L'EXPEDITION QUITTE BREST
lentes dispositions que je vous prie de faire précéder d'un ordre positil pour que le deuxième convoi qui doit se rendre dans l'Inde soit au plus tôt sous voile.
Agréez, etc.
Voici ce que j'avais dit aux troupes par l'ordre du jour, le 12 ventôse :
Vous quittez la France pour vous rendre dans ses possessions les plus éloignées. Le Premier Consul a mesuré la distance qui va nous séparer de lui. Sans cesse occupé du bonheur du grand peuple, il ne peut oublier que vous êtes de la famille. Attentif à prévenir vos besoins, je le secon-*" derai de tout mon pouvoir; mais n'oubliez jamais que votre bonne conduite peut seule réaliser les espérances du gouvernement. Soldats, montrez-vous toujours dignes de vous-mêmes, toujours Français! Les enfants de la victoire doivent être les amis du bon ordre et de la paix.
Enfin, nous mîmes à la voile dans l'après-midi du 15 ventôse (5 mars 1803). Après être sortis de la rade de Brest, nous trouvâmes la mer fort agitée : le vent soufflait avec violence; les marins disaient que c'était une brise carabinée, mais nous faisions bonne route. Le mal de mer ne tarda pas à accabler tous les passagers, même la plupart des officiers de la marine et la plus «grande partie de l'équipage. Le contre-amiral et le capitaine de vaisseau Larue furent plus de vingt-quatre heures sans pouvoir sortir de leur lit. Moi, je n'eus (jue de légers symptômes d'indisposition ; j'attribuai de n'être pas malade comme tant d'autres ■aux soins que je pris de mon épouse, ainsi qu'à mon occupation pour contenir dans nos chambres tous les objets que le grand roulis du vaisseau aurait dérangés de leur place et brisés; et surtout, parce que je montais fréquemment sur le pont pour voir ce (|ui s'y passait.
On ne peut pas se faire l'idée des effets divers produits par le mal de mer sur l'équipage et les nassagers pendant les premiers jours de navigatiou, par un gros temps, et surtout le spectacle <ju ofifrait le Marengo, où nous étions plus de 1 100 personnes.
Pendant la première nuit, malgré tous les signaux de conserve faits à bord du Marengo, la frégate V Atalante ci les deux transports se séparèrent de la division, et nous n'en eûmes de nouvelles ([ue longtemps après.
Le vent s'étaut calmé, nos malades reprirent successivement de
la nourriture et leur gaîtê, surtout après que nous eûmes doublé le cap Finisterre.
Je dirai, eu passant, que le contre-amiral Linois, notre conducteur et notre chef de pension, n'avait ordonné ses provisions que pour nous faire servir une table très mesquine, quoiqu'il eût reçu une indemnité fort raisonnable et que le ministre, auquel j'avais demandé si je devais m'occuper en quelque chose de cet objet, principalement à cause des dames, m'eût dit de ne pas y penser, qu'il était persuadé que le contre-amiral ferait les choses au mieux. Mais Linois, d'une avarice extrême, avait plus songé à ses bénéfices qu'à bien traiter ses pensionnaires.
Cependant, il voulut s'excuser sur le mauvais temps que nous avions essuyé en partant, attendu que ses grandes provisions avaient été diminuées par la perte d'une très maigre et très petite vache bretonne et de quelques volailles chétives, qui n'avaient pas survécu au mal de mer. Il attribuait à cette fatalité, inouïe pour lui, la disetle qu'il nous fit éprouver dès les premiers jours de notre navigation. Ainsi, en raison d'une perte aussi sensible pour ce contre-amiral, qui l'avait sans doute prévue et qui n'avait rien fait pour y suppléer, il fut certes bien aise de pouvoir commencer à nous habituer au bœuf et au lard salé, aux fèves et aux haricots, enfin, à peu de chose près, aux vivres de l'équipage. Néanmoins, pour nous faire passer le temps (jue nous demeurions à table, il eut recours aux paroles de consolation en nous faisant valoir, avec un ton d'assurance et en voulant que nous en fussions persuadés comme lui, qu'il se proposait, pour nous dédommager, de renouveler ses provisions au Cap de Bonne-Espérance, où il en ferait d'abondantes, parce que tout y était à fort bon marché.
