‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 102 sur 184 · DECAEN DÉSIRE ALLER DANS L'INDE · texte numérisé non relu

DECAEN DÉSIRE ALLER DANS L'INDE

voulez-vous faire? — Ce qu'il vous plaira. Mais comme je suis un des moins anciens généraux de division, il faudra probablement que je reste dans mes foyers. — Vous voudriez bien faire la guerre? — Certainement, mais on ne la fait plus. »

Enhardi par ces marques d'intérêt, je lui dis : « Comme j'espère que nos possessions dans l'Inde nous seront rendues, si vous faites aussi la paix avec l'Angleterre, je voudrais bien être trouvé digne de votre confiance. — Est-ce que vous avez été dans ce payslà? — Non pas, mais je suis jeune et, désirant faire quelque chose d'utile, je voudrais bien remplir cette mission qui, je crois, ne sera pas briguée par beaucoup de personnes, attendu la distance entre la France et cette partie du monde. El, s'il faut y passer dix années de ma vie pour attendre l'occasion favorable d'agir contre les Anglais, que je déteste à cause de tout le mal qu'ils ont fait à notre patrie, j'y suis, dès ce moment, déterminé avec la plus grande résignation. » Il me répondit que ce que je désirais pourrait bien m'être accordé. Je pris congé de lui, bien satisfait de tant de bienveillance.

Cette idée d'aller dans l'Inde m'avait été suggérée par la lecture des mémoires de La Bourdonnaye et de Dupleix, et par ce que j'avais entendu dire, dans ma jeunesse, des combats du bailli de Suffren; et je fus peut-être plus déterminé à en faire la demande parce que, la signature des préliminaires de paix avec l'Angleterre étant connue depuis quelques jours, ou s'occupait déjà de la reprise de possession de nos colonies; et que je ne me souciais pas d'aller à Saint-Domingue avec le général Leclerc, que l'on fut aussi surpris de voir nommer pour commander cette expédition que l'on avait été étonné quand on avait appris sa nomination au commandement du corps d'armée qui avait été dirigé sur le Portugal, après la paix de Lunéville, parce qu'il y avait certainement un grand nombre de généraux qui devaient, sous tous les rapports, avoir la préférence. Mais il était le beau-frère du Premier Consul; et c'est à cette considération et peut-être plus encore aux sollicitations de sa femme devenue, depuis, princesse Borghèse, qu'il devait ces faveurs.

Je connaissais cet officier général qui avait commandé une division à l'armée du Rhin jusqu'à l'armistice après la bataille de Marengo. Il ne s'était non seulement pas distingué dans cette

252 MEMOIRES ET JOURNAUX DU GÉxMÉRAL DECAEN

campagne, mais encore le général Moreau en faisait fort peu de cas. J'ai même entendu dire à ce général que Mme Leclerc, avec laquelle il était très bien, l'ayant prié de demander au Premier Consul que son mari fût employé à l'armée du Rhin, Bonaparte lui avait répondu : « Que voulez-vous en faire? Il n'est propre à rien « ; que Mme Leclerc ayant pressé de nouveau le général Moreau de renouveler sa demande dans l'espérance que, servant sous ses ordres, son mari aurait l'occasion de faire revenir des fâcheuses préventions que Bonaparte, qui n'avait pas voulu l'emmener en Egypte, avait contre lui, puisqu'à son retour il lui avait demandé qui l'avait fait général de division; qu'enfin, Bonaparte avait cédé aux nouvelles instances du général Moreau, en lui disant : « Puisque vous voulez Leclerc, vous l'aurez. »

La réponse que m'avait faite le Premier Consul, lorsque je lui avais parlé de l'Inde, fut pour moi un encouragement de persister dans mon projet. Or, ayant appris que Bernadotte avait des vues pour cette mission, je voulus moi-même m'en assurer. J'allai le voir, je lui fis part de mes intentions et je lui dis que s'il avait les mêmes vues, je servirais avec plaisir sous ses ordres. Mais son intention était d'aller à la Louisiane. Il s'occupait alors de ce qu'il avait à proposer pour son établissement. Il me dit, entre autres choses, qu'il demandait 10 000 hommes de troupes.

Si Bernadotte fût allé gouverner ce beau pays, et qu'on lui eût fourni les moyens qu'il souhaitait, il aurait certainement attiré à la Louisiane un grand nombre de Français; et, dans peu d'années, nous y aurions possédé une superbe colonie. Mais il est assez probable qu'elle se serait déclarée indépendante lorsque Bonaparte se fit nommer empereur.

Étant allé aux Tuileries le jour même que le Moniteur contenait la constitution de Toussaint-Louverture, apportée au Premier Consul par le colonel Vincent, et y ayant aperçu le général Leclerc qui revenait du Portugal, je fus à lui. Je m'informai de sa santé. Après celte politesse, je lui demandai si ce qu'annonçait le Moniteur au sujet de Saint-Domingue ne changerait pas quelque chose aux dispositions pour la reprise de possession de cette colonie. Mais, avec un ton de suffisance, et en singeant Bonaparte en agitant, comme lui, ses doigts sur sa tabatière, il dit : « Je ne crois pas que cela puisse se passer sans tirer le canon. — Eh bien,

Page 1