LKS ANGLAIS RESTITUENT LE CAP
passage, si fort par lui-même. Ils arrivèrent devant la ville du Cap et, après plusieurs pourparlers, ils prirent possession du fort et de toute la ville, le 21 de septembre.
Ils doivent une conquête si aisée à la lâcheté et tï la trahison de quelques individus corrompus par un certain M. Pringle, alors agent de la Compagnie anglaise. Le commandant hollandais, le colonel Gordon, Kcossais de nation, se brûla la cervelle à cette occasion. Le gouverneur fut conduit en Angleterre d'oîi il passa en Hollande, sans avoir jamais essuyé le moindre désagrément.
Les Anglais ne furent pas sitôt maîtres de la ville que l'amiral hollandais Lucas arriva avec 6 ou 7 bâtiments dans la baie de Saldagne où il se laissa prendre par l'ennemi en lui abandonnant toute sa flotte. C'est dans celte occasion que M. Claris, alors commaTidant en second et maintenant capitaine de port, a si puissamment secondé les Anglais.
Bientôt après, lord iMacartney arriva pour établir une nouvelle organisation dans cette colonie. C'est à lui que les colons doivent la prospérité dont ils ont joui depuis; car, dans l'intention de garder cette colonie, il avait donné de la force auv lois et accordé de la protection aux propriétés. L'importation des marchandises anglaises était libre de tout impôt : on n'exigeait que 8 pour 100 de toutes les autres. Les traites sur l'Angleterre ne perdaient que G à 8 pour 100, tandis qu'aujourd'hui, on paie, poiïr toutes les marchandises, 10 pour 100, et les traites sur l'Angleterre perdent 25 à 30 pour 100.
Reprise de possession.
L'escadre hollandaise, chargée des troupes qui devaient reprendre possession du Cap de Bonne-Espérance, arriva le 24 septembre. Le général anglais, qui avait reçu ses ordres, déclara aussitôt qu'il était disposé à évacuer la citadelle et les forts, ce qu'il exécuta même en ne laissant que quelques hommes dans la citadelle. Mais l'autorité chargée par le gouvernement batave de reprendre cette possession crut qu'il était important, pour donner plus de solennité, de remettre au 1" janvier 1803. Sur ces entrefaites, le contre-ordre arriva. Ce fut la veille même du jour fixé pour la reddition. Cet ordre avait été expédié en Iripiicata. Ce fut le dernier qui arriva le premier Le général Dundas fit débarquer ses troupes, dans la nuit même, et fit reprendre les postes qu'il avait abandonnés, sans aucune opposition. Les Hollandais se trouvèrent réduits à camper. Ils formèrent leur camp à Wynberg, à gauche de la route qui conduit du Cap à Sinion's Bay, presque en face de Constance, où ils restèrent jusqu'à ce qu'on eût reçu d'Europe de nouveaux ordres. Enfin, ces ordres étant arrivés, les Anglais évacuèrent tout le territoire de la colonie, le 21 février dernier, rendant les fortifications, les magasins, les bâtiments, les jardins, etc., dans le plus mauvais état.
A ces cadeaux, ils ont joint celui d'un rassemblement de Hottentots, H. 22
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qu'ils avaient fait plutôt pour un hut politique que militaire, quoiqu'il eût l'apparence d'un corps, puisqu'ils y avaient attaché des officiers européens et qu'ils avaient armé une partie de ce rassemblement, dont le nombre, d'environ 900, était composé d'un tiers de femmes et d'enfants. On prétend qu'ils comptaient, en cas d'attaque, lâcher ce rassemblemetit pour engager les Hottentots de l'intérieur à se soulever contre les paysans hollandais, afin que ceuv qui auraient agi au nom du gouvernement batave n'eussent pu en tirer aucun service.
11 y avait cinq ans que les Anglais entretenaient ce rassemblement, qui leur a fait une excessive dépense, puisque chaque Hottentot était payé à 16 s. (l) de France par jour, une livre et demie de viande, une livre de pain, et autres avantages; aussi, ils se les étaient fortement attachés.
