CHAPITRE II
Lettre de Decaen au ministre. — Arrivée à Pondichéry. — Decaen écrit au gouverneur de Madras pour demander l'exécution des clauses du traité d'Amiens. — L'escadre anglaise se met sous voile*. — Elle mouille au sent de la division française. — Arrivée inattendue du Itélier — Il apporte à Decaen l'ordre de rallier l'île de France en cas de rupture entre la France et l'Angleterre. — Devant les mesures que prennent les Anglais, Decaen décide de se rendre immédiatement à 1 île de France. — Ses ordres à l'adjudant commandant Binot. — Abnégation du préfet colonial Léger qui abandonne sa famille. — Les bâtiments de Linois échappent pendant la nuit à la surveillance de la flotte anglaise. — Arrivée à l'île de France. — La Ilelle-I'oule échappe aux Anglais. — La Càle-(C Or, capturée par eus, est rendue. — Difficultés qu'éprouve Decaen à faire parseuir ses rapports en France. — iVouselles instructions à Binot.
Ce (jui eut lieu ensuite est ènoucé dans la lettre ci-après, que j'adressai au ministre, sauf quelques détails et quelques faits que je pourrai rapporter à la suite de cette lettre, et que je ne jugeai pas à propos d'y insérer ou que je ne crus pas nécessaire de transmettre. Cette lettre était sous la date du 10 fructidor :
Citoyi:n Ministre,
Si je n'avais qu'à vous annoncer mon arrivée à la côte de Coromandel, mon rapport aurait été on ne peut pas plus satisfaisant. Mais les événements qui se sont succédé ont extrêmement influé sur le plaisir que je devais naturellement éprouver d'être arrivé à une destination aussi éloignée avec des troupes jouissant de la meilleure santé.
Il aurait été bien favorable que le Bélier fût arrivé deux; jours plus tôt dans la rade de False Bay, où la contrariété des vents avait retenu la division jusqu'au 7 prairial, ou qu'au moins il eût pu nous atteindre avant Pondichéry.
.auparavant de vous entretenir du parti que j'ai dû prendre, lorsque votre dépêche du 20 ventôse m'a été remise, je vais vous faire un exposé de la situation des choses à mon arrivée à la côte Coromandel.
Le contre-amiral Linois, en vous rendant un conqjte particulier des mouvements de la division, vous annonce que, le 22 messidor au point du jour, nous nous trouvâmes â l'atterrage devant Porto-\'ovo, où l'escadre anglaise était au mouillage. Aussitôt que cette escadre nous aperçut, il en
PROTESTATIO.Y DE DEGAEY 349
fut détaché deuv bâtiments pour nous reconnaître. Xous fûmes bientôt en vue de Pondichéry où je vis flotter encore le pavillon anglais et, avec étonnement, la Belle-Poule mouillée entre un vaisseau et une frégate de cette nation.
.)e crus d'abord que la frégate la Belle-Poule n'était en rade que depuis quelques jours, et à cela j'attribuai le relard de la reprise de possession. Mais aussitôt les rapports qui me furent faits de ce qui s'était passé depuis l'arrivée de cette frégate (1), je ne jugeai pas qu'il fût convenable de rester plus longtemps dans un tel état d'incertitude. Je demandai au contreamiral d'expédier la Belle-Poule pour Madras afin qu'un de mes aides de camp renn't au gouverneur la lettre dont copie est ci-jointe n" 4. En voici Ifcontenu :
A bord du Marengo, en rade de Pondichéry, le 22 messidor an \I.
MOXSIELR LE GOUVERXELR,
J'avais eu l'honneur de vous annoncer, par ma lettre du 13 ventôse apportée à la côte Coromandel par la frégate française la Belle-Poule, que, pour l'exécution du traité d'Amiens, j'avais chargé le colonel Binot de reprendre possession de Pondichéry. 11 m'était naturel de penser que la restitution de cet établissement n'éprouverait point de retard, vu le temps écoulé depuis le traité d'Amiens, vu l'exécution de ce traité, en Eui'ope, dans toutes ses parties, et surtout que quelques difficultés qui avaient paru s'élever sur des objets relatifs à ce même traité étaient absolument aplanies lorsque le Premier Consul m'a ordonné de venir reprendre possession des établissements français aux Indes orientales.
