. C'est afin de précipiter la digestion, fatiguée par la cuisine nouvelle. Rien n'use plus que cela , cela fait la vie courte et bonne.

M. le Dauphin s'appesantit fort. On doit craindre, après sa première jeunesse, lourdeur de corps et d'esprit , ce qui engendre maladie et fainéantise. Avec cela une petite dévotion, qu'il tient de l'abbé de Saint-Cyr, son sous-précepteur, qui est faux et hypocrite. Il est le seul de nos princes qui n'aime point la chasse, ni aucun exercice.

— Le roi est allé à la noce de la petite Poisson avec le frère de Bouret, fermier général, qui s'est faite à Sèves, et a voulu que tous les ministres y allassent.

— On vient de déclarer quatre dames de compagnie pour commencer de composer la maison de Mesdames qui reviennent de Fonîevrault. On ne sait plus où l'on logera tout cela à Versailles. Cependant on y bâtit de tous côtés pour augmenter les appartemens de la cour ; on n'y voit partout que des maçons.

9 septembre 1750. — Pologne. Il est visible que c'est la Russie principalement, et en second ordre Autriche et Angleterre, qui invétèrent et renouvellent l'anarchie en Pologne, leur intérêt étant que Saxe et Pologne restent dépendantes

de la Russie. Elles veulent un roi , mais un roi dépendant. Si jamais il s'affermissoit en Pologne et que l'amour de la patrie y devînt plus fort , on y secoueroit le joug de la Russie. C'est ce qui ne peut réussir que par nos amis , notre influence et nos alliés , tels que Turquie , Suède et Prusse. Ce qu'il y auroit d'inquiétant pour la Pologne seroit l'accord de Prusse avec Russie. Le roi de Prusse n'en est pas encore là. Il hait en Pologne la Russie, qu'il y voit amie et dominante. Mais si cette haine venoit à se changer en une réconciliation entre ces deux puissances, c'en seroit fait de la Pologne.

La Courlande est un exemple de cette tyrannie de Russie. La Russie lui a donné un duc; le roi de Pologne et la république ont été obligés d'en passer par là, et de reconnoître ce duc moscovite {Biren).

La Russie , voyant que la Saxe-Polo^e devient toute françoise, redouble de som pour l'humilier et lui susciter de nouveaux embarras. Les puissantes familles de Pologne, ne se voyant plus d'appui en France pour résister au roi , se rejettent vers la Russie , et augmentent de résistance contre l'autorité royale. Ainsi voilà que les chefs de la nation et ses représentans deviennent Russiens, ce qui est très-fàcheux. Il n'y auroit de ressource que dans une complète réconciliation entre Saxe et Prusse ; mais le comte de Bruhl y met obstacle : il faudroit le chasser ou le convertir.

On me disoit que rien n'a été plus impolitique, sous ce rapport, que de donner l'hiver dernier le cordon du Saint-Esprit au palatin de Rava

(Jablonowsky). On ne sait par quelle intrigue cela s'est fait. Mais ce palatin a renvoyé sur-lechamp à S. M. polonoise son ordre, comme une chemise sale. Cela est positivement contre nos intérêts et contre mon système. Il y a apparence que M. de Saint-Séverin y a beaucoup contribué par la grande haine qu'il porte à la cour de Saxe.

9 septembre 1750. — Le roi donne 200,000 livres à mon frère pour acheter la terre de Paulmy, qui étoit anciennement dans notre famille. Le brevet du don est très-honorable pour nous autres. Mon frère doit substituer cette terre, à défaut de sa descendance directe et masculine, à mon fils et à ses enfans mâles, afin d'éviter que des filles ne la fassent sortir par mariage de notre maison, comme cela a eu lieu '.

I. Le brevet du roi est du 4 septembre i7$o. Le comte d'Argenson awo'it acheté Paulmy joo,ooo livres. Il obtenoit en outre l'autorisation de vendre la charge de chancelier de l'ordre de Saint-Louis, estimée 100,000 livres. (Cependant il ne paroît pas avoir fait usage de cette faculté, la charge de chancelier ayant passé après lui à M. de Paulmy ^ qui la conserva jusqu'en 1771.)

La terre de Paulmy, en Touraine, possédée de temps immémorial par la famille de Voyer, étoit venue par mariage au comte de la Rivière, famille de Bretagne.

Ceci se trouve dans toutes les généalogies ; mais ce qui est moins connu , c'est que l'héritière des la Rivière a été la propre mère du général Lafayette. Ainsi celui-ci, si ce n'eut été l'acquisition du comte d'Argenson en 17J0, auroit été marquis de Paulmy, comme il étoit déjà marquis de Reignac, dans la même province. (Gilbert Roch Mottier, marquis de Lafayette, colonel des grenadiers de France, tué à Minden en 17J9, avoit épousé en 1754 mademoiselle de la

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Novembre 1750. — Il est question d'ériger la terre de Paulmy en duché pairie par lettres patentes. (Nota. Ce qui n'a pas eu lieu.)

9 septembre 1750. — Je suis venu dans une campagne proche de Choisy, où étoit le roi. Le crédit de la marquise est plus absolu que jamais.

Rivière , issue de Marie-Françoise-Céleste de Voyer, héritière de Paulmy). (La Chesnaye des Bois.)

M. de Voyer obtint, en 1760, le domaine engagé de 5<iralbe, et plus tard la réversibilité sur ses enfans. C'étoit réputé une indemnité de la direction générale des haras, i laquelle il rcnonçoit, et des dépenses excessives où cette administration l'avoit entraîné. Tel est en majeure partie le côté actif de ce bilan, en regard duquel il faut cependant aussi placer l'exil cruel et immérité du comte d'Argenson en I7$7.

On a accusé le petit - fils de ce ministre d'mgratitude. Issu du sein de la monarchie, M. Voyer d'Argenson en conservoit plus qu'on ne croit généralement les impressions et les respects. Après le 10 août, il quitta le service en apprenant la captivité du roi. Toute sa conduite durant la révolution fut parfaitement pure. Sous l'empire, elle fut courageuse et digne. En 1814, la restauration, à laquelle il étoit loin d'être hostile en son principe , dont il avoit accueilli la charte avec bonheur, le traita dès le début cependant avec une froideur marquée * . Elle lui offrit une préfecture brillante en apparence, inacceptable pour lui, celle de Marseille. Il sortoit d'Anvers , où il avoit soutenu une lutte pénible pour la cause de la justice, et on l'envoyoit en un pays bouleversé par les troubles civils et religieux. Il ne pouvoit que refuser, et il refusa. Ce fut le premier terme d'une hostilité qui l'entraîna graduellement bien au-delà de ses dispositions premières. On peut lire à ce sujet les mémoires sur sa vie , et la réimpression de ses opinions, réunies en 1846, 2 volumes in-8.

Ceci n'est point une justification dont sa mémoire auroit droit de s'offenser. C'est une réponse préventive à des allégations qui pourroient être différentes ou contraires.

* Le fili, k p«ine connu, du garde des sceaux JUackaull d'Arnouville, ctoU nommé pair de Francs ai» 181S.

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