Les Hollandais n'ont pu se dispenser de continuer, dans le premier moment, à traiter les Hottentots comme l'avaient établi les Anglais; mais la dépense étant excessive, et ne pouvant tirer aucun service de cette troupe dont l'esprit ne vaut absolument rien, ne pouvant pas cependant les licencier, dans la crainte que, réunis en bandes, ils ne commissent des désordres, le gouvernement a pris le parti de les entretenir sur le même pied, jusqu'à ce qu'il ait pu parvenir à les faire prendre comme domestiques par les colons, ce qui s'exécute journellement, car déjà plus de 300 sont renvoyés.
J'ai vu le reste de ce ras.semblement. Il ne s'y trouve plus que quelques vrais Hottentots, et peu d'hommes capables de porter les armes. Les officiers qui les commandent leur reconnaissent deux qualités bien contraires à ce qui constitue l'homme de guerre : ils sont ivrognes et paresseux. On assure cependant que quelques-uns d'eux sont bons chasseurs, et qu'ils sont surtout excellents pour être guides dans l'intérieur du pays. Les Hollandais, précédemment, en entretenaient pour cela un certain nombre, ce qu'ils comptent faire encore, mais sur un pied moins dispendieux que celui établi par les Anglais. On m'a assuré que les Anglais, pendant qu'ils ont possédé le Cap de Bonne-Espérance, ont fait une dépense qui se monte à plus de 10 millions de livres sterling.
L'esprit de parti, la nu'-fiance dans la plupart des chefs, le manque d'union même entre les Hollandais venus d'Europe et ceux qui sont nés dans le pays, les intérêts divisés des colons composés d'hommes de différentes nations, surtout l'influence que les Anglais paraissent avoir sur cette colonie,... toutes ces causes doivent faire adopter au gouvernement batave un système propre à diriger cet établissement et à le conserver. On est loin de penser que le commissaire chargé maintenant de l'organisation de cette colonie puisse remplir cet objet.
Enfin, on croit avoir le droit de dire que les Anglais ont une grande influence en Europe sur plusieurs membres du gouvernement actuel de la République batave (gouvernement dans lequel on ne parait pas avoir
(1) Le manuscrit porte : • 16' de France. • Peut-être faut-il lire : Sols.
LES AGISSKME.VTS AXGLAIS 339
beaucoup do confiance à cause de la manière dont le pouvoir exécutif est oi'ganisé) par la nomination qu'on a faite de plusieurs personnes pour occuper des emplois dans la colonie.
Il y a également très peu de confiance dans la force militaire : les hommes qui la composent sont presque tous étrangers; mais surtout parce que, depuis qu'elle est arrivée, il y a eu plusieurs révoltes : on vient de condamner trois hommes à la mort pour ce fait, evemple qui ne peut cependant pas produire l'effet qu'exige la discipline, parce que le jugement doit être envojé en Europe pour être sanctionné.
A'oles paiiicnlières.
L'opinion publique à l'égard du gouvernement actuel du Cap de Bonne- Espérance est très partagée à cause des différents partis qui régnent actuellement et dont chacun est guidé par un intérêt particulier.
Le gouverneur .lanssens jouit de peu de confiance de la part des colons, comme homme d'Etat, mais il est recommandahle par son patriotisme et son attachement au gouvernement. Il est vrai ([ue ce gouverneur, étant lié par la présence du commissaire général Demist, n'a pu encore donner aucune preuve de ses talents administratifs. Ce gouverneur est maintenant dans l'inlérieur. On prétend (pi'il n'a entrepris si promptement cette course que dans l'intention d'acquérir un poids aux yeux du gouvernement batave, afin de contrc-balancer l'autorité du commissaire général, ou même de l'éloigner de là colonie le plus tôt possible. Le but de son voyage est de terminer les différends qui existent entre les Cafres et quelques peuples voisins, de réprimer les incursions des premiers qui ont déjà enlevé une grande quantité de bestiaux sur le territoire de la colonie; et même de rétablir les anciennes relations entre les colons et les Cafres qui paraissent n'avoir plus la même amitié envers les Hollandais, depuis la conquête des Anglais.