La frégate la Belle-Poule est depuis vingt-cinq jours en rade do Pondichéry, et en arrivant aujourd'hui avec la division, je vous avoue, .Monsieur le Gouverneur, que j'ai éprouvé de l'étonnement de ce que la restitution n'avait point encore eu lieu. L'obstacle seul qu'on me présente est l'attente des ordres de Son Excellence le gouverneur du fort William. J'ai pensé, Monsieur le Gouverneur, que vous pourriez anticiper sur cette réponse d'autant mieux que, Pondichéry se trouvant à la proximité du fort Saint-Georges, on avait précédemment l'usage de traiter avec ce gouvernement pour tous les rapports relatifs à la côte Coromandel. S'il y a d'autres considérations qui peuvent empêcher la restitution, ce qui serait contre mon attente, je vous prie de vouloir bien me les communiquer. En vous faisant mes reinercîments. Monsieur le Gouverneur, de tous
{V\ ' Le préfet vous en atait informé par ses dépêches dont je vous adresse des copies sous les numéros 1, '2, .3. Xota : Elles sont transcrites à la fiu de ce cahier el cotée» A. » (Mote de Decaeii) Voir ces lettres p. 3"9 à 381.
les bons procédés que vous avez ordonnés pour les Français précédemment arrivés à cette côte, j'ai l'honneur de vous assurer de ma haute considération.
P. -S. — Désirant avoir une prompte réponse, j'ai pris le parti de vous envoyer un de mes aides de camp pour porter cette lettre.
Le motif de cette démarche avait pour but d'avoir une réponse prompte et suffisante pour que je puisse en induire et, de là, prétexter, s'il y avait lieu, au refus de l'exécution du traité d'Amiens, afin de faire de suite rembarquer tout ce qu'avait apporté la Belle-Poule (débarquement qu'une première noie du conseil de Madras, n" 5 (1), et r imprévoyance d'une nouvelle aussi inattendue que la supposition d'une rupture prochaine avaient pu enqager à exécuter) pour, d'après ces dispositions, agir selon que les circonstances ultérieures l'auraient ordonné.
Les évolutions faites par l'escadre anglaise qui se mit, quelques heures après notre arrivée, toute sous voile, escadre qui n'était sortie de Trinquemalé el n'avait paru à la côte que depuis quelques jours, l'annonce que nous fit le capitaine du vaisseau anglais, en nous rendant visite, que l'amiral Rainier devait venir le soir même au mouillage, avec toute son escadre dans la rade de Pondichéry, la situation dans laquelle nous avions trouvé la Belle-Poule qui était, en effet, tenue en surveillance, le temps qui s'était écoulé depuis la demande de reprendre possession, les bruits de guerre, etc., etc., tout enfin militait pour faire faire des conjectures dont il était réellement difficile d'entrevoir le résultat.
Cependant l'escadre anglaise, à laquelle s'étaient ralliés le vaisseau et la frégate que nous avions dans la rade de Pondichéry, mouilla entièrement à la fin du jour, mais seulement à trois quarts de lieue au vent à nous, ce qui me fit croire alors que si l'amiral anglais ne détournait pas ses idées d'une rupture, sur laquelle on avait pu lui donner l'éveil, il paraissait au moins disposé à mettre quelque procédé dans sa manière d'agir.
Commeje devais rendre à cet amiral le paquet de son gouvernement que vous m'aviez remis, citoyen ministre, je le lui envoyai avec la lettre n" G, présumant que cela pourrait ralentir son zèle observateur jusqu'à ce que j'eusse une réponse de Madras qui me mit à même d'exécuter ce que je vous ai précédemment annoncé. L'amiral me fit dire que j'aurais sa réponse le lendemain. Je lui avais écrit ce qui suit :
A bord du Marcngo, en rade de Pondictiéry, le 2 ! messidor an \I.
MoxsiEiR l'Amiral,
J'ai l'honneur de vous adresser une lettre qui nie fut remise en Europe par ordre de S. 1\L Britannique. Quoique cette lettre soit
(1) Voir cetle noie p. 385.
ORDRI'] \)K RALLIKR L'ILE DE FRANCE 351
d'une date c'loic[n(''e, je puis vous assurer qu'aucune des dispositions qu'elle contient n'a éprouvé de c]ian<];ement et que nos deux gouvernements ont de plus en plus resserré les liens de pai\ et d'amitié qu'ils s'étaient promis par le traité d'Amiens et que je m'empresserai d'entretenir dans cette partie du monde. Agréez, etc..
Mais, sur ces entrefaites, le brick le Bélier fut signalé, le Bélier que je ne devais voir arriver qu'avec les Africains, etc. !...
Aussitôt qu'il eut mouillé, son commandant vint à bord et remit vos ordres. En voici la transcription :
Paris, le 20 ventôse an XI de la République française, à 1 1 heures du soir.
Le Ministre de la Marine et des Colonies au général Decacn.