Afin de s'assurer si sa table était assez grande, il la vérifia luimême avec des assiettes et des chaises qu'il plaça autour; mais, après les avoir éloignées et rapprochées plusieurs fois et bien acquis la conviction qu'il n'arriverait pas à y placer tout son monde, il eut recours au charpentier, auquel il recommanda la plus grande exactitude pour que cette table ne contînt que dixsept couverts, dont dix pour les passagers qui, par leurs grades militaires, ou qui y sont assimilés en raison de leurs fonctions, pouvaient, ainsi que leurs femmes, être admis à ce qu'on appelle la première table. Mes frère et beau-frère en furent exclus parce
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(ju'ils n'étaient pas officiers supérieurs : l'un était capitaine et l'autre, lieutenant. Je n'avais pas prévu, à Paris, cette exception singulière, car j'aurais demandé qu'il fût donné pour eux une indemnité au contre-amiral qui fit valoir, à leur égard, les règlements. Avec les dix passagers, il faut le compter et ses deux adjudants, ainsi que le capitaine du vaisseau et son second, le capitaine de frégate Vrignaud, le meilleur et le plus capable de tous les officiers de la marine qui étaient à bord. Enfin, le nombre dix-sept était complété, chaque jour, par deux invités qui venaient prendre leur part d'un dîner qui ne valait guère mieux que celui dont on les dérangeait : car l'officier de la marine chargé de pourvoir à la subsistance des passagers admis à la seconde table n'avait pas non plus très bien pourvu aux approvisionnements; mais, du moins, il pouvait s'excuser sur ce que l'indemnité accordée pour ses bôles était loin d'égaler celle que le contre-amiral avait reçue pour les siens, auxquels il avait bien soin d'anuoncerque certaines choses servies sur la table devaient y reparaître tel nombre de fois.
Son vin ordinaire allait de pair avec le reste, et l'extraordinaire, qu'il était allé chercher au meilleur marché et dont il offrait quelques bouteilles, était de la plus mauvaise qualité. Mais heureusement que je pus y suppléer par une partie de celui quej'avais fait embarquer pour mon usage à Pondicliéry.
Lorsque nous fûmes par la iiauleur des Canaries, la Belle-Poule se sépara de la division pour nous précéder au Cap de Bonne- Espérance. Quelques jours de calme nous contrarièi-ent pour passer la ligne équinoxiale. Il ne tombait pas de pluie, et l'excessive chaleur faisait beaucoup souffrir de la soif ceux qui n'avaient que leur ration d'eau. Quelques soldats crurent pouvoir se désaltérer avec de l'eau de mer, mais ils en furent très incommodés.
Dès que je fus informé que l'on souffrait beaucoup d'être privé d'un supplément d'eau, j'avais demandé au contre-amiral d'en ordonner la distribution : il m'avait opposé les règlements. Je lui avais fait quebjues observations que j'avais cru suffisantes pour l'engager à passer outre, et j'avais cru l'avoir déterminé. Mais cette distribution n'ayant point eu lieu, je lui renouvelai plus vivement ma réclamation. Je lui dis que les hommes ne devaient point souffrir d'une soif extrême qui en contraignait quelques-uns ci vouloir l'apaiser avec de l'eau de mer, quand il n'y avait pas II 21
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nécessité absolue de s'en tenir à la stricte exécution de ses rèjjlemcnts; d'ailleurs, qu'il y avait à bord beaucoup plus d'eau qu'il n'en fallait pour arriver jus()u'au Cap de Bonne-Espérance, où il la remplacerait si facilement; et que, (|uand bien même il n'y aurait que le nécessaire, on ne devait pas refuser ce supplément, sauf à le retrouver soit par la pluie (|ui tomberait, soit en diminuant la ration ordinaire, si cela devenait indispensable, lorsque nous aurions atteint une latitude où la clialeur ne mettrait plus les hommes dans l'état de souffrance où ils étaient et qu'on pouvait calmer et faire cesser par quelques gouttesd'eau que je demandais de leur faire distribuer.
Ces nouvelles remontrances eurent leur effet. On donna de l'eau en quelque sorte à discrétion, pendant plusieurs jours, et la consommation qu'exigea ce supplément ne fut pas considérable. Je crois que la privation contribue à exciter le besoin, lorsqu'on pense que ceux qui peuvent contribuer à le satisfaire en ont les moyens, mais qu'ils s'y refusent par mauvaise volonté.
Le soixantième jour de notre départ de Brest, nous étions en vue du Cap de Bonne-Espérance. Xous ne pouvions pas, dans cette saison, jeter l'ancre à Table Bay, près de la ville. On fit donc route pour doubler le cap, afin d'aller dans la baie de False où nous n'entrâmes que le soixante-quatrième jour. Avant d'atteindre le mouillage de Simon's Bay, nous fûmes au moment d'être jetés à la côte par l'ignorance du contre-amiral et de ses officiers sur la localité, et nous ne fûmes préservés de ce danger que parce qu'lieureusement le vent changea subitement et on ne peut pas plus à propos.