M. Demist, commissaire général, passe pour un homme doué de grands talents et consommé dans l'administration civile. Revêtu d'une autorité presque illimitée, il est plus craint qu'il n'est aimé. On attendrait beaucoup de son habileté dans l'adminislration si, d'un autre côté, il ne rencontrait pas la jalousie du gouverneur; car l'on a remarqué, dès l'arrivée de ces deux personnages, une froideur et une mésintelligence réciproques qui mettent beaucoup d'entraves aux vues que l'on suppose au gouvernement batave. Ce commissaire est taxé généralement d'être la cause si la colonie n'a pas été remise plus tôt par les Anglais, pour avoir voulu différer jusqu'au 1" janvier afin qu'il y eût plus de solennité.
M. de Salis, premier conseiller et, en l'absence du gouverneur, chargé de ses fonctions, parait plus uni avec le commissaire général qu'il ne l'est avec le gouverneur. Il passe, d'après la voix générale, pour un zélé partisan des Anglais. Tous les emplois de sa compétence sont conférés à ceux qui les ont servis avec le plus de zèle; il est très lié avec tous ceux qui sont connus pour avoir favorisé la conquête de ceux-ci.
3V0 MKMOIRES ET JOIRXAUX DU GENERAL DECAEXJ
Ccu\ qui ne sont pas ici à la disposition des Anglais disent que rien ne pouvait mieux manifester l'influence qu'on avait, en Europe, sur quelques membres du jjouvernement batave qu'en envoyant pour commandant du port un M. Glaris qui contribua puissamment a la reddition de la flotte hollandaise auv ordres de l'amiral Lucas dans la baie de Saldagne. Ce Glaris parait extrèniement lié avec Prin<i[le dont je parle ci-après.
Il y a environ douze ans que M. Pringle habite le Cap : avant la conquête de cette colonie, il était l'agent de la Compagnie anglaise; il avait beaucoup contribué è. la facilité de cette conquête en travaillant l'esprit des chefs et en les corrompant par divers moyens. Pendant le séjour des Anglais, il a été constamment le commissaire de leurs troupes; aussi a-t-il beaucoup gigué Depuis leur départ, il a repris son premier emploi, mais il conserve toujours une très grande influence qui ne saurait diminuer, vu les égards marqués que M. Demist, commissaire général, et M. de Salis, gouverneur j9ar intérim, s'empressent de lui témoigner.
Je terminai ma correspondance avec le ministre par cette lettre, datée du 1" prairial :
En vous annonçant mon départ de cette rade, citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous renouveler ma prière de ne pas perdre de vue la famille indienne ; les circonstances la rendent de plus en plus un objet particulier de votre sollicitude. J'aime à me persuader que vous ave^ pris en considération les différentes demandes que j'ai eu l'honneur de vous faire, lors de mon départ de Brest. Si mes notes sur le Cap de Bonne-Espérance méritent quelque approbation, vous m'obligerez beaucoup de ne pas les laisser ignorer au Premier Consul ; vous ajouterez, citoyen ministre, auv témoignages d'intérêt que vous m'avez déjà donnés.
Agréez, etc.
Tout étant disposé pour mettre à la voile au premier bon vent, j'écrivis au général Janssens, le 4 prairial, la lettre suivante :
Monsieur lk Gouverxklr,
Pendant le si'^'our que je viens de faire dans le chef-lieu de votre gouvernement, il n'a manqué, pour compléter ma satisfaction, que celle de vous y voir. Je ne quitterai point la colonie sans vous en témoigner mes regrets : si quelque chose peut les diminuer, c'est l'accueil vraiment obligeant que nous avons reçu de Mme Janssens. Ses honnêtetés multipliées m'ont fait agréablement préjuger de vos intentions personnelles. \os Erancais ont été généralement bien accueillis par vos habitants; il m'est doux, en partant, d'emporter de nouvelles preuves de lainitié réciproque de nos nations. Une fois installé à Pondichéry, je désire bien sincèrement, Monsieur le Gouverneur, que quelques relations politiques ou commerciales
PRIXCIPAUX PERSOMNAGES DU CAP 341
nie mettent ù mrme de resserrer encore les liens qui unissent la France et la Hollande, et de vous donner particulièrement des témoignages de ma haute considération.
