INTRODUCTION
Le second volume de ces Mémoires et Journaux s'ouvre le 4 juin 1800, à l'armée du Rhin. Decaen, qui a commencé la campagne sous les ordres de Souham, vient d'être promu divisionnaire à l'âge de trente et un ans, et placé à la tête d'une des divisions du centre. Kn cette qualité, il prend une part importante et brillante aux opérations militaires de l'an VIII et du début de l'an IX. Dans la relation des événements dont il a été le témoin en Allemagne et en Autriche, Decaen apporte les mêmes remarquables qualités de sincérité, d'exactitude et de modestie, qui font le charme et l'autorité de ses précédents récits. Par la haute situation qu'il occupe désormais, par les confidences qu'il reçoit de Moreau, par ses relations amicales avec Lahorie, le chef d'état major du corps du centre, ses
(1) On se reportera avec intérêt à deux excellentes notices biographiques que nous avons signalées et utilisées dans le tome Ier • celle de M. G. L/U'allky (Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque municipale de Caen, p. 118-130) et celle de M. Prentolt (l'Ile de France sous Decaen, préface, p. xiv-xxiv).
il. a
il MEMOIRES ET JOURNAUX DU GENERAL DECAEN
souvenirs acquièrent une valeur documentaire particulièrement précieuse, et l'intérêt de ce volume croît, pour ainsi dire, de chapitre en chapitre. Après les opérations autour d'Ulm, c'est tour à tour la bataille de Hôchstâdt, l'occupation de Munich, l'excellente organisation administrative de cette capitale, les projets d'établissement d'une république formés par certains Bavarois, qui veulent échapper à l'alliance autrichienne et obtenir un régime meilleur; ce sont des renseignements de premier ordre sur l'état matériel et moral de l'armée de l'archiduc Jean.
Après la rupture de l'armistice de Parsdorf, commence la campagne d'hiver qui consacre définitivement la réputation de Decaen. On connaît la part importante que sa division prend à la bataille de Hohenlinden, où elle est chargée par Moreau d'appuyer le mouvement tournant de Richepance qui détermine le succès éclatant de la journée. Les Mémoires et Journaux fournissent une preuve irréfutable de ce fait que, dès la veille, Moreau avait assigné leurs rôles respectifs aux divisions Richepance et Decaen; ils démontrent aussi péremptoirement combien Napoléon a été injuste, à Sainte-Hélène, en déclarant que cette victoire « ne doit être attribuée à aucune manœuvre, à aucune combinaison, à aucun génie militaire (1) ».
Après le récit de ce magnifique succès, Decaen relate la poursuite de l'armée ennemie et la marche sur Vienne. Lecourbe franchit l'Inn de vive force; les Autrichiens lui
(1) Gourgaid, Mémoires de Napoléon, II, 52. — Cf. commandant Ernest Picard, Holienlindcn, 172-174 et 242 et suiv.
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présentent une résistance acharnée à Salzbourg et tiennent en échec l'impétueux général qui s'obstine dans une série d'attaques de rjnt. Heureusement, Decaen surprend le passage delà v:hi^: à Laufen, remonte la rivière par la rive droite et, oblige;::!' ainsi -'archiduc Jean à abandonner Salzbourg, entre le pre ..erda:.s la ville, non sans quelque désappointement de la part de Leeo 'ne,
Dès son retour à Paris, à l'issue de cette glorieuse campagne, Decaen est présenté à Bonaparte parDessolle. Fort bien accueilli par le Premier Consul, il lui expose en détail le plan de Moreau pour la journée de Hohenlinden et les opérations de sa division. Bientôt il devient un des familiers de Bonaparte; mais il sait conserver aux Tuileries « ses manières simples et ouvertes de soldat républicain (1) 55 .
Chargé, en 1801, d'une des inspections des troupes d'infanterie, il propose, pour la comptabilité du service de l'habillement, des modifications importantes qui, chose curieuse, ont été remises en vigueur de nos jours.
