‹ Memoires et journaux du general DecaenChapitre 79 sur 132 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Decaen débarque et te rend au Cap. — Le gouverneur du Cap, Janssens, est en vojaçje dans l'intérieur de la colonie. — Decaen va visiter le» vignobles de Constance. — Les militaires ayant causé quelques désordres à Simon's Baj, Linois leur défend de descendre à terre. — Decaen trouve celle défense excessive. — Il prie Linois de révoquer son ordre. — Un rapport de Decaen au ministre de la Marine sur l'Inde. — D'autres noies politiques de Decaen sur la colonie du Cap. — Nouvelle d'une prochaine rupture entre la France et l'Angleterre — Cependant Decaen ne peut y croire — Noies détaillées sur le Cap. — Conquête des Anglais. — Reprise de possession du Cap par les Hollandais. — Rôle de l'agent anglais Pringle. — Les fonctionnaires hollandais.— Le capitaine du transport la Càte-d'Or se plaint des officiers passagers. — Les hommes ayant caust* du scandale dans une escale à Ténériffc, Decaen prie Vandermaësen de séiir. — L'expédition quitte le Cap de Bonne-Espérance. — Les amours et le mariage de l'évéque Talleyrand. — Un amusant incident égaie la traversée. ^ Linois fait des économies sur ses pensionnaires. — L'expédition en vue di; l'île de France. — Linois, se retranchant derrière ses ordres, refuse de communiquer avec la terre. — Arrivée de Decaen devant Pondichéry. — La frégate la Belle-l'oulc s'y trouve déjà, mais encadrée entre deux vaisseaux anglais. — Inquiétudes de Decaen.

Le Marengo ne fut pas plus lot à l'ancre que le contre-amiral, qui craignait de faire trop de dépense à nous donner quelques vivres rafraicliissants, me demanda si je me proposais de bientôt descendre à terre. Je lui répondis que, puis(jue nous devions faire quelques jours de relâche, je n'y descendrais probablement que le surlendemain, le 21 floréal, parce que j'irais de suite à Table Bay où j'allais envoyer à l'avance me préparer un logement. Il ne fut pas joyeux de celle réponse. Néanmoins, il fît les choses grandement pour le déjeuner : on ajouta au service ordinaire quelques radis et deux œufs pour chacun des convives; mais il ne manqua pas de leur apprendre que les œufs frais étaient hors de prix à False, puisqu'il avait fallu les payer dix liards pièce. Je ne donne ces détails que pour m'amuser des souvenirs qui me sont restés de son incomparable ladrerie, en attendant que j'aie à raconter des choses beaucoup plus intéressantes.

Le lendemain de l'arrivée, une partie des troupes et des é(|uipages ayant été autorisés de descendre à terre, quelques-uns d'entre

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eux y firent (|uelques soltiscs. Dos plaintes ayant été portées, je prescrivis d'infliger une punition aux délinquants qui étaient militaires, et j'ordonnai des dispositions qui réglaient le nombre de ceux qui pourraient chaque jour descendre à terre pendant la durée de la relâche (les officiers pouvaient y aller selon leur volonté), ainsi que les mesures à prendre à terre pour le maintien du bon ordre; et je donnai communication au contre-amiral de ce que j'avais ordonné, eu l'invitant de faire, de son côté, ce qu'il jugerait convenable relativement aux hommes des équipages.

Je quittai ensuite le Marengo avec ma famille et mes aides de camp pour nous rendre à Simon's Bay où nous dinàmes et passâmes la nuit; et le 22, dès le matin, nous nous mimes en roule sur des voitures du pays attelées chacune de huit chevaux, selon l'usage, qui nous menèrent avec célérité à la ville du Cap. Nous descendîmes à la maison de la famille française Delaître, où mon logement avait été disposé, parce qu'au Cap de Bonne-Espérance il n'y avait point d'auberges et que ses habitants se faisaient un plaisir de douuer l'hospitalité aux voyageurs et de les bien héberger et alimenter moyennant une raisonnable rétribution pour le temps de la résidence.

Le général Janssens était en voyage dans l'intérieur. Je fus présenter mes hommages à Madame et faire une visite à W. Demist, commissaire général chargé de l'organisation de la colonie. JVous n'eûmes qu'à nous féliciter de l'excellent accueil qu'on s'empressa de nous témoigner. Ou nous j^dounaj plusieurs fêtes cà la ville et à la campagne. Xous allâmes aussi à Constance. .\I. Klontz, propriétaire du vignoble qui produit ce vin délicieux si renommé, nous fit la meilleure réception : il nous engagea à visiter sa belle cave ainsi (jue ce précieux mais très petit vignoble avec lequel il remplit ses tonneaux : on a voulu l'accroître eu plantant de la même vigne sur les terrains contigus, mais on n'y récolte que des vins d'une qualité inférieure, ainsi que dans les autres endroits où l'on a cherché à recueillir de ce vin de Constance de première qualité.

Je fis l'acquisition de quelques alverames [?j (l'alverame contient 80 bouteilles) de rouge et d'autres de blanc, — je donne la préférence au dernier, — au prix de 75 piastres l'uue. Nous fûmes ensuite visiter le propriétaire Colins, (|ui récolte aussi du vin de Constance. Après son bon accueil, il nous montra ses vignes et ses

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tonneaux, et nous engagea de goûter ses vins excellents. J'en achelai deux alverames, mais au prix de 60 piastres l'une, attendu la diflerence avec le vrai Constance : néanmoins il en vendit une plus grande quantité que M. Klontz à des personnes de ma société.