J'ai riionneur, etc..
P. -S. — Trouvez bon, Monsieur le Gouverneur, qu'en payant un tribut d'estime aux personnes que j'ai eu l'avantage de connaître, je vous rappelle particulièrement MM. Dumesny, employé à Simon 's Bay, et Henry, connnandant les troupes au Ca|). Je me plais à penser que ces deu\ messieurs ont acquis des droits à votre confiance.
Ayant reçu, ce même jour, une lettre de M. la commissaire général Demist, au sujet de M. Broussonet, je lui fis celte réponse :
Monsieur i-e Commissaire,
En faisant part au gouvernement français de notre conversation à l'égard de M. Broussonet, j'avais prévu le désir que vous me témoignez dans votre lettre. Ce que vous m'aviez fait l'honneur de me dire de vive voix m'avait paru plus que sufflsant pour chercher à prévenir cette difficulté et épargner, sous ce rapport, un désagrément à M. Broussonet. Je me flatte, cependant, que nos relations commerciales ne pourront en souffrir, et que, le gouvernement français ayant prévu tout incident de cette nature, son envoyé se présentera muni, au moins, des titres qui ont jusqu'à présent suffi pour faire reconnaître nos agents commerciaux dans votre colonie.
Agréez, etc..
Le transport la Cote-cVOr arriva dans cette journée au mouillage de Simon's Bay : il aiait fait une relâche à Ténériffe. Le capitaine de ce navire, ayant à remplacer son eau, à faire des provivisions et quelques travaux indispensables, il ne pouvait partir avec nous qu'autant que le vent serait contraire durant la relâche dont il avait besoin. Ainsi le contre-amiral lui donna Tordre de ne pas perdre de temps, afin de continuer incessamment sa route pour arriver à Pondichéry.
Le contre-amiral m'ayant transmis les justes plaintes que le capitaine de la Côte-d'Or lui avait portées au sujet des passa<jers qu'il avait à son bord, j'écrivis au général Vandermaësen ce qui suit :
Si j'ai eu lieu d'être mécontent du peu de caractère du chef de brigade Sainte-Suzaime pendant la traversée de la Côte-d'Or, pour n'avoir pas
:iV2 MKMOIRKS ET JOURXAIX DU GENERAL DECAE.Y
mis fin à (les tracasseries qui n'auraient jamais dà naître entre les officiers passagers et le capitaine de ce hiîtimcnt parce que, si les officiers avaient quelques sujets de mécontentement, le chef de brigade devait prendre à cet égard les mesures convenables pour les faire cesser, et surtout empêcher des correspondances et des délibérations que n'autorise point la discipline, j'ai encore un sujet de mécontentement beaucoup plus vif â manifester.
Le cbef de brigade ne devait pas consentir, lors de la reldcbe à Ténériffe, que le bataillon descendît à terre pour y séjourner pendant le temps qu'on serait au mouillage; et encore, dans ce cas répréhensible, il ne parait point avoir pris les mesures convenables pour maintenir la discipline et l'ordre, si essentiels pour inspirer le respect qu'on doit avoir pour les troupes de la République. Ces fautes ont produit le plus mauvais effet. Les soldats de ce bataillon ont commis des evcès, et ont laissé à Ténériffe la plus mauvaise réputation. On est doublement coupable lorsqu'on se conduit mal chez les étrangers; on viole le droit le |)lus sacré, celui de l'hospitalité. Faites connaître, mon cher général, au chef de brigade, aux officiers et sous-officiers du bataillon de la 18% que j'étais loin de m'attendre, de leur part, à cette manière d'agir. Faites-vous rendre compte de tout ce qui s'est passé.