I,e gouvernement, Général, apprend que l'Angleterre fait un armement extraordinaire. Ce n'est pas une rupture, mais cela jette un nuage sur ses intentions. Dans cet état de choses, l'expédition ne doit pas aller à Pondicbéry s'exposer inconsidérément aux chances des événements : le contre-amiral Linois reçoit l'ordre de la conduire à File de France. Vous y débarquerez et attendrez les ordres que je vous adresserai incessamment d'après les circonstances.
Mais, dans le cas d'hostilités, il serait possible que les bâtiments porteurs de mes dépèches fussent interceptés : dans ce cas, dès que la rupture entre la France et l'Angleterre vous serait connue d'une manière authentique, quoique par voie indirecte, vous remettrez au général Magallon la lettre ci-jointe, à cachet volant, et vous vous ferez reconnaître pour capitaine général des îles de France et de la Réunion, et le citoyen Léger, pour préfet colonial.
Je joins ici deux exemplaires de l'organisation de ces deux iles, arrêtée par le gouvernement le 13 pluviôse dernier.
Le général Magallon servira sous vos ordres à l'île de France comme votre lieutenant général; mais vous observerez que ces dispo.sitions doivent rester secrètes jusqu'à leur exécution, et que cette exécution ne doit avoir lieu qu'autant que vous aurez connaissance certaine d'une rupture entre la France et l'Angleterre.
Le contre-amiral Linois vous donnera connaissance des instructions que je lui donne sur la direction des forces confiées à son commandement.
Je désire que le brick le Bélier, qui vous remettra ces dépêches, vous rallie assez tôt pour pouvoir m'ètre renvoyé; dans le cas contraire, il restera à vos ordres.
Je vous transmettrai le plus tôt possible des avis sur l'état des choses, et ils seront accompagnés des ordres du gouvernement sur
352 MEMOIRES ET JOURMAUX DU GEXERAL DECAEN
Tépoquc à laquelle vous devrez quitter l'ile de France, s'il y a lieu, pour suivre votre destination primitive.
Signé : Degrés.
Dans un tel état de choses, citoyen ministre, il fallait prendre un parti relatif à notre situation dont un evposé succinct est nécessaire pour justifier Ja célérité du départ de la division et les autres mesures qui ont précédé ce mouvement.
D'abord, vos ordres; en second lieu, l'escadre anglaise, forte de cinq vaisseaux de ligne, trois frégates et deux corvettes, se tenant, depuis notre arrivée, à trois quarts de lieue au vent à nous, ayant continuellement plusieurs de ses bâtiments sous voile, en un mot, étant dans un état absolu de surveillance et paraissant attendre la première occasion pour agir offensivement ; enfin, qu'il n'était pas prudent, d'après de telles dispositions de l'amiral anglais, vu aussi le retard mis à la restitution de Pondichéry, ainsi que le renvoi d'un jour à l'autre pour avoir la réponse du marquis de VV^ellesley, laquelle devait déjà être arrivée (car le colonel Cullen, qui avait été désigné comme commissaire pour la restitution des établissements à la côte Coromandel et qui était venu, le matin, me rendre visite, m'avait flatté de me remettre cette réponse avant même de retourner à terre, en annonçant qu'il espérait qu'on allait la lui apporter), qu'il n'était pas prudent, dis-je, d'attendre, sur la rade de Pondichéry, le dénouement de nos incertitudes sur la paix ou sur la guerre; convaincu, surtout, que, par le moyen de la caravane, les Anglais seraient les premiers informés, je pensai donc qu'il fallait au plus tôt se diriger sur l'ile de France.
Le préfet colonial se trouvant à bord au moment de la réception de vos dépêches, réuni au contre-amiral Linois, je leur présentai ce parti comme le plus convenable, surtout si son exécution était prompte et secrète.
Il fallait de la promptitude, parce que si les Anglais recevaient, d'un moment à l'autre, l'annonce d'une rupture, notre embarras devenait de plus en plus extrême.
Il fallait du secret pour ne point être empêché dans l'appareillage. Vous savez, citoyen ministre, que les Anglais ne sont point scrupuleux, et surtout dans l'Inde, pour commettre des liostilités lors même que la guerre n'est point déclarée; et je regarde bien comme une insulte le mouillage du vaisseau et de la frégate de cette nation à tribord et à bâbord de la Belle- Poule.
Il fallait du secret afin de n'être pas observés dans notre marche et laisser l'amiral anglais dans l'incertitude de notre direction.
Le contre-amiral Linois aura l'honneur de vous donner de plus amples détails sur l'attitude, les démarches et les actions de l'escadre anglaise. Mais la surveillance exercée par cette escadre jusqu'à faire traverser, pendant la nuit, notre mouillage par des canots à la voile, la rencontre faite par la division de deux avisos sous le vent de Pondichéry, dont un signala