Decaen admire profondément le Premier Consul qui, de son côté, lui témoigne une grande estime et lui confie maintes fois ses idées sur le futur Concordat, sur la situa-
(1) H. Prextoit, l'Ile de France sous Decaen, préface, xxn.
iv MÉMOIRES ET JOURNAUX DU GÉNÉRAL DECAEN
tioa du pays, sur la politique coloniale. Loin de s'incliner en courtisan, Decaen, avec sa franchise habituelle, présente des objections, des critiques même, au chef du gouvernement. Il nous conte l'origine de la mésintelligence entre Bonaparte et Moreau : ce serait, à son avis, le refus un peu brutal de ce dernier d'épouser Hortense de Beauharnais, puis des susceptibilités féminines de la part de Mme Moreau et de sa mère Mme Hulot. Il voit avec tristesse des dissentiments plus sérieux s'élever et grandir entre le Consul et le vainqueur de Hohenlinden. Decaen s'efforce de les faire cesser : il représente à son ancien chef combien son attitude est nuisible aux véritables intérêts de la République et à ceux de ses subordonnés de l'armée du Rhin; auprès du Consul, il prend en main la cause de Moreau dont il fait valoir la droiture de caractère, la loyauté, les services éminents, le désintéressement politique, et qu'il défend, avec une respectueuse et digne fermeté, contre les reproches et les accusations parfois injustes de Bonaparte.
Nommé, sur sa demande, capitaine général des établissements français dans l'Inde, Decaen organise avec le plus grand soin l'expédition qui lui est confiée, et vient à bout des difficultés opposées par le ministre de la Alarine, auquel il tient tête avec la couscience de son bon droit. Il quitte Brest le 15 ventôse an XI et, après un court séjour au Cap de Bonne-Espérance, il arrive en vue de Pondichéry le 22 messidor suivant (11 juillet 1803). Apercevant au mouillage une escadre anglaise, Decaen a un "défavo-
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rable pressentiment» qui s'accentue encore lorsqu'en approchant de la côte, il constate que la frégate la Belle-Poule, qui a devancé l'expédition, est encadrée entre deux bâtiments anglais, et que le pavillon britannique n'a pas cessé de flotter sur la ville (1).
Decaen écrit alors immédiatement à Lord Clive, gouverneur de Madras, pour lui demander, aux termes du traité d'Amiens, de faire restituer Pondichéry. Mais Lord Clive en réfère au marquis de Wellesley, le futur W/ellington. La réponse tarde. Sur ces entrefaites, une lettre de Decrès avertit Decaen que l'Angleterre fait des armements extraordinaires et lui annonce que le c ontre-amiral Linois reçoit l'ordre de conduire l'expédition à l'île de France. Déjouant pendant la nuit la surveillance de l'amiral anglais, la division de Linois parvient à gagner cette île où elle jette l'ancre, le 26 thermidor, après trente-quatre jours de traversée.
Dès son arrivée, Decaen constate la nécessité d'une réforme dans l'administration de la colonie; il fait partir pour Mascate Cavaignac, nommé par Bonaparte résident auprès de l'Iman, afin de se créer des intelligences dans ces régions; enfin son esprit d'entreprise lui fait, dès ce moment, entrevoir la possibilité de porter la guerre dans l'Inde, l'année suivante, « avec une certitude de succès » si, outre un crédit de 4 millions et 6 vaisseaux de ligne, il peut disposer encore de 3 000 hommes de troupes choisies,
(1) H. Premtout, l'Ile de France sous Decaen, p. 33-34.
dont 500 cavaliers et 2 compagnies d'artillerie légère (1). Avec une grande profondeur de vues, il juge que c'est là qu'il faut frapper l'Angleterre; il sent qu'en la blessant « mortellement dans ses colonies » , elle sera « bientô t réduite à l'impuissance sur le continent (2) » .
Dans cette période de trois années, on se plaît à constater chez Decaen, d'une manière plus complète peut-être qu'auparavant, les mérites éminents de l'homme et du soldat, mérites qui expliquent largement son rapide avancement, les amitiés et l'estime qu'il a su acquérir, et le choix dont l'honora le Premier Consul en lui confiant les fonctions importantes de capitaine général dans l'Inde.
Sens tactique développé, connaissance approfondie d:i terrain, coup d'œil prompt et sûr, esprit d'offensive, énergie dans l'exécution, initiative toujours opportune et réfléchie, commandement à la fois ferme et bienveillant, abnégation constante, talents rares d'organisateur minutieux et d'administrateur intègre, le jeune divisionnaire a affirmé pleinement toutes ces qualités professionnelles et toutes ces vertus militaires. Celle qui prédomine en lui et, comme on
(1) Decaen au ministre de la Marine, île de France, 28 fructidor an XI.
(2) G. Lavalley, loc. cit., p. 122.
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l'a fait justement observer (1), doit le signaler particulièrement à l'admiration, c'est la plus noble de toutes, la plus indispensable aussi à l'homme de guerre, le caractère, — et Decaen l'eut toujours au suprême degré, loyal, énergique et digne.
(1) H. Prentolt, loc. cit., préface, xxi.
ARMEE DU RHIN
ARMEE DU RHIN
Journal de mes campagnes comme général de division dans Van VIII et Van IX (1800-1801) (1).