Le chef de brigade Sainte-Suzanne m'a annoncé qu'en partant de Ténériffe, di\ hommes lui manquaient à l'appel, et que cinq étaient restés à l'hôpital. Faites-vous représenter les ordres donnés pour prévenir, empêcher et arrêter les désordres, ainsi que les preuves qui constatent les démarches qu'on a faites pour avoir les div hommes qui manquent. Faitesvous rendre compte du motif qui a obligé de laisser cinq hommes à l'hôpital de Ténériffe. Inspectez ce bataillon et assurez-vous, je vous prie, si, pendant la traversée, on s'est occupé de l'instruction, de l'entretien des armes, habillement, etc... Si, de tous les renseignements que je vous invite de prendre, vous n'avez pas un résultat favorable, punissez sévèrement ceu\ (|ui sont coupables. Mais comme il n'est que trop réel que ce bataillon s'est fort mal conduit à Ténériffe, vous ordonnerez qu'il ne descendra à terre, pendant la relâche de la Cote-d'Or sur cette rade, que le nombre d'hommes nécessaires pour rapporter auv autres les objets qui leur sont absolument indispensables. Mais, dans aucun cas, il ne pourra être envoyé à la fois plus de quatre hommes par compagnie; encore faudra-t-il qu'ils soient en bonne tenue, sans armes, et accompagnés de sous-officiers qui en seront responsables. Un officier sera de police pour la surveillance, et, à la moindre plainte, on sera privé de descendre à terre. Vous ordonnerez au chef de brigade, au chef de bataillon, à l'adjudant-inajor et auv capitaines les arrêts pendant deux jours, sauf l'augmentation de cette punition contre ceu\ que vous en trouverez susceptibles.
Enfin, le 7 prairial, nous mîmes à la voile pour sortir de la baiedeFalse; et le 8, nous voyuàmes avec bon vent vers notre ileslinalion.
MARIAGI': ET DIVORCE DE TALLEYRAMD 343
En parlant de la ville de Honne-Espérance, j'ai omis de dire que j'y avais vu M. Grantz, dont la femme, née à Cliandernagor, était devenue la maîtresse du ci-devant évêque d'Autun, le citoyen Talleyrand de Périgord, ministre des affaires étrangères de la République française sous le Directoire et l'empereur Napoléon. J'avais trouvé fort singulier que ce M. Grantz, après avoir fait de fort mauvaises affaires au Bengale, d'ailleurs fort peu intéressant par lui-même, fut devenu un des conseillers de la régence de la colonie (|uoique, dans le conseil, toutes les affaires s'y traitassent en hollandais dont il ne savait pas un mot; mais il devait cet emploi à la protection de l'évôque-ministre, qui tenait éloigné, par une place honorable et lucrative, son très complaisant protégé, afin de jouir plus à son aise de tous les charmes de la belle Indienne que Monseigneur posséda ensuite conjugalement. Il fut autorisé à cette fin respectable par le Très Saint-Père, qui combla ce très cher fils de ses bénédictions, après avoir annulé sa bulle épiscopale et lui avoir donné l'absolution de toutes ses fornications, en l'exhortant à mener à l'avenir une vie plus régulière et surtout moins scandaleuse.
On peut ignorer si cet évêque métamorphosé en mari a commis des infidélités à sa belle et tendre moitié ; mais ce que tout le monde sait, c'est que Mme Grantz, devenue femme d'évêque par l'autorité du Saint-Siège, a été répudiée par la seule volonté de son très cher époux, après le retour des Bourbons. Il s'était adroitement persuadé (ju'il ne pouvait pas cumuler les fonctions de mari, après avoir été évêque, avec celles de premier ministre du roi Louis XVIII, au retour ducjuel il avait tant contribué... en cal- Guknt probablement que ses services seraient récompensés par une nouvelle faveur papale (jui le purifierait de ses nouvelles iniquités... en les couvrant du chapeau de cardinal! Mais, jusqu'à présent, les considérations pour les sacrements de l'ordre et du mariage, ou d'autres causes, n'ont pas permis à ce caméléon de subir cette autre métamorphose.
La faveur des vents réguliers nous aurait fait faire plus de chemin chacjue 2i heures si le capitaine du Marengo avait eu plus d'expérience et surtout moins d'inquiétude quand les officiers de <|uart faisaient porter de la voile. Sa crainte qu'il n'arrivât des avaries à la mâture lui avait fait prendre tant de précautions pour la
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bien tenir (jue le gréement n'ayant plus l'élasticité nécessaire à la marche du vaisseau, il cessa tout à coup d'avancer, quoiqu'il fût couvert de voile et que le vent fût toujours le même.