Cependant, toutes ces agréables distractions ne m'empêchèrent pas de faire quelques observations, ainsi que de prendre et de faire prendre divers renseignements dont il sera question plus loin. Il faut auparavant dire que, dès le jour de mon arrivée à la ville, je fus informé que le contre-amiral avait, depuis mon départ, refusé l'autorisation de transporter à terre les militaires qui devaient y descendre, tandis que les marins continuaient à jouir de cette faveur. Je reçus aussi une lettre dans laquelle il me faisait part de sa résolution et de ses motifs. Alors je lui mandai ce (|ui suit :

J'ai vu, par votre lettre, que vous aviez prononcé, d'aprôs la demande du commandant des troupes bataves h Simon's Bay, la défense de descendre à terre. Cette défense est bien rigoureuse si elle est sans exception pour aucun des passagers et surtout si, comme me Va rapporté le général V'andermaësen, votre ordre annonce que les hommes des équipacjes, n'ayant point pris part aux désordres qui ont eu lieu, ne sont point compris dans celte mesure.

Je ne vous dirai pas que, par le résultat d'un examen fait de la conduite des uns et des autres, on aurait certainement trouvé que les hommes des équipages descendus à terre ont aussi fourni des ivrognes et des tapageurs; mais je vous observerai qu'un ordre qui établit une telle distinction peut très bien ronqire les liens qui tenaient en harmonie les équipages et les troupes, ce qui serait bien plus désagréable que l'infraction à la discipline par quelques hommes ivres de mauvaises boissons.

Il est vrai que tous les délits commis à bord, sans distinction de personne sont réprimés d'après les lois maritimes. Mais la circonstance présente n'offre-t-elle pas quelque exception? Le délit, s'il en existe qui puisse entraîner peine afflictive, a été commis à terre : je crois donc que ceux qui en sont soupçonnés, dépendant directement de l'autorité qui m'est confiée, doivent, dans ce cas, y être soumis; car je ne pense pas, comme vous, que tous les individus embarqués pèsent sur voire responsabilité ; q\. ] en ai toujours été tellement convaincu que j'ai fait ce que les circonstances m'ont prescrit. L'ordre du jour dont je vous adresse de nouveau copie vous en fournira une nouvelle preuve. Je pense que, d'après cette petite explication, à laquelle je me suis cru obligé, votre ordre d'hier n'aura pas tout son effet, car il arriverait (pie le plus grand nombre d'hommes descendus à terre, et beaucoup d'autres qui n'y sont pas encore allés, seraient privés d'un agrément salutaire.

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Anssilùt la ivccption de colle réponse, le eonlrc-aniiial révoqua son ordre trop sévère et (|iii n'était pas é(jiiitable, et les dispositions (|ne j'avais prescrites ayant été bien exécutées, il n'y eut plus de plaintes.

I.e contre-amiral m'ayant prévenu qu'il y avait, sur la rade de Simon's IJay, un navire danois auquel il croyait pouvoir confier ses dépêches pour le ministre, et que les préparatifs pour la continuation de notre voyage ne tarderaient pas à être terminés, et donné eu même temps quelques nouvelles, je lui écrivis, le 2G floréal :

Je vous remercie, mon cher général, de la note que vous aviez jointe ù votre lettre, que j'ai reçue aujourd'hui.

D'après vos conjectures sur la Belle-Poule, il faudra bien prendre le parti de coiitiinier notre voyage sans l'attendre plus longtemps, c'esl-àdire ne pas retarder plus que l'époque que vous présumez suffisante pour que l'eau et les provisions soient faites, d'autant mieux que les nouvelles que vous m'annoncez et qui me confirment celles qui m'avaient été déjà très assurées, mais dont j'attends de plus grands détails, nécessitent notre plus pronq)te apparition à cause des motifs que je vous communiquerai lorsque j'aurai le plaisir de vous voir, ce que j'espère pour le 29 au plus tard, .levais aussi avoir terminé ma corresjiondance avec le ministre, que mou séjour ici rendra un peu étendue, et je la remettrai, comme vous, au Danois qui est eu rade. Cependant, j'aurais désiré avoir une occasion plus nronqite et même plus sure.

Après avoir fait nos adieux et nos remerciements, surtout à Mme Janssens, nous quittâmes la ville du Cap de Bonne-Espérance le jour précité, pour retourner à Simon's Bay; et le lendemain, je fermai ma dépêche pour le ministre de la Marine, datée du Marengo, en rade de False Bay, le 30 floréal an XI. En voici le contenu :

ClTOVEX MiXISTBE,

.l'ai l'honiieur de vous annoncer que, le 10 floréal, soixante-quatrième jour de notre départ de Brest, le vaisseau le Maretigo et la frégate la Sémillante ont mouillé dans la rade de Simon's Bay. Dès le 15, nous avions reconnu le cap de Bonne-Espérance.

La traversée a été on ne peut pas plus heureuse. Le contre-amiral Liuois vous eu donnera les détails, .['ajouterai seulement que nous n'avons eu de maladies que quelques indispositions.

Il me serait inlinimeut agréable de pouvoir vous donner d'aussi bonnes

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