Les marins expérimentés savaient bien à quoi attribuer cette immobilité; mais le capitaine prétendit qu'elle provenait d'une autre cause. Il ordonna des changements dans l'arrimage, il fit transporter le lest volant d'une place à l'autre et conduire des canons de l'arrière à l'avant. Tout cela n'aboutit qu'à donner de la gaieté aux soldats et aux matelots; elle éclata encore plus, lorsqu'ils virent qu'une augmentation de voilure, ordonnée par le capitaine, n'influait pas plus que le déplacement des canons, etc., à activer le mouvement de ce vaisseau. Enfin cet inhabile conducteur fut se coucher. iVos deux frégates se mirent en panne pour nous attendre.
Cependant, dès qu'on eut préjugé que le capitaine s'était endormi, son second ordonna de dérider les haubans, et alors le Marengo reprit son allure qui égalait assez souvent celle des frégates, qu'il dépassait même, selon les officiers de quart, et lorsqu'ils osaient se permettre de faire porter plus de voile pendant que leur chef dormait.
Son réveil fut suivi d'une scène quasi tragi-comique lorsque, le matin, il se présenta sur le pont. D'abord, il exprima sa joie en voyant le Marengo cingler avec célérité, et il devint encore bien plus joyeux quand on lui rendit compte de sa marche durant la nuit ; et chacun riait de son apparente persuasion que c'était à lui qu'on devait l'heureux dénouement survenu pendant qu'il s'était abandonné aux douceurs du sommeil. Mais cette joie si vive n'eut qu'un moment. Elle se changea en une espèce de fureur, qui fit rire encore plus, lorsqu'il apprit ce qu'on avait osé faire sans sa permission et qu'il n'en avait pas fallu davantage pour remettre le vaisseau en activité. Une pareille infraction fut brusquement réprimandée, et son auteur fut condamné aux arrêts, levés cependant à l'heure du déjeuner, parce que le contre-amiral était parvenu à calmer le furieux et à le convaincre qu'il fallait pourtant continuer notre route et qu'il était tout naturel d'avoir eu recours au seul moyen propre à faire cesser l'obstacle. II ajouta que le capitaine Vrignaud n'avait agi sans en prévenir son supérieur (|ue parce qu'il n'avait pas voulu troubler son repos, mais (jue ce qu'il avait ordonné était si simple et si nécessaire qu'il n'avait
IMCIDENTS DE THAIERSÉE 845
pas eu l'idée qu'on dût s'en fàclier, et surtout lui infliger une punition.
Le rontre-amiral se bornait à prescrire la route, mais les détails de la manœuvre étaient réservés au capitaine du vaisseau, responsable, et aux officiers sous ses ordres immédiats.
Nous n'éprouvâmes plus de contrariétés dans notre navigation. Je dirai encore, en passant, que Linois ne manqua pas de nous annoncer qu'il avait fait, à Simon's Bay, d'immenses provisions qui lui avaient coûté beaucoup d'argent, ce que nous eûmes lieu d'apprécier durant le voyage. Cependant nous eûmes sous nos yeux ce qu'après la volaille mise dans les cages, il y avait de plus remarquable : c'étaient quebjues boisseaux d'oignons et des potirons logés dans un filet attaché en dehors de la galerie du vaisseau. Une dame ayant cru apercevoir des melons en témoigna sa satisfaction au contre-amiral. « Comment, Madame? Mais ce sont des potirons! J'avais déjà fait assez de dépense, sans acheter des melons qui n'étaient pas à bon marché. Croiriez-vous que ce (|ue vous voyez dans ce filet me coûte. . . ? » Je ne me rappelle plus la somme ; c'était (juelques florins.
Les passagers nourris à la seconde table manifestèrent un grand mécontentement; et ils en avaient le sujet. L'officier de marine chargé de l'entretenir n'avait fait que fort peu de provisions. Quand on s'en aperçut, on voulut en connaître le motif. Pour s'excuser, il prétendit qu'on lui avait volé au Cap la plus grande partie de l'argent qu'il devait employer. On en vint à l'examen de ses comptes dont le résultat fut moins que satisfaisant; et on s'arrêta au soupçon assez fondé qu'il avait joué cet argent. On lui adressa assez de reproches de ce qu'il n'avait pas fait connaître en temps opportun qu'il avait perdu l'argent de la communauté; car alors on aurait pu y remédier. Mais comme c'était la seule satisfaction (ju'on pouvait se donner, quel([ues officiers passagers se réservèrent d'en obtenir une d'un autre genre, lors([u'on descendrait à terre. Il fallut donc se résigner à supporter avec patience les privations occasionnées par le déficit et la mauvaise gestion.
Ce qui était arrivé au sujet de l'immobilité du Marengo, les débats relatifs au mauvais pourvoyeur, une comédie jouée par des timonniers et des sous-officiers, les amusements que le bon vent
3V6 AIKMOIRES ET JOIR.X'AUX DU GliXERAL DECAEM
ot le beau Iciiips porinottaienl aux soldats et aux matelots, enfin un pou (le musique tous les soirs dans la grande chambre, tout <ela faisait diversité, durant une navigation en pleine mer fort ennuyeuse et qui n'offrait pour aspect que le ciel et l'eau ; monotonie qui n'était troublée que par quelques oiseaux qui parcouraient l'espace, ou par des requins qu'on apercevait à la surface de l'onde et dont on attrapait quelques-uns. Alors, grande fête pour ceux (jui aimaient à s'en rassasier. Le contre-amiral voulut un jour orner sa table d'un plat de requin; mais il fut si bien accueilli qu'on n'en vil plus reparaître.
Nous eûmes la satisfaction d'arriver en vue de l'île Bourbon et d'en approcher pour bien voir sur le rivage sans recourir aux lunettes. Quoique le ministre eût prescrit de ne point relâcher à l'île de France, le contre-amiral aurait bien pu prendre sur lui de suspendre, pendant quelques heures, le cours du voyage, sans y jeter l'ancre, pour quérir quelques provisions rafraîchissantes. Mais il répondit négativement à plusieurs passagers qui lui demandèrent si cela aurait lieu, attendu, disait-il, qu'il ne pourrait pas faire communiquer avec cette île sans que cela lui occasionne une grande dépense. Néanmoins, en voyant le vaisseau contourner d'assez près une grande partie de l'île, on espérait que le contreamiral prendrait la résolution d'ordonner de s'arrêter lorsqu'on serait vis-à-vis un point favorable à la communication. Mais la route fut continuée et la direction prise à travers l'archipel des Seychelles, navigation moins ennuyeuse à cause de l'aspect des lies. Nous approchâmes de très près celle de Galega. De là, nous allâmes pour traverser les Maldives, par le canal du Neuf (1). Après ce passage, nous ne tardâmes pas à respirer les émanations balsami([ucs de Ceylan. Enfin, après avoir doublé la pointe méridionale de cette île, nous nous trouvâmes, à la pointe du jour, le 22 messidor, à l'atterrage de Porto-Novo où une escadre anglaise était au mouillage et qui détacha deux bâtiments pour venir nous reconnaître; nous prîmes notre direction sur celui de Pondichéry.
Je devais me croire au terme de notre long et heureux voyage. Cependant, cette escadre anglaise, que j'étais étonné de voir alors dans ces parages, me donna un défavorable pressentiment qui ne
(I) l'robablement le canal du 0*^ deyré.
DEGAEN DEVANT POXDIGHÉRY 347
put que s'accroître lors(|u'en approchant de la côte, je vis que la frégate la Belle-Poule, malgré la grande satisfaction de la voir arrivée dans la rade de Pondicliéry, y était mouillée entre un vaisseau et une frégate des Anglais, et, en outre, que le pavillon de cette nation flottait encore sur notre possession.
Le contre-amiral, qui se réjouissait et surtout d'être bientôt débarrassé de ses passagers pour avoir plus de profit, m'ayant demandé si je comptais descendre à terre aussitôt que le vaisseau serait à l'ancre, je lui manifestai mon pressentiment en lui répondant : « Je n'entrerai à Pondichéry que lorsque le pavillon français y sera arboré. «